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Mémoires d'un touriste
Voyage en Bretagne et en
Normandie
Rien de plus désagréable en France que
le moment où le bateau à vapeur arrive: chacun veut saisir sa malle ou ses
paquets, et renverse sans miséricorde la montagne d'effets de tous genres élevée
sur le pont. Tout le monde a de l'humeur, et tout le monde est grossier.
Ma pauvreté m'a sauvé de cet embarras:
j'ai pris mon sac de nuit sous le bras, et j'ai été un des premiers à passer la
planche qui m'a mis sur le pavé de Nantes. Je n'avais pas fait vingt pas à la
suite de l'homme qui portait ma valise, que j'ai reconnu une grande ville. Nous
côtoyions une belle grille qui sert de clôture au jardin situé sur le quai,
devant la Bourse. Nous avons monté la rue qui conduit à la salle de spectacle.
Les boutiques, quoique fermées pour la plupart, à neuf heures qu'il était alors,
ont la plus belle apparence; quelques boutiques de bijouterie éclairées
rappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. Quelle différence, grand Dieu!
avec les sales chandelles qui éclairent les sales boutiques de Tours, de
Bourges, et de la plupart des villes de l'intérieur! Ce retour dans le monde
civilisé me rend toute ma philosophie, un peu altérée, je l'avoue, par le froid
au mois de juin, et par le bain forcé de deux heures auquel j'ai été soumis ce
matin. D'ailleurs le plaisir des yeux ne m'a point distrait des maux du corps.
Je m'attendais à quelque chose de comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz,
du moins à ces collines boisées des environs de Villequier ou de la Meilleraye
sur la Seine. Je n'ai trouvé que des îles verdoyantes et de vastes prairies
entourées de saules. La réputation qu'on a faite à la Loire montre bien le
manque de goût pour les beautés de la nature, qui caractérise le Français de
l'ancien régime, l'homme d'esprit comme Voltaire ou La Bruyère. Ce n'est guère
que dans l'émigration, à Hartwell ou à Dresde, qu'on a ouvert les yeux aux
beautés de ce genre. J'ai ouï M. Le duc de M... parler fort bien de la manière
d'arranger Compiègne.
Je suis logé dans un hôtel magnifique,
et j'ai une belle chambre qui donne sur la place Graslin, où se trouve aussi la
salle de spectacle. Cinq ou six rues arrivent à cette jolie petite place, qui
serait remarquable même à Paris.
Je cours au spectacle, j'arrive au
moment où Bouffé finissait le Pauvre Jacques. En voyant Bouffé, j'ai cru
être de retour à Paris; Bouffé, de bien loin, à mes yeux, le premier acteur de
notre théâtre. Il est l'homme de ses rôles, et ses rôles ne sont pas lui. Vernet
a sans doute du naturel et de la vérité, mais c'est toujours le même nigaud naïf
qui nous intéresse à lui par son caractère ouvert et par sa franchise. A mesure
que ces qualités deviennent plus impossibles dans le monde, on aime davantage à
les retrouver au théâtre.
Le Pauvre Jacques est une bien
pauvre pièce; mais ce soir, dans le dialogue du père avec la fille, je trouvais
le motif d'un duo que Pergolèse aurait pu écrire; il écraserait tous les
compositeurs actuels, même Rossini. Il faudrait quelque chose de plus profond
que le quartetto de Bianca e Faliero (c'est le chef-d'oeuvre d'un homme
d'esprit faisant de la sensibilité). Les acteurs des Français, quand ils
marchent sur les planches, me font l'effet de gens de fort bonne compagnie et de
manières très distinguées, mais que le hasard a entièrement privés d'esprit.
Chez eux, l'on se sent envahi peu à peu par un secret ennui que l'on ne sait
d'abord à quoi attribuer. En y réfléchissant, on s'aperçoit que mademoiselle
Mars, leur modèle à tous, ne saurait exprimer aucun mouvement un peu vif de
l'âme, il ne lui est possible que de vous donner la vision d'une femme de très
bonne compagnie. Par moments, elle veut bien faire les gestes d'une folle, mais
en ayant soin de vous avertir, par un petit regard fin, qu'elle ne veut point
perdre à vos yeux toute sa supériorité personnelle sur le rôle qu'elle joue.
Quelle dose de vérité faut-il admettre
dans les beaux-arts? Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés à
échanger la vérité contre l'élégance, ou plutôt contre la distinction: nous
sommes arrivés à l'abbé Delille, le tiers des mots de la langue ne pouvaient
plus être prononcés au théâtre; de là nous avons sauté à Walter Scott et à
Béranger.
Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces
grands acteurs de l'Italie, pouvaient jouer en français, Paris serait bien
étonné. Je pense que, pour se venger, il les sifflerait. Puis quelqu'un
découvrirait que l'on reconnaît à chaque pas dans les salons les caractères
qu'ils ont représentés au théâtre.
J'étais tellement captivé par la façon
dont Bouffé faisait valoir cette méchante pièce du Pauvre Jacques, que
j'ai oublié de regarder l'apparence de la société bretonne. La salle était
comble.
Ce n'est qu'en sortant que je me suis
rappelé la physionomie de mademoiselle de Saint-Yves de l'Ingénu: une
jeune Bretonne aux yeux noirs et à l'air, non pas résolu, mais courageux, qui
sortait d'une loge de rez-de-chaussée et a donné le bras à son père, a
représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je déteste l'action de se
réunir à l'étranger pour faire triompher son parti; mais cette erreur est
pardonnable chez des paysans, et quand elle dure peu. J'admire de toute mon âme
plusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrent la Vendée.
J'admire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu'il y eût à Paris des
abbés commendataires, jouissant du revenu de trois ou quatre grosses abbayes
situées dans leur province, tandis qu'eux mangeaient des galettes de sarrasin.
On pense bien que je n'ai pas écrit
hier soir toutes ces pages de mon journal, j'étais mort de fatigue en revenant
du spectacle et du café à minuit et demi.
Ce matin, dès six heures, j'ai été
réveillé par tous les habits de la maison que les domestiques battaient devant
ma porte à grands coups de baguette, et en sifflant à tue-tête. Je m'étais
cependant logé au second, dans l'espoir d'éviter le tapage. Mais les provinciaux
sont toujours les mêmes; c'est en vain qu'on espère leur échapper. Ma chambre a
des meubles magnifiques, je la paye trois francs par jour; mais, dès six heures
du matin, on m'éveille de la façon la plus barbare. Comme en sortant je disais
au premier valet de chambre, d'un air fort doux, que peut-être l'on pourrait
avoir une pièce au rez-de-chaussée pour battre les habits, il m'a fait des yeux
atroces et n'a pas répondu, et, en vrai Français, il m'en voudra toute sa vie de
ce qu'il n'a rien trouvé à me dire.
Heureusement notre correspondant de
cette ville est un ancien Vendéen; c'est encore un soldat, et ce n'est point un
marchand. Il a vu le brave Cathelineau, pour lequel j'avoue que j'ai un faible;
il m'a dit que le portrait lithographié que je venais d'acheter ne lui ressemble
en aucune façon. C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai accepté son invitation
à dîner pour ce soir.
Plein de ces idées de guerre civile, à
peine mes affaires expédiées, je suis allé voir la cachette de madame la
duchesse de Berry: c'est dans une maison près de la citadelle. Il est étonnant
qu'on n'ait pas trouvé plus tôt l'héroïque princesse; il suffisait de mesurer la
maison par-dehors et par-dedans, comme les soldats français le faisaient à
Moscou pour trouver les cachettes. Sur plusieurs parties de la forteresse, j'ai
remarqué des croix de Lorraine.
Je suis monté à la promenade qui est
tout près, et qui domine la citadelle et le cours de la Loire. Le coup d'oeil
est assez bien. Assis sur un banc voisin du grand escalier qui descend vers la
Loire, je me rappelais les incidents de la longue prison que subit en ce lieu le
fameux cardinal de Retz, l'homme de France qui, à tout prendre, a eu le plus
d'esprit. On ne sent pas comme chez Voltaire des idées courtes, et il ose dire
les choses difficiles à exprimer.
Je me rappelais son projet d'enlever sa
cousine, la belle Marguerite de Retz: il voulait passer avec elle en Hollande,
qui était alors le lieu de refuge contre le pouvoir absolu du roi de France. «
Mademoiselle de Retz avait les plus beaux yeux du monde, dit le cardinal (1) [1.
Page 17, édition Michaud, 1837.]; mais ils n'étaient jamais si beaux que quand
ils mouraient, et je n'en ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces.
Un jour que nous dînions ensemble chez une dame du pays, en se regardant dans un
miroir qui était dans la ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des
Italiennes a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant. Mais par malheur
elle ne prit pas garde que Palluau, qui a été depuis le maréchal de Clérambault,
était au point de vue du miroir », etc.
Ce regard si tendre observé par un
homme d'esprit donna des soupçons si décisifs, car ce regard ne pouvait pas
être un original, que le père du futur cardinal se hâta de l'enlever et le
ramena à Paris.
J'ai passé deux heures sur cette
colline. Il y a là plusieurs rangs d'arbres et des statues au-dessous de la
critique. Dans le bas, vers la Loire, j'ai remarqué deux ou trois maisons qu'une
ville aussi riche et aussi belle que Nantes n'aurait pas dû laisser bâtir. Mais
les échevins qui administrent nos villes ne sont pas forts pour le beau,
voyez ce qu'ils laissent faire sur le boulevard à Paris! En Allemagne, les plus
petites villes présentent des aspects charmants; elles sont ornées de façon à
faire envie au meilleur architecte, et cela sans murs, sans constructions, sans
dépenses extraordinaires, uniquement avec du soleil et des arbres: c'est que les
Allemands ont de l'âme. Leur peinture par M. Cornélius n'est pas bonne, mais ils
la sentent avec enthousiasme; pour nous, nous tâchons de comprendre la nôtre à
grand renfort d'esprit.
Les arbres de 1a promenade de Nantes
sont chétifs; on voit que la terre ne vaut rien. Je vais écrire une idée qui
ferait une belle horreur aux échevins de Nantes, si jamais elle passait sous
leurs yeux. Ouvrir de grandes tranchées de dix pieds de profondeur dans les
contre-allées de leur promenade, et les remplir avec d'excellent terreau noir
que l'on irait chercher sur les bords de la Loire.
Le long de cette promenade, au levant,
règne une file de maisons qui pourraient bien être tout à fait à la mode pour
l'aristocratie du pays: elles réunissent les deux grandes conditions, elles sont
nobles et tristes. Elles ont d'ailleurs le meilleur air dans le sens physique du
mot. J'ai suivi l'allée d'arbres jusqu'à l'extrémité opposée à la Loire, je suis
arrivé à une petite rivière large comme la main, sur laquelle il y avait un
bateau à vapeur en fonctions. On m'a dit que cette rivière s'appelait l'Erdre:
j'en suis ravi; voilà une rime pour le mot perdre, que l'on nous disait
au collège n'en point avoir.
En suivant jusqu'à la Loire les bords
de cette rivière au nom dur, j'ai vu sur la gauche un grand bâtiment gallo-grec,
d'une architecture nigaude comme l'école de médecine à Paris: c'est la
préfecture. Sur l'Erdre, j'ai trouvé des écluses et des ponts. On remplace à
force les mauvaises maisons en bois du seizième siècle par de fort beaux
édifices en pierre et à trois étages. Il y a ici un autre ruisseau: la
Sèvre-Nantaise.
Arrivé sur le quai de la Loire,
d'ailleurs fort large et fort animé, j'ai trouvé pour tout ornement une seule
file de vieux ormes de soixante pieds de haut plantés au bord de la rivière,
vis-à-vis des maisons. Cela est du plus grand effet. La forme singulière de
chaque arbre intéresse l'imagination, et plusieurs des maisons ont quelque style
et surtout une bonne couleur.
J'ai vu arriver un joli bateau à
vapeur; il vient de Saint-Nazaire, c'est-à-dire de la mer, à huit lieues d'ici.
Je compte bien en profiter un de ces jours.
Ce beau quai, si bien orné et à si peu
de frais, est parcouru en tous sens par des gens affairés; c'est toute
l'activité d'une grande ville de commerce. Il y a deux omnibus: l'un blanc et
l'autre jaune; les conducteurs sont de jeunes paysannes de dix-huit ans; le prix
est de trois sous.
Je suis monté dans l'omnibus, et ne me
suis arrêté que là où il s'arrêtait lui-même. Le caractère de la jeune fille
conducteur est mis à l'épreuve à chaque instant par des plaisanteries ou des
affaires. C'est plaisant. On arrête tout près d'une suite de chantiers. J'ai
suivi des gamins qui couraient: on était sur le point de lancer dans le fleuve
un navire de soixante tonneaux; l'opération a réussi. J'ai eu du regret de ne
pas avoir demandé à monter dans le bâtiment, j'aurais accroché une sensation;
peut-être un peu de peur au moment où le navire plonge le bec dans l'eau. Je
l'ai vu glisser majestueusement sur ses pièces de bois, et ensuite entrer dans
les flots pour le reste de ses jours. J'étais environné de jeunes mères de
famille, dont chacune avait quatre ou cinq marmots qui tous semblaient du même
âge; j'ai cherché à lier conversation avec un vieux douanier, mon camarade,
spectateur comme moi, mais il n'avait pas d'idées.
Le bonheur de Nantes, c'est qu'elle est
située en partie sur un coteau qui, prenant naissance au bord de la Loire, sur
la rive droite et au nord, s'en éloigne de plus en plus en formant avec le
fleuve un angle de trente degrés peut-être. Les chantiers où je suis occupent la
première petite plaine qui se trouve entre la Loire et le coteau. Mais cette
Loire n'est point large comme le Rhône à Lyon; Nantes est placée sur un bras
fort étroit; ce fleuve, là comme ailleurs, est toujours gâté par des îles.
Vis-à-vis des chantiers, ce bras de la Loire est rejoint par un autre beaucoup
plus large. J'ai pris une barque pour le remonter, mais j'avais du malheur
aujourd'hui. Pour toute conversation, mon vieux matelot m'a demandé dix sous
pour boire une bouteille de vin, ce qui ne lui était pas arrivé, dit-il, depuis
quinze jours. C'est sans doute un mensonge, le litre de vin coûtant cinq
centimes à Marseille, doit revenir à quinze centimes tout au plus sur les côtes
de Bretagne; mais peut-être l'impôt est-il excessif. Nos lois de douane sont si
absurdes!
J'ai trouvé le second bras de la Loire
obstrué par des piquets qui sortent de l'eau, et forment comme de grands V
majuscules, la pointe tournée vers la mer, ce sont des filets pour prendre des
aloses.
En remontant ce second bras de la
Loire, je suis arrivé à un pont; je me suis hâté de quitter mon bateau, et de
monter sur ce pont qui est fort laid et peut être élevé de quarante pieds
au-dessus de l'eau. Un omnibus trottait, s'éloignant de Nantes; j'y suis entré,
et bientôt nous avons passé sur une troisième branche du fleuve. De ma vie je
n'ai été si cruellement cahoté: la rue qui unit les trois ponts sur la Loire est
horriblement pavée. J'en conclus que Nantes n'a pas un maire comme celui de
Bourges.
Je me suis hâté de venir m'habiller; il
fallait aller dîner chez M. R... Comme Bouffé ne jouait pas, je suis resté dans
le salon jusqu'à neuf heures et demie, et je crois que, quand même mon ami
Bouffé eût joué, j'aurais tenu bon chez mon hôte jusqu'à ce qu'on m'eût chassé.
J'étais affamé de parler; voici bien huit jours que je vis en dehors de la
société, comme un misanthrope, ne lui demandant que les avantages matériels
qu'elle procure: les spectacles, les bateaux à vapeur et la vue de son activité.
C'est ainsi que j'ai quelque idée de vivre à Paris, s'il m'arrive de vieillir en
Europe. La comédie de tous les moments que représentent les Français actuels me
donne mal à la tête.
Au reste, quand même je n'eusse pas eu
cette rage de parler, j'aurais été charmé des cinq ou six braves Bretons avec
lesquels mon correspondant m'a fait faire connaissance.
Sa femme et sa jeune fille de quatorze
ans, encore enfant, ont fait ma conquête tout d'abord: ce sont des êtres
naturels; la fille, peu jolie, mais charmante, est un peu volontaire, comme
un enfant gâté. A dîner, elle voulait avoir toutes les écrevisses du pâté chaud
obligé, sous prétexte qu'on les lui donne quand la famille est seule. Madame
R... serait encore fort bien de mise si elle le voulait; mais elle commence à
voir les choses du côté philosophique, c'est-à-dire triste, comme il convient à
une femme de trente-six ans, fort honnête sans doute, mais qui n'est plus
amoureuse de son mari. Quant à moi, dans mes idées perverses, je lui
conseillerais fort de prendre un petit amant, cela ne ferait de mal à personne,
et retarderait de dix ans peut-être l'arrivée de la méchanceté et le départ des
idées gaies de la jeunesse. C'est une maison où j'irais tous les jours si je
devais rester à Nantes.
Je serais un grand fou, si je donnais
ici au lecteur toutes les anecdotes curieuses et caractéristiques qui ont amusé
la soirée: je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la société sous un
drôle de jour; et c'est bien pour le coup,si je succombais à la tentation de les
hasarder devant le public, que je serais tout à la fois un légitimiste, un
républicain farouche et un jésuite.
Un de ces récits montre sous le plus
beau jour le caractère juste du brave général Aubert Dubayet de Grenoble, qui
vint en Vendée avec la garnison de Mayence; il fut ami intime de mon père.
J'ai d'ailleurs de grandes objections
contre les anecdotes qui n'arrivent pas bien vite à un mot plaisant, et qui
s'avisent de peindre le coeur humain comme les anecdotes des Italiens ou de
Plutarque: racontées, elles ne semblent pas trop longues; imprimées, elles
occupent cinq ou six pages, et j'en ai honte.
Du temps de Machiavel, ministre
secrétaire d'État de la pauvre république de Florence, minée par l'argent du
pape, on voulut envoyer un ambassadeur à Rome, sur quoi Machiavel leur dit.
-- S'io vo chi sta? S'io sto chi va
(2)? [2. Si j'y vais, qui reste ici? Si je reste, qui y va.]
Notre féodalité contemporaine a-t-elle
un mot comparable ? La liberté a donné de l'esprit aux Italiens dès le dixième
siècle (3) [3. N'en croyez sur l'Italie que les Annales de Muratori et ses
lumineuses dissertations.].
Nantes, le 26 juin.
Il m'a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes; mais comme, grâce au ciel, le
présent voyage n'a aucune prétention à la statistique et à la science, j'en
ferai grâce au lecteur, ainsi que dans les autres villes. Je saute aussi des
idées que j'ai eues sur le paupérisme. La marine et l'armée devraient
absorber tous les pauvres enfants de dix ans qui meurent faute d'un bifteck (4).
[4. La France a autant d'habitants qu'elle peut produire ou acheter de fois
quatre quintaux de blé. Il naît toujours dans un pays plus d'enfants qu'il n'en
peut nourrir. La société perd la nourriture de tous les enfants qui meurent
avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-il ces idées, qui à Rodez
sembleraient de l'hébreu?] J'explique l'association de Fourier aux
personnes qui me faisaient voir un de ces hôpitaux -- leur étonnement naïf. Le
mérite non prôné par les prix Monthyon ou par les journaux reste inconnu à la
province. De là, nécessité pour l'homme de mérite de venir à Paris, autrement il
s'expose à réinventer ce qui est déjà trouvé.
Saint-Pierre, la cathédrale de Nantes,
fut construite, pour la première fois, en 555, et par saint Félix; rien ne
prouve ces deux assertions. Des fouilles récentes ont montré qu'une partie de
l'église s'appuie sur un mur romain; mais, dans l'église même, je n'ai rien vu
d'antérieur au onzième siècle. Le choeur a été arrangé au dix-huitième, c'est
tout dire pour le ridicule. Le féroce Carrier, scandalisé du sujet religieux qui
était peint à la coupole, la fit couvrir d'une couche de peinture à l'huile que
dernièrement l'on a essayé d'enlever.
Le bedeau m'a fait voir une petite
chapelle dont les parois ressemblent tout à fait à un ouvrage romain, ce sont
des pierres cubiques bien taillées.
La nef actuelle de Saint-Pierre fut
bâtie vers 1434, et remplaça la nef romane qui menaçait ruine; mais les
travaux s'arrêtèrent vers la fin du quinzième siècle, ce qui a produit
l'accident le plus bizarre. La partie gothique de l'église étant infiniment plus
élevée que le choeur qui est resté roman et timide, le clocher de l'ancienne
église est dans la nouvelle. Mais n'importe; rien de plus noble, de plus
imposant que cette grande nef. Il faut la voir surtout à la chute du jour et
seul; immobile sur mon banc, j'avais presque la tentation de me laisser enfermer
dans l'église. La révolution a ôté au caractère des bas-côtés en détruisant les
croisillons des fenêtres
Ce qui m'a le plus intéressé, et de
bien loin, à Nantes, c'est le tombeau du dernier duc de Bretagne, François II,
et de sa femme Marguerite de Foix, que l'on voit dans le transept méridional de
la cathédrale. Il fut exécuté en 1507 par Michel Colomb, et c'est un des plus
beaux monuments de la Renaissance. Il n'est peut-être pas assez élevé. On ne
connaît que cet ouvrage de ce grand sculpteur, né à Saint-Pol-de-Léon.
Les statues du prince et de sa femme
sont en marbre blanc, et couchées sur une table de marbre noir; effet dur, mais
qui par-là est bien d'accord avec l'idée de la mort telle que l'a faite la
religion chrétienne. La mort n'est souvent qu'un passage à l'enfer. Quatre
grandes figures allégoriques entourent le mausolée: la Force étrangle un dragon
qu'elle tire d'une tour; la Justice tient une épée; un mors et une lanterne
annoncent la Prudence; la Sagesse a un miroir et un compas, et le derrière de sa
tête représente le visage d'un vieillard.
Une grâce naïve, une simplicité
touchante, caractérisent ces charmantes statues; surtout elles ne sont point des
copies d'un modèle idéal toujours le même et toujours froid. C'est là le grand
défaut des têtes de Canova. Le Guide, le premier, s'avisa, vers 1570, de copier
les têtes de la Niobé et de ses filles. La beauté produisit son effet et
enchanta tous les coeurs; on y voyait l'annonce des habitudes de l'âme que les
Grecs aimaient à rencontrer. Dans le premier moment de transport, on ne
s'aperçut pas que toutes les têtes du Guide se ressemblaient, et qu'elles ne
présentaient pas les habitudes de l'âme qu'on eût aimées en 1570. Depuis ce
peintre aimable, nous n'avons que des copies de copies, et rien de plus froid
que ces grandes têtes prétendues grecques qui ont envahi la sculpture. Les
draperies des statues de Nantes sont rendues avec une rare perfection. En
France, je ne sais pourquoi, on s'est toujours bien tiré des draperies. Le
lecteur se rappelle peut-être les draperies des statues placées à Bourges au
portail méridional de la cathédrale.
Quelle différence pour les plaisirs que
nous devons à la littérature et aux beaux-arts, si l'on n'eût découvert
l'Apollon, le Laocoon et les manuscrits de Virgile et de Cicéron qu'au
dix-septième siècle, quand le feu primitif donné à la civilisation par l'infusion
des barbares commençait à manquer!
Les quatre figures de Michel Colomb
sont belles, et toutefois on observe chez elles, comme dans les madones de
Raphaël, fort antérieures à l'invention du Guide, une individualité frappante.
Un de mes amis d'hier, qui avait la
bonté de me servir de cicérone, me donne sa parole d'honneur, avec tout le feu
d'un vrai Breton, que la statue de la Justice reproduit les traits de la reine
Anne, adorée en Bretagne; les autres statues seraient également des portraits,
je le croirais sans peine.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que
l'expression de ces têtes a une teinte de moquerie assez piquante, et surtout
bien française. Voici le mécanisme à l'aide duquel Michel Colomb a obtenu cet
effet. Les yeux sont relevés vers l'angle externe, et la paupière inférieure est
légèrement convexe à la chinoise.
Ce n'est pas tout; ce mausolée est
peuplé d'une quantité de petites statues en marbre blanc qui représentent les
douze apôtres, Charlemagne, saint Louis, etc. La plupart de ces figurines sont
admirables par la naïveté des poses et la vérité; un seul mot peindra leur
mérite: elles sont absolument le contraire de la plupart des statues du temps
présent. Le guindé fait jusqu'ici le caractère du dix-neuvième siècle.
J'ai remarqué de petites pleureuses
dont la tête est en partie couverte d'un capuchon. Les mains et les têtes sont
en marbre blanc, les draperies en marbre grisâtre.
Tous les soirs, pendant le reste de mon
séjour à Nantes, lorsque mes affaires me l'ont permis, je n'ai pas manqué de
venir passer une demi-heure devant cet admirable monument. Outre sa beauté
directe, je pensais qu'il est pour la sculpture à peu près ce que Clément Marot
et Montaigne sont pour la pensée écrite. (Il faut que je garde une avenue contre
la critique, elle ne manquerait pas de s'écrier que Montaigne cite sans cesse
les auteurs anciens; je parle, moi, de ce qu'il y a de vraiment français et
d'individuel dans les idées et le style de Montaigne.)
Hier soir, en rêvant devant les statues
de Michel Colomb, je m'amusais à deviner par la pensée ce que nous eussions été
si nous n'avions jamais eu ni peintre comme Charles Lebrun, ni guide littéraire
comme La Harpe.
Toutes ces médiocrités, qui sont les
dieux des gens médiocres, nous eussent manqué si Virgile, Tacite, Cicéron et
l'Apollon du Belvédère ne nous eussent été connus qu'en l'année 1700. Nous
n'aurions point le Louis XIV de la Porte-Saint-Martin nu, orné de sa perruque,
et tenant la massue d'Hercule; nous n'aurions pas même le Louis XIV de la place
des Victoires, montant à cheval les jambes nues et en perruque; nous n'aurions
point toutes les tragédies pointues de Voltaire et de ses imitateurs,
fabriquées, ce qui est incroyable, à la prétendue imitation du théâtre grec,
souvent un peu terne à force de simplicité. Notre théâtre ressemblerait à celui
de Lope de Vega et d'Alarcon, qui eurent l'audace de peindre des coeurs
espagnols. On appelle romantiques leurs pièces bonnes ou mauvaises, parce
qu'ils cherchent directement à plaire à leurs contemporains, sans songer
le moins du monde à imiter ce qui jadis fut trouvé bon par un peuple si
différent de celui qui les entoure (5). [5. Voir Racine et Shakespeare,
brochure de 1824. Depuis, on a abandonné le mot romantisme; mais la
question n'a pas fait un pas, et ce n'est pas la faute du romantisme si
jusqu'ici il n'a rien paru qui vaille le Cid ou Andromaque. Chaque
civilisation n'a qu'un moment dans sa vie pour produire ses
chefs-d'oeuvre, et nous commençons à peine une civilisation nouvelle. Je vois
une exception à ce que dessus: Caligula, tragédie, fait connaître ce fou
couronné, et les fous qui le souffraient.]
Un prêtre de Nantes, homme de
caractère, a eu l'idée hardie d'achever la cathédrale; on va démolir le choeur
actuel qui est roman, et on en fera un nouveau, en copiant avec une
exactitude servile l'architecture de la nef.
J'aime la hardiesse de cette
entreprise; mais cependant, toujours copier ce qui plaisait jadis à une
civilisation morte et enterrée! Nous sommes si pauvres de volonté, si timides,
que nous n'osons pas nous faire cette simple question: Mais qu'est-ce qui me
plairait à moi ?
On meurt de faim à la table d'hôte de
mon hôtel, si fier de son grand escalier de pierre et de sa belle architecture
de Louis XV. Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièreté déplaisante.
Mais j'ai découvert un restaurateur fort passable vis-à-vis le théâtre: la
maîtresse de la maison, jeune femme avenante, et d'un air simple et bon, vous
donne des conseils sur le menu du dîner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut
fondé avec un capital réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a
de cela une vingtaine d'années, et les survivants ne touchent encore que le cinq
pour cent.
Le grand café, à côté des huit grandes
colonnes disgracieuses qui font la façade du théâtre, me plaît beaucoup; c'est
le centre de la civilisation gaie et de la société des jeunes gens du pays,
comme les cafés d'Italie. Je commence à y entrevoir l'excellente crème de
Bretagne. J'y déjeune longuement, lisant le journal, et mon esprit est rallégré
par les propos et les rires des petites tables voisines, déjà bien moins dignes
qu'à Paris.
Mais je serais injuste envers les
jeunes gens de la haute société de Nantes si je ne me hâtais d'ajouter que ces
messieurs portent la tête avec toute la raideur convenable, et cette tête est
ornée d'une raie de chair trop marquée; mais ils ne viennent pas au café, ce qui
est correct. « Avant 1789, me disait le comte de T..., un jeune homme bien né
pour rien au monde n'aurait voulu paraître dans un café. » Quoi de plus triste
de nos jours que le déjeuner à la maison, avec les grands-parents, et la table
entourée de domestiques auxquels on donne des ordres et que l'on gronde tout en
mangeant ? Pour moi, je ne m'ennuie jamais au café; mais aussi il a de
l'imprévu, il n'est point à mes ordres.
Ce matin à six heures, comme j'allais
prendre le bateau à vapeur pour Paimboeuf et Saint-Nazaire, ce café sur lequel
j'avais compté m'a présenté ses portes hermétiquement fermées.
L'embarquement a été fort gai: le
bateau à vapeur était arrêté au pied de cette ligne de vieux ormeaux qui donne
tant de physionomie au quai de Nantes. Nous avions sept ou huit prêtres en grand
costume, soutane et petit collet; mais ces messieurs, plus sûrs des respects,
sont déjà bien loin de la dignité revêche qu'ils montrent à Paris. A Nantes,
personne ne fait de plaisanteries à la Voltaire; lit-on Voltaire? Les abbés de
ce matin parlaient avec une grande liberté des avantages et des inconvénients de
leur état pour la commodité de la vie.
Les environs de la Loire, au sortir de
Nantes, sont agréables: on suit des yeux pendant longtemps encore la colline sur
laquelle une partie de la ville a l'honneur d'être bâtie; elle s'étend en ligne
droite toujours couverte d'arbres et s'éloignant du fleuve. Ces environs
fourmillent de maisons de campagne; l'une d'elles, construite depuis peu sur un
coteau au midi de la Loire, par un homme riche arrivant de Paris, fait contraste
avec tout ce qui l'entoure. Ce doit être une copie d'une des maisons des rives
de la Brenta: il y a du Palladio dans la disposition des fenêtres.
L'arsenal d'Indret, où la marine
fait de grandes constructions, donne l'idée de l'utile, mais n'a rien de
beau. On aperçoit en passant de grands magasins oblongs, assez bas et couverts
d'ardoises, et force bateaux à vapeur dans leurs chantiers; on voit s'élever en
tourbillonnant d'énormes masses de fumée noire. Il y a là un homme d'un vrai
mérite, M. Gingembre; mais, comme M. Amoros à Paris, il doit dévorer bien des
contrariétés.
Au total, ce trajet sur la Loire ne
peut soutenir l'ombre de la comparaison avec l'admirable voyage de Rouen au
Havre. En partant de Nantes, nous avions un joli petit vent point désagréable: à
quelques lieues de Paimboeuf il a fraîchi considérablement; le ciel s'est voilé,
le froid est survenu, et avec lui tous les désagréments de la navigation. La mer
était très houleuse et très sale vis-à-vis de Paimboeuf. Pour essayer de voir la
pleine mer, j'ai continué jusqu'à Saint- Nazaire.
C'est un lieu où mon courage n'a guère
brillé; il faisait froid, il pleuvait un peu, le vent était violent. A peine
avions-nous jeté l'ancre, que nous avons vu arriver à nous, de derrière une
jetée neuve tenant à un mauvais village garni d'un clocher pointu, une foule de
petites barques faisant des sauts périlleux sur le sommet des vagues. A tous
moments la pointe écumeuse des lames, qui se brisaient contre les bords, entrait
dans ces bateaux. Je me suis représenté que puisqu'il pleuvait, je n'aurais à
Saint-Nazaire, pour ressource unique, que quelque petit café borgne, sentant
l'humide et la pipe de la veille. Impossible de se promener, même avec un
parapluie. Ce raisonnement était bon, mais il avait le défaut de ressembler à la
peur; ce dont je ne me suis pas aperçu. J'ai répondu au capitaine, qui m'offrait
le meilleur bateau, que je ne descendrais pas; ma considération a baissé
rapidement, d'autant plus rapidement, que j'avais fait des questions savantes à
ce capitaine, qui m'avait pris pour un homme de quelque valeur.
Plusieurs femmes, mourant de peur, se
décidaient successivement à s'embarquer, et, enfin je suis resté seul avec un
vieux curé et sa gouvernante. Le curé était tellement effrayé, qu'il s'est fâché
tout rouge contre le capitaine, qui cherchait à lui prouver qu'il n'y avait pas
de danger à descendre dans un bateau pour débarquer. J'avoue que le rôle que je
jouais pendant cette discussion n'était pas brillant. J'ai passé là une heure
sur le pont, à regarder la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, et tenant
avec grand peine mon parapluie ouvert, appuyé contre des cordages. Le bâtiment
dansait ferme, et donnait de temps à autre de grands coups sur le câble qui le
retenait. La mer, les rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je
lisais, quand j'étais las de regarder, un petit volume in-32, le Prince,
de Machiavel.
Enfin les passagers sont venus se
rembarquer; le jeune vicaire du curé effrayé avait sauté des premiers dans une
barque pour descendre à Saint-Nazaire, ne doutant pas d'être suivi par son
patron. Il fallait voir sa figure au retour: la barque qui le ramenait était
encore à quarante pas du bateau à vapeur, que déjà il faisait des gestes
d'excuse mêlés de gestes de surprise les plus plaisants du monde. Il
voulait dire qu'il avait été surpris de ne pas voir arriver son curé, et qu'il
ne s'était embarqué que dans la conviction d'être suivi par lui. Au moment où le
petit vicaire s'épuisait en gestes, une lame s'est brisée contre sa barque, et a
rempli d'eau son chapeau tricorne qu'il tenait à la main. Je me suis rapproché
pour être témoin de l'entrevue. Le vieux curé était fort rouge, et s'est écrié
au moment où le vicaire allait parler: Certainement je n'ai pas eu peur,
etc. Ce mot a décidé de la couleur du dialogue: c'était le curé qui s'excusait;
la figure du vicaire s'est éclaircie aussitôt.
Nous sommes revenus vis-à-vis de
Paimboeuf. Comme le bateau s'arrêtait quelques minutes, je suis descendu, et
j'ai couru la ville; j'avais toutes les peines du monde à maintenir mon
parapluie contre le vent. Cette ville est composée de petites maisons en
miniature, fort basses, fort propres, et qui ont à peine un premier étage: on se
croirait dans un des bourgs situés sur la Tamise, de Ramsgate à Londres.
Je suis rentré bien mouillé dans le
bateau; je me suis consolé avec du café. Une heure après le temps s'est
éclairci, les nuages ont pris une belle teinte de rouge, et nous avons eu une
soirée superbe pour notre retour à Nantes. J'ai trouvé les maisons de campagne
beaucoup plus belles que le matin J'ai remarqué un costume national parmi les
paysannes qui étaient aux secondes places. Les paysans sont vêtus de bleu, et
portent de larges culottes et de grands cheveux coupés en rond à la hauteur de
l'oreille, ce qui leur donne un air dévot.
Un monsieur fort âgé, qui s'est
embarqué à Paimboeuf, et qui parle fort bien de la Vendée, me raconte que le 29
juin 1793 cinquante mille Vendéens, sous les ordres de Cathelineau, qu'ils
venaient d'élire général en chef pour apaiser les jalousies des véritables
généraux, attaquèrent Nantes, où commandaient Canclaux et Beysser. L'attaque eut
lieu par la rive droite de la Loire; le combat commença sur neuf points à la
fois, il y eut de part et d'autre des prodiges de valeur. Enfin l'artillerie
républicaine, que les canonniers vendéens, simples paysans, ne surent pas
démonter, fit un ravage horrible dans les rangs de ces braves gens: repoussés de
toutes parts, Ils opérèrent leur retraite emportant avec eux leur général en
chef, Cathelineau, blessé à mort. Dans cet assaut, la garde nationale de Nantes
se montra très ferme. La guerre civile dura encore assez longtemps dans ces
environs, et ne finit que le 29 mars 1795, jour où Charrette fut fusillé à
Nantes; il y eut d'étranges trahisons que je ne veux pas raconter, et que
d'ailleurs je connais depuis trois jours.
J'écoutais ce récit avec d'autant plus
d'intérêt, que, quoi que ce monsieur voulût dire, il était évident pour moi, par
plusieurs particularités, que j'avais affaire à un témoin oculaire. Je ne lui ai
point caché qu'un des meneurs de la Convention, qui venait souvent chez mon
père, nous avait dit plusieurs fois qu'à deux époques différentes, et dont il
donnait la date précise, la Vendée avait pu marcher sur Paris et anéantir la
République. Il ne manqua à ce parti qu'un prince français, qui se mit
franchement à sa tête, en imitant d'avance madame la duchesse de Berry.
Nantes,
le 28 juin.
Hier, vers les quatre heures, par une soirée superbe, comme le bateau, remontant
rapidement la Loire, passait en revue les maisons de campagne et les longues
files de saules et d'acacias monotones qui peuplent les environs du fleuve, on
arrête la machine pour donner audience à un petit bateau qui amène des
voyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtre en petit collet;
ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, la quatrième personne était
une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert.
Je suis resté immobile et ébahi à
regarder; ce n'était rien moins qu'une des plus belles têtes que j'aie
rencontrées de ma vie; si elle ressemble à quelque parangon de beauté
déjà connu, c'est à la plus touchante des vertus dont Michel Colomb a
orné le tombeau du duc François à la cathédrale de Nantes.
J'ai jeté mon cigare dans la Loire,
apparemment avec un mouvement ridicule de respect, car les femmes âgées m'ont
regardé. Leur étonnement me rappelle à la prudence, et je m'arrange de façon à
pouvoir contempler la vertu de Michel Colomb sans être contrarié par le regard
méchant des êtres communs. Mon admiration s'est constamment accrue tout le temps
qu'elle a passé dans le bateau. Le naturel, la noble aisance, provenant
évidemment de la force du caractère et non de l'habitude d'un rang élevé,
l'assurance décente, ne peuvent assez se louer.
Cette figure est à mille lieues de la
petite affection des nobles demoiselles du faubourg Saint-Germain, dont la tête
change d'axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de la beauté des
formes grecques. Les traits de cette belle Bretonne au chapeau vert sont au
contraire profondément français. Quel charme divin! n'être la copie de rien au
monde! donner aux yeux une sensation absolument neuve! Aussi mon admiration ne
lui a pas manqué; j'étais absolument fou. Les deux heures que cette jeune fille
a passées dans le bateau m'ont semblé dix minutes.
A peine ai-je pu former ce
raisonnement: mon admiration est fondée sur la nouveauté. Je n'ai pu avoir
d'autre sensation que l'admiration la plus vive mêlée d'un profond étonnement,
jusqu'au moment où cette demoiselle, accompagnée des deux femmes âgées et du
prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le monde.
En vain ma raison me disait qu'il
fallait parler de la première chose venue à l'ecclésiastique, et que bientôt je
me trouverais en conversation réglée avec les dames; je n'en ai pas eu le
courage. Il eût fallu me distraire de la douce admiration qui échaudait mon
coeur, pour songer aux balivernes polies qu'il convenait d'adresser au prêtre.
J'avoue qu'au moment du débarquement
j'ai eu à me faire violence pour ne pas suivre ces dames de loin, ne fût-ce que
pour voir quelques instants de plus les rubans verts du chapeau. Le fait est que
pendant deux heures je n'ai pu trouver un défaut à cette figure céleste, ni dans
ce qu'elle disait, et que j'entendais fort bien, une raison pour la moins aimer.
Elle consolait la plupart du temps la
plus âgée des deux dames, dont le fils ou le neveu venait de manquer une
élection (peut-être pour une municipalité).
« Les choses qu'il aurait dû faire par
le devoir de sa place auraient peut-être blessé la façon de penser de
quelques-uns de ses amis », disait l'adorable carliste, car en Bretagne la
couleur du chapeau ne pouvait guère laisser de doute. Cependant je n'ai eu cette
idée que longtemps après. Un rare bon sens, et cependant jamais un mot, ni une
seule pensée qui eût pu convenir à un homme. Voilà la femme parfaite,
telle qu'on la trouve si rarement en France. Celle-ci est assez grande,
admirablement bien faite, mais peut-être avec le temps prendra-t-elle un peu
trop d'embonpoint.
Il me semblait, et je crois vrai, que
les qualités de son âme étaient bien différentes de celles que l'on trouve
ordinairement chez les femmes remarquables par la beauté. Ses sentiments,
quoique énergiques, ne paraissaient qu'autant que la plus parfaite retenue
féminine pouvait le permettre, et l'on ne sentait jamais l'effort de la retenue.
Le naturel le plus parfait recouvrait toutes ses paroles. Il fallait y songer
pour deviner la force de ses sentiments; un homme, même doué d'assez de tact,
eût fort bien pu ne pas les voir.
Le motif souverain qui, à tort ou à
raison, m'a détourné de l'idée de suivre un peu ces dames, c'est que je voyais
très bien que la demoiselle au chapeau vert s'était aperçu de l'extrême
attention que je cherchais pourtant à cacher autant qu'il était en moi: tôt ou
tard il eût fallu s'en séparer, et sans son estime.
Les traits de la Vénus de Milo
expriment une certaine confiance noble et sérieuse qui annonce bien une âme
élevée, mais peut s'allier avec l'absence de finesse dans l'esprit. Il n'en
était pas ainsi chez ma compagne de voyage: on voyait que l'ironie était
possible dans ce caractère, et c'est, je crois, ce qui me donna tout de suite
l'idée d'une des statues de Michel Colomb. Cette possibilité de voir le
ridicule, qui manque à toutes les héroïnes de roman, n'ajoutait-elle pas un prix
infini aux mouvements d'une grande âme, tels que la conversation ordinaire peut
les exprimer? Cette physionomie renvoyait bien loin le reproche de niaiserie, ou
du moins d'inaptitude à comprendre, que fort souvent la beauté grecque ne
s'occupe pas assez de chasser de l'esprit du spectateur.
C'est là, selon moi, le grand reproche
auquel la suite des siècles l'a exposée. A quoi elle pourrait répondre qu'elle a
voulu plaire aux Grecs de Périclès, et non pas à ces Français qui ont lu les
romans de Crébillon. Mais moi, qui naviguais sur la Loire, j'ai lu ces romans,
et avec le plus vif plaisir.
Après cette rencontre d'un instant, et
les illusions dont malgré moi mon imagination l'a embellie, il n'était plus au
pouvoir de rien, à Nantes, de me sembler vulgaire ou insipide.
Voici le résultat d'une longue soirée:
tout ce qui est lieu commun à Paris fait les beaux jours de la
conversation de province, et encore elle exagère. Un artiste célèbre de Paris a
cinq enfants, le provincial lui en donne huit, et se montre fier d'être aussi
bien instruit. Un ministre a-t-il économisé cinq cent mille francs sur ses
appointements, le provincial dit deux millions. C'est ce que j'ai bien vu ce
soir dans les conversations amenées par le spectacle. On donnait la première
représentation à Nantes de la Camaraderie. J'étais dans une loge avec des
personnes de ma connaissance; profond étonnement de ces provinciaux. Quoi! l'on
ose parler ainsi d'une chambre des députés! de cette chambre qui, avant
1830, distribuait tous les petits emplois de mille francs, et les enlevait
barbarement aux vingt années de service qui n'ont pas un vote à donner! Après la
stupéfaction, qui d'abord prenait bien une grande minute, on applaudissait avec
folie aux épigrammes si naïves de M. Scribe. Sans se l'avouer, ces pauvres
provinciaux sont bien las de ce qu'ils louent avec le plus d'emphase, les pièces
taillées sur l'ancien patron, et qui ne se lassent pas d'imiter Destouches et le
Tyran domestique. Ils admirent, mais ils ne louent pas encore le seul
homme de ce siècle qui ait eu l'audace de peindre, en esquisses il est vrai, les
moeurs qu'il rencontre dans le monde, et de ne pas toujours imiter uniquement
Destouches et Marivaux. On reprochait ce soir à la Camaraderie de faire
faire une élection en vingt-quatre heures; c'est blâmer l'auteur, en d'autres
termes, de ne s'être pas exposé à dix affaires désagréables, dont la première
eût été décisive; la police eût arrêté la pièce tout court.
Certes elle n'eût pas laissé
représenter exactement le mécanisme des élections avant 1830. (Songez à
celles de votre département, que vous connaissez peut-être.)
Du temps de Molière, les bourgeois
osaient affronter le ridicule. Louis XIV voulut que personne ne pensât sans sa
permission, et Molière lui fut utile. Il a inoculé la timidité aux bourgeois;
mais depuis qu'ils s'exagèrent le pouvoir du ridicule, la comédie n'a plus de
liberté. Les calicots, sous Louis XVIII je crois, voulurent battre Brunet, et il
y eut une charge de cavalerie dans le passage des Panoramas. Nous sommes fort en
arrière de ce que Louis XIV permettait. Un détail va prouver ma thèse: n'est-il
pas vrai qu'il y aurait bien moins de gens offensés par la peinture exacte, et
même satirique si l'on veut, des tours de passe-passe qui avant 1830
escamotaient une élection, que par les faits et gestes du Tartufe, qui,
sous Louis XIV, dévoilaient et gênaient les petites affaires de toute une classe
de la société? Classe nombreuse qui comptait des duchesses et des portières.
Tartufe fut si dangereux, et frappa si juste le moyen de fortune des gens de
ce parti, que le célèbre Bourdaloue se mit en colère, et La Bruyère, pour plaire
à son protecteur Bossuet, fut obligé de blâmer Molière, du moins sous le rapport
littéraire.
Aujourd'hui il n'y a qu'une voix dans
la société pour se moquer des friponneries électorales antérieures à 1830; mais
M. Scribe ne jouit pas, pour les montrer en action sur le théâtre, de la moitié
de la liberté que Molière avait pour se moquer des faux dévots.
Ainsi, chose singulière! et qui eût
bien étonné d'Alembert et Diderot, il faut un despote pour avoir la liberté dans
la comédie, comme il faut une cour pour avoir des ridicules bien comiques et
bien clairs. En d'autres termes, dès qu'il n'y a plus pour chaque état un
modèle mis en avant par le roi (6) [6. C'est en ce sens que Molière fut un
écrivain gouvernemental; aussi mourut-il avec soixante mille livres de rente.],
et que tout le monde veut suivre, on ne peut plus montrer au public des gens qui
se trompent plaisamment, en croyant suivre le ton parfait. Tout se réunit donc
contre le pauvre rire, même les cris des demi-paysans qui se scandalisent
de l'invraisemblance. Une élection improvisée en douze heures! et par un
journal! Hé! messieurs, il ne faut que six mois à un journal de huit mille
abonnés pour faire un grand homme!
Voici textuellement ce que m'a dit ce
soir un vieil officier républicain blessé à la bataille du Mans, et aujourd'hui
marchand quincailler:
« Par soi, le vulgaire ne peut
comprendre que les choses basses. Il ne commence à se douter qu'un homme est
grand qu'en voyant qu'au bout d'un siècle ou deux il n'a point de successeur.
Ainsi fait-il pour Molière. Ce que les années 1836 et 1837 ont vu faire
d'efforts inutiles en Espagne, commence à faire penser au petit-bourgeois
qu'après tout Carnot et Danton valaient peut-être quelque chose, quoique non
titrés. »
Je lui réponds: L'énergie semée par les
exploits qui vous ont coûté un bras ne dépasse guère pour le moment la fortune
de quinze cents livres de rente. Au-dessus, on a encore horreur de tout ce qui
est fort; mais le Code civil arrive rapidement à tous les millionnaires, il
divise les fortunes, et force tout le monde à valoir quelque chose et à vénérer
l'énergie.
Avant-hier on m'a fait dîner avec un
homme aux formes herculéennes, riche cultivateur des environs de la
Nouvelle-Orléans; ce monsieur est comme l'ingénu, il va à la chasse aux
grives, et leur emporte la tête avec une balle, pour ne pas gâter le gibier,
dit-il. Je n'ai pas cru un mot de ce conte, moi qui me pique de bien tirer.
L'Américain s'en est aperçu, et ce matin nous sommes sortis ensemble; il a tué
sept moineaux ou pinsons, toujours à balle franche. Il a enlevé la tête à deux
merles; mais, comme les balles vont loin, et qu'il fallait prendre de grandes
précautions, nous avons regretté de n'être pas dans une forêt du nouveau monde,
et mon nouvel ami a quitté sa carabine. Le canon est fort long et les balles de
très petit calibre; on charge assez rapidement. Avec un fusil et du petit plomb,
l'Américain a tué toutes les bécassines qui se sont présentées; je ne lui ai pas
vu manquer un seul coup.
M. Jam*** avait dix-sept ans en 1814,
lors de la fameuse bataille de la Nouvelle-Orléans, où cinq mille hommes de
garde nationale mirent en déroute une armée de dix mille Anglais, les meilleurs
soldats du monde, et qui venaient de se battre pendant plusieurs années contre
les Français de Napoléon.
Nous nous mettions en tirailleurs, dit
M. Jam***, et en moins d'une heure tous les officiers anglais étaient tués. Les
Anglais, toujours pédants, disaient que ce genre de guerre était immoral.
Le fait est qu'ils n'ont jamais eu la peine de relever une sentinelle, on les
frappait toutes pendant leur faction. Mais nos gens, pour arriver à portée des
sentinelles, étaient obligés de marcher à quatre pattes dans la boue; et les
Anglais, non contents du reproche d'immoralité, nous appelaient encore
chemises sales.
Le jour de la bataille, un seul homme
de l'armée anglaise (M. le colonel Régnier, né en France) put arriver jusqu'au
retranchement. Il se retournait pour appeler ses soldats, lorsqu'il tomba raide
mort. Le soir, la bataille gagnée, deux de nos gardes nationaux se disputaient
la gloire d'avoir abattu cet homme courageux.
-- Parbleu, s'écria Lambert, il y a un
moyen fort simple de vérifier la chose; je tirais au coeur.
-- Et moi je tirais à l'oeil, dit
Nibelet.
On alla sur le champ de bataille avec
des lanternes, le colonel Régnier était frappé au coeur et à l'oeil.
Trait hardi du général Jackson, qui
prend sur lui de faire fusiller deux Anglais qui venaient d'être acquittés par
un conseil de guerre. On dit que ces messieurs, sous prétexte de faire le
commerce des pelleteries, conduisaient les sauvages au combat contre les
Américains. Le fait est que dès le lendemain tous les Anglais quittent les
sauvages, qui n'osent plus se montrer devant les troupes américaines.
Le jour de la bataille de la
Nouvelle-Orléans, le général Jackson ose donner le commandement de toute son
artillerie au brave Lafitte, pirate français, lequel demande à se battre lui et
ses cinq cents flibustiers, par rancune de ce qu'il avait souffert sur les
pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise à prix par le gouvernement
américain. S'il eut trahi Jackson, celui-ci n'avait d'autre ressource que de se
brûler la cervelle. Il le dit franchement à Lafitte en lui remettant son
artillerie.
Mon camarade de chasse m'a donné bien
d'autres détails, que j'écoute avec le plus vif intérêt. Je vais les écrire au
brave R..., mon ami, qui est de Lausanne. C'est avec ces longues carabines que
la Suisse doit se défendre, si jamais elle est attaquée par quelque armée à la
Xerxès. Mais où trouver en Suisse un homme qui sache vouloir? Y a-t-il
encore en Europe des hommes à la Jackson? On trouverait sans doute des
Robert-Macaire très braves et beaux parleurs. Mais, dans les circonstances
difficiles, l'homme sans conscience manque de force tout à coup: c'est un
mauvais cheval qui s'abat sur la glace, et ne veut plus se relever.
Nantes,
le 30 juin 1837.
J'avais remarqué le musée; c'est un bâtiment neuf qui s'élève près de la rive
droite de l'Erdre. Mais je redoutais d'entrer dans ce lieu-là; c'est une journée
sacrifiée, et souvent en pure perte. Le rez-de-chaussée sert pour je ne sais
quel marché.
Notre beau temps, si brillant hier à la
chasse, s'est gâté cette nuit: le ciel est gris de fer; tout paraît lourd et
terne, et je suis un peu évêque d'Avranches; mauvaise disposition pour
voir des tableaux.
Nous traversons ce boulevard que j'aime
tant; place charmante, paisible, retirée; au milieu de la ville, à deux pas du
théâtre, et cependant habitée par des centaines d'oiseaux. Jolies maisons à
façades régulières: belle plantation de jeunes ormes; ils viennent à merveille:
il y a ici ce qui favorise toute végétation, de la chaleur et de l'humidité.
Le musée est un joli bâtiment moderne,
sur la petite place des halles; si je connaissais moins la province, je
supposerais que ces grandes salles (il y en a sept), d'une hauteur convenable,
ont été construites tout exprès pour leur destination actuelle. Mais comment
supposer que MM. les échevins auraient gaspillé les fonds de l'octroi pour une
babiole aussi complètement improductive qu'une collection de tableaux? Il est
infiniment plus probable que le bâtiment était destiné un grenier d'abondance.
Les provinciaux sont jaloux de Paris,
ils le calomnient. « On nous traite comme des Parias! », s'écrient-ils, mais ils
imitent toujours cette ville jalousée. Or, depuis quelques années, on a renoncé
à Paris à la vieille sagesse administrative qui consistait à entasser dans des
magasins d'énormes quantités de blé, pour parer, disait-on, aux chances de la
disette. L'administration s'est aperçue, quarante ans après que les livres
le lui criaient, que cette belle invention produisait un effet contraire à celui
qu'on en attendait. Elle a fait cette découverte quand des hommes, qui avaient
écrit sur l'économie politique, ont été appelés aux places par la Révolution de
Juillet.
On a dû renoncer à Paris à l'accaparement
des blés fait pour un bon motif; les greniers construits sous
l'Empire, et spirituellement placés entre les faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau, sont restés inachevés.
Des greniers d'abondance nous
avons fait un hôpital, à l'époque du choléra, et les Nantais
auront changé les leurs en musée. Si l'on avait voulu bâtir un musée, au lieu de
dalles de pierre, n'aurait-on pas mis un plancher en bois? I1 se peut-fort bien
que je me trompe; mais je n'ai pas voulu faire de questions, m'attendant à un
mensonge patriotique. Le genre de construction, la forme de l'édifice, m'auront
induit en erreur, peu importe!
Je parcours les salles, elles sont
vastes et claires; il est facile de trouver son jour: on y verrait fort
bien de bons tableaux, s'il y en avait. Mais le premier coup d'oeil est peu
favorable: je n'aperçois que des croûtes ou des copies. Il ne faut
pas se décourager, examinons avec soin. Je remarque:
1° Une belle tête du Christ, couronnée
d'épines, attribuée à Sébastiano del Piombo. I1 se pourrait bien que ce fût un
original. Il y a vérité, expression, couleur, dessin. Manière
grandiose (l'opposé de Mignard, ou de Jouvenet, ou de Girodet). Mais je
crois me rappeler que j'ai vu cette même tête dans la galerie Corsini, à
Florence. Il est peu probable que l'on ait ici un original dont le Prince
Corsini aurait la copie. Il faudrait employer une heure à examiner ce tableau au
grand jour.
Sébastiano, auquel un pape ami des arts
avait donné l'office de sceller en plomb certaines bulles, est d'une
grande ressource pour les marchands de tableaux de Rome, de Florence, de Venise,
etc. Ce peintre est grand coloriste. Michel-Ange lui fournissait des dessins
pour faire pièce à Raphaël et à son école. Il a de l'expression, un faire
grandiose; il a l'estime des connaisseurs, et frappe même les gens qui se sont
plus occupés d'argent ou d'ambition que de beaux-arts. Les marchands de
tableaux, dont la vanité voyageante fait la fortune, accablent les princes
russes et les riches Anglais de Sébastiano del Piombo. Ces messieurs achètent
pour cinquante, pour cent louis une copie fort passable qui devient un
original à Moscou. Il faut frapper fort ces coeurs du Nord. Les gens
du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage allemand aux douces cantilènes du
Matrimonio segreto qui leur semblent nues ?
2° Portrait d'un Vénitien à barbe
rouge, attribué au Giorgion; c'est le plus beau tableau terminé de ce
musée, toutefois il n'est pas du Giorgion.
3° Le Portement de croix,
attribué à Léonard de Vinci. Les figures à mi-corps sont d'une vérité
d'expression remarquable. La tête du Christ a de la grandeur. La teinte générale
est fort sombre; tableau non terminé. On dirait que le peintre n'a fait usage
que de glacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui est peut-être
original; mais c'est un grand peut-être. S'il est original, il est sans prix.
4° Le livret dit que cette tête fade et
blême, peinte durement, et cependant sans énergie, est du Tintoret, et de
plus le portrait de Fra Paolo Sarpi, c'est-à-dire du plus grand philosophe
pratique qu'aient produit les temps modernes (7). [7. Voir l'admirable histoire
de sa vie par le moine son compagnon, qui lui succéda dans la place de
théologien de la république de Venise.]
5° Deux Canaletto: la place Navone à
Rome; je n'avais jamais vu que des vues de Venise par le Canaletto: l'autre est
l'église de la Salute; admirable lumière, grande exactitude; mais toujours le
même tableau.
6° Portrait de femme habillée en noir.
Tête pleine de pensée, d'expression, de vérité, attribuée à Philippe de
Champagne. Ce costume n'est-il pas beaucoup plus moderne?
7° Fort jolie tête de sainte,
que l'on dit d'Annibal Carrache. Tableau gracieux de l'école de Bologne,
peut-être d'Elisabeth Sirani, l'élève du Guide. J'ai vu quelque chose de
semblable dans la galerie Rossi, à Bologne.
8° Un saint meurt ayant les bras
en croix. C'est hideux, vrai, un peu dur, au total, ressemblant au Guerchin, par
conséquent école espagnole.
Comme je donnais mon avis insolemment à
haute voix, parlant à mon nouvel ami le Vendéen et à sa femme, nous sommes
abordés familièrement par un monsieur tout gris, sec et pincé. Ce personnage
m'amuse, il ne manque ni d'esprit, ni de connaissances en peinture, ni même
d'opiniâtreté. Il me prend pour un connaisseur, et nous voilà en conversation
réglée pendant deux grandes heures.
J'apprends que son musée est
l'un des plus recommandables de France: tel tableau a été infinimentloué
par le directeur de la galerie de Dresde; tel autre par le directeur de Berlin,
et par M. E..., savant bien connu, jeune homme grave qui ne parle pas tous
les jours, réfléchit beaucoup et ne fait connaître son opinion qu'après mûre
réflexion. (Ceci était sans doute une épigramme à mon adresse. Comme le Vendéen
me plaît, nous bavardions beaucoup, nous nous appelions d'un bout des salles à
l'autre.) Nous avons ici, a continué l'homme pincé, près de quarante tableaux
provenant de l'ancien musée Napoléon; puis la ville a acheté à la vente de M.
Cacault, Nantais et ancien ambassadeur à Rome, une grande quantité de
tableaux de sa magnifique collection.
9° « Voyez cette tête d'un chevalier
croisé par le célèbre Canova! Qu'en pensez-vous? -- Je la trouve au-dessous
du médiocre; c'est mou, fade, sans expression, de la vraie peinture de
demoiselle. Les traits du visage sont beaux, la couleur rappelle que
Canova est né à Venise et non à Florence; mais, à tout prendre, il n'y a
de bon sur cette toile que le nom du grand sculpteur qui est écrit au bas. » Ce
tableau provient de la galerie Cacault, et on y lit: Offerto all
Illustrissimo ed Ornatissimo sig. Cacault, Ambasciatore di Francia in Roma dal
suo umilissimo servo ed amico Canova (autographe). Canova sur ses vieux
jours, lassé de l'admiration que toute l'Europe (à l'exception de la France)
accordait à ses statues, eut le travers de vouloir être peintre; et, comme à
Rome le ridicule ne peut atteindre un homme du talent de Canova, ce grand
artiste ne cacha pas cette faiblesse.
10° « Voici un original de Raphaël!
s'écrie l'homme sec. Et je vois une Madone connue, gravée vingt fois; ceci est
une copie détestable, croûte au premier chef. -- Comment, lui dis-je, vous
croyez cela original? -- Oui, sans doute, reprend le monsieur en redoublant de
gravité; c'est l'avis de tous les connaisseurs. »
11° « Cette copie de la Vierge aux
rochers de Léonard de Vinci, dit le monsieur, est parfaite; elle est plus
agréable à voir que l'original enfumé qui est au Louvre. -- Sachez,
monsieur, qu'au Louvre il n'y a rien d'enfumé; nous grattons les tableaux
jusqu'au vif et savons les vernir à fond. »
J'avoue que je voudrais bien avoir une
galerie composée d'aussi charmantes copies; elles me rappelleraient certains
originaux que j'aime tendrement, mais auxquels je ne puis atteindre: c'est là
leur unique défaut, et non d'être enfumés. A travers les injures du temps,
l'oeil ami des arts voit les tableaux tels qu'ils étaient en sortant de
l'atelier du maître.
12° Autre copie de Léonard: l'Incrédulité
de saint Thomas. L'original est à Milan, à l'Ambrosiana. Copie moins
agréable que la précédente, mais bien encore.
13° Sainte Famille, par Otto
Venius (vivant en 1540). Ceci est original, et provient du musée Napoléon; un
peu sec mais naïf, vrai. Cet Allemand a vu Raphaël ou ses élèves: je ne puis
croire qu'il ait deviné ce style.
14° Éruption du Vésuve, par je ne sais
quel Italien du dix-huitième siècle. Cela est peint comme une décoration de
théâtre; aussi y a-t-il de l'effet, cette ressource des ignorants: effet de
mélodrame.
15° Élisabeth, reine d'Angleterre;
excellent portrait flamand. Expression de physionomie fine, aigre, méchante;
lèvres pincées, nez pointu. Femme non mariée, et parlant de sa vertu. Sa façon
de jouer avec sa chaîne d'or est admirable. Je voudrais pour beaucoup que ce
portrait fût reconnu ressemblant. Il représente admirablement cette reine, qui
battait ses ministres lorsqu'elle était contrariée dans ses desseins. Mais
qu'importent ses faiblesses? Elle sut régner.
16° Portrait de femme assez laide, «
extrêmement loué par M E..., dit mon interlocuteur. C'est un tableau espagnol,
peut-être de Murillo ». M. E... aura voulu faire la cour à ce brave homme; et,
comme on est accoutumé en France à la laideur des lignes, à la fausseté de la
couleur, et à l'absurdité ou à l'absence du clair-obscur, ce portrait de femme
passera bientôt pour un chef-d'oeuvre à Nantes.
17° Vieillard jouant de la vielle.
Ignoble et effroyable vérité; tableau espagnol attribué à Murillo. Il n'est pas
sans mérite. Coloris sage, expression vraie. Il provient du musée Napoléon.
Peut-être est-il de Vélasquez, qui, à son début, s'essaya dans des sujets
vulgaires.
18° Belle copie en marbre du vase de
Warwick.
19° L'Éducation de la Vierge,
par Krayer.
20° Jeune fille qui va se faire
religieuse. La beauté du sujet soutient le peintre. Elle est vêtue de bleu; elle
a quatorze ans; elle est maladive, languissante, exaltée. Figure à la sainte
Thérèse. « Attribué à un peintre italien ou à un Espagnol », dit l'homme sec,
qui, après ce tableau, nous a délivrés de son esprit.
Arrivé à cette question qu'il faut
toujours se faire: Que prendre si on me laissait le choix dans ce musée?
D'abord, et avant tout, le Portement
de croix, qui peut être de Léonard. Un si grand peut-être est
au-dessus de tout. Ensuite, et à tout hasard, le Sebastiano del Piombo; 3° la
demi-figure attribuée au Giorgion; 4° le portrait d'Élisabeth; 5° la copie de la
Vierge aux rochers de Léonard de Vinci.
Près de la porte d'entrée, je trouve
des fragments de sculpture du moyen âge, fort curieux. Y a-t-il là quelque chose
de gaulois, ou seulement du huitième siècle, comme ce que j'ai vu à la Charité,
chez M. Grasset? On a placé au-dessus de la porte le grand tableau d'Athalie,
faisant massacrer sous ses yeux les cinquante fils de je ne sais quel roi
d'Israël, par feu Sigalon. Le musée de Nantes pourrait en accommoder celui de
Nîmes.
Je sors perdu de fatigue. J'ai des
nerfs, comme dit M. de S... Promenade en bateau sur l'Erdre. J'ai beau faire, le
reste de la journée est perdu. Au total, j'ai été trop sévère envers ce musée.
(Et tout cet article est à refaire, si jamais je repasse à Nantes. Apporter une
loupe, examiner la façon dont les ongles et les cheveux sont traités dans le
prétendu Portement de croix de Léonard.)
Un sous-préfet destitué, et par
conséquent philosophe, me disait hier: La méfiance et le raisonnement sévère,
qui font la base du gouvernement des deux chambres, achèvent de tuer en France
la chevalerie. L'homme qui ne vit que pour donner aux femmes une suprême estime
pour son élégance va devenir fort rare parmi nous.
En Angleterre, au contraire, MM.
Brummel et d'O*** ont essayé de faire revivre la loi par un amendement: la
fashion.
Durant la vie de l'esprit
chevaleresque, la France n'a pas eu d'artiste capable de créer le beau idéal
de la société qui l'entourait, d'exprimer cette société par du marbre ou
de la peinture. Rien n'est plus Bentham que le beau idéal de Raphaël. Canova,
dans le Persée, bannit la force, et, en ce sens, se rapproche du
sentiment qui préfère de beaucoup l'élégance à la force et l'esprit à la
justice. La chevalerie a éclipsé le bon sens de la Rome antique, et le bon sens
des deux chambres bannit la chevalerie. Tout cela va donner plusieurs genres de
beau aux gens de goût.
Ce soir, j'ai rencontré M. Charles, le
père noble de la troupe qui joue ici. Grande reconnaissance: je l'ai
beaucoup connu sous-officier d'artillerie à la Martinique. C'est un homme de
coeur et d'un rare bon sens. Quel aide de camp pour un ministre!
M. C... a cela de particulier, qu'il
n'est dupe d'aucune apparence; la position plutôt inférieure qu'il occupe dans
la vie n'a aucune influence sur sa façon de voir les choses.
L'art de jouer la comédie ne se
relèvera en France, me dit-il, que lorsque l'on cessera d'imiter le grand
seigneur de cour, dont la réalité n'existe plus. Rien de plus profondément
bourgeois que les manières et les figures des huit ou dix personnages estimables
les plus haut placés dans l'almanach royal. Une ou deux exceptions tout au plus.
Les derniers grands seigneurs ont été M. de Narbonne, mort à Wittemberg, et M.
de T...
« Eh bien! reprend M. C..., dès que le
bourgeois de Nantes, devant qui l'on joue la comédie, voit le mot Clitandre dans
la liste des personnages, il veut qu'on lui donne une copie des manières qu'il
se figure qu'avait autrefois le maréchal de Richelieu. Figurez-vous, si vous
pouvez, ce qu'il se figure. »
On ne verra des acteurs passables,
poursuit le sous-officier, que quand les enfants de douze ans qui ont joué la
comédie à Paris, sur le théâtre de l'Odéon, et au passage de l'Opéra, en auront
vingt-cinq. En arrivant à l'âge des passions, il ne sera plus question pour eux
ni de timidité, ni de mémoire, ni de gestes, etc. Ils pourront ne plus donner
leur attention au mécanisme de l'art, et la concentrer tout entière sur la chose
à imiter et à idéaliser. Si la nature leur a donné des yeux pour reconnaître
quelle est l'apparence extérieure d'un jeune homme né avec quarante mille livres
de rente, ils pourront en donner l'imitation dans le rôle de Clitandre. Alors,
autre malheur: on remarquera que les paroles de ce rôle jurent avec les manières
vraies du dix-neuvième siècle.
La sagesse des plus jolies actrices du
Théâtre-Français est exemplaire; elles refusent à Londres des offres
singulières. Ces dames pourront donc représenter la femme française de notre
siècle qui est sage et impérieuse avant tout.
-- Rien de pitoyable comme les
comédiens actuels, poursuit M. C...; ces pauvres gens n'ont rien à eux, pas même
leur nom. Plusieurs ne manquent pas de véritables dispositions: mais le
provincial ne veut pas laisser faire dans l'art de jouer la comédie la
révolution qui s'est opérée dans l'art de l'écrire. Il en est toujours aux
copies de Fleury.
« Belle révolution! disent-ils Une
emphase abominable; rien de naturel; la peur continue d'être simple; des
personnages qui récitent des odes. Beaux effets du romantisme! »
-- Le romantisme ou la déroute des
trois unités était une chose de bon sens; profiter de la chute de ce
tyran absurde pour faire de belles pièces est une chose de génie, et le
génie français se porte maintenant vers l'Académie des sciences ou vers la
tribune. Si M. Thiers ne parlait pas, il écrirait.
En 1837, l'Allemagne, et surtout
l'Italie, ont de bien meilleurs acteurs que la France. Où est notre Domeniconi;
notre Amalia Bettini, qui a la bonté de se croire inférieure à mademoiselle
Mars? Ce sont les villes où elle joue qui sont inférieures à Paris. Les troupes
en Italie changent de résidence tous les quatre mois, et le plus grand talent
doit faire de nouveaux efforts pour réussir. Bologne aurait grand plaisir
à siffler ce que Florence vient d'applaudir. Quel père noble de Paris l'emporte
sur Lablache ?
Nantes,
le ler juillet 1837.
Cette journée a été consacrée à la revue des monuments publics. C'est une des
pires corvées imposées au pauvre voyageur arrivant pour la première fois dans un
pays.
Les plus beaux quartiers de Nantes sont
contemporains des beaux quartiers de Marseille; c'est à la fin du siècle passé
que M. Graslin, riche financier, fit construire la place qui porte son nom, les
rues environnantes, la place Royale, etc.
Le château du Bouffay est de la fin du
dixième siècle. La tour polygone fort élevée où l'on a placé l'horloge
principale de la ville ne remonte qu'à 1662.
Le château, bâti par Allain Barbe Torte
en 938, est flanqué de tours rondes, probablement du quatorzième siècle. C'est
le duc de Mercoeur qui le fit rétablir du temps des guerres civiles: de là, les
croix de Lorraine que j'ai remarquées au bastion près de la Loire.
Les fenêtres du bâtiment, à droite de
l'entrée principale, ont des chambranles décorés avec grâce.
Une grande salle gothique, située vers
la Loire, contient quelques barils de poudre; c'est pour cette raison que nous
n'avons pu que l'entrevoir, encore a-t-il fallu tout le crédit de mon aimable
cicérone. La voûte est ornée de nervures élégantes.
C'est en sortant de cette salle que
nous avons passé par hasard dans la rue de Biesse, près du pont de la
Madeleine. « Là fut pendu le maréchal de Retz, m'a dit mon nouvel ami: il
n'avait que quarante-quatre ans: c'est l'original du Barbe-Bleue des
enfants. Cet homme extraordinaire était maréchal de France et jouissait de douze
cent mille francs de rente. » Ce Don Juan finit par la corde le 25 octobre 1440.
Il mettait sa gloire à braver tout ce
qu'on respecte, et ce n'était qu'après avoir satisfait à ce premier sentiment de
son coeur qu'il trouvait le bonheur auprès des femmes. C'est le caractère du
fameux François Cenci de Rome, qui avait un million de rentes, et fut tué par
deux brigands que sa jeune fille Béatrix, dont il abusait, fit entrer dans sa
chambre. Pour ce crime elle fut décapitée à seize ans, le 13 septembre 1599.
L'utilité régnait seule dans les
temps héroïques, et nous revenons à l'utilité. Puis vint la chevalerie, qui eut
l'idée singulière de prendre les femmes pour juges de son mérite.
Le Don Juan pousse ce système jusqu'à
l'excès; il adore les femmes, et veut leur plaire en leur faisant voir jusqu'à
quel point il se moque des hommes. Cette idée sur ce curieux effet de la
chevalerie, fille de la religion, m'a occupé toute la soirée; j'ai lu des livres
dont voici l'extrait.
Remarquez qu'il n'y a jamais de Don
Juan sans un penchant invincible pour les femmes. Ce penchant est
l'imagination elle-même; il n'y a donc rien de singulier à ce qu'un Don Juan
finisse par croire à la magie, à la pierre philosophale, à toutes les folies.
Heureux quand il meurt avant la vieillesse, qui, pour ce caractère, est
horrible!
Gilles de Retz était fort brave. Né en
1396, il fut maréchal de France en 1429, au sacre de Charles VII, à Reims. En
1427, il avait emporté d'assaut le château de Lude, dont il tua le commandant.
En 1429, il fut un des généraux qui aidèrent Jeanne d'Arc, cet être incompris, à
faire entrer des vivres dans Orléans. Devenu maréchal à trente-trois ans, il eut
de beaux commandements dans l'armée du roi de France. Un poème de Voltaire a
fait connaître cette guerre entremêlée de voluptés.
A vingt-quatre ans, Gilles de Retz
avait épousé Catherine de Thouars, riche héritière; en 1432, il hérita de son
aïeul maternel Jean de Craon. Il eut alors trois cent mille livres de rente
(douze cent mille francs de 1837).
Se voir à trente-six ans à la tête
d'une aussi belle fortune avec le premier grade de l'armée et une belle
réputation militaire, c'était un fardeau trop fort pour une imagination ardente.
Le jeune maréchal ne s'occupa plus de
guerre; que pouvait-elle lui offrir de neuf? Il chercha à conquérir des femmes,
et à se présenter à elles couvert du respect et de l'admiration des hommes, ses
contemporains.
Par son faste, il prétendit éclipser
celui des souverains; mais à ce métier il mangea bien vite cette fortune de
douze cent mille francs de rente. Les historiens racontent qu'il avait une garde
de deux cents hommes, des pages, des chapelains, des enfants de choeur, des
musiciens. La plupart de ces gens-là étaient agents ou complices de son affreux
libertinage. Bientôt, lassé des voluptés ordinaires, il prétendit les rendre
plus piquantes par un mélange de crimes.
J'ai trouvé d'autres détails sur sa
magnificence. En sa qualité d'homme à imagination, la religion jouait un grand
rôle dans sa vie. Sa chapelle était tapissée de drap d'or et de soie (de soie,
alors plus précieuse que l'or: on se rappelle l'histoire de la paire de bas de
soie de François Ier, un siècle plus tard).
Les vases sacrés, les ornements de
cette chapelle, étaient d'or et enrichis de pierreries. Il était fou de musique,
et avait un jeu d'orgue qui lui plaisait tellement, qu'il le faisait porter avec
lui dans tous ses voyages.
J'étudie le caractère du maréchal de
Retz, parce que cet homme singulier fut le premier de cette espèce. François
Cenci, de Rome, ne parut qu'en 1560. Il faut, pour que le caractère de Don Juan
éclate, la réunion d'une grande fortune, d'une bravoure extraordinaire, de
beaucoup d'imagination et d'un amour effréné pour les femmes. Il faut de plus
naître dans un siècle qui ait eu l'idée de prendre les femmes pour juges du
mérite. Du temps d'Homère, les femmes n'étaient que des servantes; Achille, si
brillant, ne songe pas du tout au suffrage de Briséis; il lui préfère celui de
Patrocle.
Les chapelains du maréchal de Retz,
vêtus d'écarlate doublée de menu vair et de petits gris, portaient les titres de
doyen, de chantre, d'archidiacre et même d'évêque. Pour dernière folie de ce
genre, il députa au pape afin d'obtenir la permission de se faire précéder par
un porte-croix.
Un des grands moyens que le jeune
maréchal employait pour conquérir l'enthousiasme des habitants des villes, où
l'amour effréné du plaisir le conduisait, c'était de donner, à grands frais, des
représentations de mystères. C'était le seul spectacle connu à cette
époque; et, par sa nouveauté, au sortir de la barbarie, il exerçait un pouvoir
incroyable sur les coeurs. Les femmes surtout fondaient en larmes et étaient
comme ravies en extase.
Dès 1434, après deux années de cette
joyeuse vie, le maréchal avait tellement abrégé sa fortune, qu'il fut obligé de
vendre à Jean V, duc de Bretagne, un grand nombre de places et de terres. La
famille du prodigue voulut empêcher l'effet de ces marchés; mais le maréchal
parvint à écarter les obstacles, et en 1437 il toucha les prix de vente.
Bientôt toutes les ressources humaines
furent épuisées. Ici paraît l'homme d'imagination: Gilles de Retz, fort savant
pour son temps, chercha le grand oeuvre (8). [8. Il est possible que la chimie
fasse bientôt du diamant.] La transmutation des métaux ne s'opérant pas, il eut
recours à la magie, et prit à son service l'Italien François Prelati. Ses
ennemis prétendent qu'il promit tout au diable, excepté son âme et sa vie. Mais,
par une bizarrerie bien digne d'une âme passionnée, tandis qu'il cherchait à
établir des rapports avec cet être tout-puissant, ennemi du vrai Dieu, il
continuait ses exercices pieux avec ses chapelains.
Voici un des premiers crimes de Gilles
de Retz, autant que l'on peut deviner l'histoire à travers les phrases
emphatiques si chères aux juges de toutes les époques.
Le maréchal voyageait vers les confins
de la Bretagne, sous le nom d'un de ses chantres; il était amoureux de la femme
d'un fabricant de bateaux. Cette femme l'aimait trop; elle avait une belle-soeur
qui se montrait irritée de sa conduite légère et de ses imprudences. Gilles de
Retz devint éperdument amoureux de celle-ci; on lui opposa la plus vive
résistance. Quand enfin la belle-soeur craignit de céder, elle disparut tout à
coup; elle s'était réfugiée chez son mari, riche meunier, établi sur les bords
de la Vilaine, vers Fougerai. Le maréchal parut bientôt dans le pays; mais il
était connu du meunier, et il lui devint fort difficile de voir sa femme. Après
une longue poursuite qui le porta à faire plusieurs voyages de Nantes à
Fougerai, il fut heureux. Mais, à la suite d'un des rendez-vous, le mari ayant
eu des soupçons poignarda sa femme: le maréchal furieux alla chez lui et le tua,
ainsi que ses deux domestiques.
J'ai le regret d'arriver à la partie
atroce de cette vie singulière. La recherche de plaisirs affreux, où les
exigences de la magie conduisirent le maréchal à immoler des enfants. Pour
découvrir quel fut son motif, il faudrait obtenir la communication d'un des
nombreux manuscrits de son procès. Je n'ai point assez de crédit pour cela.
Il paraît que, indépendamment de
plaisirs horribles, certains charmes, destinés à plaire au diable et à l'attirer
devant l'homme qui veut le voir, exigent le sang, le coeur, ou quelque autre
partie du corps d'un enfant. Le diable exige un grand sacrifice moral de qui
veut le voir. Le motif des meurtres est resté douteux; ce qui est
malheureusement trop prouvé, c'est que les gens du maréchal attiraient dans ses
châteaux, par l'appât de quelques friandises, de jeunes filles, mais surtout de
jeunes garçons; et on ne les revoyait plus. Dans ses tournées en Bretagne, ses
agents s'attachaient aux artisans pauvres qui avaient de beaux enfants, et leur
persuadaient de les confier au maréchal qui les admettrait parmi ses pages et se
chargerait de leur fortune. Des amis du maréchal, un Prinçay, un Gilles de
Sillé, un Roger de Braqueville, compagnons de ses plaisirs, semblent avoir
partagé ce rôle infâme. Ils procuraient des victimes à leur puissant ami, ou
étaient employés à menacer les parents et à étouffer leurs plaintes.
Les récits de ces crimes atroces
agitèrent longtemps la Bretagne; enfin le scandale l'emporta sur le pouvoir et
le crédit de Gilles de Retz. Au mois de septembre 1440, il fut appréhendé,
enfermé dans le château de Nantes, et le duc de Bretagne ordonna que son procès
fût commencé. On a bien vu à la sécheresse du récit qui précède que nous ne
connaissons la vie de ce premier des Don Juan que par les phrases emphatiques de
petits juges hébétés. Quels furent les motifs, quelles furent les nuances non
seulement de ses actions atroces, mais de toutes les actions de sa vie qui ne
furent pas incriminées? nous l'ignorons. Nous sommes donc bien loin d'avoir un
portrait véritable de cet être extraordinaire
Avec Gilles de Retz on avait arrêté
deux de ses agents, Henri et Étienne Corillaut, dit Poitou, le magicien
Prelati ne vivait plus. Confronté avec ses deux complices, le maréchal les
désavoua pour ses serviteurs: Jamais, disait-il, il n'avait eu que d'honnêtes
gens à son service. Mais, plus tard, la torture fit peur à cet être esclave de
son imagination, il avoua tous ses crimes et confirma les déclarations de Henri
et d'Étienne Corillaut.
Ici je me dispenserai de répéter les
détails atroces ou obscènes de ce procès. C'est toujours un libertinage ardent,
mais qui ne peut s'assouvir qu'après avoir bravé tout ce que les hommes
respectent. Le Don Juan se procure tous les plaisirs de l'orgueil, et ces
jouissances le disposent à d'autres. Toujours on le voit obéir à une imagination
bizarre et singulièrement puissante dans ses écarts.
Il existe huit manuscrits de ce procès
à la Bibliothèque royale de Paris, et un neuvième au château de Nantes. Gilles
de Retz avait immolé un grand nombre d'enfants et de jeunes gens de tout âge,
depuis huit ans jusqu'à dix-huit. Ces sacrifices humains avaient eu lieu dans
les châteaux de Machecoul, de Chantocé, de Tiffauges, appartenant au maréchal;
dans son hôtel de La Suze, à Nantes, et dans la plupart des villes où il
promenait sa cour. Il avoua que ses sanglantes voluptés avaient duré huit ans;
un de ses complices dit quatorze. Dans ses châteaux, on brûlait les restes des
victimes afin d'anéantir toutes les traces du crime.
Le défaut de cette histoire, tirée
ainsi d'un procès criminel, c'est de ressembler à un roman à la fois atroce et
froid. Pour trouver le courage de lire jusqu'à la fin, on sent le besoin de se
rappeler qu'il s'agit ici de faits prouvés en justice et contre un grand
seigneur, homme d'esprit, riche et puissant: la calomnie n'est donc pas
probable. Malgré les précautions prudentes indiquées ci-dessus, on trouva
quarante-six cadavres ou squelettes à Chantocé, et quatre-vingts à Machecoul.
Le maréchal avait vendu au duc de
Bretagne, son souverain, la place de Saint-Étienne de Malemort, et il s'en remit
en possession en menaçant le gouverneur d'égorger son frère qui était en son
pouvoir, s'il ne la lui livrait pas. Le besoin d'argent, qui se fit sentir vers
la fin de sa courte carrière, forçait le maréchal à ces sortes d'actions, bien
plus dangereuses pour lui que les crimes privés. Il fut condamné à mort, ainsi
que ses deux complices, par un tribunal dont Pierre de l'Hôpital, sénéchal de
Bretagne, était président.
Pour satisfaire. avant de mourir, un de
ses goûts favoris, celui des processions, le maréchal obtint d'être conduit
jusqu'au lieu du supplice par l'évêque de Nantes et son clergé. Il rendit la
cérémonie complète en se montrant plein de repentir et en prêchant; il exhorta
ses complices à la mort, leur dit adieu, et promit de les rejoindre bientôt en
paradis. Il eut le malheur d'être pendu, au milieu des vastes prairies de Biesse,
le 25 octobre 1440; il n'avait que quarante-quatre ans (9). [9. On peut trouver
d'autres détails, tome VIII, des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et
dans Monstrelet.]
Il y aurait du danger à publier le
procès de cet homme singulier. Dans ce siècle ennuyé et avide de distinctions,
il trouverait peut-être des imitateurs.
Mais, du reste, ce procès arrangé en
récit rappellerait les Mémoires de Benvenuto Cellini, et ferait mieux
connaître les moeurs du temps que tant de déclamations savantes qui conduisent
au sommeil. Remarquez que les considérations générales sont toujours comprises
par le lecteur suivant les habitudes de son propre siècle. Ce procès
offre des faits énoncés clairement, et qu'il n'est point possible de comprendre
de travers (10). [10. J'y joindrai les lois et usages passés en règlement de
Boileau, le prévôt de Paris sous Louis IX. Cela est difficile à lire, j'en
conviens; mais en apprend plus que vingt volumes composés de nos jours. Les
notes des histoires de M. Capefigue indiquent de curieux originaux.]
A la bibliothèque de Nantes on a bien
voulu me montrer, à moi ignorant, un manuscrit de la Cité de Dieu de
saint Augustin, traduite par Raoul de Praesles en 1375. Une miniature fort bien
exécutée représente deux dames et un chevalier jouant aux cartes. Sur
quoi, j'ai dit au bibliothécaire d'un petit air pédant: « Les cartes inventées,
je crois, en Chine, ne portaient pas d'abord les figures que nous leur
connaissons, et dont l'Europe leur fit cadeau vers la fin du quatorzième siècle.
Les noms rassemblés de toutes les époques: Hector, David, Lancelot, Charlemagne,
montrent la confusion de souvenirs et d'idées qui régnait à la fin du moyen âge.
»
Un grand nombre de documents relatifs
aux guerres de la Vendée sont déposés aux archives de la préfecture. Si la
Restauration avait eu le moindre talent gouvernemental, elle eût envoyé à Nantes
quelques officiers d'état-major nés dans le pays. Ces messieurs auraient trouvé
dans les papiers de la préfecture deux volumes vrais et intéressants; et tant de
héros royalistes ne seraient pas restés inconnus, carent quia vate sacro.
Au dix-huitième siècle, le génie
individuel et la passion n'ont éclaté nulle part avec plus de pittoresque que
parmi ces simples paysans qui croyaient venger Dieu.
L'alliance de tant de courage et de
tant d'astuce militaire, avec l'impossibilité complète de comprendre les choses
écrites, ne s'est jamais présentée à un tel degré dans l'histoire. Mon cicérone
donna des soins pendant quelques heures, dans sa maison de campagne, à un
Vendéen blessé à mort, qui lui dit que, à son avis, tous les prêtres se
ressemblaient, et qu'il ne s'était nullement battu pour plaire à son curé; mais
qu'il ne pouvait souffrir que, par sa loi sur le divorce, la Convention
nationale prétendait l'obliger à quitter sa femme qu'il adorait, et que parbleu
il ne voulait céder à personne.
Nantes est pour moi le pays des
rencontres: j'ai trouvé à la Bourse un capitaine de navire, jadis mon compagnon
de croisière douanière à la Martinique. Il vient de passer trois ans dans la
Baltique et à Saint-Pétersbourg.
-- Serons-nous cosaques? lui dis-je.
-- L'empereur N..., me répondit-il, est
homme d'esprit, et serait fort distingué comme simple particulier. Ce souverain,
le plus bel homme de son empire, en est aussi l'un des plus braves; mais il est
comme le lièvre de la Fontaine, la crainte le ronge. Dans tout homme d'esprit,
et il y en a beaucoup à Pétersbourg, il voit un ennemi; tant il est difficile
d'avoir assez de force de caractère pour résister à la possession du pouvoir
absolu.
1° Le czar est furieux contre la
France; la liberté de la presse lui donne des convulsions, et il n'a pas vingt
millions de francs au service de sa colère. Le ministre des finances Kankrin est
homme de talent, et c'est à peine s'il parvient à joindre les deux bouts, et en
faisant jeter les hauts cris à tout le monde.
2° L'empereur ne veut pas qu'il y ait
en Russie des maris trompés. Un jeune officier voit-il trop souvent une
femme aimable, la police le fait appeler, et l'avertit de discontinuer ses
visites. S'il ne tient compte de l'avis, on l'exile; et enfin un amour
extrêmement passionné pourrait conduire jusqu'en Sibérie: rien ne dépite autant
la jeune noblesse. D'ordinaire les souverains absolus savent qu'ils ne se
soutiennent qu'en partageant avec leur noblesse le plaisir de jouir des abus.
Saint-Simon vous dira que Louis XIV donnait de grosses pensions à toute sa cour;
et, quoique ridiculement dévot, il ne prétendit jamais mettre obstacle à
l'existence des maris trompés. Le duc de Villeroy, son plus intime courtisan,
avait une liaison publique avec la gouvernante des enfants de Fra nce.
D'ailleurs le czar, fort beau de sa
personne, est un peu comme nos préfets de France, qui prêchent la religion dans
leurs salons et ne vont pas à la messe.
3° La Russie ne veut pas que la Serbie
jouisse de la charte que veut lui donner le prince Milosch, celui de tous les
souverains d'outre-Rhin qui sait le mieux son métier.
4° Il y a beaucoup de gens d'esprit en
Russie, et leur amour-propre souffre étrangement de ne pas avoir une charte,
quand la Bavière, quand le Wurtemberg même, grand comme la main, en ont une. Ils
veulent une chambre des pairs, composée des nobles, ayant actuellement cent
mille roubles de rente, déduction faite des dettes, et une chambre des députés,
composée pour le premier tiers d'officiers, pour le second de nobles; pour le
troisième de négociants et manufacturiers; et que tous les ans, ces deux
chambres votent le budget. L'on n'aime pas la liberté, comme nous l'entendons,
en Russie: le noble comprend que tôt ou tard elle le priverait de ses paysans
(qui d'ailleurs sont fort heureux); mais l'amour-propre du noble souffre de ne
pas pouvoir venir à Paris, et de se voir traiter de barbare dans le moindre
petit journal français.
Je ne doute pas, continue le capitaine
C.... que, avant vingt-cinq ans, ce pays-là n'ait un simulacre de charte, et la
couronne achètera les orateurs avec des croix.
On dit à Pétersbourg que le général
Yermolof est un homme du premier mérite, peut-être un homme de génie; on
voudrait le voir ministre de l'Intérieur. Le général Jomini forme des officiers
fort instruits, comme on le verra à la première guerre. Mais ces officiers ne
veulent pas passer pour plus bêtes que des Bavarois.
La Russie absorbe les trois quarts des
livres français que produit la contrefaçon belge, et je connais vingt jeunes
Russes qui sont plus au fait que vous de tout ce qu'on a imprimé a Paris depuis
dix ans. Les comédies de madame Ancelot sont jouées à Pétersbourg en français et
en russe.
De la Bretagne, le 3 juillet.
La soirée s'est passée à entendre porter aux nues la féodalité, et par un être
respectable qu'il eût été bien plus ennuyeux de réfuter.
Tout ce qu'on peut dire de mieux de la
féodalité, comme du christianisme de Grégoire de Tours, c'est qu'elle
vaut mieux que l'affreux désordre du dixième siècle. Mais le règne d'un Néron ou
d'un Ferdinand valait mieux que la féodalité.
Les nigauds, ou plutôt les gens avisés,
aidés par les simples, qui vantent aujourd'hui ces choses anciennes et veulent
en rétablir les conséquences, disent à un homme de vingt ans : Mon cher enfant,
vous vous êtes nourri de lait à l'âge de six mois, et avec le plus grand succès,
convenez-en; eh bien! revenez au lait.
Ce qui faisait en 1400 l'extrême
supériorité du génie italien sur le génie français, c'est que les Italiens se
battaient depuis le neuvième siècle pour obtenir une certaine chose qu'ils
désiraient, tandis que les Français suivaient leur seigneur féodal à la
guerre pour ne pas être mis au cachot. Par malheur, la civilisation des
républiques du moyen âge ayant fertilisé les campagnes d'Italie, les féodaux
de l'Europe s'y donnèrent rendez- vous pour vider leurs différends.
La soirée a fini heureusement par une
amère critique de la conduite de madame de Nintrey, charmante femme un peu de ma
connaissance. Ce n'est rien moins qu'une aventure intéressante que je vais
transcrire; c'est une conversation au sujet d'un fait fort simple, mais qui
semble fort mystérieux, et surtout fort scandaleux aux beaux de la grande
ville où on me l'a conté. Ces messieurs ont passé une grande partie de l'été au
château de Rabestins. Comme le village voisin n'a que de misérables huttes que
vous croiriez impossibles en France si j'entreprenais de les décrire, madame de
Nintrey a fait arranger une maison de jardinier, où l'on peut offrir des
cellules à bon nombre de visiteurs, et l'on se dispute les places; car madame de
Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moi, elle est fort avenante, elle est
jolie, ses manières sont fort nobles sans être dédaigneuses; je trouve ses
façons de parler remplies de naturel; et, si un regard le permettait, elle ne
manquerait pas d'adorateurs, mais personne n'ose prendre ce langage. Les
beaux sont rudement tentés, sa fortune est la plus ample de la province;
mais elle veut qu'on n'ait d'yeux que pour sa fille. Léonor de Nintrey est une
beauté imposante; elle a des traits grecs, à peine vingt ans, et de plus elle
apporte à son futur époux vingt-cinq mille livres de rente dans son tablier
et des espérances immenses. Si le lecteur est doué d'une imagination de feu, il
peut se faire une faible idée de l'effet produit par la reunion de tant de
belles choses. Le fait est que mademoiselle de Nintrey peut changer du tout au
tout la vie future de tous les jeunes gens qui l'approchent. Elle a pour tuteur
et pour second père un notaire, nommé Juge, homme intègre et singulier,
parent de feu M. de Nintrey, et auquel tout le monde fait la cour dans le
département. Lui, malin vieillard, se compare à Ulysse, et tourne en ridicule
les prétendants.
Hier soir il m'a fallu veiller jusqu'à
minuit trois quarts, heure indue à cent cinquante lieues de Paris. Le
maître de la maison, un peu ganache, narrait, et à chaque instant on lui
interrompait ses phrases. Des indiscrets essayaient d'usurper la parole sous
prétexte d'ajouter des circonstances essentielles à ce qu'il nous disait.
Son récit n'est point extraordinaire,
il n'a d'autre mérite qu'une plate exactitude; cela est vrai comme une affiche
de village annonçant de la luzerne à vendre. Et cette vérité est une difficulté
pour l'écrivain: comme les personnages vivent encore et sont même fort jeunes,
je vais avoir recours à une foule de noms supposés, et je déclare hautement que
je ne prétends nullement approuver les actions ou les manières de voir de ces
noms supposés.
Le lecteur sait déjà que tout le
Roussillon s'occupait de la beauté, de la fortune et même de l'esprit de
mademoiselle de Nintrey, fille unique d'une femme singulière, qui n'a jamais été
ce qu'on appelle une beauté, mais qui n'en a pas moins inspiré trois ou quatre
grandes passions auxquelles elle s'est montrée fort insensible. Une grâce
charmante, et dont ces gens-ci ne peuvent se rendre compte, a valu ces grands
succès à madame de Nintrey. On l'accusait hautement de coquetterie; mais les
femmes, qui la détestent toutes, conviennent que, par orgueil, elle n'a jamais
pris d'amant. Elle parlait à nos hommes comme une soeur, disent-elles, et
cela nous faisait tort. Madame de Nintrey, à laquelle j'ai eu l'honneur d'être
présenté à l'un de mes précédents voyages, n'oppose qu'une simplicité parfaite
et véritable à la profonde et immense politique qui compose le savoir-vivre de
la province, surtout parmi les gens qui ont dix mille livres de rente et un
château, et qui aspirent à doubler tout cela. Or, madame de Nintrey a trois
châteaux, dans l'un desquels j'ai reçu l'hospitalité il y a peu de jours. Vu la
pauvreté du village, le concierge m'a donné une cellule, et ce qui m'a surpris,
j'ai trouvé encadrés dans la longue galerie qui y conduit les portraits gravés
de plus de quatre cents personnages qui se sont fait un nom depuis 1789. C'est
précisément ce château qu'elle habitait avant son aventure. Autant que je puis
comprendre ce caractère singulier qui donne à parler en ce moment à huit
départements, madame de Nintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui
plaît le plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l'exècrent, eux qui n'ont
pour tout esprit que leur science sociale. Se trouvant fort riche (*) [*
Correction Colomb, éd. 1854 : Comme elle était fort riche] et assez noble en
1815, deux de ces hommes habiles, qu'on appelle jésuites en ce pays,
entreprirent de la marier dans l'intérêt d'un certain parti. Tout à coup on
apprit qu'elle venait d'épouser un M. de Nintrey qui n'avait rien. C'était un
pauvre officier licencié de l'armée de la Loire.
Au moment de ce licenciement nigaud, le
bataillon que M. de Nintrey commandait comme le plus ancien capitaine, se
révolte; il veut avoir sa solde arriérée avant de se laisser licencier; M. de
Nintrey fait rendre justice à sa troupe. Maisquelques voix l'avaient accusé
d'être d'accord avec les royalistes qui licenciaient l'armée. Cette opération
terminée, M. de Nintrey prie les soldats de se former en carré.
-- Messieurs, leur dit-il, car je suis
votre égal maintenant, nous sommes tous des citoyens français... Messieurs,
pleine justice vous a-t-elle été rendue?
-- Oui, oui! Vive le capitaine!
Les cris ayant cessé:
-- Messieurs, reprend M. de Nintrey,
quelques voix se sont élevées pour m'accuser d'une sorte de friponnerie, et je
prétends parbleu, en avoir raison. Le Martroy passe pour le premier maître
d'armes du régiment: en avant, Le Martroy! et habit bas.
Tout le monde réclame. Les cris de :
Vive le capitaine! éclatent de toutes parts; mais, quoi qu'on pût dire, Le
Martroy est obligé de détacher les fleurets qu'il portait sur son sac. On fait
sauter les boutons, on se bat assez longtemps. D'abord M. de Nintrey est touché
à la main, mais bientôt après il donne un bon coup d'épée à Le Martroy.
-- Messieurs, dit-il, j'ai quarante et
un louis pour toute fortune au monde, en voici vingt et un que je donne au brave
Le Martroy pour se faire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit
depuis qu'il eut quelque idée de former une guérilla, de venir s'établir dans la
forêt de Compiègne, et de suppléer au manque de résolution de ces maréchaux qui
avaient fait la guerre en Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroïque.
madame de Nintrey, sur le récit de ce trait et presque sans le connaître, épousa
le brave officier. Sur quoi grande colère et prédictions fatales. Toute la haute
société de la province destinait pour mari à la richissime mademoiselle de R...
un jeune adepte qui écrivait déjà d'assez jolis articles dans les journaux de la
congrégation. Les salons provinciaux reçurent froidement M. de Nintrey; il vint
habiter Paris, où l'on n'a le temps de persécuter personne: il y mourut lorsque
sa fille unique avait quinze ans.
La belle Léonor de Nintrey annonça en
grandissant un caractère ferme; elle est fière de sa naissance et de sa fortune,
elle a jugé le mérite de tous les grands noms à marier, et jusqu'à l'âge de
vingt ans qu'elle a aujourd'hui, n'a trouvé personne digne de sa main.
On prétend que madame de Nintrey disait
à sa fille: « Je te laisserai assurément toute liberté; mais, si j'étais à ta
place, je ferais semblant d'être pauvre, pour tâcher de trouver un mari qui
ressemble un peu à ton pauvre père. Un beau de Paris t'épousera pour ta fortune,
et à la messe de mariage regardera dans les tribunes. Il dissipera la moitié de
cette fortune dans quelque ridicule spéculation sur les mines ou les chemins de
fer, et finira par te négliger pour quelque actrice des Variétés qui l'amusera
en disant tout ce qui lui passe par la tête. »
C'est apparemment pour éviter le
dénouement qu'elle redoutait que madame de Nintrey passait dix mois de l'année
dans ses terres. On accuse la belle Léonor d'avoir le caractère décidé d'une
femme de vingt-cinq ans.
On revient longuement sur tous ces
détails que j'abrège, depuis l'événement que je vais enfin raconter, si je puis.
Des provinciaux envieux font un autre reproche grave à madame de Nintrey. Elle
ne se cachait pas pour dire à la barbe de leur avarice qu'elle trouvait de la
petitesse d'esprit à ne pas dépenser son revenu. Mais comme elle a les goûts les
plus simples c'était dans le fait la belle Léonor qui à Paris ou dans les
châteaux de sa mère, dépensait cinquante ou soixante mille livres de rente. On
accuse madame de Nintrey d'avoir un caractère trop décidé; je croirais, moi, que
le ciel l'a douée d'un rare bon sens, car, malgré le nombre infini d'actions
qu'il faut faire pour dépenser tous les ans un revenu considérable, la haine ne
peut lui reprocher aucune fausse démarche, ni même aucune action ridicule. Les
mères qui ont des filles à marier n'ont pu trouver aucun prétexte pour étendre à
la belle Léonor la réputation de mauvaise tête, que madame de Nintrey a si
richement méritée par son scandaleux mariage.
Rien n'étant plus facile que d'être
reçu chez madame de Nintrey, et le grand château gothique et ruiné où le caprice
de Léonor l'avait conduite cette année, n'ayant pour voisin qu'un mauvais
village sans auberge elle avait fait arranger la maison du jardinier, où, comme
je l'ai dit, on voit les portraits de tous nos révolutionnaires. Il y a trois
mois que l'on remarqua parmi les nouveaux arrivants un M. Charles Villeraye qui,
quoique fort jeune, a déjà dissipé sa fortune à Paris. Depuis, il a fait
plusieurs voyages dans les Indes, soit pour cacher sa pauvreté, soit pour
essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas au juste, car Villeraye
n'adresse jamais la parole à des hommes, il est avec eux d'un silencieux
ridicule. Il emploie le peu d'argent qui lui reste à avoir un beau cheval. Mais
il est si pauvre, qu'il ne peut donner un cheval à son domestique; et, tandis
qu'il voyage à cheval, son domestique lui court après par la diligence. De façon
que, lorsqu'il arriva au château de Rabestins, on le vit les premiers jours
panser lui-même son cheval, ce qui parut d'un goût horrible aux beaux de la
ville de ***. Mais, en revanche, les femmes ne parlaient que de Charles
Villeraye. C'est un être vif alerte, léger, il porte dans tous ses mouvements un
laisser-aller simple et non étudié qui étonne d'abord; on croirait avoir affaire
à un étranger. Suivant moi, c'est un homme de coeur qui désespère de plaire à la
société actuelle, et, par ce chemin étrange mais peu réjouissant, arrive à des
succès. Il faut que les beaux aient entrevu ma conjecture, car ils
veillent jusqu'à une heure du matin pour en dire du mal. Ce qui est piquant pour
ceux de ces messieurs qui ont adopté le genre terrible, c'est que Charles passe
pour être fort adroit à toutes les armes. Les propos ont soin de se taire en sa
présence; d'ailleurs il serait difficile d'entamer une conversation avec l'Indien;
c'est le sobriquet inventé par les beaux. Il répond à ce qu'on lui dit
avec une politesse froide, mais, quoi qu'on ait pu faire, on ne l'a point vu
adresser la parole à un homme ou lancer un sujet de conversation.
Charles était un peu parent de feu M.
de Nintrey, et sa veuve, le sachant de retour depuis quelque temps dans la
province voisine où il est né, mais où il ne possède plus rien, l'a invité à
venir tuer des perdreaux dans ses chasses, qui sont superbes. Mais les
politiques ne doutent pas qu'elle n'ait eu l'idée baroque d'en faire un mari
pour sa fille. Une fois ne lui est-il pas échappé de dire devant deux notaires
et presque comme se parlant à elle-même: « Quel avantage y a-t-il pour une fille
au-dessus de toutes les exigences par la fortune à épouser un homme riche? Ce
qu'elle a de mieux à espérer, n'est-ce pas que son mari ne gâte pas sa position
sous ce rapport? »
Lors de l'arrivée de Charles, la fierté
de Léonor a paru fort choquée de ce que, venu au château un soir fort tard, dès
le lendemain avant le jour il s'est joint à une partie de chasse au sanglier.
Les chasseurs ne rentrèrent qu'à la nuit noire. Charles Villeraye était
horriblement fatigué, et, dès qu'il eut assisté à un souper où il mangea comme
un sauvage sans dire mot, il alla visiter son cheval à l'écurie et ne reparut
pas au salon.
Ce qui est encore d'une plus rare
impolitesse, c'est qu'il devina, dès le premier jour, que la belle Léonor le
regardait un peu comme un futur mari. Madame de Nintrey est bien assez
imprudente pour avoir fait une telle confidence à sa fille, disaient ce soir les
respectables mères de famille, qui essayaient de ravir la parole à mon hôte qui
narrait posément et avec circonstances, ainsi que le lecteur s'en
aperçoit. Comme il reprenait la parole après une longue interruption à laquelle
je dois la plupart des détails précédents:
-- Elle est bien capable, reprit l'une
de ces dames, d'avoir dit à sa fille: « Je préférerais un jeune homme qui a eu
six chevaux dans son écurie, et qui s'est déjà ruiné une fois. Peut-être
aura-t-il compris l'ennui qu'il y a à panser soi-même son cheval. »
Quoi qu'il en soit, Charles, dans les
premiers jours, paraissait avoir pris à la lettre l'invitation de madame de
Nintrey, qui lui avait écrit de regard er son château comme une auberge dans le
voisinage d'une belle chasse. Mais bientôt sa conduite changea du tout au tout;
on le voyait des journées entières au château.
Que s'est-il passé alors entre lui et
la fière Léonor, entre lui et madame de Nintrey?
Il paraît que Charles a vu tout d'abord
que mademoiselle de Nintrey regardait ce mariage comme chose faite (*) [* au
lieu de « sûr »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli], si elle
daignait y consentir, par la grande raison que lui, Charles, n'avait pas trois
cent louis de rente, et qu'elle en aurait vingt fois plus (*) [* au lieu de «
dix »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que le dixième jour de sa présence au château il a produit un
grand silence au milieu du déjeuner, en disant, comme on parlait mariage, que,
quant à lui, pauvre diable ruiné, il prétendait bien ne jamais s'engager dans un
lien si redoutable.
On dit que dès ce jour-là il était
amoureux fou de madame de Nintrey, et que si, contre son caractère, il lui
arriva de parler de lui et de ses projets, c'est qu'il voulait dans l'esprit de
madame de Nintrey, aller au-devant de cet horrible soupçon que, s'il l'aimait,
c'était un peu parce qu'il trouvait commode de jouir avec elle d'une belle
fortune.
« Madame de Nintrey est la femme la
plus simple, la plus unie; elle ne fait nul honneur à sa fortune, disait ce soir
l'une de ces dames, grande et maigre. On peut ajouter que son petit esprit est
indigne d'une aussi belle position, et, quant à moi, je l'aurais toujours prise
pour une sotte, sans toute l'affectation qu'elle met de temps en temps à
soutenir des paradoxes. »
A ce beau mot de paradoxe, tout
le monde a voulu prendre la parole, et j'ai compris que madame de Nintrey avait
pu être séduite par le suprême bonheur de ne plus revoir des gens parlant avec
tant d'éloquence. Il paraît qu'elle n'avait jamais été amoureuse: « comme une
folle, comme il convient à une femme de ce caractère-là », disait ce
soir un vieux philosophe bossu. Son premier mariage, si déraisonnable (*) [* au
lieu de « étonnant »; correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli], n'aurait
été pour elle qu'un mariage de raison. Elle avait dix-huit ans, et voyait bien,
avec sa fortune, qu'il fallait finir par se marier.
Il paraît que, par les femmes de
chambre, on a obtenu quelques détails précieux sur la conclusion de l'aventure.
Elles prétendent qu'un soir M. Villeraye, se promenant au jardin avec madame de
Nintrey devant les persiennes du rez-de-chaussée, lui tint à peu près ce
langage: Il faut, madame, que je vous fasse un aveu que ma pauvreté connue
rend bien humiliant pour moi. Je ne puis plus espérer de bonheur qu'autant que
je parviendrai à vous inspirer un peu de l'attachement passionné que j'ai pour
vous. Et comment oser vous parler d'amour sans ajouter le mot mariage? et quel
mot affreux et humiliant pour un homme ruiné! Je ne pourrais plus répondre de
moi si j'étais votre époux; l'horreur du mépris me ferait faire quelque folie.
Si l'argent, au contraire, n'entre pour rien dans notre union, je me regarderais
comme ayant enfin trouvé ce bonheur parfait que je commençais à regarder comme
une prétention ridicule de ma part.
Par de bons actes fort en règle et des
donations acceptées par M. Juge, madame de Nintrey a donné à sa fille tous ses
biens, à l'exception de deux terres. Elle a vendu l'une au receveur général
trois cent mille francs à peu près comptant, elle a signé pour l'autre un bail
de dix ans. Elle est partie pour l'Angleterre après avoir remis sa fille à M.
Juge; sans doute aujourd'hui on l'appelle madame Villeraye. Son caractère si
égal avait absolument changé dans ces derniers temps, disent les femmes de
chambre. M. Juge était dans le salon ce soir, il se moque plus que jamais de
tout le monde. Quant à moi, je suppose que madame de Nintrey avait lieu de
croire que sa fille avait pris de l'amour pour M. Villeraye.
L'hôtel de la Préfecture, bâti en 1777,
a deux façades d'ordre ionique, qui dans le pays passent pour belles; l'une
d'elles donne sur la vallée de l'Erdre et m'avait déjà déplu le lendemain de mon
arrivée. La colonnade de la Bourse, construite, ce me semble, sous le ministère
de M. Crétet (un de ces grands travailleurs employés par Napoléon), se compose
de dix colonnes ioniques, qui supportent un entablement couronné par dix
mauvaises statues. La façade opposée offre un prétendu portique d'ordre dorique
et aussi quatre statues pitoyables.
La salle de spectacle a un péristyle de
huit colonnes d'ordre corinthien, qui, comme celles de la Bourse et de la
Préfecture, manquent tout à fait de style. Ces huit colonnes sont couronnées par
huit pauvres statues représentant les muses; laquelle a eu le bonheur d'être
oubliée? Le véritable caractère de l'architecture de Louis XV, c'est de faire
des colonnes qui ne soient que des poteaux.
Il m'a fallu voir le Muséum d'histoire
naturelle, l'Hôtel des Monnaies, la Halle au blé, la Halle aux toiles, la maison
du chapitre; du moins le balcon de celle-ci est-il décoré de quatre cariatides
en bas-relief, que l'on prétend copiées des cartons du Puget; mais les échevins
de Nantes les ont fait gratter et peindre. Peu de sculptures auraient pu
résister à un traitement aussi barbare; toutefois on trouve encore dans
celles-ci quelques traits de force et d'énergie.
Quoi qu'on en dise, le Français,
surtout en province, n'a nullement le sentiment des arts; je me hâte
d'ajouter qu'il a celui de la bravoure, de l'esprit et du
comique. Si vous doutez de la partie défavorable de mon assertion, allez
voir les deux cariatides sur la place de la cathédrale à Nantes.
Je croyais être quitte des beautés de
cette ville; mais il m'a fallu subir encore les hôtels de Rosmadec, d'Aux,
Deurbroucq et Briord. Je n'ai été un peu consolé durant cette longue corvée que
par une jolie façade dans le goût de la Renaissance, près de la cathédrale. Ce
bâtiment sert maintenant à un déplorable usage: on y dépose les cercueils en
bois.
Une tour ronde dans la rue de la
Cathédrale indique les anciennes fortifications de la ville.
Je suis revenu en courant chez moi, me
consoler de tant d'admirations par la lecture des mémoires de Retz en un
volume que j'ai découvert ce matin, en passant devant un libraire. Puis, un peu
remis je suis sorti tout seul. Nantes a réellement l'air grande ville; j'aime
beaucoup la place Royale, vaste et régulière. Elle est formée de neuf massifs de
bâtiments, construits sur un plan symétrique. Le bonheur de Nantes c'est que la
mode a bien voulu y adopter de belles maisons en pierre à trois étages, à peu
près égaux; rien n'est plus joli. Les vilains quartiers, formés de maisons de
bois dont le premier étage avance sur la rue, comme à Troyes, disparaissent
rapidement. On trouve en plusieurs endroits de jolis boulevards formés de quatre
rangs d'arbres et entourés de belles maisons. A la vérité, ces boulevards sont
solitaires, et les maisons ont l'air triste. Souvent je suis allé lire dans
celui qui est situé presque en face du théâtre; mais on ne l'aperçoit point de
la place Graslin. Il est peuplé d'un nombre infini d'oiseaux chanteurs (11).
[11. On m'a dit que c'est le cours de Henri IV. Toujours Henri IV! En exagérant
le mérite et surtout la prétendue bonté de cet adroit Gascon, fort envieux de sa
nature, et qui défendait à ses courtisans de lire Tacite de peur qu'ils n'y
prissent des idées d'indépendance peu favorables a son autorité, on finira par
forcer les gens qui savent, à dire toute la vérité sur ce grand général.]
Nantes, le 4 juillet.
Le croira-t-on ? je n'ai pu me défendre d'une seconde course pour admirer
Nantes. Les charges de l'amitié, même la plus nouvelle, l'emportent souvent sur
ses agréments. Cette obligation de regarder avec attention et une sorte de
respect apparent tant de plates colonnes sans style, m'avait assommé.
Longtemps j'ai lutté; nous avions des dames, et mon aimable cicérone avait pris
le landau d'un de ses amis: il est impossible d'être plus obligeant. Mais il
fallait parler, c'est-à-dire mentir; sous ce rapport je ne suis pas de mon
siècle. A la fin mon courage a cédé: j'auraisrésisté à une besogne désagréable,
lever un plan, par exemple, ou faire des recherches dans de vieux manuscrits.
Mais, par le mensonge, me dégoûter de l'architecture et des paysages, les
consolations de ma solitude! J'ai parlé d'une attaque de migraine, et mon ami a
eu la bonté de me conduire chez un loueur de voitures qui m'a donné un excellent
cheval attelé au plus ridicule des cabriolets; c'est dans cet équipage grotesque
que je suis allé parcourir seul les environs de la ville. Un écrivain du
dix-huitième siècle s'écrierait ici: Jamais la nature n'est ridicule. Le
fait est que la vue des arbres et des prairies m'a délassé; j'ai trouvé
d'immenses prairies bordées de coteaux couverts de vignes; j'ai passé encore par
cette éternelle rue qui couronne tous les ponts de la Loire, elle peut bien
avoir trois quarts de lieue de long. Le pavé est une horreur.
Remarquez que, outre la vision de
l'architecture du siècle de Louis XV appliquée à de petits bâtiments qui n'ont
pas même pour eux la masse, j'ai dû subir le détail sans doute exagéré de tous
les genres d'industrie et de commerces maritimes (*) [* Le pluriel est
une correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli.] qui enrichissaient Nantes
avant la fatale Révolution. Les journaux royalistes font travailler en ce sens
les imaginations de l'Ouest. Le pays idéal où tout était parfait a été détruit
par la Révolution
Depuis quelques années Le Havre est
devenu le port de Paris, et s'est emparé des opérations qui jadis faisaient la
splendeur de Nantes et de Bordeaux. Les descendants des hommes qui, en ces
villes, faisaient tous les ans des gains fort considérables, ne font plus que
des gains modérés, et prétendent néanmoins avoir un luxe que leurs pères ne
connurent jamais. Ces messieurs sont en état de colère permanente.
Sommes-nous des parias, me disaient-ils
ce soir? Paris doit-il tout avoir? Devons-nous nous épuiser pour servir le
cinq pour cent aux soixante mille rentiers de Paris?
Les habitants de Nantes et de Bordeaux
s'en prennent à la Chambre des députés, qui, disent-ils, en 1837, n'a pas voulu
voter les chemins de fer, parce qu'ils donneraient à la province une partie des
avantages de Paris.
-- Oui, leur dis-je, vous viendrez
jouer à la Bourse.
Ces messieurs prétendent que la Chambre
a fait preuve d'une grande ignorance; mais cette ignorance, à l'égard des
chemins de fer, est générale en France, tandis qu'à Liège et à Bruxelles, tout
le monde comprend cette question. Est-ce la faute de la Chambre, si la France
n'a pas d'hommes comme M. Méeus? En France, les négociants gagnent de l'argent
par routine, mais se moquent fort de l'économie politique. Quel est le négociant
millionnaire qui ait lu Say, Malthus, Ricardo, Macaulay? Il résulte de là que,
dès qu'il faut s'occuper d'une chose nouvelle, on ne sait que dire ni que faire.
Remarquez que, pour les choses d'association, il ne s'agit pas de la supériorité
d'un homme: l'envie en ferait bien vite justice. Il faut que
quatre-vingts ou cent hommes soient à la hauteur de la science et au-delà de la
routine.
Les chemins de fer facilitent le
commerce, mais, à l'exception du nombre des voyageurs qu'ils augmentent (à la
façon des omnibus), ils ne créent aucune consommation, aucun commerce
nouveau.
Comme j'ai une véritable estime et
beaucoup de reconnaissance pour les personnes avec lesquelles j'ai parcouru
Nantes aujourd'hui, je leur fais remarquer qu'avant la Révolution, dans les
temps prospères de Nantes et de Bordeaux, Paris avait quatre cent cinquante
mille habitants, et non neuf cent quatre-vingt mille; il était peuplé de grands
propriétaires, et qui, à l'exemple du duc de Richelieu et de l'évêque
d'Avranches, cherchaient à plaire aux dames. Les débuts à l'Opéra étaient pour
eux la grande affaire; penser aux leurs était une corvée insupportable: ils
n'avaient jamais mille écus dans leurs bureaux. Aujourd'hui il n'est pas d'homme
riche, à Paris, qui, au moins une fois en sa vie, n'ait été dupe d'un bavard
adroit et sans argent, qui l'a précipité dans quelque grande spéculation
excessivement avantageuse. Ces hommes riches, ne prenant plus intérêt aux débuts
de l'Opéra, n'ont, pour s'occuper, que la Chambre, la Bourse, et les
spéculations plus ou moins absurdes dans lesquelles les jettent les beaux
parleurs qui sont pour eux remèdes à l'ennui. Guéris une fois des
Robert-Macaire, il est naturel que ces gens riches confient leur argent aux
habiles spéculateurs de toutes les nations, qui maintenant se donnent
rendez-vous au Havre. Nantes et Bordeaux sont trop loin.
Cette journée pénible eût été affreuse
pour moi, au point de me dégoûter des voyages, si elle ne se fût terminée par
une représentation de Bouffé. Je comptais ne passer qu'une demi-heure au
spectacle; mais le jeu si vrai et si peu fat de cet excellent acteur m'a retenu
jusqu'à la fin. D'ailleurs j'attendais M. C..., le père noble, avec lequel
j'étais bien aise de causer. Je pensais que sa raison profonde était le vrai
remède à mon ennui: c'est ce qui est advenu. Nous étions horriblement mal à
l'orchestre: tout le monde se plaignait. Dans les entractes, je me trouvais bien
dupe de m'être fourré là. Voilà une des causes de la décadence de l'art
dramatique: on est si mal au théâtre, que le théâtre s'en va.
M. C... ajoutait: « On aime mieux lire
une tragédie de Shakespeare, que la voir représenter; et, pour qui sait lire, le
théâtre perd de son intérêt. Voyez à Paris: les grands et légitimes succès sont
à l'Ambigu- Comique, à la porte Saint-Martin, dans les salles occupées par des
spectateurs qui ne savent pas lire. »
Pour les gens qui lisent, les romans et
les journaux remplacent à demi le théâtre. Il était la vie de la société, il y a
soixante ans, du temps de Collé, de Diderot, de Bachaumont (voir leurs
Mémoires). Le grand changement qui s'opère a plusieurs causes:
1° La sauvagerie générale; on
aime mieux avoir du plaisir au coin de son feu. Dès qu'on est hors de chez soi,
il faut jouer une comédie fatigante, ou perdre en considération.
2° On a vu Andromaque par Talma:
on ne veut pas gâter un souvenir brillant de génie.
3° On est horriblement mal dans les
théâtres de Paris; or, depuis que la gaieté s'est envolée, nous tenons au
bien-être. Il s'écoulera peut-être trente ans avant que la mode s'avise
d'ordonner aux entrepreneurs de spectacle de faire arranger leurs théâtres comme
celui de l'Opéra-Italien à Londres; l'on y a des fauteuils fort espacés.
4° Le spectacle et le dîner se font la
guerre. Il faut dîner à la hâte, et, au sortir de table, courir s'enfermer dans
une salle échauffée par les respirations. Pour bien des gens, cette seule cause
suffit pour paralyser l'esprit et le rendre incapable de goûter des plaisirs
quelconques.
5° Pour peu qu'on ait d'imagination, on
aime mieux lire Andromaque, et choisir un moment où l'esprit se trouve
régner en maître sur la guenille qui lui est jointe. Quand on a le
malheur de savoir par coeur les quinze ou vingt bonnes tragédies, on lit des
romans qui ont le charme de l'imprévu.
Il ne restera, je pense, à l'art
dramatique que la comédie qui fait rire. C'est que le rire vient de
l'imprévu et de la soudaine comparaison que je fais de moi à un autre.
C'est que ma joie est quadruplée par
celle du voisin. Dans une salle remplie jusqu'aux combles et bien électrisée,
les lazzi d'un acteur aimé du public renouvellent vingt fois le rire après le
trait véritablement comique de la pièce. Il faut donc voir jouer les
comédies de Regnard, et non pas les lire; il faut voir jouer Prosper et
Vincent, le Père de la débutante, et toutes les farces, plus certains
petits drames: Michel Perrin, le Pauvre Diable, Monsieur
Blandin, etc.
A cette seule exception près, le
théâtre s'en va.
6° Je ne parle que pour mémoire des
expositions trop claires et autres choses grossières auxquelles force la
présence des enrichis.
Vers 1850 on ira à un théâtre parce
qu'il offrira des stalles de deux pieds de large séparées par de véritables bras
de fauteuil, et, comme à l'Opéra de Londres, le spectateur ne sera point obligé
de retirer les jambes quand son voisin rentre après les entractes. A chaque
instant il seraloisible à l'heureux spectateur d'aller prendre l'air dans un
immense foyer; il sera sûr de ne pas déranger ses voisins en regagnant sa place.
La moitié des loges seront de petits salons fermés par des rideaux, comme on le
voit à Saint-Charles, à la Scala, et dans tous les théâtres d'un pays où la
civilisation n'est pas sortie de la féodalité et ne demande pas tous ses
plaisirs à une seule passion: la vanité.
Lorsque, au moyen de précautions si
simples, on aura assuré le bien-être physique du spectateur, on lui
offrira un acte de musique qui durera une heure, une pantomime mêlée de danses,
dans le genre de celles de Vigano (12), une heure, et enfin un dernier acte de
musique de cinq quarts d'heure. [12. Milan, 1810 à 1816: Othello, la Vestale,
Prométhée, le Chêne de Bénévent, etc., principaux chefs-d'oeuvre de ce grand
artiste inconnu à Paris, et par conséquent à l'Europe. La liberté de la presse
et l'imprévu, non le talent de nos orateurs, font qu'à Vienne, Berlin, Munich,
on ne peut rien imprimer d'aussi amusant que nos journaux.]
Dans les grandes occasions, le
spectacle finira par un ballet comique qui ne pourra durer plus de vingt
minutes, et dont tous les airs seront pris dans des opéras célèbres. Ce sera
pour le public une occasion d'entendre les délicieuses cantilènes de Cimarosa,
Pergolèse, Paisiello, et autres grands maîtres que notre goût pour le tapage
d'orchestre nous fait trouver froids. Du temps des grands peintres Coypel et
Vanloo on accusait Raphaël d'être froid.
Quatre ou cinq fois par an, à
l'occasion de certains événements mémorables, on jouera la tragédie avec toute
la pompe que l'on prodigue maintenant aux ballets. Et la tragédie sera suivie
d'un ballet comique.
Dans ce théâtre modèle, on admettra les
électeurs, les membres de l'Institut, les officiers de la garde nationale, enfin
tous les gens qui offrent quelques garanties, moyennant un abonnement annuel
très peu cher. Il arrivera de là que pour toutes sortes d'affaires on se donnera
rendez-vous au théâtre, comme on fait à Milan. Les femmes recevront des visites
dans leurs loges. Le billet d'entrée sera de cinq francs.
Les sixièmes loges, auxquelles on
arrivera par un escalier à part, s'ouvriront moyennant cinquante centimes (comme
à Milan le loggione). Tous les gens bruyants iront au loggione.
Je n'ai pas eu le temps d'aller à
Clisson, dont bien me fâche; on m'assure que le site est charmant. M. Cacault,
ancien ministre de France à Rome, s'y était retiré; et, d'après ses conseils, la
ville, plusieurs fois brûlée dans le cours des guerres civiles, a été rebâtie en
briques et un peu dans le goût italien.
M. de B... nous disait, ce soir, qu'on
ne trouverait pas maintenant cent paysans bretons pour faire la guerre civile,
tandis qu'au commencement de la Vendée, ce furent les paysans qui allèrent
chercher les gentilshommes dans leurs châteaux et les forcèrent de se mettre à
leur tête.
Vannes, le 5 juillet.
Ce matin, à sept heures, j'ai quitté Nantes par la diligence, fort satisfait de
cette noble et grande ville. La colline sur laquelle elle est bâtie procure à
plusieurs de ses rues une pente admirable pour la salubrité comme pour la
beauté. Il y a même des aspects pittoresques vers une église neuve qui domine
l'Erdre. Quoique Nantes n'ait pas les beaux monuments gothiques qui fourmillent
à Rouen, elle a l'air infiniment plus noble.
Au sortir de Nantes, par la route de
Vannes, on est bientôt abandonné par les maisons de campagne, et l'on se trouve
comme perdu au milieu d'une vaste bruyère parfaitement stérile. C'est ainsi que
nous avons fait les seize lieues les plus tristes du monde jusqu'à La
Roche-Bernard. Je désespérais du paysage, et ne me donnais plus la peine de le
regarder; j'étais sombre et découragé, et bien loin de m'attendre à ce que
j'allais voir, lorsque le conducteur m'a demandé si je voulais descendre pour le
passage de la Vilaine.
Il était déjà cinq heures du soir, le
ciel était chargé de nuages noirs. En descendant de voiture, je n'ai rien vu que
de laid. Une pauvre maison se présentait, j'y suis entré pour avoir du feu; on
m'a offert un verre de cidre, que j'ai accepté pour payer le dérangement que
j'avais causé.
Je n'avais pas fait deux cents pas, que
j'ai été surpris par une des scènes naturelles les plus belles que j'aie jamais
rencontrées. La route descend tout à coup dans une vallée sauvage et désolée; au
fond de cette vallée étroite, et qui semble à cent lieues de la mer, la Vilaine
était refoulée rapidement par la marée montante. Le spectacle de cette force
irrésistible, la mer envahissant jusqu'aux bords cette étroite vallée, joint à
l'apparence tragique des rochers nus qui la bornent et du peu que je voyais
encore de la plaine, m'a jeté dans une rêverie animée bien différente de l'état
de langueur où je me trouvais depuis Nantes. Il va sans dire que j'ai senti
l'effet et que j'en ai joui bien avant d'en voir le pourquoi. Ce n'est même
qu'en ce moment, en écrivant ceci, que je puis m'en rendre compte. J'ai pensé au
combat des Trente et au fort petit nombre d'événements de l'histoire de Bretagne
que je sais encore. Bientôt les plus belles descriptions de Walter Scott me sont
revenues à la mémoire. J'en jouissais avec délices. La misère même du pays
contribuait à l'émotion qu'il donnait, je dirais même sa laideur: si le paysage
eut été plus beau, il eût été moins terrible, une partie de l'âme eût été
occupée à sentir sa beauté. On ne voit nullement la mer, ce qui rend plus
étrange l'apparition de la marée.
Par cette fin de journée sombre et
triste, le danger sérieux et laid semblait écrit sur tous les petits rochers
garnis de petits arbres rabougris qui environnent cette rivière fangeuse. Les
bateliers avaient beaucoup de peine à faire entrer notre grosse diligence dans
leur petit bateau. Comme La montée du côté de Vannes est très rapide, j'ai vu
que je pouvais avoir le plaisir d'être seul encore assez longtemps. Deux fort
jolies femmes de la classe ouvrière riche ont pris aussi le parti de faire la
montée à pied; mais je préfère de beaucoup les sensations que me donne mon
cigare, et je me tiens exprès à cinquante pas d'elles et du vieux parent qui
leur sert de chaperon. La plus âgée, veuve de vingt-cinq ans, avait cependant un
oeil fort vif et bonne envie de parler, et sans doute, si j'avais eu dix ans de
moins, je ne lui aurais pas préféré les sensations tragiques que me donnaient
les passages des romans de Walter Scott qui me revenaient à la pensée. Je n'ai
rien vu d'aussi semblable que le paysage du bac de la Vilaine et l'Écosse
désolée, triste, puritaine, fanatique, telle que je me la figurais avant de
l'avoir vue. Et j'aime mieux l'image que je m'en faisais alors que la réalité;
cette plate réalité, toute dégoûtante d'amour exclusif pour l'argent et
l'avancement, n'a pu chez moi détruire l'image poétique.
Il faut noter qu'à six cents pas
au-dessus de ce bac, à droite et du côté de Nantes, on aperçoit, contre la pente
du coteau couvert d'une sombre verdure, une route tracée et dont la terre
blanche marque une ligne au milieu des broussailles. C'est à l'extrémité de
cette ligne que l'on va commencer un pont en fil de fer, qui passera à cent
cinquante pieds au-dessus du niveau de la Vilaine. On m'a beaucoup parlé de ce
pont à Vannes, mais sous le rapport financier.
Après la longue montée que nous avons
faite à pied et un peu par la pluie, nous sommes arrivés à une auberge d'une
exiguïté vraiment anglaise. Le toit de la maison est à quinze pieds du sol; la
salle à manger, au rez-de-chaussée, peut avoir huit pieds de hauteur et dix
pieds de long; mais les fenêtres à petits carreaux de cette salle étaient garnis
de fleurs charmantes.
Là, de jolies petites servantes
bretonnes nous ont servi, avec toute la bonhomie possible, un dîner passable, et
il a bien fallu faire connaissance avec les jeunes femmes. Dès lors, adieu à
toutes les sensations tragiques. On parle beaucoup du maître de la maison, qui
est membre de la Légion d'honneur. Il est allé à Vannes pour le jury. C'est un
ancien soldat de la république, haut de six pieds. La servante nous a montré
avec respect la belle croix de son oncle suspendue dans l'armoire au linge. Ce
soldat de la république, né à l'autre bout de la France et implanté sur les
bords de la Vilaine, a dû être là dans une sorte d'hostilité perpétuelle. Je me
figure que, lorsqu'il se promène dans la campagne, il a toujours son fusil sous
prétexte de chasse. Au bout de dix ans, quand on l'a vu sans peur, il y aura eu
réconciliation avec les braves Bretons. Walter Scott a peint souvent ce genre
d'existence, auquel une petite pointe de danger enlève la monotonie et toutes
les petitesses bourgeoises qui font la vie d'un aubergiste des environs de
Bourges.
De la Vilaine à Vannes, le pays devient
fort joli; il y a des arbres bien verts, et souvent, pendant ces dix lieues de
chemin nous avons aperçu l'admirable baie du Morbihan. J'ai eu le courage de
lire.
A Nantes, j'ai fait découdre le gros
volume des Mémoires du cardinal de Retz, de façon à l'avoir en feuilles, et je
mets deux ou trois de ces feuilles dans un portefeuille fort mince que l'on
cache sous les coussins de la voiture.
Je vois pages 65 à 90, qu'en 1648, sous
la minorité de Louis XIV, la France se trouva vis-à-vis du gouvernement actuel:
les impôts délibérés par une assemblée de quatre cents membres suffisamment
instruits, et la plupart non nobles. Cette assemblée refusait l'impôt au premier
ministre. Elle exigeait que personne ne pût être retenu en prison plus de trois
jours sans être interrogé, et la cour était obligée d'y souscrire. La liberté de
la presse était suffisante, voir Marigny. La Fronde eût fort bien pu amener
l'établissement de ce régime.
Mazarin ne connaissait d'autre pouvoir
que le despotisme tel qu'il l'avait vu à la cour des petits princes d'Italie. Il
l'emporta; le grand Condé et le cardinal de Retz furent jetés en prison, et
quelques années plus tard Louis XIV réalisa ce pouvoir italien. Ainsi, même à
compter le pouvoir absolu depuis 1653, il n'a duré que cent quarante ans en
France, de 1653 à 1793, sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.
En 1649, le grand Condé put se faire
roi, en établissant que l'impôt serait voté tous les ans par les quatre cents
membres du parlement. Il le désira; mais la maturité de sens lui manqua pour
voir bien nettement cette possibilité et pour tirer parti des circonstances.
D'ailleurs, la grandeur de sa naissance lui donnait des moments de folie.
Quoique perdu de fatigue en arrivant à
Vannes, j'ai demandé où était le canal qui conduit à la mer. La descente est
pittoresque; le chemin côtoie dans la ville une ancienne fortification et un
fossé qui est à vingt pieds en contrebas. Arrivé au canal, je me suis mis à
marcher avec intrépidité; j'avais besoin de voir la mer, mais j'étais fatigué au
point de me coucher par terre. Dans le petit port de mer, me disais-je, je
louerai un cheval ou un âne pour remonter à la ville. A une distance énorme,
j'ai trouvé une dame qui évidemment se promenait avec un homme qui lui était
cher. La nuit tombait, il n'y avait âme qui vive sous les arbres le long de ce
canal, j'ai donc été obligé de demander au monsieur, du ton le plus doux que
j'ai pu trouver, si j'arriverais bientôt à la mer. Il m'a répondu qu'il y avait
encore une lieue et demie.
J'avoue que j'ai été atterré de mon
ignorance, je m'étais figuré que Vannes était presque sur la mer. Je me suis
assis désespéré sur une grosse pierre. Quand on est de cette ignorance-là, me
disais-je, il faut au moins avoir le courage de questionner les passants. Mais
je dois avouer cette maladie: j'ai une telle horreur du vulgaire que je perds
tout le fil de mes sensations, si en parcourant des paysages nouveaux (et c'est
pour cela que je voyage) je suis obligé de demander mon chemin. Pour peu que
l'homme qui me répond soit emphatique et ridicule, je ne pense plus qu'à me
moquer de lui, et l'intérêt du paysage s'évanouit pour toujours. J'ai perdu bien
des plaisirs à ... près de Saint-Flour, parce que j'étais en société forcée avec
un savant de province qui appelait Clovis Clod-Wigh, et partait de là pour
dogmatiser sur l'histoire des anciens Gaulois avant les invasions des barbares.
Je m'amusais à lui faire dire des sottises, et à lui voir trouver au huitième
siècle le principe des usages qui nous gouvernent aujourd'hui. Au fait c'était
moi qui étais le sot, j'oubliais de regarder un beau pays où je ne retournerai
plus.
Sur les bords solitaires du canal de
Vannes, j'aurais donné beaucoup d'argent pour voir arriver une charrette,
j'étais réellement hors d'état de faire cent pas. Si les bords de ce canal
n'eussent pas été aussi humides, je me serais mis à dormir pour un quart
d'heure. Enfin il a bien fallu remonter à la ville, mais en m'asseyant toutes
les cinq minutes. J'ai trouvé un matelot qui arrangeait sa barque; il m'a pris,
je crois, pour un voleur, quand je l'ai prié de me vendre un verre de vin; car
je voyais une bouteille dans la barque. L'excès de la fatigue ne me laissait pas
le temps d'être poli, et il a eu l'air fort surpris quand je l'ai payé.
Je suis arrivé à l'auberge pour le
souper à table d'hôte; tous ces messieurs étaient fort occupés des dépenses du
pont sur la Vilaine, estimées neuf cent mille francs, et qui s'élèveront,
dit-on, à plus d'un million et demi. Ces voyageurs avaient l'air pénétré de
respect en prononçant le nom de ces sommes considérables. Rien n'est plaisant,
selon moi, comme la physionomie d'un provincial nommant des sommes d'argent; et
ensuite, après un petit silence, avançant la lèvre inférieure avec un hochement
de tête. Ces messieurs, d'ailleurs gens d'esprit, prétendent qu'on va rappeler
dans le pays M. Lenoir, l'ingénieur en chef qui avait fait le devis, montant à
neuf cent mille francs. Je fais grâce au lecteur de toutes les calomnies, du
moins je dois le croire, dont cette somme si respectable de un million cinq cent
mille francs a été le signal.
On a passé ensuite à la haute
politique; il est imprudent d'envoyer dans ces contrées des régiments dont les
officiers sont liés naturellement avec les gentilshommes du pays. Ici, la
conversation a été tout à fait dans le genre de celles de Waverley, et fort
intéressante pour moi.
Cette admirable journée de voyage, si
remplie de sensations imprévues depuis la Vilaine, n'a fini qu'à une heure du
matin par un vin chaud auquel nous avons fait grand honneur. J'écoutais un
négociant du pays, homme fort instruit dans la religion du serpent ou ophique;
il me donnait des renseignements sur les fameuses pierres de Carnac, que je dois
aller voir demain matin.
Suivant ce monsieur, l'oppidum gaulois
si longuement assiégé par l'armée de César, a été remplacé par Locmariaker. Ce
chétif village occupe le site de Dorioricum. J'ai vu le matin, avant de partir,
la cathédrale de Vannes, où se trouvent les tombeaux de saint Vincent Ferrier et
de l'évêque Bertin.
Auray, le 6 juillet.
Ce matin, à cinq heures, en partant de Vannes, pour Auray, il faisait un
véritable temps druidique. D'ailleurs la fatigue d'hier me disposait
admirablement à la sensation du triste. Un grand vent emportait de gros nuages
courant fort bas dans un ciel profondément obscurci; une pluie froide venait par
rafales, et arrêtait presque les chevaux. Sur quoi je me suis endormi
profondément. A Auray, j'ai trouvé un petit cabriolet qui ne me défendait
nullement contre ce climat ennemi de l'homme; et le conducteur du cabriolet
était plus triste que le temps. Nous nous sommes mis en route. De temps à autre,
j'apercevais un rivage désolé; une mer grise brisait au loin sur de grands bancs
de sable, image de la misère et du danger. Il faut convenir qu'au milieu de tout
cela, une colonne corinthienne eût été un contresens. En passant près de quelque
petite église désolée, il eût fallu entendre moduler peu distinctement, par
l'orgue, quelque cantilène plaintive de Mozart.
Mon guide, silencieux et morose,
dirigeait son mauvais cabriolet sur le clocher du village d'Erdéven, au
nord-ouest de l'entrée de cette fatale presqu'île de Quiberon, où des Français
mirent à mort légalement tant de Français qui se battaient contre la patrie.
Si l'on peut perdre de vue la
catastrophe sinistre qui suivit l'affaire, on voit que, militairement parlant,
elle présenta la lutte de l'ancienne guerre contre la nouvelle.
L'aspect général du pays est morne et
triste; tout est pauvre, et fait songer à l'extrême misère; c'est une plaine
dont quelques parties sont en culture : celles-là sont entourées de petits murs
en pierres sèches.
A cinq cents pas du triste village d'Erdéven,
près de la ferme de Kerzerho, on commence à apercevoir de loin des blocs de
granit, dominant les haies et les murs en pierres sèches. A mesure qu'on
approche, l'esprit est envahi par une curiosité intense. On se trouve en
présence d'un des plus singuliers problèmes historiques que présente la France.
Qui a rassemblé ces vingt mille blocs de granit dans un ordre systématique ?
Je me disais : Si quelque savant
découvre jamais ce secret qui probablement est perdu pour toujours, mon âme aura
la vue de moeurs barbares. Je trouverai un culte atroce et des guerriers braves
autant que stupides dominés par des prêtres hypocrites. N'est-ce pas dans ce
même pays que, de nos jours, un paysan se battait avec fureur, parce qu'on lui
avait persuadé que le décret de la Convention sur le divorce l'obligeait à se
séparer de sa femme qu'il adorait ?
Bientôt nous sommes arrivés à plusieurs
lignes parallèles de blocs de granit. J'ai compté, en recevant sur la figure une
pluie froide qui s'engouffrait dans mon manteau, dix avenues formées par onze
lignes de blocs (un bloc de granit isolé s'appelle un peulven). Les blocs
les plus grands ont quinze ou seize pieds; vers le milieu des avenues ils n'ont
guère plus de cinq pieds, et le plus grand nombre ne s'élève pas au-dessus de
trois pieds. Mais, souvent, au milieu de ces pygmées, on trouve tout à coup un
bloc de neuf à dix pieds. Aucun n'a été travaillé; ils reposent sur le sol;
quelques-uns sont enterrés de cinq à six pouces, d'autres paraissent n'avoir
jamais été remués : on les a laissés perçant la terre, là où la nature les
avait jetés.
Il faut observer que cette construction
n'a pas coûté grand-peine; le territoire d'Erdéven, comme celui de Carnac, se
compose d'un vaste banc de granit, à peine recouvert d'un peu de terre végétale.
Ces avenues ont près de cinq cents
toises de longueur; elles semblent se diriger vers un monticule à peu près
circulaire, haut de vingt-cinq pieds, aplati à son sommet. Les avenues touchent
à sa base, et, le laissant à gauche, elles continuent en ligne droite pendant
quelques centaines de pieds. Elles arrivent à un petit lac ou mare; pour
l'éviter, elles s'écartent légèrement vers-le nord-est, puis reprennent jusqu'à
cent toises au-delà leur direction première. Vers l'est, la hauteur des blocs
augmente sensiblement; les avenues finissent à un peu moins de neuf cents toises
de Kerzerho. Il y a là un tumu1us (13). [13. Pour peu que le lecteur
trouve dignes d'attention les monuments celtiques ou druidiques, je l'engage à
apprendre ces cinq mots par coeur: Menhir, Peulven, Dolmen, Tumulus, Galgal.
Menhir, c'est le nom que l'on donne en Bretagne à ces grandes pierres
debout, beaucoup plus longues que larges. Peulven indique les pierres
debout de médiocre grandeur. Un Dolmen, littéralement table de pierre,
n'est quelquefois qu'une pierre verticale qui en supporte une autre dans une
position horizontale, comme un T majuscule. Souvent plusieurs pierres verticales
soutiennent une seule pierre horizontale. Tout le monde sait que par le mot
latin Tumulus on désigne des monticules de terre élevés de mains
d'hommes, et qu'on suppose recouvrir une sépulture. Galgal est une
éminence artificielle composée en majeure partie de pierres ou de cailloux
amoncelés.]
Cette antique procession de pierres
profite de l'émotion que donne le voisinage d'une mer sombre.
Nous sommes allés, toujours par la
pluie, au misérable village d'Erdéven, pour faire allumer un fagot et donner
quelques poignées de grain au malheureux cheval. De là, la pluie et le vent
redoublant, nous avons gagné Carnac. J'y ai trouvé d'autres lignes de blocs de
granit tellement semblables à ceux d'Erdéven, que, pour les décrire, il faudrait
employer les mêmes paroles. Elles vont de l'ouest à l'est.
Le pays de Carnac et d'Erdéven était
peut-être une terre sacrée; puisque, après tant de siècles, il est encore
couvert d'un si grand nombre de blocs de granit dérangés de leur position
naturelle par la main de l'homme.
Comme la pierre de Couhard d'Autun,
comme les aqueducs romains près de Lyon, toutes ces lignes de blocs de granit
ont servi de carrières aux paysans. On a détruit plus de deux mille pierres dans
les environs de Carnac depuis peu d'années; la culture, ranimée par la
révolution, même sur cette côte sauvage, les emploie à faire des murs en pierres
sèches. La population d'Erdéven étant plus pauvre que celle de Carnac, elle a
détruit moins de blocs de granit.
J'oubliais de noter qu'aucun de ces
blocs ne semble avoir été ni taillé ni même dégrossi; beaucoup ont douze pieds
de haut sur sept à huit de diamètre. L'unique beauté, aux yeux des constructeurs
barbares, ou plutôt le rite prescrit par la religion, était peut-être de les
faire tenir sur le plus petit bout, c'est-à-dire de la façon la moins naturelle.
Les habitants de ce pays paraissent
tristes et renfrognés. J'ai demandé ce que l'on pensait d'un monument si
étrange. L'on m'a répondu, comme s'il se fut agi d'un événement d'hier, que
saint Cornely, poursuivi par une armée de païens, se sauva devant eux jusqu'au
bord de la mer. Là, ne trouvant pas de bateau, et sur le point d'être pris, il
métamorphosa en pierres les soldats qui le suivaient.
-- Il paraît, ai-je répondu, que ces
soldats étaient bien gros, ou bien ils enflèrent beaucoup et perdirent leur
forme avant d'être changés en pierres. Sur quoi, regard de travers.
Aucune des explications que les savants
ont données n'est moins absurde que celle des paysans:
1) Ces avenues marquent un camp de
César; les pierres étaient destinées à maintenir ses tentes contre les vents
furieux qui règnent sur cette plage.
2) Ce sont de vastes cimetières: les
plus gros blocs marquent le tombeau des chefs; les simples soldats n'ont eu
qu'une pierre de trois pieds de haut. Apparemment que les tumulus coniques
répandus çà et là autour des avenues indiquent les rois. Ne voit-on pas dans
Ossian que l'on n'enterre jamais un guerrier sans élever sur sa tombe une
pierre grise?
Comme il y avait bien vingt mille
pierres dans ces lignes orientées, il a fallu vingt mille morts. Nos aïeux
plantaient une pierre pour indiquer tous les lieux remarquables, et non pas
seulement les tombeaux; cet usage était fort raisonnable.
3) La mode, qui octroie une réputation
de savant à l'inventeur de l'absurdité régnante, veut aujourd'hui, en
Angleterre, que ces avenues soient les restes d'un temple immense, monument
d'une religion qui a régné sur toute la terre, et dont le culte s'adressait au
serpent. Le malheur de cette supposition, c'est que personne jusqu'ici
n'a ouï parler de ce culte universel.
Toutes les religions, excepté la
véritable, celle du lecteur, étant fondées sur la peur du grand nombre et
l'adresse de quelques-uns, il est tout simple que des prêtres rusés aient choisi
le serpent comme emblème de terreur. Le serpent se trouve en effet dans les
premiers mots de l'histoire de toutes les religions.
Il a l'avantage d'étonner l'imagination
bien plus que l'aigle de Jupiter, l'agneau du christianisme ou le lion de saint
Marc. Il a pour lui !'étrangeté de sa forme, sa beauté, le poison qu'il porte,
son pouvoir de fascination, son apparition toujours imprévue et quelquefois
terrible; par ces raisons le serpent est entré dans toutes les religions, mais
il n'a eu l'honneur d'être le Dieu principal d'aucune.
Supposons pour un instant que la
religion ophique ait existé, comment prouver que les longues rangées de
blocs granitiques d'Erdéven et de Carnac nous offrent un dracontium, ou
temple de cette religion ? La réponse est victorieuse et toute simple; les
sinuosités des lignes de peulvens représentent les ondulations d'un serpent qui
rampe. Ainsi le temple est en même temps la représentation du dieu.
Il est certain que la religion ou un
despote commandant à des milliers de sujets ont seuls pu élever un monument
aussi gigantesque; mais le premier peuple que trouve l'histoire réelle sur le
sol de la Bretagne, ce sont les Gaulois de César, et vous savez que les
chevaliers d'aristocratie des Gaulois) étaient remplis de fierté et de
susceptibilité. Cela prouve, selon moi, que depuis des siècles il n'y avait pas
eu en ce pays de despote puissant. Comment les coeurs ne seraient-ils pas restés
avilis pour une longue suite de siècles, après un despote, et par l'effet des
maximes qu'il aurait laissées dans l'esprit des peuples ?
A défaut de monuments, la bassesse des
âmes ne marque-t-elle pas l'existence du despotisme ? Voyez l'Asie. C'est donc à
une religion qu'il faut attribuer toutes ces pierres levées que l'on
rencontre en France et en Angleterre.
Ce qu'il y a de bien singulier, c'est
que César, qui a fait la guerre dans les environs de Locmariaker, ne parle en
aucune façon des lignes de granit de Carnac et d'Erdéven. C'est dans des lettres
d'évêques, qui les proscrivent comme monuments d'une religion rivale, que
l'histoire en trouve la première mention. Plus tard, on voit une ordonnance de
Charlemagne qui prescrit de les détruire.
Ces longues lignes de granit ont-elles
été arrangées dans l'intervalle de huit cent cinquante années, qui s'est écoulé
entre l'expédition de César dans les Gaules et Charlemagne ?
Mais un grand nombre d'inscriptions
semble indiquer que les Gaulois adoptaient assez rapidement les dieux romains
(14). [14. Recueil de panégyriques prononcés vers le quatrième siècle.] Ne
pourrait-on pas en conclure que la religion des druides commençait à vieillir?
Les monuments d'Erdéven et de Carnac
sont-ils antérieurs à César ? sont-ils antérieurs même aux druides ?
En les examinant, ma pensée était
remplie du peu de pages que César consacre à ces prêtres habiles; car je
n'admets aucun témoignage moderne, tant est violent mon mépris pour la
logique des savants venus après le quinzième siècle. Je vais transcrire
quelques pages de César; les lecteurs que la physionomie morale de nos aïeux
n'intéresse point les passeront; les autres aimeront mieux trouver ici ces
paragraphes de César que d'aller les chercher dans le sixième livre de la
Guerre des Gaules.
« § 13. Il n'y a que deux classes
d'hommes dans la Gaule qui soient comptées pour quelque chose, car la multitude
n'a guère que le rang des esclaves, elle n'ose rien par elle-même, et n'est
admise à aucun conseil. La plupart des Gaulois de la basse classe, accablés de
dettes, d'impôts énormes et de vexations de tout genre de la part des grands, se
livrent eux-mêmes comme en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les
droits des maîtres sur les esclaves. Il y a donc deux classes privilégiées: les
druides et les chevaliers.
« Les druides, ministres des choses
divines, peuvent seuls faire les sacrifices publics et particuliers, ils sont
les interprètes des doctrines religieuses. Le désir de s'instruire attire auprès
d'eux un grand nombre de jeunes gens qui les tiennent en grande vénération. Bien
plus, les druides connaissent de presque toutes les contestations publiques et
privées.
« Si quelque crime a été commis, si un
meurtre a eu lieu, s'il s'élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce
sont les druides qui statuent; ils distribuent les récompenses et les punitions
(15) [15. Ainsi les druides sont maîtres des tribunaux, et distribuent les
croix. Ce pouvoir préparait celui des évêques.] Si un particulier ou un homme
public ose ne point déférer à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices;
c'est chez les Gaulois la punition la plus grave. Ceux qui encourent cette
interdiction sont regardés comme impies et criminels; tout le monde fuit leur
abord et leur entretien, on semble craindre la contagion du mal dont ils sont
frappés; tout accès en justice leur est refusé, et ils n'ont part à aucun
honneur. « Les druides n'ont qu'un seul chef dont l'autorité est sans bornes. «
A sa mort, le plus éminent en dignité lui succède; ou, si plusieurs ont des
titres égaux, il y a élection, et le suffrage des druides décide entre eux.
Quelquefois la place est disputée par les armes. A une certaine époque de
l'année, les druides s'assemblent dans un lieu consacré sur la frontière des
pays des Carnutes. Ce pays passe pour le point central de toute la Gaule.
Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des différends, et ils obéissent aux
jugements et aux décisions des druides.
« On croit que cette religion a pris
naissance dans la Bretagne (l'Angleterre), et qu'elle fut de là transportée dans
la Gaule. De nos jours ceux qui veulent en avoir une connaissance plus
approfondie passent ordinairement dans cette île pour s'en instruire.
« § 14. Les druides ne vont point à la
guerre et ne payent aucun des tributs imposés aux autres Gaulois; ils sont
exempts du service militaire et de toute espèce de charges (16) [16. Les prêtres
du dixième siècle et des plus beaux temps du christianisme n'avaient qu'une
position fort inférieure à celle des druides. Ce corps paraît avoir résolu
parfaitement le problème de l'égoïsme]. Séduits par de si grands privilèges,
beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux de leur propre mouvement, ou y sont
envoyés par leurs proches. On enseigne aux néophytes un grand nombre de vers, et
il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis
de confier ces vers à l'écriture. Dans la plupart des autres affaires publiques
et privées, les Gaulois se servent des lettres grecques. Je vois deux raisons de
cet usage des druides: l'une, d'empêcher que leur science ne se répande dans le
vulgaire; et l'autre, que leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne
négligent leur mémoire; car il arrive presque toujours que le secours des livres
fait que l'on s'applique moins à apprendre par coeur. Une croyance que les
druides cherchent surtout à établir, c'est que les âmes ne périssent point, et
qu'après la mort elles passent d'un corps dans un autre. Cette idée leur paraît
singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la mort.
Le mouvement des astres, l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la
nature des choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont, en
outre, les sujets de leurs discussions et des leçons qu'ils font à la jeunesse.
»
César, passé maître en toute tromperie,
a écrit sur les Gaulois ce qu'il lui convenait de faire croire aux Romains; mais
je ne vois pas quel intérêt il pouvait avoir à tromper la bonne compagnie de
Rome sur les druides. Pourrait-on soupçonner ici quelque sarcasme indirect,
comme dans les Moeurs des Germains de Tacite?
César est plus connu des paysans de
France que tous les souverains obscurs qui, dix ou quinze siècles plus tard, ont
régné sur eux. Malheur à qui doute d'un camp de César! Dans ce moment, les
savants bretons sont animés d'une haine violente contre cet étranger qui eut
l'indignité de faire pendre une quantité de sénateurs de Darioricum
(Vannes ou Locmariaker).
Les Gaulois comptaient le temps par les
nuits. Cet usage subsiste encore dans beaucoup de patois de France, et les
Anglais disent fortnight pour quinze jours. Cet usage est un reste du
culte de la lune.
Hier soir, en arrivant à Auray, j'ai
remarqué plusieurs cabriolets de campagne sur lesquels était entassée toute une
famille, quelquefois jusqu'à six personnes; un malheureux cheval à longue
crinière sale traînait tout cela. Derrière le cabriolet était lié un matelas, et
une marmite se balançait sous l'essieu, tandis que trois ou quatre paniers
étaient attachés aux côtés du cabriolet.
-- C'est l'époque des déménagements?
ai-je dit à mon guide.
-- Eh non! monsieur, c'est pour quelque
grâce reçue.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Eh! monsieur, c'est un pèlerinage à
notre patronne sainte Anne.
Et alors le guide m'a fait l'histoire
d'une petite chapelle, située à deux lieues d'Auray, dédiée à sainte Anne, et à
laquelle on se rend de toutes les parties de la Bretagne.
Le soir, en assistant à mon souper,
l'hôtesse m'a expliqué que la Bretagne devait le peu de bonne récoltes qu'elle
voit encore dans ces temps malheureux et impies à la protection de sa bonne
patronne sainte Anne, qui veille sur elle du haut du ciel.
-- C'est à cause d'elle, a-t-elle
ajouté, qu'en 1815 les Russes ne sont pas venus nous piller. Qui les empêchait
d'arriver?
-- Oui, oui, m'a dit, dès que l'hôtesse
a été partie, un demi-monsieur qui soupait à trois pas de moi à une grande table
de vingt-cinq couverts chargée de piles d'assiettes, et qui n'avait réuni que
nous deux; oui, oui, elle ne dit pas, la bonne madame Blannec, que cette petite
chapelle de Sainte-Anne-d'Auray a rapporté l'an passé jusqu'à trente livres à M.
l'évêque.
En un mot, mon interlocuteur n'était
rien moins qu'un ultra-libéral, qui voit dans la religion et les fraudes
jésuitiques la source de tous nos maux politiques. Ainsi est la Bretagne, du
moins celle que j'ai vue: fanatiques, croyant tout, ou gens ayant mille francs
de rente, et fort en colère contre les auteurs de la guerre civile de 93.
La partie de la Bretagne où l'on parle
breton, d'Hennebont à Josselin et à la mer, vit de galettes de farine de
sarrasin, boit du cidre et se tient absolument aux ordres du curé. J'ai vu la
mère d'un propriétaire de ma connaissance, qui a cinquante mille livres de
rente, vivre de galettes de sarrasin, et n'admettre pour vrai que ce que son
curé lui donne comme tel.
A peine les soldats qui ont servi cinq
ans sont-ils de retour au pays, qu'ils oublient bien vite tout ce qu'ils ont
appris au régiment et les cent ou deux cents mots de français qu'on leur avait
mis dans la tête.
Ce peuple curieux et d'une si grande
bravoure mériterait que le gouvernement établit, au centre de la partie la plus
opiniâtre, deux colonies de sages Alsaciens. Le brave demi-paysan dont je
traduis ici la conversation m'a avoué en gémissant que la langue bretonne tend à
s'éteindre.
-- Dans combien de paroisses, lui ai-je
dit, le curé prêche-t-il en breton?
Je faisais là une de ces questions qui
sont le triomphe des préfets; mon brave homme, qui ne savait que ce qu'il
avait observé par lui-même, n'a pu me répondre.
J'ai écrit sous sa dictée, et en
breton, les huit où dix questions que je puis être dans le cas d'adresser à des
paysans durant mon passage en ce pays. Le breton c'est le kimri.
J'ai un talent marqué pour m'attirer la
bienveillance et même la confiance d'un inconnu. Mais, au bout de huit jours,
cette amitié diminue rapidement et se change en froide estime.
Lorient, le 7 juillet.
Ce matin, de bonne heure, j'étais sur la route de la chapelle Sainte-Anne. Cette
route est mauvaise et la chapelle insignifiante; mais ce que je n'oublierai
jamais, c'est l'expression de piété profonde que j'ai trouvée sur toutes les
figures. Là, une mère qui donne une tape à son petit enfant de quatre ans
a l'air croyant. Ce n'est pas que l'on voie de ces yeux fanatiques
et flamboyants, comme à Naples devant les images de saint Janvier quand
le Vésuve menace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins ces yeux ternes et
résolus qui annoncent une âme opiniâtre. Le costume des paysans complète
l'apparence de ces sentiments; ils portent des pantalons et des bleues d'une
immense largeur, et leurs cheveux blond pâle sont taillés en couronne, à la
hauteur du bas de l'oreille.
C'est ici que devraient venir chercher
des modèles ces jeunes peintres de Paris qui ont le malheur de ne croire à rien,
et qui reçoivent d'un ministre aussi ferme qu'eux dans sa foi l'ordre de faire
des tableaux de miracles, qui seront jugés au Salon par une société qui ne croit
que par politique. Les expressions de caractère bien plus que de passion
passagère, que j'ai remarquées à la chapelle de Sainte Anne, ne peuvent être
comparées qu'à certaines figures respirant le fanatisme résolu et cruel, que
j'ai vues à Toulouse.
J'ai été extrêmement content des
paysages de Landevant à Hennebont et à Lorient. Souvent j'apercevais des forêts
dans le lointain. Ces paysages bretons humides et bien verts me rappellent ceux
d'Angleterre. En France, le contour que les forêts tracent sur le ciel est
composé d'une suite de petites pointes; en Angleterre ce contour est formé par
de grosses masses arrondies. Serait-ce qu'il y a plus de vieux arbres en
Angleterre?
Voici les idées qui m'occupaient dans
la diligence d'Hennebont à Lorient.
Je ne sais si le lecteur sera de mon
avis; le grand malheur de l'époque actuelle, c'est la colère et la haine
impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au
tempérament français. Je demande qu'on se guérisse de la haine, non par pitié
pour l'ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour
soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie: Chassez la haine et surtout la
haine impuissante (17). [17. Ce qui vieillit le plus les femmes de trente
ans, ce sont les passions haineuses qui se peignent sur leurs figures. Si les
femmes amoureuses de l'amour vieillissent moins, c'est que ce sentiment dominant
les préserve de la haine impuissante.]
J'ai entendu dire au célèbre Cuvier,
dans une de ces soirées curieuses où il réunissait à ses amis français l'élite
des étrangers: « Voulez-vous vous guérir de cette horreur assez générale
qu'inspirent les vers et les gros insectes, étudiez leurs amours; comprenez les
actions auxquelles ils se livrent toute la journée sous vos yeux pour trouver
leur subsistance. »
De cette indication d'un homme
raisonnable par excellence j'ai tiré ce corollaire qui m'a été fort utile dans
mes voyages: Voulez-vous vous guérir de l'horreur qu'inspire le renégat vendu au
pouvoir, qui examine votre passeport d'un oeil louche, et cherche à vous dire
des choses insultantes s'il ne peut parvenir à vous vexer plus sérieusement,
étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu'abreuvé de mépris, que
poursuivi par la crainte du bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans
avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur
qui le ronge qu'au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un
instant, il se sent puissant et le fer acéré de la crainte cesse de lui
piquer les reins.
J'avouerai que tout le monde n'est pas
exposé à recevoir les insolences d'un homme de la police étrangère; on peut ne
pas voyager, ou borner ses courses à l'aimable T***. Mais, depuis que la
bataille de Waterloo nous a lancés en France sur le chemin de la liberté, nous
sommes fort exposés entre nous à l'affreuse et contagieuse maladie de la haine
impuissante.
Au lieu de haïr le petit libraire du
bourg voisin qui vend l'Almanach populaire, disais-je à mon ami M.
Ranville, appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier: traitez-le
comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance; essayez de
deviner ses manières de faire l'amour. Vous verrez que s'il réclame à tout bout
de champ contre la noblesse, c'est tout simplement pour vendre des almanachs
populaires; chaque exemplaire vendu lui rapporte deux sous, et, pour arriver à
son dîner qui lui en coûte trente, il faut qu'il ait vendu quinze almanachs dans
sa journée. Vous n'y songez pas, monsieur Ranville (*) [* « Vous ne croyez pas à
ce détail, monsieur Ranville ». Correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli.],
vous qui avez onze domestiques et six chevaux.
Je dirai au petit libraire qui rougit
de colère, et regarde son fusil de garde national quand la femme de chambre du
château lui rapporte les plaisanteries que le brillant Ernest de T***. se
permettait la veille contre ces hommes qui travaillent pour vivre:
Traitez le brillant Ernest comme un
insecte; étudiez ses manières de faire l'amour. Il essayait de parvenir à des
phrases brillantes d'esprit, parce qu'il cherche à plaire à la jeune baronne de
Malivert, dont le coeur lui est disputé par l'ingénieur des ponts et chaussées,
employé dans l'arrondissement. La jeune baronne, qui est fort noble, a été
élevée dans une famille excessivement ultra; et d'ailleurs en cherchant à
ridiculiser les gens qui travaillent pour vivre, Ernest a le plaisir de dire
indirectement du mal de son rival l'ingénieur.
Si le petit libraire qui vend des
Almanachs populaires dans ce petit bourg de quatorze cents habitants a eu la
patience de suivre mon raisonnement et de reconnaître la vérité de tous les
faits que j'ai cités successivement il trouvera au bout d'un quart d'heure qu'il
a moins de haine impuissante pour le brillant Ernest de T***.
D'ailleurs M. Ranville ne peut pas plus
détruire le libraire que le libraire détruire le riche gentilhomme. Toute leur
vie ils se regarderont de travers et se joueront des tours. Le
libraire tue tous les lièvres.
Je pense toutes ces choses depuis que
je me suis appliqué à ne pas me ravaler jusqu'à ressentir de la colère contre
les pauvres diables qui passent leur vie à mâcher le mépris, et qui, à
l'étranger, visent mon passeport. Ensuite j'ai cherché à détruire chez moi la
haine impuissante pour les gens bien élevés que je rencontre dans le monde et
qui gagnent leur vie, ou qui plaisent aux belles dames, en essayant de donner
des ridicules aux vérités qui me semblent les plus sacrées, aux choses pour
lesquelles il vaut la peine de vivre et de mourir.
Il n'y a pas un an que, pour me donner
la patience de regarder la figure d'un homme qui venait de prouver que Napoléon
manquait de courage personnel, et que d'ailleurs il s'appelait Nicolas,
j'examinai si cet homme est Gaël ou Kimri; le monstre était
Ibère.
Le Gaël, comme nous l'avons vu à Lyon,
a des formes arrondies, une grosse tête large vers les tempes; il n'est pas
grand, il a un fonds de gaieté et de bonne humeur constante.
Le Kimri rit peu; il a une taille
élégante, la tête étroite vers les tempes, le crâne très développé, les traits
fort nobles, le nez bien fait.
A peine s'est-on élancé dans l'étude
des races que la lumière manque, on se trouve comme dans un lieu obscur. Rien
n'est pis, selon moi, que le manque de clarté; cette faculté si précieuse aux
gens payés pour prêcher l'absurde. Quant à nous, qui essayons d'exposer une
science parfaitement nouvelle, nous devons tout sacrifier à la clarté, et il
faut avoir le courage de ne pas mépriser les comparaisons les plus vulgaires.
Tout le monde sait ce que c'est qu'un
chien de berger. On connaît le chien danois, le lévrier au museau pointu, le
magnifique épagneul. Les amateurs savent combien il est rare de trouver un chien
de race pure. Les animaux dégradés qui remplissent les rues proviennent du
mélange fortuit de toutes les races: souvent ces tristes êtres sont encore
abâtardis par le manque de nourriture et par la pauvreté.
Malgré le désagrément de la
comparaison, ce que nous venons de dire de l'espèce canine s'applique exactement
aux races d'hommes, seulement comme un chien vit quinze ans et un homme
soixante, depuis six mille ans que dure le monde, les chiens ont eu quatre fois
plus de temps que nous pour modifier leurs races. L'homme n'est parvenu qu'à
deux variétés bien distinctes, le nègre et le blanc; mais ces deux êtres ont à
peu près la même taille et le même poids.
La race canine, au contraire, a produit
le petit chien haut de trois pouces, et le chien des Pyrénées haut de trois
pieds.
Toutes ces idées que je viens d'exposer
si longuement, je les avais avant d'arriver en Bretagne, et elles augmentaient
mon désir de voir ce pays.
Je me disais que c'est surtout en cette
région reculée que l'on peut espérer de trouver des êtres de race pure. Comment
le paysan des autres parties de la France pourrait-il vivre et se plaire dans un
village du Morbihan, où tout le monde parle breton et vit de galettes de
sarrasin ?
Cependant, après le beau paysage de la
Vilaine, j'ai dîné vers le haut de la montée, au nord du fleuve, chez un
aubergiste, membre de la Légion d'honneur, et qui est venu là de bien loin. A
Lorient, j'ai trouvé que le seul des négociants de la ville auquel j'ai eu
affaire était né à Briançon, dans les Hautes-Alpes. Les enfants de ce négociant
ont une chance pour être des hommes distingués: le croisement; mais probablement
ils n'appartiendront pas d'une manière bien précise à une race distincte; ils ne
seront ni Gaëls, ni Kimris, ni Espagnols ou Ibères; car les
Ibères ont remonté le rivage de la mer jusqu'à Brest.
Lorsque l'on cherche à distinguer dans
un homme la race Gaël, Kimri, ou Ibère, il faut considérer à la fois les traits
physiques de sa tête et de son corps, et la façon dont il s'y prend d'ordinairepour
aller à la chasse du bonheur.
Quant à moi, je trouvais mon bonheur
hier matin à chercher à deviner la race à laquelle appartenaient les nombreux
dévots qui affluaient à la chapelle de Sainte-Anne, près d'Auray. Je m'étais
établi dans la cuisine de l'auberge; j'y faisais moi-même mon thé. Pendant que
l'eau se chauffait, je suis allé à la chapelle. J'ai d'abord remarqué que là,
comme dans la cuisine de l'auberge, je ne trouvais nullement ce fanatisme ardent
et ces regards furieux d'amour et de colère que le Napolitain jette sur l'image
de son dieu qui s'appelle saint Janvier. Quand saint Janvier ne lui accorde pas
la guérison de sa vache ou de sa fille, ou un vent favorable, s'il est en mer,
il l'appelle visage vert (faccia verde); ce qui est une grosse injure
dans le pays.
Le Breton est bien loin de ces excès;
son oeil, comme celui de la plupart des Français du Nord, est peu expressif et
petit. Je n'y vois qu'une obstination à toute épreuve et une foi complète dans
sainte Anne. En général, on vient ici pour demander la guérison d'un enfant, et,
autant qu'il se peut, on amène cet enfant à sainte Anne. J'ai vu des regards de
mère sublimes.
Je vais aborder la partie la plus
difficile de l'étude des trois races d'hommes qui couvrent le sol de la France.
Je répète que c'est là le seul remède que je connaisse à cette fatale maladie de
la haine impuissante, qui nous travaille depuis que le meurtre du
maréchal Brune nous a relancés dans la période de sang des révolutions.
Après la dernière moitié du
dix-huitième siècle on a parlé de trois moyens de connaître les hommes : la
science de la physionomie, ou Lavater; la forme et la grosseur du cerveau, sur
lequel se modèlent les os du crâne, ou Gall; et enfin la connaissance
approfondie des races Gaël, Kimri et Ibère (que l'on rencontre en France).
Dieu me garde d'engager le lecteur à
croire ce que je dis; je le prie d'observer par lui-même si ce que je dis est
vrai. L'homme sensé ne croit que ce qu'il voit, et encore faut-il bien regarder.
Napoléon avait le plus grand intérêt à
deviner les hommes, il était obligé de donner des places importantes après
n'avoir vu qu'une fois les individus, et il a dit qu'il n'avait jamais trouvé
qu'erreur dans ce que semblent annoncer les apparences extérieures.
Il eut horreur de la figure de sir
Hudson Lowe dès la première entrevue; mais ce ne fut qu'un mouvement instinctif.
Par malheur, il était fort sujet à ce genre de faiblesse, suite des impressions
italiennes de la première enfance. Les cloches de Rueil ont coûté cher à la
France.
Il me semble que si le lecteur veut se
donner la peine de se rappeler les signalements de trois races d'hommes que l'on
rencontre le plus souvent en France, il reconnaîtra, si jamais il va en
Bretagne, que les Ibères ont remonté jusque vers Brest: sur cette côte,
ils se trouvent avec les Kimris et les Gaëls. Les Kimris ressemblent souvent à
des puritains; ils sont ennemis du chant, et, s'ils dansent, c'est comme malgré
eux et avec une gravité comique à voir, ainsi que je l'ai observé à ***; les
Ibères, au contraire, sont fous du chant et surtout de la danse. C'est après le
penchant fou à l'amour, le trait le plus frappant de leur caractère. Si jamais
les femmes se mêlent de politique à Madrid, elles dirigeront le gouvernement.
Dans le Morbihan, les Gaëls sont plus
nombreux que les Ibères et les Kimris; dans le Finistère, c'est la race ibère
qui l'emporte, et enfin c'est le Kimri qui domine dans les Côtes-du-Nord, de
Morlaix et Lannion à Saint-Malo. C'est sur la côte du nord, en face du grand
Océan, de Lannion à Saint-Brieuc, que l'on parle le breton le plus pur. Là aussi
se trouve la race bretonne dans son plus grand état de non-mélange. La bravoure
que ces hommes, presque tous marins, déploient sur leurs frêles embarcations de
pêche est vraiment surnaturelle. Pour eux il y a bataille deux fois par mois en
été, et l'hiver tous les jours. La plupart des églises ont la chapelle des
noyés.
Vers Quimper, on trouve le breton
des accents espagnols; cette contrée s'appelle la Cornouaille dans le pays.
On peut supposer que le Gaël était la
langue parlée dans le Morbihan avant l'arrivée des Kimris. On désigne encore par
le nom de Galles, dans ce département, une partie de la population.
On peut supposer que les Gaëls
occupaient la plus grande partie de la France, avant que les Kimris vinssent s'y
établir; les Kimris arrivaient du Danemark. Les savants croient pouvoir ajouter
que les Gaëls étaient venus précédemment de l'Asie. On tire cette vue incertaine
sur des temps si reculés de la nature de leurs langues, que les savants
appellent maintenant indo-germaines.
Le caractère distinctif du dialecte que
l'on parle dans le Morbihan et des langues tirées du Gaël, c'est de retrancher
la fin des mots ou le milieu, comme font les Portugais dans leur langue tirée du
latin. Chose singulière! les Gaëls, en apprenant le kimri, ont conservé une
partie de leurs anciennes habitudes.
D'un autre côté, la présence des Kimris
et des Ibères dans le Morbihan a singulièrement modifié le caractère du Gaël.
Vous savez que les gens de cette race sont naturellement vifs, impétueux, peu
réfléchis. Eh bien! ici, ils ont acquis une gravité et une ténacité que l'on
chercherait en vain dans d'autres contrées de la France.
Le breton, cette langue curieuse, si
différente du latin et de ses dérivés, l'italien, le portugais, l'espagnol et le
français, nous fournit, comme on sait, une preuve de la transmigration des
peuples. Le breton est une modification de la langue parlée par les habitants de
la principauté de Galles en Angleterre, et que ceux-ci appellent le Kimri.
Si le lecteur s'occupe jamais de
l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt sur les antiquités bretonnes, je l'engage
à se rappeler que des conjectures non prouvées ne sont que des conjectures.
Voir toutes les billevesées dont
pendant quelques années M. Niebhur a offusqué l'histoire des commencements de
Rome. La gloire des grands hommes allemands n'ayant guère que dix années de vie,
on m'assure que M. Niebhur est remplacé depuis peu par un autre génie dont j'ai
oublié le nom.
Il y a beaucoup de sorciers en
Bretagne, du moins c'est ce que je devrais croire d'après le témoignage à peu
près universel. Un homme riche me disait hier avec un fonds d'aigreur mal
dissimulée: « Pourquoi est-ce qu'il y aurait plus de magiciens en Bretagne que
partout ailleurs? Qui est-ce qui croit maintenant à ces choses-là? » J'aurais pu
lui répondre: « Vous, tout le premier. » On peut supposer que beaucoup de
Bretons, dont le père n'avait pas mille francs de rente à l'époque de leur
naissance, croient un peu à la sorcellerie. La raison en est que ces messieurs
qui vendent des terres dans un pays inconnu ne sont pas fâchés qu'on exerce à
croire: la terreur rend les peuples dociles.
Voici un procès authentique. On écrit
de Quimper le 26 janvier:
« Yves Pennec, enfant de l'Armorique,
est venu s'asseoir hier sur le banc de la Cour d'assises. Il a dix-huit ans; ses
traits irréguliers, ses yeux noirs et pleins de vivacité annoncent de
l'intelligence et de la finesse. Les anneaux de son épaisse chevelure couvrent
ses épaules, suivant la mode bretonne.
« M. le Président: Accusé, où
demeuriez-vous quand vous avez été arrêté?
« Yves Pennec : Dans la commune d'Ergué-Gobéric.
« D. Quelle était votre profession ? --
R. Valet de ferme: mais j'avais quitté ce métier; je me disposais à entrer au
service militaire.
« D. N'avez-vous pas été au service de
Leberre ? -- R. Oui.
« D. Eh bien! depuis que vous avez
quitté sa maison, on lui a volé une forte somme d'argent. Le voleur devait
nécessairement bien connaître les habitudes des époux Leberre; leurs soupçons se
portent-sur vous. -- R. Ils se sont portés sur bien d'autres; mais je n'ai rien
volé chez eux.
« D. Cependant, depuis cette époque,
vous êtes mis comme un des plus cossus du village; vous ne travaillez
pas; vous fréquentez les cabarets; vous jouez; vous perdez beaucoup d'argent, et
l'argent employé à toutes ces dépenses ne vient sans doute pas de vos économies
comme simple valet de ferme? -- R. C'est vrai, j'aime le jeu pour le plaisir
qu'il me rapporte; j' y gagne quelquefois; j'y perds plus souvent, mais de
petites sommes; et puis j'ai des ressources. Quant aux beaux vêtements dont vous
parlez, j'en avais une grande partie avant le vol, entre autres ce beau
chupen que voilà.
« D. Mais quelles étaient donc vos
ressources ?
« Pennec, après s'être recueilli un
instant et avec un air de profonde bonne foi : « J'ai trouvé un trésor, voilà de
cela trois ans. C'était un soir; je dormais: une voix vint tout à coup
frapper à mon chevet: « Pennec, me dit-elle, réveille-toi. » J'avais peur,
et je me cachai sous ma couverture: elle m'appela de nouveau; je ne voulus pas
répondre. Le lendemain, je dormais encore; la voix revint, et me dit de n'avoir
pas peur: « Qui êtes-vous? lui dis-je; êtes-vous le démon ou Notre-Dame de
Kerdévote ou Notre-Dame de Sainte-Anne, ou bien ne seriez-vous pas encore
quelque voix de parent ou d'ami qui vient du séjour des morts? -- Je viens, me
répliqua la voix avec douceur, pour t'indiquer un trésor. » Mais l'avais peur,
je restai au lit. Le surlendemain, la voix frappa encore: « Pennec, Pennec, mon
ami, lève-toi, n'aie aucune peur. Va près de La grange de ton maître Gourmelen,
contre le mur de la grange, sous une pierre plate, et là tu trouveras ton
bonheur. » Je me levai, la voix me conduisit et je trouvai une somme de 350
francs.
« Le silence passionné de la plus
extrême attention règne dans l'auditoire. Il est évident que l'immense majorité
croit au récit de Pennec.
« D. Avez-vous déclaré à quelqu'un que
vous aviez trouvé un trésor? -- R. Quelques jours après, je le dis à Jean
Gourmelen, mon maître. A cette époque, Leberre n'avait pas encore été volé.
« D. Quel usage avez-vous fait de cet
argent? -- R. Je le destinai d'abord à former ma dot; mais, le mariage n'ayant
pas eu lieu, j'ai acheté de beaux habits, une génisse; j'ai payé le prix de
ferme de mon père, et j'ai gardé le reste.
« Plusieurs témoins sont successivement
entendus.
« Leberre: Dans la soirée du 18 au 19
juin dernier, il m'a été volé une somme de deux cent soixante francs; j'ai
soupçonné l'accusé, parce qu'il savait où nous mettions la clef de notre
armoire, et qu'il a fait de grandes dépenses depuis le vol. Pennec m'a servi six
mois; il ne travaillait pas, il était toujours à regarder en l'air. Quand il m'a
quitté, je ne l'ai pas payé, parce qu'il n'était pas en âge, et que, quand on
paye quelqu'un lorsqu'il n'est pas en âge, on est exposé à payer deux fois. (On
rit.)
« Gourmelen : Voilà bientôt trois ans,
l'accusé a été à mon service: quand il y avait du monde, il travaillait bien,
mais il ne faisait presque rien quand on le laissait seul. Pour du côté de la
probité, je n'ai jamais eu à m'en plaindre. Pendant qu'il me servait, il m'a
raconté qu'il avait trouvé un trésor. Pennec passe pour un sorcier dans le
village; mais on ne dit pas que ce soit un voleur.
« Kigourlay: L'accusé a été mon
domestique; il m'a servi en honnête homme; je n'ai pas eu à m'en plaindre; il
travaillait bien; il jouait beaucoup la nuit, je l'ai vu perdre jusqu'à six
francs, c'est moi qui les lui ai gagnés. (On rit.) C'est un sorcier, il a un
secret pour trouver de l'argent. (Mouvement.)
« René Laurent, maire de la commune,
d'un air décidé et avec l'attitude d'un homme qui fait un grand acte de courage:
Pennec passe dans ma commune pour un devin et pour un sorcier; mais je ne crois
pas cela, moi; ce n'est plus le siècle des sorciers... Un jour, c'était une
grande fête, il y avait à placer sur la tour un drapeau tricolore..., maintenant
c'est un drapeau tricolore; mais autrefois, j'étais maire aussi, et alors
c'était un drapeau blanc. Pennec eut l'audace de monter, sans échelle, jusqu'au
haut du clocher, pour planter le drapeau; tour le monde était ébahi; on croyait
qu'il y avait quelque puissance qui le soutenait en l'air. Je lui ordonnai de
descendre; mais il s'amusait à ébranler les pierres qui servent d'ornement aux
quatre côtés de la chapelle; je le fis arrêter. Les gendarmes, surpris de la
richesse de ses vêtements, le conduisirent au procureur du roi: il fut mis en
prison. Plus tard, la justice vint visiter l'endroit où il prétendait avoir
trouvé son trésor; j'étais présent à la visite. Pennec arracha une pierre, puis
quand il eut ainsi fait un vide, il nous dit avec un grand sang-froid : « C'est
dans ce trou qu'était mon trésor. » (On rit). On lui fit observer que le vide
était la place de la pierre; mais il persista. Je suis bien sûr qu'avant le vol
de Leberre l'accusé avait de l'argent, et qu'il a fait de fortes dépenses; je
lui avais demandé s'il était vrai qu'il eut trouvé un trésor; mais il ne voulait
point m'en faire l'aveu, sans doute parce que le gouvernement s'en serait
emparé. C'est un bruit accrédité dans notre commune que ce que l'on trouve c'est
pour le gouvernement; aussi l'on ne trouve pas souvent, ou du moins on ne s'en
vante pas. (Explosion d'hilarité.) Surpris que Pennec eut tant d'argent, je fis
bannir (publier) sur la croix; mais personne ne se plaignit d'avoir perdu ou
d'avoir été volé.
« M. l'avocat du roi: Vous voyez bien,
Pennec, que vous ne pouvez pas avoir trouvé d'argent dans un trou qui n'existait
pas.
« Pennec: Oh! l'argent bien ramassé ne
fait pas un gros volume, et puis la voix peut avoir bouché le trou depuis.
(Hilarité générale.) « Jean Poupon: Voilà six mois, Pennec est venu me demander
la plus jeune et la plus jolie de mes filles en mariage: « Oui, volontiers, si
tu as de l'argent. -- J'ai mille écus, dit Pennec. -- Oh! je ne demande pas
tant, je te la passerai pour moitié moins; si tu as quinze cents francs,
l'affaire est faite; frappe là. » Nous fûmes prendre un verre de liqueur, et de
là chez le curé, qui fit chercher le maire. Le maire et le curé furent d'avis
qu'il fallait que Pennec montrât les quinze cents francs; il ne put les montrer,
et alors je lui dis: « Il n'y a rien de fait. » Pennec passe pour un devin, mais
pas pour un voleur; il m'a servi, j'ai été content de son service.
« Le maire: C'est vrai ce que dit le
témoin; une fille vaut cela dans notre commune.
« Après le réquisitoire de M. l'avocat
du roi et la plaidoirie de Me Cuzon, qui a plus d'une fois égayé la cour, le
jury et l'auditoire, M. le président fait le résumé des débats. Au bout de
quelques minutes, le jury, qui probablement ne veut pas que la commune d'Ergué-Gobéric
soit privée de son sorcier, déclare l'accusé non coupable.
« Sur une observation de Me Cuzon, la
Cour ordonne que les beaux habits seront immédiatement restitués à Pennec,
qui n'a en ce moment qu'une simple chemise de toile et un pantalon de même
étoffe. Aussitôt tous les témoins accourent et viennent respectueusement aider
Pennec à emporter ses élégants costumes. Pennec a bientôt endossé le beau
chupen, l'élégant bragonbras et le large chapeau surmonté d'une belle plume
de paon, il s'en retourne triomphant. » (Gazette des Tribunaux)
Si le lecteur avait la patience d'un
Allemand, je lui aurais présenté, pour chaque province, le récit authentique de
la dernière cause célèbre qu'on y a jugée.
Comment ne pas croire aux sorciers sur
la côte terrible d'Ouessant, à Saint-Malo? La tempête et les dangers s'y
montrent presque tous les jours, et ces marins si braves passent leur vie tête à
tête avec leur imagination.
Lorient
Hennebont est située d'une façon
pittoresque et parfaitement bretonne, c'est-à-dire sur une petite rivière qui
reçoit de la mer le flux et le reflux, et par conséquent de petits navires
venant de Nantes. Mais l'on ne voit point la mer, et rien n'annonce son
voisinage. Tout contre la rivière s'élève un monticule couvert de beaux arbres
qui cachent la ville La noblesse des châteaux voisins, qui vient passer l'hiver
à Hennebont, y étale un grand luxe. Le maître de l'hôtel ne pouvait encore
revenir de sa surprise: à l'occasion d'un bal donné l'hiver dernier, un de ces
messieurs a fait venir de Paris un service d'argenterie estimé deux mille écus,
et que les danseurs, en passant dans la salle à manger, ont aperçu tout à coup.
Rien de joli comme les bouquets de bois
que l'on rencontre pendant les trois lieues de Hennebont à Lorient. Là encore
j'ai entrevu quelques Bretons dans leur costume antique, longs cheveux et larges
culottes (18). [18. Comatum et bracatum.]
A Lorient, il faut aller à l'hôtel
de France; c'est, de bien loin, le meilleur que j'aie rencontré dans ce
voyage. Le maître, homme intelligent, nous a donné un excellent dîner, à une
table d'hôte dressée au milieu d'une magnifique salle à manger (cinq croisées
séparées par de belles glaces arrivant de Paris: à la table d'hôte, on a
constamment parlé de ce qu'elles coûtaient).
L'hôtel de France donne sur une
place carrée entourée d'un double rang d'assez jolis arbres; entre les arbres et
les maisons on trouve une rue suffisamment large. On voit que Lorient a été
bâtie par la main de la raison. Les rues sont en ligne droite; ce qui ôte
beaucoup au pittoresque. Ce fut en 1720 que la compagnie des Indes créa cet
entrepôt à l'embouchure d'une petite rivière nommée la Scorf. Comme le flux et
le reflux y pénètrent avec force, il a été facile d'en faire un grand port
militaire; on y fabrique beaucoup de vaisseaux, et j'ai dû subir la corvée de la
visite des chantiers et magasins, comme à Toulon. Dieu préserve le voyageur d'un
tel plaisir!
Ce matin, en me levant, j'ai couru pour
voir la mer. Hélas! il n'y a point de mer, la marée est basse; je n'ai trouvé
qu'un très large fossé rempli de boue et de malheureux navires penchés sur le
flanc en attendant que le flux les relève. Rien de plus laid. Quelle différence,
grand Dieu, avec la Méditerranée! Tout était gris sur cette côte de Bretagne. Il
faisait froid, et il y avait du vent. Malgré ces désagréments, j'ai pris une
barque et j'ai essayé de suivre l'étroit filet d'eau qui séparait encore les
immenses plages de boue et de sable.
J'ai attendu ma barque sur la promenade
de la ville assez bien plantée d'un grand nombre de petits arbres, et bordée par
un quai sur lequel se promenaient gravement deux employés de la douane; ils
étaient là occupés à surveiller trois ou quatre petits bâtiments tristement
penchés sur le côté. L'un d'eux gourmande vertement une troupe d'enfants qui
violaient la consigne en essayant de noyer un oiseau dans une petite flaque
d'eau restée autour du gouvernail d'un de ces malheureux navires penchés au-delà
de ce port. Entre la mer et la ville, j'aperçois une jolie colline assez vaste
et bien verte; des soldats y sont à la chasse aux hirondelles: leurs coups de
fusil animent un peu la profonde solitude de cette espèce de port marchand.
On ne voit point d'ici le port
militaire, il est situé à la gauche de la promenade, et en est séparé par une
longue rue de la ville.
Mon matelot m'expliquait toutes les
parties du port militaire en me faisant voguer vers la mer. A tout moment il me
nommait des vaisseaux de soixante-dix canons, de quatre-vingts canons, et il
était scandalisé de la froideur avec laquelle j'accueillais ces grands nombres
de canons; de mon côté, je trouvais qu'il les prononçait avec une fatuité
ridicule.
C'est là, me suis-je dit, cet esprit de
corps si utile, si nécessaire dans l'armée, mais si ridicule pour le spectateur.
Malheur à la France, si cet homme me parlait de ses vaisseaux en froid
philosophe. Oserai-je hasarder un mot bas? Il faut ces blagues à cette
classe pour lui faire supporter l'ennui d'une longue navigation. Mais la mienne,
au milieu de ces vastes plages de sable et par un vent glacial, ne pouvait que
me faire prendre en grippe la rivière de Lorient; je ne pouvais pas être plus
ennuyé que je ne l'étais, c'est alors que je me suis déterminé à aller voir les
établissements militaires.
Cette corvée finie, j'ai demandé le
grand café, on m'a indiqué celui de la Comédie.
La salle de spectacle est précédée par
un joli petit boulevard qui va en descendant; les arbres ont quarante pieds et
les maisons trente. Cela est bien arrangé, petit, tranquille et silencieux (snug).
Ce mot devait être inventé par des Anglais, gens si faciles à choquer, et dont
le frêle bonheur peut être anéanti par le moindre danger couru par leur rang. Le
brio des gens du Midi ne connaît pas le snug qui, à leurs yeux,
serait le triste.
Comme je n'avais guère de brio, en
sortant des magasins de chanvre de l'État, j'ai été ravi de la situation du café
de la Comédie; j'y ai trouvé un brave officier de marine qui n'a plus, ce me
semble, ni jambes ni bras; il buvait gaiement de la bière; il a hélé quelqu'un
qui entrait, pour boire avec lui.
Pour moi, on m'a donné une tasse de
café à la crème, sublime, comme on en trouve à Milan. J'ai vu de loin un numéro
du Siècle, que j'ai lu avec une extrême attention jusqu'aux annonces. Les
articles ordinairement bons de ce journal m'ont semblé admirables.
Au bout d'une heure, j'étais un autre
homme; j'avais entièrement oublié la corderie et les magasins de l'État,
et je me suis mis à flâner gaiement dans la ville.
J'ai remarqué à l'extrémité de mon joli
boulevard une jolie petite statue en bronze placée sur une colonne de granit. La
colonne est du plus beau poli et fort élégante, mais il faudrait s'en servir
ailleurs, et placer la statue sur la base de la colonne à neuf ou dix pieds de
haut tout au plus; alors on la verrait fort bien; maintenant on l'aperçoit à
peine. J'ai compris que c'était l'élève Bisson, faisant sauter son bâtiment
plutôt que de se rendre. Il n'y a pas d'inscription. La statue vue de près
serait peut-être d'un goût fort sec; ce qui vaut mieux que le genre niais
ordinaire des statues de province.
Je suis allé à la grande église; on
voit bien qu'elle a été bâtie au dix-huitième siècle. Rien de plus vaste, de
plus commode et de moins religieux. Il fallait sous le climat de Lorient une
copie du charmant Saint-Maclou de Rouen, ou, si l'on trouvait ce bâtiment trop
cher, une copie de l'église de Ploërmel. Je me suis amusé à rêver à l'effet que
produirait au milieu de ces maisons pauvres avant tout, mais enfin au fond
d'architecture gallogrecque, une copie de la Maison carrée de Nîmes ou de
la Madone de San-Celso de Milan. Il faudrait ici le singulier
Saint-Laurent de Milan. Toutes ces rues de Lorient, soigneusement alignées, sont
formées par de jolies petites maisons bien raisonnables, qui ont à peine un
premier et un second, avec un toit fort propre en ardoises.
Les fenêtres bourgeoises sont garnies
de petites vitres d'un pied carré, la plupart tirant sur le vert.
Je suis arrivé à l'esplanade, où
manoeuvrait un bataillon d'infanterie: la musique était agréable, mais j'étais
le seul spectateur, avec deux petits gamins de dix ans. Les bourgeois de Lorient
sont trop raisonnables pour venir perdre leur temps à entendre de la musique.
Malgré ma répugnance pour l'arsenal,
j'ai passé de nouveau une porte de fer, et suis monté à la tour ronde,
située sur un monticule planté, qui m'a rappelé la colline du jardin des Plantes
où se trouve le cèdre du Liban. Auprès de cette tour ronde, j'ai trouvé un banc
demi-circulaire. Là j'ai passé plusieurs heures à regarder la mer avec ma
lorgnette. Je l'apercevais dans le lointain, l'ingrate! au-delà de plusieurs
îles ou presqu'îles, dont plusieurs sont armées et ont des maisons. Toutes ces
îles sont gâtées par de larges plages grises, que la mer laissait à sec en se
retirant. J'ai bien compris que je ne la verrais pas autrement que de la tour
ronde, et, tandis que je la considérais longuement j'ai laissé passer le
moment de partir avec la diligence. Je m'en doutais un peu; mais d'abord je ne
savais pas bien exactement l'heure du départ, et ensuite je n'étais pas mal sur
ce banc, occupé à considérer des nuages gris et à penser aux bizarreries du
coeur humain.
De la Bretagne
A Palazzolo, à quelques lieues de
Syracuse (c'était le Versailles des tyrans de cette grande ville), j'ai acheté
trois francs, du baron Guidica, une tête en plâtre moulée dans un moule antique.
Le baron a découvert diverses couches de monuments et vases appartenant à des
civilisations différentes et successives, et dans la couche romaine il a trouvé
une boutique de mouleur et des moules qui lui permettent de continuer le
commerce du défunt.
J'ai fait hommage de ce plâtre à M. N.,
l'un des savants les plus distingués de la Bretagne, et qui m'a donné de bons
renseignements sur les races d'hommes. Il m'a fait l'honneur de me convier à un
grand dîner. Pour lui jouer un tour, dès le matin sa cuisinière l'a quitté, et
sa blanchisseuse, qui était du complot, a prétendu n'avoir pas eu le temps de
blanchir sa nappe de vingt couverts. « Et je n'en ai qu'une de cette taille,
ajoutait le brave homme, de façon, messieurs, que vous allez dîner sur des
draps. » Notre hôte s'est fort bien tiré de cette conspiration féminine, et nous
a donné un très bon dîner qui a été vingt fois plus gai que s'il n'y avait pas
eu de conspiration.
Un savant d'académie eût été hors de
lui de désespoir, il eût vu dans le lointain une nuée d'épigrammes, le brave
Breton plaisantait le premier: « N'est-ce pas, messieurs, que c'est là un vrai
tour de femmes ? », nous disait-il. Et l'on s'est mis à médire des dames dès le
potage.
(Je supprime dix-neuf pages d'anecdotes
un peu trop lestes, et qui eussent paru ce qu'elles sont, c'est-à-dire
charmantes en 1737.)
On est venu à parler des revenus des
curés du pays; on a cité M. le curé de ***, qui se fait quinze cents francs par
an avec les poignées de crin qu'on lui donne pour chaque boeuf ou cheval qu'il
bénit. La bénédiction ne guérit pas des maladies, ce qui serait difficile à
montrer; elle en préserve.
Je paye cette anecdote par le récit
suivant: Il y a trois ans qu'à Uzerches, une des plus pittoresques petites
villes de France et des plus singulièrement situées, je fus témoin d'une façon
nouvelle de guérir les douleurs rhumatismales. Il faut jeter un gros peloton de
laine filée à la statue du saint, patron de la ville. Mais les croyants sont
séparés du saint par une grille qui en est bien à vingt pas, et, pour faire
effet, il faut que le peloton de laine, lancé par un homme qui a un rhumatisme à
la jambe gauche, par exemple, atteigne précisément la jambe gauche du saint. Le
malade lance donc des pelotons fort gros jusqu'à ce qu'il ait atteint chez le
saint la partie du corps dont il a à se plaindre. Et l'on veut que le clergé
tolère la liberté de la presse!
Dans une ville voisine on a l'usage
d'enfermer les fous dans la crypte ou église souterraine de la principale
église. « Et, demandai-je au bedeau, ils sont guéris? -- Monsieur, de mon temps
on y en a mis trois, mais cela n'a pas réussi; ils criaient beaucoup, et l'un
d'eux est devenu perclus de rhumatismes, il a fallu le retirer. »
M. C., me dit M. R., voulant savoir les
secrets du conseil de la commune, persuade à M. G. de jouer: d'abord il le fait
gagner, puis perdre, parce que, quand il perdait, dit M. R. avec son accent, il
était plus explicite.
Vous le savez, dans les salons les plus
distingués, on voit les demi-sots gâter la fleur des plus jolies choses en les
répétant hors de propos et y faisant sans cesse allusion. Eh bien, ces
rabâcheurs de bons contes, que l'on fuit comme la peste à Paris, ce sont les
gens d'esprit de la province, les seuls du moins qui aient de l'assurance. Les
jeunes gens à qui j'ai vu de l'esprit n'ont de verve qu'au café; je les ai
trouvés timides dans les salons, et se laissant décontenancer, par un regard de
femme qui veut éprouver leur courage, ou par un froncement de sourcils de M. le
préfet, s'ils parlent politique.
Lorient
Ce matin, à Lorient, j'espérais voir la mer au pied du quai de la promenade, je
n'y ai trouvé que de la boue comme hier, des navires penchés et deux douaniers
se promenant avec l'oeil bien ouvert. Ainsi, dans ce prétendu port de mer, il
m'a été impossible de la voir. Je suis retourné à mon aimable café lire le
journal. Là, à force de talent, je suis parvenu à me faire dire que les
habitants de Lorient sont les gens les plus rangés du monde: jamais ils ne
sortent de chez eux; à neuf heures et demie tout est couché dans la ville;
jamais les dames ne reçoivent de visites, et l'on ignorerait jusqu'à l'existence
de la société, si le préfet maritime ne donnait des soirées que l'on dit fort
agréables: il a une jolie habitation auprès de la Tour ronde. J'ai oublié
de dire que cette tour est parfaitement calculée pour remplir son objet; mais
comme dans toutes choses, à Lorient, rien n'a été donné au plaisir des yeux,
elle a la forme atroce d'un pain de sucre. Quelle différence, grand Dieu! avec
les phares et fortifications maritimes de l'Italie! Mais l'Italie a-t-elle eu un
Bisson, de nos jours ?
Rennes
A trois heures, j'ai quitté Lorient par un beau coucher du soleil, qui enfin
après trois jours a daigné se montrer. J'occupais le coupé de la diligence avec
un étranger, homme de sens, établi dans le pays depuis de longues années, et qui
en connaît bien les usages. Rien de plus joli que la route jusqu'à Hennebont: ce
sont des bois, des prairies, des montées et des descentes, et toujours un chemin
superbe. J'ai vu un dolmen. La route est parsemée de petites auberges hautes de
vingt pieds (*) [* L'originale porte « cent vingt » pieds, ce qui paraît un
lapsus.]; il en sortait une femme qui nous demandait en breton si nous voulions
un verre de cidre. Je faisais signe que oui, le postillon était fort content, et
réellement ce cidre n'était point désagréable. Cette soirée a été charmante.
J'ai passé la nuit à Vannes, capitale
des Venetes, qui sont allés donner leur nom à Venise. La tête remplie de
ces vénérables suppositions, je suis reparti rapidement pour Ploërmel, dont j'ai
admiré la charmante église. Ses formes, quoique gothiques, écartent l'idée du
minutieux; mais il faudrait deux pages pour expliquer suffisamment mon idée
ou plutôt ma sensation, et rien ne serait plus difficile à écrire. Ce n'est pas
que mes idées soient d'un ordre bien relevé; il ne s'agit pas d'expliquer
comment le Jugement dernier de Michel-Ange est une oeuvre sublime. C'est
que tout simplement, en parlant des églises gothiques, on s'aperçoit que la
langue n'est pas faite, et peut-être la mode de les admirer cessera-t-elle avant
que le public ait daigné s'informer de ce que c'est que le style flamboyant
et les ogives trilobées. En général, le gothique tend à jeter l'attention
sur des lignes verticales, et, pour augmenter la longueur de ses colonnes, il a
soin de ne jamais interrompre l'effet de leurs fûts si frêles par aucun
ornement; avec ses vitraux de couleur il répand une obscurité sainte dans les
nefs inférieures et réserve toute la lumière pour les voûtes sveltes du haut du
choeur.
La société grossière qui inventa la
mode du gothique était lasse du sentiment d'admiration et de satisfaction
paisible et raisonnable que donne l'architecture grecque. Ces sentiments ne lui
semblaient pas assez saisissants: c'est ainsi que, de nos jours, nous voyons les
bourgeois de campagne enluminer les plus belles gravures.
Remarquez que dans les derniers
instants où les peuples eurent le loisir de penser, ils s'étaient mis à admirer
Claudien, au lieu de Virgile; Salvien, au lieu de Tite-Live. Au renouvellement
de 1a pensée, en 1200, le gothique voulut inspirer l'étonnement, exactement
comme la mauvaise littérature se jette dans l'emphase, qui plaît aux femmes de
chambre. Le gothique eut raison de s'occuper de l'imagination du fidèle qui
assistait aux longues prières de l'église romaine; et, dans son espoir
d'inspirer l'étonnement, si voisin de la terreur, il sacrifia l'apparence
extérieure de ses édifices à leur intérieur. L'aspect général de l'architecture
grecque, surtout à l'extérieur, est rassurant, tranquille, majestueux: le temple
grec ne devait recevoir que le sacrificateur, la victime et les prêtres. Le
peuple était sur la place voisine, exécutant des danses sacrées. La religion
chrétienne, au lieu d'une fête de quelques instants, demanda plusieurs heures de
suite à ses fidèles. Il fallait le temps de les arracher aux pensées du monde et
de leur inspirer la peur de l'enfer, sentiment inconnu aux anciens (Aristote, la
meilleure tête de toute l'antiquité, croyait l'âme mortelle); de là, pour le
prêtre chrétien, la nécessité d'un grand édifice, et le désir que cet édifice,
s'il parlait à l'âme, fût, avant tout, étonnant.
Après ce sentiment si utile de
l'étonnement, une pauvreté misérable, et surtout laide, est ce qui distingue le
plus l'architecture gothique du temple grec si beau et si solide à l'extérieur.
Eh bien! l'église de Ploërmel, comparée aux autres édifices gothiques, n'a l'air
ni pauvre ni laid.
L'expression de Jupiter était celle de
la justice et de la sérénité. Qui ne connaît la célèbre tête de Jupiter
Mansuetus? L'expression de la madone est celle de l'extrême douleur; et la
madone, comme on sait, a détrôné Dieu le Père dans la plus grande partie de
l'Europe, dans les contrées où l'on jouit encore du bonheur de sentir une piété
passionnée. En Espagne et en Italie, quelle consolation de voir, extrêmement
malheureuse par amour, cette belle madone, de qui dépend notre bonheur éternel!
Toutes ces choses et d'autres plus
difficiles à sauver des objections de mauvaise foi, et que je n'écris pas, j'ai
eu le plaisir de les dire à une femme aimable que nous avons recrutée à Vannes.
Voilà le plaisir de ne pas courir la poste. Cette dame, son mari et moi, nous
avons pris ensuite du café au lait admirable (19) [19. En passant à Ploërmel, le
lecteur pourra faire des questions sur l'incendie de la sous-préfecture, et les
élections de 1837. C'est un ordre de faits que je me garderai d'effleurer ici,
de peur d'éveiller chez le lecteur libéral ou légitimiste des sentiments
violents qui feraient bien mépriser les pauvres petites sensations modérées et
littéraires que ce voyage peut lui offrir. Voir le Journal des Débats et
le Courrier français du 10 janvier 1838.].
Le savant qui, quoique célibataire et
âgé, a su si bien résister à une conspiration féminine, m'avait fort recommandé
d'aller à Josselin visiter la statue de Vénus, si célèbre en Bretagne par le
genre de sacrifice qu'elle exige. Mais je me suis figuré, je ne sais pourquoi,
que la statue est laide; et mon métier me fait un devoir d'aller ouvrir les
lettres qui m'attendent à la poste de Rennes.
A mesure qu'on approche de cette
capitale de la Bretagne, la fertilité du pays augmente. Et toutefois souvent la
route est établie sur le roc de granit noir, à peine recouvert d'un pouce de
terre.
Comme je savais que Rennes avait été
entièrement détruite par l'incendie de 1720, je m'attendais à n'y rien trouver
d'intéressant sous le rapport de l'architecture. J'ai été agréablement surpris.
Les citoyens de Rennes viennent de se bâtir une salle de spectacle, et, ce qui
est bien plus étonnant, une sorte de promenade à couvert (première nécessité
dans toute ville qui prétend à un peu de conversation).
On a commencé depuis nombre d'années
une cathédrale, où les colonnes sont, ce me semble, en aussi grand nombre qu'à
Sainte-Marie-Majeure, ou à Saint-Paul hors des murs (Rome). Mais, grand Dieu!
quel contraste! Rien de plus sot que cette assemblée de colonnes convoquées par
le génie architectural du siècle de Louis XV.
L'aspect du palais, remarquable par son
immense toit d'ardoises, n'est que triste; il n'est pas imposant; mais
l'intérieur est décoré avec beaucoup de richesse. Ces vastes salles disent bien:
Nous appartenons à... ont bien l'air d'appartenir à un palais; il y a
certainement abus de dorures, les formes des ornements sont tourmentées; mais
tout cela rappelle fort bien ce que madame de Sévigné dit des états de Bretagne.
Le roi envoyait ordinairement le duc de Chaulnes tenir ces états; on craignait
toujours quelque coup de tête de la part des Bretons; et enfin, sous le terrible
pouvoir de Louis XIV, cette province semble avoir moins oublié ses droits que
les autres pays de cette pauvre France avilie.
Aussi tard que 1720, ce me semble, elle
a eu l'honneur de voir quatre de ses enfants monter sur l'échafaud en qualité de
rebelles, et y laisser leurs têtes. Je les blâmerais fort si Louis XIV n'avait
violé le contrat social passé avec les Bretons.
La grande rue qui passe devant la place
du palais est assez belle; mais les gens qui y passent marchent lentement, et
peu de gens y passent.
A Sainte-Melaine, l'ancienne
cathédrale, on voit des colonnes engagées, probablement du douzième siècle;
leurs chapiteaux ont été masqués avec du plâtre, pour ménager, dit-on, la pudeur
des fidèles.
Saint-Yves, l'église de l'hôpital, de
la fin du quinzième siècle, présente à l'extérieur quelques ornements gothiques.
Parmi les caricatures sculptées à l'intérieur on remarque un marmouset tournant
le dos, pour ne pas dire plus, au grand autel. Quel chemin les convenances
n'ont-elles pas fait depuis ce temps-là!
Une porte de la ville est en ogive, et
l'une des pierres que l'on a employées pour la construire présente une
inscription romaine.
Il faut avouer que la couleur gris
noirâtre des petits morceaux de granit carrés avec lesquels les maisons de
Rennes sont bâties n'est pas d'un bel effet.
On construisait un pont sur la Vilaine,
qui là est une bien petite rivière (il me semble qu'il est tombé depuis). J'ai
été fort content des promenades du Tabor et du Mail. Les pantalons rouges des
conscrits, auxquels on enseignait le maniement des armes, faisaient un très bon
effet au coucher du soleil; c'était un tableau du Canaletto.
Je me suis hâté de courir au Musée,
avant que le jour me quittât; les tableaux sont placés dans une grande salle, au
rez-de-chaussée; une grosse église voisine la prive tout à fait du soleil, aussi
est-elle fort humide, et les tableaux y dépérissent-ils rapidement. J'y ai vu un
Guerchin presque tout à fait dévoré par l'humidité. Dans deux ou trois petites
salles voisines, où les tableaux et les gravures sont entassés, faute d'espace,
on a le plaisir d'aller comme à la découverte. J'y ai trouvé une jolie
collection des maîtresses de Louis XIV; elles ont des yeux singuliers et bien
dignes d'être aimés; mais, par l'effet de l'humidité, une joue de madame de
Maintenon venait de se détacher de la toile. Je reste dans ces chambres jusqu'à
ce que la nuit m'en chasse tout à fait. Le concierge, homme fort intelligent, a
été amené en Bretagne par la prise de Mayence. Une fois, à Bologne, en remuant
des tableaux entassés comme ceux-ci, je découvris un joli petit portrait de
Diane de Poitiers qui, présumant bien, à ce qu'il paraît, de ses appas secrets,
s'était fait peindre dans le costume d'Eve avant son péché.
Il faut que l'on ait en ce pays-ci bien
peu de goût pour les arts: un musée aussi pauvrement tenu fait honte à une ville
aussi riche. Il y a quelques années qu'un paysan des environs découvrit un grand
nombre de colliers et de bracelets d'or de fabrique gauloise; il prétendait les
vendre à Rennes, mais il ne trouva pas de curieux qui voulût acheter la beauté
de son trésor, et il fut réduit à le porter à un orfèvre qui se hâta de le
fondre. Ceci rappelle un peu la ville de Beaune et le préfet d'Avignon.
Peut-être à grand renfort de circulaires, le gouvernement parviendra-t-il à
faire un peu rougir les provinciaux de leur profonde barbarie.
Le vieux curé de ***, à dix lieues
d'ici, revenait tout pensif du cimetière; il avait rendu les derniers devoirs à
un émigré, homme de moeurs primitives, remarquable par la fermeté de sa foi
comme par son courage indomptable, mais du reste ne comprenant pas son pater.
Ce brave homme a laissé après lui un fils qui lit M. de Maistre et au besoin
referait son livre. Le curé s'entretenait avec un des amis du défunt de la perte
que le bon parti venait de faire.
-- Mais son fils, lui disait celui-ci,
a pour tout ce qui est bon un dévouement sincère.
-- Ah! monsieur, rien ne remplace la
foi, pas même le dévouement sincère, s'écria le curé.
J'écoute avec respect les détails sur
le caractère franc et loyal des Bretons, qui, de plus, se battent pour ce qu'ils
aiment. Je suis touché de ces calvaires qu'ils élèvent partout.
Calvaire est le nom que l'on
donne en Bretagne à un crucifix entouré des instruments de la Passion :
quelquefois on figure par des statues grossières, en bois ou en pierre, la
madone, saint Jean et la Madeleine. Cette mode pouvait faire naître la
sculpture; ce n'est pas autrement qu'elle est née en Italie, vers 1231. Quand en
France on faisait des choses si laides, Nicolas Pisano faisait le tombeau de
saint Dominique à Bologne.
Heureux les grands hommes dont la
mémoire inspire une haine passionnée à un parti puissant! Leur renommée en
durera quelques siècles de plus. Voyez Machiavel; les fripons qu'il a démasqués
prétendent que c'est lui qui est un monstre.
Je pourrais imprimer vingt faits comme
le suivant, que je n'admets ici que parce qu'il a été publié dans un journal qui
se respecte, le Commerce du 21 janvier 1838.
« On vient de mettre en vente à Nevers
un petit livre intitulé Annuaire de la Nièvre. Le préfet du département
déclare, dans une note signée de lui, que l'ouvrage est publié sous son
patronage, et qu'on peut le consulter comme un recueil à peu près officiel.
Or, dans l'abrégé historique joint à cet almanach officiel, après Louis XVI on
voit venir Louis XVII, et ensuite Louis XVIII. La République et l'Empire ne sont
pas même mentionnés. »
Qu'on juge de l'instruction historique
donnée aux enfants! Mais ce zèle singulier produit un effet contraire à celui
qu'il se propose. Leur tête est remplie des victoires de la république, des
conquêtes de Napoléon, et ils les adorent d'autant plus qu'on cherche à les
amoindrir à leurs yeux.
Saint-Malo
Le sublime de l'aubergiste de province, c'est de vous faire manquer la diligence
et de vous forcer ainsi à passer vingt-quatre heures de plus dans son taudis. On
a voulu faire de moi une victime sublime. Mais je me suis rebellé et j'ai
quitté Rennes, cette ville si aristocratique, perché sur l'impériale diligence,
au grand étonnement de l'hôte fripon. Je n'en étais que mieux pour admirer la
campagne vraiment remarquable qui sépare Rennes de Dol.
Le fils d'un gentilhomme de ce pays
disait à son père, en parlant d'un négociant qui a une fille charmante et dont
il est épris:
-- Mais il est d'une haute probité!
-- Et que diable voulez-vous qu'il
soit? C'est la seule vertu laissée à ces petites gens.
Il y a un endroit où le chemin de
Rennes à Dol arrive droit sur une jolie colline isolée au milieu de la plaine,
et couronnée par l'admirable château de Combourg. Est-ce le lieu honoré par
l'enfance de M. de Chateaubriand ?
Il y a bien des années que je connais
l'admirable cathédrale de cette très petite ville de Dol; je l'ai trouvée encore
au-dessus de mes souvenirs d'enfance. C'est le plus bel exemple du style
gothique quand il était encore simple. Suivant moi, l'église de Dol ressemble
tout à fait à la fameuse cathédrale de Salisbury.
Je la comparerais encore, non pour la
forme, mais sous le rapport de l'élégance et de l'effet produit sur l'âme du
spectateur, à ce joli temple antique qu'à Rome on appelle Sainte-Sabine. Elle
est située un peu en dehors de la ville, sur un monticule qui domine la plaine
fertile et la mer. Le plan, d'une régularité remarquable, serait une croix
latine, si le croisillon ne divisait pas l'église en deux parties égales. Dans
la nef, deux rangées de piliers soutiennent les arcades, et ces piliers se
composent de quatre colonnes accouplées. Mais, du côté de la grande nef, on
remarque au centre de ces piliers, une colonnette qui n'a peut-être pas six
pouces de diamètre, et qui de la base du pilier s'élève complètement isolée,
jusqu'aux retombées des voûtes, et ces colonnettes si frêles sont de granit.
L'ogive des arcades de la nef est
fortement dessinée par de larges moulures alternativement saillantes et creuses.
Les voûtes sont en tuffeau; elles sont très minces, et renforcées par des
nervures rondes qui se croisent diagonalement.
Le choeur est orné avec beaucoup plus
de richesse que la nef: l'architecte y a pratiqué une foule d'ouvertures; il
voulait lui donner une apparence d'extraordinaire légèreté, et surtout attirer
l'oeil des fidèles par une grande clarté. Plus on étudie les parties de ce
choeur, plus on se sent charmé de sa rare élégance. Bientôt, dans cette église,
de l'admiration on passe à l'enthousiasme, et, si l'on en excepte la façade, la
cathédrale de Dol me semble un des ouvrages les plus parfaits que l'architecture
gothique puisse offrir à notre admiration.
Je croirais que vers le milieu du
treizième siècle le même architecte dirigea la construction de tout l'édifice.
Et mon patriotisme n'ira point jusqu'à cacher que la tradition répandue en
Bretagne attribue à des architectes anglais la construction des principales
églises de cette province.
La façade de celle-ci est fort
mauvaise; une seule des deux tours est suffisamment élevée, celle du Sud; et on
ne l'a terminée qu'au seizième siècle, par une lanterne dans le goût de la
Renaissance. A l'intersection des croisillons, ou au transept, se trouve
une troisième tour carrée médiocrement haute.
Un chanoine, qui apparemment ne fut que
riche, a dans cette église un magnifique tombeau; j'aurais dit charmant, mais me
passerait-on d'appliquer ce mot à un tombeau? Celui-ci appartient à la
Renaissance. Par malheur, il est fort mutilé. Deux médaillons ont pourtant
échappé aux outrages du temps; ils représentent le chanoine et son frère. Il ne
faut pas trop s'étonner de l'admirable élégance de ce tombeau, absolument pur de
souvenirs gothiques. Une inscription fort difficile à lire nous apprend qu'il
fut construit en 1507, et que l'architecte était de Florence.
Cette église me donne une idée que je
répète trop souvent. L'impiété du dix-huitième siècle nous a fait perdre la
faculté de bâtir des églises. Eh bien, quand une ville de province a de l'argent
et demande une église, copiez celle de Dol; le portail seulement à prendre
ailleurs. Rien d'absurde comme les colonnes grecques de la Madeleine pour le
culte catholique; les églises de Palladio allaient mieux à cette religion
terrible. Donc, si vous exigez absolument des colonnes, qui sont un contresens
avec nos pluies du Nord, et surtout avec un enfer éternel et sans pitié, prenez
au moins les églises de la Lombardie ou celles de Venise.
Où est le mur latéral extérieur
d'une église, cette chose si difficile à faire, que l'on puisse comparer au mur
de San-Fedele de Milan, du côté de la Scala?
Le savant, au dîner, trahi par les
femmes, m'avait dit qu'à Dol il fallait voir une seconde église, celle des
Carmes, qui sert aujourd'hui de halle aux blés. J'y ai passé en allant voir le
Menhir, et je n'y ai trouvé de curieux que quelques piliers, dont les chapiteaux
ornés de sculptures peuvent remonter au douzième siècle (20) [20. Mérimée,
Voyage dans l'Ouest.]
Le monument vraiment social de Dol,
celui que dans un pays de pluie tel que la France on devrait imiter partout,
c'est la suite d'arcades qui bordent la grande rue marchande et donnent une
promenade à couvert.
Ces arcades, tantôt en ogives, tantôt
en plein cintre, sont soutenues par des colonnes ou des piliers de toutes les
formes. Les chapiteaux baroques sont assez bien pour être exécutés avec du
granit, pierre rebelle s'il en fut. Cette sculpture chargée de petits détails,
le triomphe des temps barbares, me rappelle les gravures d'Hogarth; l'idée est
tout, et l'exécution pitoyable, mais l'on est habitué à ne pas songer à la
forme. On y trouve, sous ces arcades de Dol, des chapiteaux de toutes les
époques, depuis le roman fleuri jusqu'aux derniers caprices du gothique.
Comme les maisons qui s'appuient sur ces colonnes ont une apparence assez
moderne, je suppose que les colonnes ont été prises çà et là dans des édifices
que l'on démolissait.
Une seule maison, dont les corniches
sont ornées de damiers et d'étoiles, annonce une origine antérieure au treizième
siècle.
C'est à un quart de lieue de la ville
qu'il faut aller chercher la fameuse pierre du Champ Dolent_. Ce nom
rappelle-t-il des sacrifices humains ? Mon guide me dit gravement qu'elle a été
placée là par César. Etait-elle jadis au sein des forêts? Maintenant elle se
trouve au beau milieu d'un champ cultivé. Ce Menhir a vingt-huit pieds de haut
et se termine en pointe; à sa base il a, suivant ma mesure, huit pieds de
diamètre. Au total, c'est un bloc de granit grisâtre dont la forme représente un
cône légèrement aplati.
Il faut noter que ce granit ne se
retrouve qu'à plus de trois quarts de lieue de la ville, au Mont-Dol,
colline entourée de marécages et qui probablement fut une île autrefois. La
pierre du Champ-Dolent repose sur une roche de quartz dans laquelle elle
s'enfonce de quelques pieds. Par quel mécanisme les Gaulois, que nous nous
figurons si peu avancés dans les arts, ont-ils pu transporter une masse de
granit longue de quarante pieds et épaisse de huit? Comment l'ont-ils dressée?
César nous a dit quelle était la
puissance des druides. Ces prêtres adroits régnaient absolument sur les Gaulois;
en dirigeant l'attention de leur peuple constamment sur un seul objet, ils leur
firent perdre à son égard la qualité de sauvages.
Ces monuments des Gaulois indiquaient
des lieux de rendez-vous au milieu de forêts sans bornes. Le Danemark, la Suède,
la Norvège, l'Irlande, le Groënland même, offrent des monuments semblables. Les
druides ont-ils régné dans tous ces pays, ou les blocs de granit étaient-ils
élevés par un pouvoir autre que celui de la religion des druides? Sioborg nous
apprend qu'en Scandinavie la tradition indique des usages différents pour chaque
monument.
Toutefois ils étaient relatifs au
culte, car les conciles chrétiens en marquent une grande jalousie; ils défendent
les prières et d'allumer des flambeaux devant des pierres (ad lapides).
Le pouvoir des druides était établi en
partie sur la croyance qu'après la mort les âmes changeaient de corps.
Aristote, au contraire, croyait l'âme
mortelle; les Celtes et les Germains étaient donc mieux préparés au culte
catholique que les Grecs et les Romains. L'habitude d'obéir aux druides avec
terreur prépara nos ancêtres à obéir aux évêques. La sanction des prêtres était
la même: l'excommunication.
En faisant ces beaux raisonnements et
bien d'autres, j'ai pris place dans une carriole du pays pour faire les cinq
lieues qui séparent Dol de Saint-Malo: j'avais pour compagnons de voyage, des
bourgeois riches ou plutôt enrichis. Jamais je ne me suis trouvé en aussi
mauvaise compagnie; mon imagination était heureuse, ils l'ont traînée dans la
boue. Que de fois j'ai regretté ma calèche! Ces gens parlaient constamment d'eux
et de ce qui leur appartient; leurs femmes, leurs enfants, leurs mouchoirs de
poche, qu'ils ont achetés en trompant le marchand de un franc sur la douzaine.
Le signe caractéristique du provincial, c'est que tout ce qui a l'honneur de lui
appartenir prend un caractère d'excellence: sa femme vaut mieux que toutes les
femmes; la douzaine de mouchoirs qu'il vient d'acheter vaut mieux que toutes les
autres douzaines. Jamais je ne vis l'espèce humaine sous un plus vilain jour:
ces gens triomphaient de leurs bassesses à peu près comme un porc qui se vautre
dans la fange. Pour devenir député, faudra-t-il faire la cour à des êtres tels
que ceux-ci ? Sont-ce là les rois de l'Amérique ?
Pour en tirer quelques faits et
diminuer mon dégoût, j'ai essayé de parler politique; ils se sont mis à louer
bêtement la liberté et de façon à en dégoûter, la faisant consister surtout dans
le pouvoir d'empêcher leur voisins de faire ce qui leur déplaît. Il y a eu
là-dessus entre eux des discussions d'une bassesse indicible: je renouvellerais
mon dégoût en en donnant le détail. Ils ont fini par me convertir à leur
système. J'aurais donné quinze jours de prison pour pouvoir faire administrer à
chacun d'eux une volée de coups de canne. Ils m'ont expliqué que s'il y a des
élections ils n'enverront certes pas à Paris un orgueilleux. J'ai compris
qu'ils donnent ce titre aux députés qui ne se chargent pas avec empressement de
retirer leurs bottes et leurs habits de chez les ouvriers qu'ils emploient à
Paris.
Il est plaisant que pour être appelé à
discuter les grandes questions de commerce et de douanes qui vont décider de ce
que sera l'Europe dans cent ans d'ici, il faille commencer par plaire à de tels
animaux.
Pour l'agrément de ma route, quelle
différence si j'avais eu affaire à cinq légitimistes Leurs principes n'auraient
pas pu être plus absurdes et plus hostiles au bonheur commun et, loin
d'être blessé à chaque instant, mon esprit eût goûté tous les charmes d'une
conversation polie. Voilà donc ce peuple pour 1e bonheur duquel je crois qu'il
faut tout faire!
Pour me distraire des coups de couteau
que me donnait à chaque instant la conversation de ces manants enrichis, je me
suis mis à regarder hors du cabriolet. Après la première lieue qui conduit de
Dol au rivage au milieu d'une plaine admirablement cultivée, surtout en colza,
le chemin est souvent à dix pas de la mer. Aussitôt qu'on a dépassé un grand
rocher qui défend cette plaine contre les flots et qui probablement est le
Mont-Dol, ce que je n'ai pas voulu demander à mes ignobles compagnons, on
aperçoit à une immense distance sur la droite, et par-dessus les vagues un peu
agitées, le mont Saint-Michel. Il était éclairé par le soleil couchant et
paraissait d'un beau rouge; nous, nous étions un peu dans la brume.
Le mont Saint-Michel sortait des flots
comme une île, il présentait la forme d'une pyramide; c'était un triangle
équilatéral d'un rouge de plus en plus brillant et tirant sur le rose, qui se
détachait sur un fond gris.
Nous avons quitté la mer, puis de
nouveau nous l'avons vue devant nous; comme elle baissait en ce moment, de
toutes parts nous apercevions des îlots déchiquetés de granit noirâtre sortant
des eaux.
Sur le plus grand de ces îlots de
granit on a bâti Saint-Malo, qui, comme on sait, à marée haute, ne tient à la
terre que par la grande route
Cette route que je viens de parcourir,
depuis qu'elle arrive à la mer à une lieue de Dol, a souvent sur son côté gauche
de fort jolies petites maisons, qui rappellent tout à fait les cottages
de la côte d'Angleterre qui est vis-à-vis. A l'approche de la voiture, je voyais
sortir de ces habitations quelques douaniers et une quantité prodigieuse
d'enfants fort gais.
En entrant à Saint-Malo, et nous
approchant de la porte fortifiée, nous avions sur la droite la grande mer, et à
gauche de la route un immense bassin de boue humide sur laquelle paraissaient de
cent pas en cent pas de pauvre navires couchés sur le flanc. Ils attendent 1e
flot pour se relever, et cet exercice continu fatigue leurs membrures.
Au-delà de cette plaine de boue et de
sable entrecoupée de flaques d'eau, on aperçoit Saint-Servan, qui a l'air d'une
assez jolie petits ville. Elle est du moins entourée d'arbres bien verts, tandis
qu'à Saint-Malo on ne voit que du granit noirâtre et quelques figuiers de quinze
ou vingt pieds de haut, à peu près comme ceux de Naples sur la route de Portici,
mais les figues de Saint-Malo ne mûrissent pas. Je conclus de la vue de cet
arbre du Midi, à la vérité abrité par des murs, que les froids de Saint-Malo ne
sont jamais fort rigoureux. C'est déjà un grand avantage que cette ville doit au
voisinage de la mer. Elle doit à Louis XIV, et à la considération qu'avait
inspirée aux ministres de la marine l'audace admirable de ses habitants, une
enceinte de murs qui fait exactement le tour de la ville et dont l'épaisseur
sert de promenade. Il y a parapet du côté de la ville comme du côté de la mer,
et le promeneur se trouve à peu près à la hauteur du second étage des maisons.
Il m'a semblé qu'à marée basse, ce parapet est souvent à soixante pieds des
flots. Cette promenade originale m'a fort intéressé, et ce n'est qu'au bout
d'une heure et demie, après avoir fait exactement le tour de la ville, que je
suis revenu à l'escalier voisin de la porte par lequel j'y étais monté. Mais je
me suis arrêté souvent pour considérer soit les îlots noirs et déchirés par les
vagues qui défendent Saint-Malo contre les lames de la grande mer, soit la
colline couverte d'arbres qui, à droite au-delà du golfe de Saint-Servan,
s'avance fort dans la mer. Les grands figuiers dont j'ai parlé se trouvent dans
de fort petits jardins, qui existent quelquefois entre le mur de la ville et les
maisons du côté opposé à l'unique porte de Saint-Malo, c'est-à-dire au couchant.
Ce que le destin m'avait fait voir de
la société aujourd'hui m'avait jeté dans un si profond dégoût de l'espèce
humaine, que j'ai sottement refusé d'aller au spectacle à Saint-Servan. Mon
hôtesse me l'a proposé, et j'ai refusé sans réfléchir, uniquement par humeur de
m'entendre adresser la parole.
Puis, regardant d'un air bourru, j'ai
vu que l'hôtesse était assez jolie femme et polie à l'anglaise; elle me disait
avec dignité qu'une sorte d'omnibus me conduirait à Saint-Servan en un quart
d'heure.
J'ai erré dans la ville. Tout y est
d'un gris noirâtre; c'est la couleur du granit de ce pays-ci. J'aurais bien
voulu voir la rue où sont nés MM. de Chateaubriand et de Lamennais; mais j'avais
horreur d'adresser la parole à qui que ce soit. Vis-à-vis un palais de justice
que l'on construit avec des colonnes à la grecque, j'ai aperçu une ridicule
statue du Duguay- Trouin. Avec ses culottes flottantes, cet intrépide marin ne
ressemble pas mal à ces statues de bergers en plomb, que les curés de village
mettent dans leurs jardins. J'ai trouvé un café fort joli à côté de la statue;
mais j'étais encore empoisonné par mes manants de la route; je prenais en
mauvaise part tout ce que j'entendais dire aux pauvres officiers des trois
compagnies qui viennent tous les mois tenir garnison dans cette île. Ces
messieurs paraissaient se formaliser beaucoup de l'absence de toute promenade,
autre que celle des murailles, non moins que de l'extrême vertu des dames de
Saint-Malo. L'un d'eux disait: « Certes, il n'y aurait aucun danger à laisser
les demoiselles de ce pays-ci seules avec les jeunes gens les plus aimables; on
peut être assuré qu'elles ne songeront jamais qu'à leur plus ou moins de
fortune. Le plus beau cavalier, s'il n'est pas assez riche pour
s'établir_, n'est d'aucun danger pour ces vertus calculantes. »
Il me restait la ressource de demander
du vin de Champagne; mon hôtesse m'avait assuré que le sien était excellent.
Mais quoi de plus triste que de boire seul pour oublier un chagrin ridicule?
Je suis allé chez le libraire, où j'ai
trouvé la Princesse de Clèves, petit bouquin fort joliment relié. Afin de
ne pas avoir à m'impatienter contre les sales chandelles de la province, je suis
allé moi-même acheter des bougies. Ma chambre donnait sur une rue affreuse de
dix pieds de large; il n'y en avait pas d'autre dans l'hôtel. J'ai demandé une
bouteille de vin de Champagne; et aussitôt l'on s'est souvenu, comme par
miracle, qu'un monsieur venait de partir par le bateau à vapeur de Dinan, et
l'on m'a conduit, par un escalier de bois, en escargot, à une grande chambre au
troisième étage, d'où l'on aperçoit fort bien la mer, par-dessus le rempart. Je
me suis enivré de cette vue, puis j'ai lu la moitié de l'admirable volume que je
venais d'acheter; l'âme enfin rassérénée par ces douces occupations, je me suis
mis à écrire ce procès-verbal peut-être trop fidèle de tous mes malheurs
intellectuels. Les ennuyeux m'empoisonnent; c'est ce qui m'eût empêché de
faire fortune de toute autre façon que par le commerce; et mon père eut toute
raison de me jeter violemment dans cette voie. Lorsque j'étais douanier, mes
amis m'estimaient sans doute; mais la plupart eussent été charmés que, lorsque
je sortais pour la première fois avec un bel uniforme neuf, un enfant jetât sur
moi un verre d'eau sale.
Une vérité m'assiège à chaque heure du
jour, depuis que je suis en Bretagne. Le petit bourgeois d'Autun, de Nevers, de
Bourges, de Tours, est cent fois plus arriéré, plus stupide, plus envieux
même, que le bourgeois qui vit à quatre lieues des côtes, et de temps en temps a
un cousin noyé par une tempête.
-- Bravoure des jeunes enfants bretons
de la côte de Morlaix, qui se cachent à bord des navires qui partent pour la
pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve; on les appelle des trouvés
(trouvés à bord du navire, quand il est loin des côtes). On pourrait lever ici
une garde impériale de marins.
Du temps de l'Empire, les corsaires
bretons attendaient, pour sortir, quelque tempête qui ne permît pas aux
vaisseaux du blocus anglais de se tenir près de leurs rochers de granit noir.
Quelle différence pour Napoléon, si, au lieu de faire des flottes, il eût équipé
mille corsaires? Que n'eût-il pas fait avec des Bretons!
Saint-Malo
Je ne sais comment je me suis laissé entraîner à perdre deux jours dans cette
ville singulière, mais peu aimable: au fond, c'est une prison.
Hier j'ai pris un bateau pour faire le
tour des îlots noirs qui, suivant moi, gâtent beaucoup la vue de Saint-Malo du
côté de la mer; ensuite je suis allé errer le long de la jolie côte couverte
d'arbres qui termine l'horizon au couchant. Le vent étant agréable et la mer
tranquille, j'ai fait mettre la voile, et suis allé au loin vers le couchant,
toujours lisant mon roman. J'avais oublié tout au monde. Si l'on m'eût demandé
où j'étais, j'aurais répondu: A la Martinique.
J'ai manqué ainsi, à mon grand regret,
l'heure du bateau à vapeur qui conduit à Dinan. On dit que les bords de la
rivière sont charmants et hérissés de rochers singuliers; et d'ailleurs on
trouve, près de cette ville toute du moyen âge, un menhir de vingt-cinq pieds de
haut: ces monuments informes font réfléchir, et je commence à m'y attacher, à
mesure que je vois augmenter mon estime pour les Bretons. On m'a beaucoup vanté
les quatre Évangélistes, ainsi que le lion et le boeuf ailés, attributs de saint
Marc et de saint Luc, qui ornent la façade de l'ancienne cathédrale de Dinan. A
peu de distance existait une abbaye dont les ruines sont célèbres; à la vérité,
je n'y aurais peut-être rien compris. Ma longue promenade sur mer m'a privé de
tout cela: mais jamais peut-être je ne fus plus sensible à cette admirable
peinture, la plus ancienne qui existe dans la langue, d'une passion qui devient
tous les jours plus rare dans la bonne compagnie. Plusieurs parties de cette
peinture n'ont point été surpassées; je les compare à certains ciels ornés
d'anges par le Pérugin, que les écoles de Rome et de Bologne, si savantes et si
supérieures dans tout le reste, n'ont jamais pu faire oublier.
Aujourd'hui j'ai passé ma vie sur les
remparts de Saint-Malo à considérer la marée montante, qui quelquefois, à ce
qu'on dit, s'élève ici jusqu'à quarante pieds. Je devais partir à midi pour Dol
et Avranches; mais, avant de monter en diligence, j'ai regardé la figure de mes
compagnons de voyage; elle m'a effarouché. Je suis remonté sur le mur, et j'ai
perdu le prix de la place.
Le coucher du soleil m'a dédommagé du
retard, il a été magnifique: le ciel était en feu, ce qui donnait une couleur
plus noire encore aux îlots de Saint-Malo. J'ai passé mon temps sur la plage du
couchant, au milieu d'une troupe d'enfants qui avaient ôté leurs souliers, et
jouaient avec le flot puissant de la mer; ils se retiraient à mesure que la lame
montante venait les mouiller.
Quelle idée noble et exagérée je me
faisais de Saint-Malo, d'après ses hardis corsaires! Sera-ce donc toujours là
mon erreur? Que d'enfantillage il y a encore dans cette tête! Je n'ai vu que des
figures à argent. Dans tout l'art de la peinture, y a-t-il rien d'aussi laid que
les contours de la bouche d'un banquier qui craint de perdre ?
Au milieu de cette sécheresse d'âme, je
n'ai trouvé qu'une intonation touchante; c'était un postillon qui me
disait: « Ah! monsieur, quand on vient de ce côté-ci, il faut toujours reprendre
le même chemin: on ne peut pas aller plus loin. » Dans ce dernier mot si commun,
il y avait par hasard toute la tristesse profondément sentie d'un insulaire ou
d'un prisonnier. J'ai songé à ce pauvre Pellico.
On va me trouver exagéré; mais enfin je
tiens à la bizarrerie de dire la vérité (j'en excepte, bien entendu, les
vérités dangereuses). Voici ce que je trouve dans mon journal, à la date de
Saint-Malo:
« On ne sait rien faire bien en
province, pas même mourir. Huit jours avant sa fin, un malheureux provincial est
averti du danger par les larmes de sa femme et de ses enfants, par les propos
gauches de ses amis, et enfin par l'arrivée terrible du prêtre. A la vue du
ministre des autels, le malade se tient pour mort; tout est fini pour lui. A ce
moment commencent les scènes déchirantes, renouvelées dix fois le jour.
Le pauvre homme rend enfin le dernier soupir au milieu des cris et des sanglots
de sa famille et des domestiques. Sa femme se jette sur son corps inanimé; on
entend de la rue ses cris épouvantables, ce qui lui fait honneur; et elle donne
aux enfants un souvenir éternel d'horreur et de misère: c'est une scène
affreuse. »
Un homme tombe gravement malade à
Paris; il ferme sa porte; un petit nombre d'amis pénètrent jusqu'à lui. On se
garde bien de parler tristement de la maladie; après les premiers mots sur sa
santé, on lui raconte ce qui se passe dans le monde. Au dernier moment, le
malade prie sa garde de le laisser seul un instant; il a besoin de reposer. Les
choses tristes se passent comme elles se passeraient toujours, sans nos sottes
institutions, dans le silence et la solitude.
Voyez l'animal malade, il se cache, et,
pour mourir, va chercher dans le bois le fourré le plus épais. Fourier est mort
en se cachant de sa portière.
Depuis que l'idée d'un enfer éternel
s'en va, la mort redevient une chose simple, ce qu'elle était avant le règne de
Constantin. Cette idée aura valu des milliards à qui de droit, des
chefs-d'oeuvre aux beaux-arts, de la profondeur à l'esprit humain.
Granville
Rien de plus obligeant que les habitants de Granville. Dans les pays où il y a
un cercle de négociants, les cafés ne font pas venir les journaux de Paris, ce
serait une dépense trop considérable pour leurs faibles recettes. J'étais donc
fort contrarié ce soir à Granville. Comme en venant de Saint-Malo je m'étais
rapproché de Paris, j'étais piqué d'une curiosité assez ridicule; j'aurais
volontiers arrêté les passants pour leur dire: « Qu'y a-t-il de nouveau? » Au
café je n'ai trouvé que la Gazette du département dont j'avais lu les
nouvelles à Saint-Malo. Je suis rentré tristement chez moi. J'ai essayé de la
lecture, mais lire par force ne m'a jamais réussi. Comme je sortais pour
flâner dans les rues, j'ai eu le courage de parler de mon embarras. Le garçon de
l'hôtel m'a conduit tout simplement au cercle établi depuis peu à l'extrémité de
la promenade nouvelle, formée d'assez jolis arbres bien touffus. Il y a trois
ans, ce n'était qu'une triste grève couverte de cailloux. Vivent les pays en
progrès, on y est heureux, et par conséquent on y a de la bonté. Arrivé dans la
salle du cercle, un monsieur fort obligeant a mis à ma disposition, sans mot
dire, trois ou quatre journaux arrivés de Paris depuis une heure. Lorsque je
suis sorti après les avoir dévorés, le concierge m'a dit, de la part de ces
messieurs, que le cercle ouvre tous les matins à sept heures; il me semble qu'il
est impossible de mieux en agir à Paris. Granville a doublé depuis dix ans; or,
en toute espèce de biens, ce n'est pas posséder qui fait le bonheur, c'est
acquérir, dit Figaro. Les négociants de Granville prospèrent; d'où il suit
qu'ils sont heureux et polis, et sans doute moins tracassiers et méchants que
les bourgeois de tant de petites villes de France, qui ne savent que faire de
leur temps et se plaignent de leurs dix-huit cents livres de rente.
Ce matin, à mon passage à Dol, j'ai
pris sur le temps du dîner celui de revoir l'intérieur de la charmante
cathédrale. Notre dîner, cependant, était bon et amusant; il était préparé dans
une salle d'une exiguïté plus qu'anglaise, elle pouvait avoir sept pieds et demi
de haut; la table était fort étroite et nos chaises touchaient les murailles de
tous les côtés. Deux jeunes filles assez jolies, mais coiffées d'une énorme
quantité de cheveux d'une couleur singulière, celle de l'étoupe presque blanche,
ont servi dans cette petite salle à manger d'excellentes soles et une profusion
de poissons et de fruits de mer
De Dol à Pontorson, j'ai trouvé un pays
d'une admirable fertilité. Tout à coup on arrive sur le bord d'une immense
vallée, au fond de laquelle il faut aller chercher le bourg et la rivière de
Pontorson. La vue est magnifique et très étendue, elle fait d'autant plus de
plaisir qu'il y a surprise complète. Au fleuve de Pontorson finit la Bretagne.
Je ne saurais assez louer la suite de
collines charmantes couvertes d'arbres élancés et bien verts par lesquelles la
Normandie s'annonce. La route serpente entre ces collines. On voit de temps à
autre la mer et le Mont Saint-Michel. Je ne connais rien de comparable en
France. Aux yeux des personnes de quarante ans, fatiguées des émotions trop
fortes, ce pays-ci doit être plus beau que l'Italie et que la Suisse. Ce sont
les paysages de l'Albane comparés à ceux du Guaspre. Je ne connais de comparable
que les collines des environs de Desenzano, sur la route de Brescia à Vérone.
Elles ont plus de grandiose et sont moins jolies.
En faisant à pied la longue montée qui
précède les premières maisons d'Avranches, j'ai eu une vue complète du Mont
Saint-Michel, qui se montrait à gauche dans la mer, fort au-dessous du lieu où
j'étais. Il m'a paru si petit, si mesquin, que j'ai renoncé à l'idée d'y aller.
Ce rocher isolé paraît sans doute un pic grandiose aux Normands, qui n'ont vu ni
les Alpes ni Gavarnie. Ce n'est pas eux que je plains; c'est un grand malheur
d'avoir vu de trop bonne heure la beauté sublime. Un voyageur me disait hier que
la plus jolie personne de Normandie habite l'auberge du Mont Saint-Michel.
Depuis Dol, je voyageais seul, dans le coupé de la diligence, avec une paysanne
de quarante ans extrêmement belle. Cette dame a des traits romains, des manières
fort distinguées, et ce qui me surprend au possible, je trouve dans ses façons
une aisance et un naturel auxquels beaucoup de nos grandes dames pourraient
porter envie. Elle n'a pas du tout l'air d'une actrice imitant bien mademoiselle
Mars. De temps en temps, cette noble paysanne tirait de son petit panier une
Imitation de Jésus-Christ fort bien reliée en noir, et lisait pendant
quelques minutes.
J'ai supposé témérairement qu'à cause
de son extrême beauté, elle avait eu dans sa jeunesse l'occasion de voir très
bonne compagnie en Angleterre (ses façons sont un peu sérieuses, elle ressemble
à une héroïne de l'abbé Prévost); qu'arrivée à un certain âge on l'avait mariée,
et qu'elle était revenue à la condition d'une riche paysanne. Malgré le peu
d'envie que j'ai de parler, la conversation s'est engagée entre nous, et si bien
et avec tant de respect de ma part, que j'ai pu lui laisser entrevoir le roman
que je venais d'imaginer. Elle en a ri de bon coeur, et m'a raconté avec un
naturel parfait qu'elle est femme d'un pécheur habitant à Jersey, et que,
pendant que son mari est à la mer, elle tient un petit magasin de quincaillerie
et de toutes les choses qui peuvent convenir à de pauvres matelots. Elle me
contait tout cela comme eût pu le faire madame de Sévigné.
-- Votre récit est adorable, lui
disais-je; mais permettez-moi de vous dire qu'il m'enchante, mais ne me persuade
point.
Cette-paysanne de quarante ans est sans
contredit la femme la plus distinguée que j'aie rencontrée dans mon voyage, et,
pour la beauté, elle vient, ce me semble, immédiatement après l'adorable
carliste qui s'embarqua sur le bateau à vapeur de la Loire avec un chapeau vert.
Cette noble paysanne s'est tirée avec
toute la grâce imaginable du récit d'une petite insolence à laquelle elle a été
en butte de la part d'une femme vêtue de noir. La veille, en venant de Rennes
par la même diligence, une religieuse a voulu lui enlever sa place de haute
lutte.
-- Allons, ôtez-vous de là, ma chère
dame, il faut que je m'y mette, etc. Rien de plus joli et de plus plaisant
que ce dialogue; la prepotenza sotte d'un côté, et de l'autre l'esprit
vif, mais fort mesuré, d'une femme de bonne compagnie qui a toujours peur d'en
trop dire, et qui comprend à merveille qu'elle doit l'avanie qu'elle éprouve à
son habit de paysanne.
J'ai eu cette aimable compagne de
voyage jusqu'à Granville. Comme la diligence s'arrêtait une heure à Avranches,
je l'ai engagée à monter avec moi sur le petit promontoire où existait autrefois
la cathédrale du savant Huet, cet évêque, homme d'esprit, qui a écrit sur les
romans. De là nous aurions une vue magnifique de tout le pays. Je lui offrais
mon bras sans songer à mal.
-- Y pensez-vous, monsieur, une
paysanne?
Ce mot a été dit avez une intonation si
pure, si peu affectée, et qui m'a touché si vivement, que j'ai bien répondu.
C'est avec cette noble paysanne que j'ai admiré une des plus belles vues de
France. Elle a trouvé qu'elle ressemblait beaucoup à celle dont nous venions de
jouir avant d'arriver à Pontorson. On se trouve aussi sur le bord d'une vallée
large, profonde, admirablement plantée d'arbres bien verts, avec un lointain qui
se perd sur la droite au milieu de forêts, et la mer sur la gauche.
En déjeunant à l'auberge, j'ai appris
que le pays est hanté par une foule d'Anglais; mais ils vont s'en aller, ils ont
le malheur de trop bien pêcher à la ligne. Ils emploient des mouches
artificielles qui trompent trop bien des nigauds de poissons, je ne sais si
c'est les saumons ou les truites. Le bonheur anglais a excité au plus haut point
la jalousie des Normande. Ils ont interrompu toutes relations de société avec
ces fins pêcheurs, et songent même, autant que j'ai pu le comprendre, à leur
faire un procès
Si j'étais maître de mon temps, je
m'arrêterais pour jouir de ce procès, et j'assignerais quelqu'un.
Malgré cette politesse normande,
comme je ne pêche pas à la ligne, c'est à Avranches ou à Granville que je
fixerais mon séjour, si jamais j'étais condamné à vivre en province dans les
environs de Paris. A la première vue de la question, l'on serait tenté d'aller
s'établir au midi, vers Tours ou Angers, pour éviter la rigueur des hivers; mais
la différence du degré de civilisation est de plus de conséquence que la
différence de deux degrés de latitude. Il y a cent fois plus de petitesse
provinciale et de curiosité tracassière sur ce que fait le voisin à Tours ou à
Angers, qu'à Granville ou à Avranches. Il faut toujours en revenir à cet axiome:
le voisinage de la mer détruit la petitesse. Tout homme qui a navigué en
est plus ou moins exempt; seulement, s'il est sot, il raconte des tempêtes, et
s'il est homme d'esprit de Paris un peu affecté, il nie qu'il en existe.
Je me souviens qu'à Angers les
bourgeois qui habitent les maisons d'un des côtés d'une belle rue toute
nouvelle, prétendent que les maisons de leurs voisins de l'autre côté de la rue
vont descendre de huit à dix pieds au premier jour. Je n'ai jamais rien vu de si
petit que la joie maligne mêlée de fausse commisération qui éclate dans leurs
yeux, en parlant deux heures de suite de cet abaissement futur. S'il fallait
absolument habiter une petite ville en France, je choisirais Grasse ou la Ciotat.
D'Avranches à Granville, nous avons vu
une foule de ces charmantes maisons de paysans, isolées au milieu d'un verger
planté de beaux pommiers et ombragé par quelques grands ormeaux. L'herbe qui
vient là-dessous est d'une fraîcheur et d'un vert dignes du Titien. «
Voyez-vous, m'a dit ma compagne de voyage, ces belles fleurs de couleur amarante
en forme de cloches? c'est la digitale, cette plante qu'on donne pour empêcher
le coeur de battre trop vite. »
Ces vergers sont séparés des champs
voisins par une digue en terre haute de quatre pieds, large de six, et toute
couverte de jeunes ormeaux de vingt-cinq pieds de haut, placés à trois pieds à
peine les uns des autres. C'est à cette mode, que je vois régner depuis Rennes,
qu'est due l'admirable beauté du pays. L'oeil du voyageur n'aurait rien à
désirer s'il apercevait de temps à autre quelques vieux arbres de soixante pieds
de hauteur; mais l'avarice normande ne les laisse point arriver à cet âge.
Qu'est-ce que ça rapporte, voir un bel arbre?
A moitié chemin d'Avranches à
Granville, un gros jeune paysan riche, précisément le type de cette cupidité
astucieuse qui a civilisé la Normandie, est venu prendre la troisième place du
coupé. Il m'a expliqué très clairement l'industrie fort compliquée de l'éleveur
de boeufs; il s'agit de ces boeufs que nous voyons à Paris sous la forme de
rosbif. Ces boeufs changent de mains tous les ans; la division du travail est
extrême et trop longue à rapporter ici. Notre homme passe sa vie sur la route
qui de Poissy conduit aux environs de Caen. Ce commerce est fort chanceux; il a
perdu trente mille francs il y a trois ans; les boeufs ne voulaient point
s'engraisser. Ce monsieur nous dit des choses curieuses de l'instinct de ces
animaux.
La noble paysanne, voyant l'intérêt
avec lequel j'écoute les détails donnés par l'éleveur de boeufs, me raconte à
son tour tous les détails de l'état de sabotier; ces gens-là passent leur vie
dans les forêts. Ce que j'apprends à ce sujet m'a engagé à faire une excursion
dont je rendrai compte plus tard.
En arrivant au long faubourg de
Granville, un tonneau de bière qui était sur le devant de la diligence est
tombé, et ma compagne de voyage s'est en quelque sorte éclipsée; j'ai respecté
son incognito, si c'en est un. J'avais en face de moi, au delà d'une vallée
profonde, un promontoire élevé de deux ou trois cents pieds, et terminé, du côté
de la mer, par un précipice; c'est sur cette falaise qu'est juchée la ville
fortifiée de Granville. Mais peu de gens se donnent la corvée d'habiter cette
montagne, ou résident au bas dans un second faubourg différent de celui dont
j'ai déjà parlé. Je monte à la ville. Les maisons, noires, tristes et fort
régulières, n'ont que deux petits étages; elles ressemblent fort aux maisons des
petites villes d'Angleterre. Malgré leur position élevée et la vue de la mer
dont jouissent toutes celles du côté droit de la rue en allant à l'église, la
tristesse sombre est le trait marquant de cette antique cité. Je vais jusqu'au
bout du cap qui se termine par un grand pré entouré par la mer de trois côtés.
Un enfant du pays disait: « On parle si souvent du bout du monde, eh bien! le
voilà. » Cette idée ne manque pas de justesse.
La mer, ce soir, était sombre et
triste; elle bat le rocher de tous les côtés à deux cents pieds au-dessous du
promeneur. Ce pré est séparé de la ville par une vaste caserne qu'on aurait dû
entourer d'un mur crénelé dans le goût gothique et élevé de dix pieds au-dessus
du toit. Après cette dépense si peu considérable, ce gros édifice aurait eu
quelque physionomie.
Sur ce pré paraissaient quelques
malheureux moutons tourmentés par le vent. J'ai trouvé là une pièce de douze en
fer abandonnée dans l'herbe, et quelques vestiges d'une batterie. En rentrant en
ville, je suis entré dans l'église, triste à merveille. Une vingtaine de jeunes
filles y apportaient la dépouille mortelle d'une de leurs compagnes. Il n'y
avait là d'autres hommes que l'antique bedeau à l'air ivrogne, le vieux prêtre
frileux et dépêchant son affaire, et moi pour spectateur.
Pendant qu'on chantait un psaume, je
crois, je lisais tristement dans les bas côtés de l'église une quantité
d'épitaphes remplies de fautes d'orthographe. Les lettres sont taillées en
relief dans le granit noirâtre. Rien de plus pauvre et de plus triste. Ces
épitaphes sont de 1620 et des années voisines. Le choeur de cette église n'est
pas sur le même axe que la nef.
Je ne sais pourquoi j'étais accablé de
tristesse; si j'avais cru aux pressentiments, j'aurais pensé que quelque grand
malheur m'arrivait au loin. Je voyais toujours cette bière couverte d'un mauvais
drap blanc, que quatre jeunes filles laides soutenaient à un pied de terre avec
des serviettes qu'elles avaient passées. Combien on est plus sage à Florence!
toutes ces choses-là se passent de nuit.
Comme je n'avais âme qui vive avec qui
faire la conversation, j'ai attaqué la tristesse par les moyens physiques. J'ai
trouvé par hasard une assez bonne tasse de café au café placé contre la porte
fortifiée de la ville. La descente vers le joli faubourg est agréable et
pittoresque: le génie a exigé que les maisons de la rue la plus élevée et la
plus marchande de ce faubourg, celle qui arrive à la porte fortifiée de la
ville, n'eussent pas plus de quinze pieds de haut; il fallait laisser leur effet
aux pièces de canon du rempart.
Tout le monde parle encore ici du
fameux siège de 1794, que les Vendéens furent obligés de lever après s'y être
longtemps et bravement obstinés. Là commencèrent leurs malheurs. S'ils avaient
pu s'emparer de la ville et du port qui assèche à toutes les marées, mais qui
est commode, ils auraient eu un moyen sûr de communiquer avec les Anglais. L'on
peut dire que le courage plutôt civil que militaire des hommes de sens
qui eurent l'idée de défendre cette bicoque a peut-être sauvé la république et
empêché le retour des Bourbons dès 1794. Pensez à ce que l'Europe aurait fait de
nous qui n'avions pas encore la gloire de l'empire! Vienne, Berlin, Moscou,
Madrid, n'avaient pas encore vu les grenadiers français. Qu'on juge par 1815 de
ce qu'aurait fait le parti émigré, plus jeune de vingt ans en 1795.
J'ai vivement regretté de n'avoir pas
avec moi le volume de l'histoire de la Vendée par Bauchamp, où il raconte la
levée du siège de Granville et l'incendie du faubourg. C'est en vain que j'ai
demandé à voir un tableau représentant cet incendie, qui est, dit-on, à l'Hôtel
de Ville; l'homme chargé de le garder est absent: c'est presque toujours ce qui
arrive en province; tout monument qui n'est pas sur la voie publique est perdu
pour le voyageur; et si j'étais un héros, je voudrais que ma statue fût au coin
de la rue, sauf à voir les enfants m'assiéger à coups de pierres.
Depuis la révolution de 1830, on bâtit
une fort jolie ville au pied du rocher de Granville, et tout contre le port.
J'ai compté là je ne sais combien de grandes maisons en construction. On imite
l'architecture de Paris, et toutes ces maisons ont une jolie vue sur la mer, et
sont garanties du vent du nord par la vieille ville. Quelques maisons antiques
et fort pittoresques sont placées à l'endroit où la jetée, qui forme le port,
touche au rocher couronné par le pré dont j'ai parlé, et qui figure le bout du
monde. J'ai trouvé là des nuées d'enfants, jouant dans l'eau de la mer qui se
retirait. Comment ne seraient-ils pas de bons marins? Bientôt tous les navires
se sont tristement penchés sur le côté, et sont restés pris dans la boue. Des
charpentiers, occupés à construire deux ou trois bâtiments au fond de ce port,
m'ont appris que Granville expédie ses bâtiments en Amérique et au bout du
monde; et comme malgré moi, j'avais l'air sans doute un peu incrédule, on m'a
nommé toutes les maisons qui depuis dix ans ont fait fortune. Je ne connais
personne en ce pays, je n'ai pu pénétrer quel est au fond le véritable genre de
commerce qui met les gens de Granville en état d'élever tant de belles et
grandes bâtisses; la pêche apparemment.
Il y a de jolis jardins et de jolis
petits ponts, appartenant à des particuliers, sur un ruisseau qui coulait, il y
a six ans, au milieu des galets, et qui va se trouver au milieu de la ville
neuve. Sur ses bords, on a planté la promenade publique, qui déjà, grâce au bon
choix des arbres, offre beaucoup d'ombre, et c'est au fond de cette promenade
qu'est placé le cercle de négociants qui me permet si obligeamment de lire ses
journaux. Quand des chevaux viennent boire et prendre un bain dans ce fleuve de
dix pieds de large, qui sépare la promenade des jardins particuliers, l'eau
s'élève et inonde toutes les blanchisseuses qui savonnent sur ses bords. Alors
grands éclats de rire et assauts de bons mots entre les servantes qui savonnent
et les grooms en sabots.
Vis-à-vis l'auberge où j'ai une très
bonne chambre, dans le faubourg de Granville, on a taillé un passage dans le
rocher, apparemment pour la sûreté de la ville. C'est par là que j'allais voir
cette mer du Nord, si sérieuse en cet endroit. Une nouvelle route, en partie
taillée dans le roc, conduit sur la colline, à l'extrémité de laquelle
l'ancienne ville est bâtie. Les habitants voudraient faire avouer au génie
militaire que Granville ne vaut rien comme ville forte. Mais Granville est dans
le cas du Havre; je fais des voeux pour le génie; s'il perd ses droits, la
cupidité entassera les maisons laides et sales. Arrivé au sommet de cette
falaise, le voyageur trouve la vue de l'Océan qui s'étend au nord à l'infini. Le
pays battu par les vents semble d'abord lieu fertile. Mais à un quart de lieue
de la route, sur la droite, du côté opposé à la mer, la plaine étant un peu
abritée par la falaise sur laquelle la route est établie, le voyageur voit
recommencer ces champs entourés d'une digue de terre couverte de jeunes ormes de
trente pieds de haut.
Peu à peu le pays devient admirable de
fertilité et de verdure; on arrive ainsi au pied de la colline sur laquelle
Coutances est perchée. Je comptais passer la soirée à voir à mon aise la
cathédrale, sur laquelle on a tant discuté, et dont j'aperçois depuis longtemps
les deux clochers pointus. Un mauvais génie m'a conduit à la poste, j'y trouve
une lettre qui m'y attend depuis trois jours. Elle est écrite par un homme
impatient, qui a des millions, et qui met quelque argent dans les affaires de
notre maison; ce dont. lui et nous, nous nous trouvons bien. Mais cet homme
riche et timide n'a aucun usage des affaires, et de la moindre vétille se fait
un monstre. Parce qu'il a des millions et de la probité, il se croit négociant.
Il est à sa magnifique terre de B., et désire me voir pour une affaire qu'il se
garde bien d'expliquer, et qui, selon lui, est de la plus haute importance. Je
gagerais que ce n'est rien; mais aussi l'affaire peut être réellement
essentielle.
M. R. me marque qu'il écrit la même
lettre, poste restante, dans toutes les villes de Bretagne, pays où il sait que
je voyage pour mon plaisir. Je puis fort bien dire que j'ai reçu la
lettre, mais qu'une affaire m'a retenu dans les environs de Coutances; je puis
mentir plus en grand, et prétendre que je n'ai reçu que deux jours plus tard
cette maudite lettre qui m'appelle sans doute pour une misère, pour quelque
faillite de dix mille francs.
Mais cette affaire, cachée derrière un
voile, s'empare déjà de mon imagination. Au lieu d'être sensible aux beautés de
la fameuse cathédrale de Coutances, et de suivre les idées qu'elle peut
suggérer, la folle de la maison va se mettre platement, et en dépit de tous mes
efforts, à parcourir tous les possibles en fait de banqueroutes et de malheurs
d'argent. Tant il est vrai que, pour être libre de toute préoccupation de ce
côté-là, il faut se retirer tout à fait des affaires.
Je vais employer trois heures à voir la
ville; puis je prendrai la poste, et demain à l'heure du déjeuner je serai à B.
La relation de mon séjour à B.
n'offrirait que peu d'intérêt au lecteur. En quittant cette propriété, je pris
la route du Havre.
Une diligence menée par d'excellents
chevaux m'a conduit fort rapidement à Honfleur. Mais je n'ai plus trouvé sur la
route la belle et verte Normandie d'Avranches; c'est une plaine cultivée comme
les environs de Paris. Il y avait foire à Pont-l'Évêque; il fallait voir les
physionomies de tous ces Normands concluant des marchés: c'était vraiment
amusant. Il y a place là pour un nouveau Téniers; on s'arracherait ses ouvrages
dans les centaines de châteaux élégants qui peuplent la Normandie.
En arrivant à Honfleur je trouve que le
bateau pour le Havre est parti depuis deux heures; l'hôtesse m'annonce d'un air
compatissant qu'il reviendra peut-être dans la soirée. Bonne finesse normande
que j'ai le plaisir de deviner. En me donnant ce fol espoir, l'hôtesse veut
m'empêcher de prendre un petit bateau qui en deux heures me conduirait
facilement à Harfleur, dont je vois d'ici fumer les manufactures. Je trouverais
là vingt voitures pour le Havre. Mais j'aime les charmants coteaux couverts
d'arbres qui bordent l'Océan au couchant de Honfleur: je vais y passer la
journée. C'est là ou dans la forêt qui borde la Seine au midi, en remontant vers
Rouen, que, dans dix ans d'ici, lorsque les chemins de fer seront organisés, les
gens riches de Paris auront leurs maisons de campagne. Tôt ou tard ces messieurs
entendront dire que la rive gauche de la Seine est bordée de vastes et nobles
forêts. Quoi de plus simple que d'acheter deux arpents, ou vingt arpents ou deux
cents arpents de bois sur le coteau qui borne la Seine au midi, et d'y bâtir un
ermitage ou un château! On jouit de six lieues de forêt en tous sens et de l'air
de la mer. Là, les hommes occupés trouveront une solitude et une campagne
véritables à dix heures de Paris, car le bateau à vapeur de Rouen au Havre ne
met que cinq heures et demie à faire le trajet,
En rentrant ce soir à Honfleur j'ai
trouvé grande illumination: on se réjouit de la loi qui vient d'accorder des
fonds pour l'agrandissement du port. Il en a bon besoin le pauvre malheureux; et
malgré tout il restera bien laid. Je ne puis m'accoutumer à cette plage de boue
d'une demi-lieue de largeur, au delà de laquelle la mer n'a l'air que d'une
bordure de six pouces de haut. C'est pourtant là le spectacle dont je jouissais
ce soir de ma fenêtre, la mieux située de Honfleur. Malgré moi, je pensais
Sestri-di-Le vante et à Pausilippe, ce qui est un gros péché quand on voyage en
France. J'avais choisi la seule chambre de l'auberge qui donne directement sur
la mer; appuyé sur ma fenêtre, je pouvais penser à son absence, au lieu d'avoir
l'esprit avili par la conversation normande qui se fait à haute voix sur le
quai, et qui assourdit les autres chambres toutes placées au premier étage
Ces portefaix, matelots, aubergistes
normands, se plaignent toujours d'un voyageur qui a eu l'infamie de ne vouloir
donner que trois francs pour le transport de ses effets, ce qu'un homme du pays
aurait payé quinze sous. Leurs lamentations, applaudies de tous les assistants,
sont plaisantes un instant, en ce que l'on voit tous ces gens regarder la
friponnerie à l'égard de l'étranger comme un droit acquis Je n'avais pas vu une
telle naïveté friponne depuis la Suisse; j'étais jeune alors, et je me souviens
que ces propos me gâtaient les beaux paysages.
Les Gaëls et les Kymris peuplaient le
beau pays que je parcours quand les Normands arrivèrent. Mais ce qui compliqua
beaucoup la question, c'est que ces Normands si audacieux n'étaient pas
eux-mêmes une race pure; ils provenaient d'un pays où des Germains étaient venus
se mêler à une population primitive finoise.
Le type finois, c'est une tête ronde,
le nez assez large et épaté, le menton fuyant, les pommettes saillantes, les
cheveux filasse. Les Germains ont la tête carrée: ce caractère germain,
moins prononcé que les autres, tend à disparaître.
Les deux figures les plus prononcées,
le Kymri et le Finois, se sont mêlées et ont produit en Normandie une race où le
Kymri domine. Ainsi nez kymri, crochu vers le bas, mais plus gros; pommettes
saillantes, trait qui n'appartient pas au Kymri, et le menton _fuyant, trait
encore plus contraire au Kymri. Cette figure que je viens d'esquisser est la
plus caractérisée de celles que l'on trouve en Normandie. Je l'ai observée à
Caen, à Bayeux, à Isigny, mais surtout à Falaise.
Le Havre.
Ce matin, à onze heures, j'ai pris passage sur un magnifique bateau à vapeur;
après cinq quarts d'heure il nous a débarqués au Havre. J'aurais voulu qu'une si
aimable traversée durât toute la journée.
Ce n'est pas une petite affaire que de
se loger au Havre. Il y a de fort bons hôtels; mais tous exigent qu'on mange à
table d'hôte ou qu'on se fasse servir dans sa chambre. Ce dernier parti me
semble triste, et, quant au dîner à table d'hôte, outre qu'il dure une heure et
demie, on se trouve là vis-à-vis de trente ou quarante figures américaines ou
anglaises, dont les yeux mornes et les lèvres primes (*) [* minces;
patois dauphinois] me jettent dans le découragement. Une heure de la vue forcée
d'un ennuyeux m'empoisonne toute une soirée
J'ai pris à l'hôtel de l'Amirauté une
belle chambre au second étage avec vue sur le port, qui par bonheur se trouvait
vacante. Je ne suis séparé de la mer, c'est-à-dire du port, que par un petit
quai fort étroit; je vois partir et arriver tous les bateaux à vapeur. Je viens
de voir arriver Rotterdam et partir Londres; un immense bâtiment,
nommé le Courrier, entre et sort à tout moment pendant le peu d'heures
qu'il y a de l'eau dans le port, il remorque les nombreux bâtiments à voile qui
arrivent et qui partent. Comme vous savez, l'entrée du Havre est assez
difficile, il faut passer contre la Tour Ronde bâtie par François Ier. Quand
j'ai pris possession de ma chambre, le port sous ma fenêtre, et l'atmosphère
jusque par-dessus les toits, étaient entièrement remplis par la fumée bistre des
bateaux à vapeur. Les gros tourbillons de cette fumée se mêlent avec les jets de
vapeur blanche qui s'élancent en sifflant de la soupape des machines. Cette
profonde obscurité causée par la fumée du charbon m'a rappelé Londres, et en
vérité avec plaisir, dans ce moment où je suis saturé des petitesses bourgeoises
et mesquines de l'intérieur de la France. Tout ce qui est activité me plaît, et,
dans ce genre, le Havre est la plus exacte copie de l'Angleterre que la France
puisse montrer. Toutefois, la douane de Liverpool expédie cent cinquante
bâtiments en un jour, et la douane du Havre ne sait où donner de la tête si,
dans la même journée, elle doit opérer sur douze ou quinze navires; c'est un
effet de l'urbanité française. En Angleterre pas une parole inutile. Tous les
commis sont nichés dans des loges qui donnent sur une grande salle; on va de
l'une à l'autre sans ôter son chapeau et même sans parler. Le directeur a son
bureau au premier étage, mais il faut que le cas soit bien grave pour qu'un
commis vous dise: Up stairs, sir (Montez, monsieur).
Ma première sortie a été pour la
plate-forme de la tour de François Ier; le public peut y arriver librement, sans
avoir à subir de colloque avec aucun portier, j'en éprouve un vif sentiment de
reconnaissance pour l'administration.
En faisant le tour de l'horizon avec ma
lorgnette, j'ai découvert le charmant coteau d'Ingouville que j'avais
parfaitement oublié; il y a plus de sept ans que je ne suis venu en ce pays.
J'ai descendu deux à deux les marches
de l'escalier de la tour, et c'est avec un plaisir d'enfant que j'ai parcouru la
belle rue de Paris qui conduit droit à Ingouville. Tout respire l'activité et
l'amour exclusif de l'argent dans cette belle rue; on trouve là des figures
comme celles de Genève: elle conduit à une place qui est, ce me semble, l'une
des plus belles de France et des plus raisonnables par sa beauté
naturelle comme la place de Montecavallo (Rome). D'abord, de trois côtés, elle
est dessinée par de belles maisons en pierres de taille, absolument comme celles
que nous voyons construire tous les jours à Paris. Le quatrième côté, à droite,
est composé de mâts et de navires. Là se trouve un immense bassin rempli de
bâtiments, tellement serrés entre eux, qu'en cas de besoin on pourrait traverser
le bassin en sautant de l'un à l'autre.
Vis-à-vis, sur la gauche du promeneur,
ce sont deux jolis massifs de jeunes arbres, et au delà une belle salle de
spectacle, style de la Renaissance, et une promenade à couvert à droite et à
gauche, malheureusement trop peu étendue. Au nord, car la rue de Paris est nord
et sud, et large au moins comme la rue de la Paix, à Paris, on aperçoit fort
bien cette admirable colline d'Ingouville chargée de grands arbres et de belles
maisons de campagne. C'est l'architecture anglaise.
Toutes les rues de ce quartier neuf
sont vastes et bien aérées. Derrière la salle de spectacle, on finit de bâtir
une belle place plantée d'arbres; mais on a eu la singulière idée de placer au
milieu un obélisque composé de plusieurs morceaux de pierre, et qui ressemble en
laid à une cheminée de machine à vapeur. C'est adroit, dans un pays où l'on voit
de toutes parts l'air obscurci par de telles cheminées. Mais il ne faut pas en
demander davantage à des négociants venus au Havre, de toutes les parties du
monde, pour bâcler une fortune. C'est déjà beaucoup qu'ils aient renoncé à
vendre le terrain sur lequel on a dessiné la place. Tôt ou tard ce tuyau de
cheminée sera vendu, et l'on mettra à sa place la statue de Guillaume, duc de
Normandie.
C'est un fort joli chemin que celui qui
suit la crête du coteau d'Ingouville. A gauche on plonge sur l'Océan dans toute
son immense étendue; à droite ce sont de jolies maisons d'une propreté anglaise,
avec quelques arbres de cinquante pieds suffisamment vieux. A l'extrémité du
coteau, vers les phares, j'ai admiré un verger normand que je tremble de voir
envahir par les maisons; déjà un grand écriteau annonce qu'il est à vendre par
lots. C'est donc pour la dernière fois probablement que j'y suis entré; il est
planté de vieux pommiers, et entouré de sa digue de terre couverte d'ormeaux,
dont la verdure l'enclôt de tous côtés, et lui cache la vue admirable. Un homme
de goût qui l'achèterait n'y changerait rien, et, au milieu, implanterait une
jolie maison comme celles de la Brenta.
A gauche donc on a la mer; derrière soi
c'est l'embouchure de la Seine large de quatre lieues, et au delà la côte de
Normandie, au couchant d'Honfleur, où je me promenais hier; cette côte chargée
de verdure occupe à peu près le tiers de l'horizon. Pour le reste, c'est le
redoutable Océan couvert de navires arrivant d'Amérique, et qui attendent la
marée haute pour entrer au port.
Le moins joli de cette vue, selon moi,
c'est ce que les nigauds en admirent, c'est le Havre que l'on a devant soi, et
dans les rues duquel on plonge. Il est à cinquante toises en contre-bas. Il
semble que l'on pourrait jeter une pierre dans ces rues, dont on n'est séparé
que par sa belle ceinture de fortifications à la Vauban. Ce hasard d'être
fortifiée va forcer cette ville marchande à être une des plus jolies de France.
Elle s'agrandit avec une rapidité merveilleuse; mais le Génie ne permet
de bâtir qu'au delà des fortifications, de façon que dans vingt ans le Havre
sera divisé en deux par une magnifique prairie de cent cinquante toises de
large. Il y a plus, la partie du Havre que l'on bâtit en ce moment a le bonheur
d'être violentée par une grande route royale, qui n'a pas permis à la cupidité
de construire des rues comme la rue Godot-de-Mauroy à Paris. Cette seconde
moitié du Havre s'appelle Graville, et a l'avantage de former une commune
séparée. De façon que, lorsque la mauvaise humeur de M. le maire du Havre ou
l'intrigue d'une coterie proscrivent une invention utile, elle se réfugie à
Graville. C'est ce qui arrive journellement à Londres, qui jouit aussi du
bonheur de former deux ou trois communes séparées.
Cette belle prairie qui divisera le
Havre en deux parties est coupée, en ce moment, par un fossé rempli d'eau
extrêmement fétide, ce qui n'empêche pas de gagner de l'argent, et, sans doute,
est fort indifférent aux négociants de la ville. Mais la mauvaise odeur est
tellement forte, qu'il est à espérer qu'elle fera naître bientôt quelque bonne
petite contagion, qui fera doubler le prix des journées parmi les ouvriers du
port. Alors on découvrira qu'avec un moulin à vent faisant tourner une roue, ou
une petite machine à vapeur, on peut établir un courant dans cet abominable
fossé, même à marée basse.
Ma promenade a été interrompue par la
fatale nécessité de rentrer à cinq heures pour le dîner à table d'hôte. J'ai
pris place à une table en fer à cheval, j'ai choisi la partie située près de la
porte et où l'on pouvait espérer un peu d'air. Il y avait à cette table
trente-deux Américains mâchant avec une rapidité extraordinaire, et trois fats
français à raie de chair irréprochable. J'avais, vis-à-vis de moi, trois jeunes
femmes assez jolies et à l'air emprunté, arrivées la veille d'outre-mer, et
parlant timidement des événements de la traversée. Leurs maris, placés à côté
d'elles, ne disaient mot, et avaient des cheveux beaucoup trop longs; de temps à
autre leurs femmes les regardaient avec crainte.
J'ai voulu m'attirer la considération
générale, j'ai demandé une bouteille de vin de Champagne frappée de glace, et
j'ai grondé avec humeur parce que la glace n'était pas divisée en assez petits
morceaux. Tous les yeux se sont tournés vers moi, et après un petit moment
d'admiration, tous les riches de la bande, que j'ai reconnus à leur air
important, ont demandé aussi des vins de France.
Ce n'est qu'après une heure et un quart
de patience que j'ai laissé cet ennuyeux dîner; on n'était pas encore au
dessert. La salle à manger est fort basse, et j'étouffais.
Pour finir la soirée, je suis entré à
la jolie salle de spectacle. Le sort m'a placé auprès de deux Espagnoles, pâles
et assez belles, arrivées aussi par le paquebot de la veille; elles étaient là
avec leur père, et, ce me semble, leurs deux prétendus. Ce n'était point la
majesté d'une femme de Rome, c'était toute la pétulance, et, si j'ose le dire,
toute la coquetterie apparente de la race Ibère. Bientôt le père s'est fâché
tout rouge: on jouait Antony; il voulait absolument emmener ses filles.
Les jeunes Espagnoles, dont les yeux étincelaient du plaisir de voir une salle
française, faisaient signe aux jeunes gens de tâcher d'obtenir que l'on restât.
Mais, au troisième ou quatrième acte, arrive quelque chose d'un peu vif; le père
a mis brusquement son chapeau et s'est levé en s'écriant: Immoral! vraiment
honteux! Et les pauvres filles ont été obligées de le suivre.
Je les ai trouvées, cinq minutes après,
prenant des glaces au café de la promenade couverte: il n'y avait là que de
jeunes Allemands; ce sont les commis des maisons du Havre, dont beaucoup ne sont
pas françaises. J'ai aperçu de loin des négociants de ma connaissance, et, comme
mon incognito dure encore, j'ai pris la fuite.
A la seconde pièce, c'était
Théophile ou Ma vocation, jouée par Arnal, les jeunes Espagnoles, plus
sémillantes que jamais, sont revenues prendre leurs places. Je pense qu'elles ne
comprenaient pas ce que disait Arnal; jamais je n'ai tant ri. Je ne conçois pas
comment ce vaudeville n'a pas été outrageusement repoussé à Paris par la morale
publique: c'est une plaisanterie cruelle, et d'autant plus cruelle qu'elle est
scintillante de vérité, contre le retour à la dévotion tellement prescrit par la
mode. Le héros, joué avec tout l'esprit possible par Arnal, est un jeune élève
de séminaire qui tient constamment le langage du Tartufe, et dont la vertu finit
par succomber scandaleusement. Je regardais les jeunes Espagnoles, le père
dormait, leurs amants ne faisaient pas attention à elles, et elles regardaient
leurs voisins français qui tous pleuraient à force de rire.
Si le vieux Espagnol est un voyageur
philosophe comme Babouc, tirant des conséquences des choses qu'il rencontre, il
va nous prendre pour un peuple de moeurs fort dissolues et plus impie encore
qu'au temps de Voltaire.
Les dames du Havre sortent rarement,
mais par fierté: elles trouvent peuple de venir au spectacle. Elles
regardent le Havre comme une colonie, comme un lieu d'exil où l'on fait sa
fortune, et qu'il faut ensuite quitter bien vite pour revenir prendre un
appartement dans la rue du Faubourg-Poissonnière.
Voilà tout ce que j'ai pu tirer de la
conversation d'un négociant de mes amis, avec lequel je me suis rencontré face à
face au sortir du spectacle. Je l'ai prié de ne pas parler de moi, et je n'ai
pas même voulu être mené au cercle, de façon que je suis réduit aux deux seuls
journaux que reçoit le café. Pendant qu'un commis allemand apprend par coeur les
Débats, je prends le Journal du Havre, que je trouve parfaitement
bien fait: on voit qu'un homme de sens relit même les petites nouvelles, données
d'une façon si burlesque dans les journaux de Paris
Je demande la permission de présenter,
comme échantillon des choses tristes que je ne publie pas, cette vérité
douloureuse: j'ai vu un hôpital célèbre, où l'on reçoit, pour le reste de leurs
jours des personnes âgées et malades. On commence par leur ôter le gilet de
flanelle auquel elles sont accoutumées depuis longtemps, parce que, dit
l'économe, la flanelle est trop longue à laver et à faire sécher. En
1837, sur dix-neuf maladies de poitrine, cet hôpital a eu dix-neuf décès. Voilà
un trait impossible en Allemagne.
On me raconte qu'au Havre le pouvoir
est aux mains d'une coterie toute-puissante et bien unie.
J'éprouve au Havre un trait de
demi-friponnerie charmant dont je parlerai plus tard. Il s'agit de quinze cents
francs.
Voici une absurdité de nos lois de
douane, par bonheur très facile à comprendre. Une société de capitalistes de
Londres, qui veut exploiter la navigation d'Angleterre en France avec un
bâtiment à vapeur de la force de cent cinquante chevaux, n'a pas à supporter
d'autres frais de premier établissement que ceux-ci: pour le bâtiment, cent
cinquante mille francs; pour la machine, cent quatre-vingt mille francs, à
raison de douze cents francs par force de cheval; en tout, trois cent trente
mille francs. Une entreprise française, qui entreprend de concourir sur la même
ligne avec des moyens égaux, doit ajouter à ces {, qui sont les mêmes pour elle,
soixante mille francs de droits d'entrée pour la machine qu'elle est obligée de
demander aux fabriques anglaises, et quinze mille francs de fret, d'assurances
et de faux frais inévitables pour faire venir cette machine jusque dans un de
nos ports. Mais le bâtiment anglais s'y présente, lui, avec la machine anglaise
dont il est armé, sans que jamais la douane française songe à le frapper d'aucun
droit d'entrée; elle réserve toutes ses rigueurs pour les navires français qui
sont dans les mêmes conditions d'armement. Aussi, depuis vingt ans, les Anglais
font presque seuls le service de toute la navigation à vapeur entre la France et
l'étranger. Ils ont les plus grandes facilités pour venir sur nos côtes déposer
et prendre toutes les marchandises et tous les passagers qui ont à se déplacer;
une part dans ce continuel mouvement qui s'opère ne peut leur être disputée par
nos navires, grâce à la singulière partialité de nos douanes.
Si le lecteur veut prendre quelque idée
de l'accès de colère ridicule dans lequel M Pitt jeta la nation anglaise quand
la France voulut essayer d'être libre, il peut jeter les yeux sur les chiffres
suivants.
Détail de ce qu'ont coûté en hommes et
en argent les guerres soutenues par l'Angleterre contre la France de 1697 à
1815.
-- Frais. -- Hommes tués.
1° Guerre terminée en 1697 -- L. S. 21.500.000 -- 100.000 Morts par la famine,
80.000
2° Guerre commencée en 1702 -- 43.000.000 -- 250.000
3° Guerre commencée en 1739 -- 48.000.000 -- 240.000
4° Guerre commencée en 1756 -- 111.000.000 -- 250.000
5° La guerre d'Amérique en 1775 -- 139.000.000 -- 200.000
6° La guerre avec la France en 1793 -- 1.100.000.000 -- 200.000
La dette de l'Angleterre, à la fin de
cette dernière guerre, se montait à 1 milliard 50 millions sterling (plus de 25
milliards de francs).
Faute d'une banqueroute qui aurait
réparé les suites de la criante duperie dans laquelle M. Pitt fit tomber les
Anglais, la décadence de l'Angleterre commence sous nos yeux. Elle ne peut rien
faire contre la Russie qui menace ouvertement ses établissements des Indes. Ces
établissements rendent fort peu d'argent au gouvernement anglais, mais lui
donnent la vie.
La perte d'hommes est réparée au bout
de vingt ans, mais la dette empêche de vivre beaucoup d'enfants anglais, et
force ceux qui survivent à travailler quinze heures par jour; tout cela parce
que il y a trente ans il y eut une bataille d'Austerlitz! Le talent financier de
M. Pitt a tourné contre sa nation.
Rouen
Je trouverais ridicule de parler des délicieux coteaux de Villequier, ou des
grands arbres taillés en mur du magnifique parc de la Meilleraie situé presque
vis-à-vis. Qui ne connaît l'aspect des ruines de Jumièges et les magnifiques
détours que la Seine fait une lieue plus loin, et qui en un instant font voir le
même coteau sous des aspects opposés? Ces choses sont admirables; mais où
trouver qui les ignore?
Je suis arrivé à Rouen à neuf heures du
soir par le grand bateau à vapeur la Normandie. Le capitaine remplit
admirablement son office, et, ce qui est singulier à quarante lieues de Paris,
sans chercher à se faire valoir, et sans nulle comédie: malgré un vent de
nord-est qui nous incommodait fort, le capitaine Bambine s'est constamment
promené sur une planche placée en travers du bateau, à une douzaine de pieds
d'élévation, et qui par les deux bouts s'appuie sur les tambours des roues. Il
est impossible d'être plus raisonnable, plus simple, plus zélé que ce capitaine,
qui a eu la croix pour avoir sauvé la vie à des voyageurs qui se noyaient.
En arrivant à Rouen, un petit homme
alerte et simple s'est emparé de mes caisses J'ai découvert en lui parlant que
j'avais affaire au célèbre Louis Brune, qui a eu la croix et je ne sais combien
de médailles de tous les souverains pour avoir sauvé la vie à trente-cinq
personnes qui se noyaient. Ce qui est bien singulier chez un Français, Louis
Brune ne s'en fait point accroire; c'est tout à fait un portefaix ordinaire,
excepté qu'il ne dit que des choses de bon sens. Comme toutes les auberges
étaient pleines, il m'a aidé à chercher une chambre, et nous avons eu ensemble
une longue conversation.
-- Quand je vois un pauvre imbécile qui
tombe dans l'eau, c'est plus fort que moi, me disait-il; je ne puis m'empêcher
de me jeter. Ma mère a beau dire qu'un de ces jours j'y resterai, c'est plus
fort que moi. Quoi! me dis-je, voilà un homme vivant qui dans dix minutes ne
sera plus qu'un cadavre, et il dépend de toi de l'empêcher! Ce n'est pas
l'embarras, l'avant-dernier, celui d'il y a trois mois, s'attachait à mes
jambes, et trois fois de suite il m'a fait toucher le fond, que je ne pouvais
plus remuer.
Ce qui est admirable à Rouen, c'est que
les murs de toutes les maisons sont formés par de grands morceaux de bois placés
verticalement à un pied les uns des autres; l'intervalle est rempli par de la
maçonnerie. Mais les morceaux de bois ne sont point recouverts par le crépi, de
façon que de tous côtés l'oeil aperçoit des angles aigus et des lignes
verticales. Ces angles aigus sont formés par certaines traverses qui fortifient
les pieds droits et les unissent, et présentent de toutes parts la forme du
jambage du milieu d'un N majuscule.
Voilà, selon moi, la cause de l'effet
admirable que produisent les constructions gothiques de Rouen; elles sont les
capitaines des soldats qui les entourent.
A l'époque où régnait la mode du
gothique, Rouen était la capitale de souverains fort riches, gens d'esprit, et
encore tout transportés de joie de l'immense bonheur de la conquête de
l'Angleterre qu'ils venaient d'opérer comme par miracle. Rouen est l'Athènes du
genre gothique; j'en ai fait une description en quarante pages que je n'ai garde
de placer ici (*). [* Pages reproduites ici dans l'Appendice, à la fin du voyage
en Normandie.]
Qui ne connaît:
1. Saint-Ouen?
2. La cathédrale?
3. La charmante petite église de
Saint-Maclou?
4. La grande maison gothique située sur
la place en face de la cathédrale?
5. L'hôtel Bourgderoulde et ses
magnifiques bas-reliefs? Là seulement on prend une idée nette de l'aspect de la
société à la fin du moyen âge.
Qui ne connaît l'incroyable niaiserie
d'élever une coupole en fer, ne pouvant la faire en pierre? C'est une femme qui
se pare avec de la dentelle de soie.
Qui ne connaît cette statue si plate de
Jeanne d'Arc élevée à la place même où la cruauté anglaise la fit brûler? Qui ne
comprend l'absurdité de l'art grec, employé à peindre ce caractère si éminemment
chrétien? Les plus spirituels des Grecs auraient cherché en vain à comprendre ce
caractère, produit singulier du moyen âge, expression de ses folies comme de ses
passions les plus héroïques. Schiller seul et une jeune princesse ont compris
cet être presque surnaturel.
Pourquoi ne pas remplacer l'ignoble
statue du dix-huitième siècle, qui gâte le souvenir de Jeanne d'Arc, par le
chef-d'oeuvre de la princesse Marie?
En arrivant, je suis allé tout seul rue
de la Pie, voir la maison où naquit en 1606 Pierre Corneille; elle est en bois,
et le premier étage avance de deux pieds sur le rez-de-chaussée; c'est ainsi que
sont toutes les maisons du moyen âge à Rouen, et ces maisons qui ont vu brûler
la Pucelle sont encore en majorité. La maison de Corneille a un petit second, un
moindre troisième, et un quatrième de la dernière exiguïté.
J'ai voulu voir de son écriture, on m'a
renvoyé à la bibliothèque publique: là, dans un coffret recouvert d'une vitre,
et sur le revers de l'Imitation traduite en vers français, j'ai étudié
trois ou quatre lignes, par lesquelles ce grand homme, vieux et pauvre, et
négligé par son siècle, adresse cet exemplaire à un chartreux son ancien amy.
Le savant bibliothécaire a placé à côté du livre un avis ainsi conçu: « Ecriture
de la main de Pierre Corneille. »
J'ai compté neuf lecteurs dans cette
bibliothèque; mais j'y ai entendu un dialogue à la fois bien plaisant et bien
peu poli entre deux prétendus savants en archéologie gothique. Ces messieurs
étaient l'un envers l'autre de la dernière grossièreté, et d'ailleurs ils ne
répondaient à une assertion que par l'assertion directement contraire; ils
n'appuyaient leur dire d'aucun raisonnement. Cette pauvre science ne serait-elle
qu'une science de mémoire?
J'ai admiré la salle des pas perdus
(Palais de Justice), salle magnifique que l'on pourrait restaurer avec mille
francs; là se démène une statue furibonde de Pierre Corneille: il est représenté
ici en matamore de l'Ambigu-Comique.
Le Gouvernement devrait faire exécuter
une copie parfaitement exacte de cette statuevraiment française, et la placer à
l'entrée du Musée. Cet avis pourrait être utile; mais qui osera le donner? J'y
joindrais la Jeanne d'Arc qui orne la place de ce nom.
A côté de la salle immense et sombre où
se démène la statue de Pierre Corneille, l'on m'a introduit dans une salle
magnifiquement lambrissée, où le parlement de Rouen tenait ses séances. Cette
magnificence m'a rappelé le fameux procès que le duc de Saint-Simon vint plaider
à Rouen, et dont le récit est si plaisant sans que l'auteur s'en doute. Cet
homme honnête au fond, et si fier de son honnêteté, et qui eût pu se faire
donner vingt millions par le régent, auquel il ne demanda pas même le cordon du
Saint-Esprit, raconte gravement comment il gagna son procès à Rouen, en ayant
soin de donner à souper aux magistrats. Il se moque fort du duc son adversaire,
qui n'eut pas l'esprit d'ouvrir une maison.
Quant à lui, le procès gagné, il se mit
à protéger le frère d'un de ses juges qu'il fit colonel, maréchal de camp,
lieutenant-général, et qui fut tué à la tête des troupes dans l'une des
dernières campagnes de Louis XIV, en Italie.
Le plaisant de la chose, c'est que le
duc de Saint-Simon et ses juges se croyaient de fort honnêtes gens. Le Français
ne sait pas raisonner contre la mode. La liberté de la presse contrarie ce
défaut, et va changer le caractère national, si elle dure.
Paris, le 18 juillet 1837.
Ce que j'aime du voyage, c'est l'étonnement du retour. Je parcours avec
admiration et le coeur épanoui de joie la rue de la Paix et le boulevard, qui,
le jour de mon départ, ne me semblaient que commodes.
Je paye maintenant les journées
d'entraînement que j'ai passées à Auray à observer les moeurs bretonnes, et à
Saint-Malo à battre la mer dans une barque, comme dans les beaux jours
désoeuvrés de ma jeunesse. A Paris, je ne dors pas deux heures par nuit.
Je croyais terminer mon voyage à ma
rentrée dans cette ville, le hasard en décide autrement. L'excellent et habile
jeune homme qui devait aller tenir pour nous la foire de Beaucaire est
souffrant, et je repars ce soir pour les rives du Rhône que je compte revoir
dans cinquante heures.
FIN DU VOYAGE EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE
APPENDICE
Le Havre (*).
[* Passage inséré dans l'édition Colomb, mais qui ne figure pas dans
l'originale.]
Voici un fait qui vous surprendra, mais qui n'en est pas moins de toute vérité.
La réforme parlementaire en Angleterre est due entièrement aux mensonges de
Blackstone.
Il n'y eut jamais trois pouvoirs en
Angleterre: lorsque le célèbre Blackstone publia l'ouvrage où il avance qu'il y
a trois pouvoirs: le roi, la chambre basse et la chambre haute, il fut regardé
comme un novateur téméraire. Il n'y a jamais eu en Angleterre, jusqu'au moment
de la réforme parlementaire opérée de nos jours, qu'un seul pouvoir,
l'aristocratie ou la chambre des pairs, laquelle nommait la chambre des
communes. Le roi ou ses ministres marchaient forcément dans le sens des deux
chambres.
L'erreur de Blackstone, qui prétendait
que le peuple était représenté par la chambre des communes, fut répétée à
l'étranger par Montesquieu et Delolme. Bientôt ce mensonge fut admis
généralement comme une vérité, et, peu à peu, en Angleterre, la parole de
Blackstone devint comme une constitution.
Le peuple anglais se croyant
représenté, il fut possible de lui faire payer les impôts énormes mis par W.
Pitt et ses successeurs pour repousser les dangers de l'aristocratie, dangers si
réels que l'aristocratie a fini par être abaissée, dangers provenant de
l'exemple donné par la nation française.
Blackstone dit que les bourgs pourris
sont des restes de grandes villes peu à peu ruinées par le temps. Rien n'est
plus faux; les bourgs pourris sont comme les nombreux évêchés des environs de
Rome, établis par les papes pour avoir un plus grand nombre de voix dans les
conciles.
La reine Elisabeth, voyant que les
communes levaient la tête, érigea des bourgs nommant un ou deux députés, et fit
cadeau de ces chartes à ceux de ses courtisans dont la maison de campagne était
environnée de cinq ousix maisons de paysans dépendant d'eux. L'exemple de cette
reine habile fut suivi par ses successeurs. Sur deux cents bourgs pourris, il
n'y en a peut-être pas trente qui soient des restes de villes tombées en
décadence.
Le peuple anglais croyait fermement que
la chambre des communes le représentait, lorsque l'exemple donné par la France
en 1790 vint lui faire voir ce que c'était qu'une représentation véritable. Il
s'émut alors, mais ce n'est qu'après 1830 qu'il a voulu sérieusement et enfin
obtenu une représentation à demi véritable, car les torys, qui veulent le
contraire de ce que souhaite le peuple, nomment encore, en 1838, un grand tiers
de la chambre des communes, ce qui donne à lord Melbourne, qui administre dans
le sens du voeu de la nation, une majorité de quinze ou vingt voix, mais il ne
s'en effraie nullement, tandis que sir Robert Peel n'oserait administrer avec
une majorité pareille.
Un homme qui ne rirait jamais, et qui
joindrait à ce mérite les manières d'un pédant, ferait un beau volume in-8° avec
l'histoire du mensonge de Blackstone, devenu une grosse vérité fondamentale,
grâce au besoin qu'en eut Pitt. Pour peu que le pédant dont nous parlons eût
soin de donner en passant quelques louanges historiques à l'aristocratie
française et à Bossuet, il serait bientôt un grand homme, et, qui plus est,
membre de toutes les académies.
Rouen, le 27 juin 1837 (*).
[* Passage inséré dans l'édition Colomb, mais qui ne figure pas dans
l'originale.].
Il fait un soleil superbe; je jouis avec délice de la vue que j'ai de mes quatre
magnifiques fenêtres. Au reste, je rentre accablé de fatigue; je viens de me
donner le plaisir de revoir Rouen, comme si j'y arrivais pour la première fois.
Par des raisons que je dirai, Rouen est la plus belle ville de France pour les
choses du moyen âge et l'architecture gothique.
J'ai commencé par déjeuner au beau café
moyen âge, vis-à-vis la salle de spectacle. Les garçons entendent fort
bien la voix plaintive des consommateurs, mais ne répondent pas et s'en font
gloire; je reconnais le voisinage de Paris. Quel contraste avec les garçons
du café, à côté de la comédie, à Lorient! et surtout quel lait j'avais à Lorient
et quelle eau blanchie à Rouen! J'ai un malheur qui, en y réfléchissant, me
disqualifie entièrement pour le métier de voyageur, écrivant un journal.
Comment trouver les choses curieuses sans avoir un guide? Et dès que j'ai pris
un guide, pour peu qu'il soit emphatique, je me fais des plaisanteries
intérieurement sur ses ridicules que je m'amuse à examiner. Dans cette situation
d'âme, je crois que je ne sentirais pas même un tableau du Titien.
Je connais un des deux antiquaires que
j'ai surpris disputant à la Bibliothèque de Rouen; c'est un homme très poli,
mais dans la discussion archéologique il était féroce. Ce ton outrageant ne
semblait étonner ni les disputants, ni quatre ou cinq amis qui les entouraient:
il paraît que c'est une des grâces du métier.
Cette grâce a tout à fait manqué son
effet sur moi. Pour tâcher d'oublier une aussi triste conversation, je suis allé
à la cathédrale. La base de la tour qui fait partie de la façade, à gauche du
spectateur, est peut-être l'ouvrage des Romains.
La nef du milieu n'est pas étroite; les
deux autres moitiés du croisillon sont d'une délicatesse qui me plaît comme de
la belle dentelle.
On ne sait en quels termes parler de
l'architecture gothique. M. de Caumon et les autres écrivains ont adapté chacun
une nomenclature différente. La Société de l'Histoire de France aurait pu nous
donner un petit catéchisme de cent pages, avec des figures en bois insérées dans
le texte. Bien ou mal choisis, ces noms eussent été adoptés probablement et les
amateurs du gothique pourraient se communiquer leurs idées. Mais donner une
nomenclature. n'est-ce pas s'exposer à quelque plaisanterie? D'ailleurs, quand
nous aurons un livre clair sur les trois architectures romane,
gothique et de la Renaissance, on ne sera plus réputé savant par la
seule action de parler de ces choses: il faudra inventer quelque autre recette.
Voilà ce que je disais hier dans le
bateau à un petit vieillard sec et leste, nais d'une façon singulière, et que
j'avais pris d'abord pour un gentilhomme gascon. C'est, au contraire, un homme
fort instruit. En passant vis-à-vis les ruines de Jumièges, il m'a proposé de
descendre à terre: Je vous expliquerai tout cela, disait-il; mais à ce moment,
je le prenais encore pour un Gascon, et j'ai eu horreur de l'explication; je
m'en suis bien repenti une heure après. Quand je commençai à croire un peu ce
que disait M. de B..., il m'a appris que la Normandie possède un savant, homme
de sens, qui rêve cinq ou six heures par jour à l'archéologie, et qui n'est
point charlatan.
-- Quoi! Monsieur, point charlatan à
trente lieues de Paris, et Normand encore!
-- Oui, monsieur, et ce savant
n'appelle point les gens de l'opposition l'opprobre de l'espèce humaine,
à cette fin d'ajouter une rosette à sa croix.
Ceci était une allusion à un ridicule
que nous venions de remarquer chez un personnage important qui voyageait avec
nous, dans le bateau, depuis Villequier.
M. N... serait parfaitement en état
d'être le Lavoisier des deux vieilles architectures. Il est fâcheux que M. le
ministre de l'Intérieur ne lui demande pas ce travail par une belle lettre.
Dès l'entrée dans la cathédrale de
Rouen, on se sent saisi de respect. C'est une croix latine, le portail du milieu
est suffisamment large, mais la tour de droite présente dans ses lignes
verticales cette surface raboteuse que j'ai blâmée dans la tour de Bourges.
Je serais encore dans cette église si,
pour m'en arracher, je ne m'étais dit à chaque instant que j'avais bien d'autres
choses à voir à Rouen. C'est une ville unique pour le beau gothique. Parmi les
croûtes de toute nature qui, sous le nom de tableaux, gâtent les murs de cette
belle église et empêchent de donner audience à ce que son architecture sublime
dit au coeur, j'ai remarqué un petit tableau de deux pieds de haut c'est
Jésus-Christ et saint Thomas. J'y distinguais quelque chose, lorsqu'un second
regard m'a fait reconnaître une copie du tableau du Guerchin à la galerie du
Vatican. Le copiste a exagéré les mains grossières de saint Thomas; mais, en
revanche, il a oublié l'air de céleste bonté de Jésus.
Je me suis arraché avec peine à la
cathédrale: il fallait bien aller à Saint-Jean bâti par le roi Richard II
d'Angleterre C'est un des chefs-d'oeuvre de l'art gothique, et, par bonheur, la
moitié orientale de l'église se trouve placée au milieu d'un jardin anglais,
accompagnement simple et sublime à la fois qui double la valeur du gothique. Par
horreur pour l'animal nommé cicerone, je refusai les offres d'un petit
homme qui venait m'ouvrir l'église, laquelle est fermée après onze heures du
matin; mais on l'ouvre de nouveau à la chute du jour pour les litanies,
psalmodiées à haute voix par des femmes du peuple. Je recommande bien à
l'amateur de ne pas manquer ce monument-là: c'est le triomphe du style gothique.
Heureusement Saint-Ouen n'est gâté par aucun ignoble ornement moderne.
Toute réflexion faite, j'ai accepté: le
cicerone ; par bonheur, cet homme n'était point emphatique.
Le fait est que cette nuance gris-noir
va admirablement à ces piliers formés de la réunion de tant de petites colonnes.
Si jamais la barbarie cesse de régner à Notre-Dame de Paris, on couvrira
l'infâme badigeon café au lait qui salit cet antique monument, et on le
remplacera par la couleur sombre que le temps a donnée à la tour de
Saint-Jacques de la Boucherie.
Mon guide a voulu me faire admirer
quelques-uns de ces ouvrages étranges qui, sous le nom de tableaux d'église,
offensent notre vue, chaque année, aux expositions de Paris. Il convient à la
politique du gouvernement d'acheter ces beaux mirages, mais ensuite il en est
bien embarrassé; il en fait don aux églises de province, et la province, fort
jalouse de Paris, prend la liberté de se moquer de ces sortes de cadeaux. Ces
ouvrages viendraient empoisonner le goût du public et des jeunes gens si, sous
ce rapport, il restait encore quelque chose à faire.
Saint-Ouen est plus long et moins large
que la cathédrale, et bien autrement beau. Mon guide m'a fait remarquer les
rosaces. Comme j'admirais la belle couleur gris-noir de l'intérieur de l'église,
le cicerone m'a dit: -- Hélas! monsieur, c'est un des outrages de la
Révolution; les jacobins avaient établi un atelier d'armes dans notre
église; mais dès que la fabrique aura de l'argent on la fera badigeonner. -- En
ce cas, lui ai-je dit, les Anglais ne donneront plus d'étrennes au portier. Je
vous avertis que, parmi ces gens tristes, les couleurs sombres sont à la mode;
et déjà, je vous en préviens, les amateurs de Paris commencent à partager ce
goût.
Comme l'emphase est de toutes les
sottises la plus difficile à éviter, les petits livres, les journaux et les
tableaux de province ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Le style noble
de ces messieurs est tellement bouffon, que bientôt, par l'impossibilité de se
surpasser eux-mêmes, ils seront obligés de changer de manière. Le style d'un
petit livre destiné aux voyageurs et que j'ai acheté hier, ne serait point
supporté, à Paris, dans l'annonce d'un spécifique pour les dents. Tel est
cependant, à trente lieues de Paris, le style convenable que doit employer un
homme qui se respecte.
Les pires acteurs qui dissimulent,
à l'Ambigu-Comique, dans l'ancien mélodrame à crimes, seraient des modèles de
grâce et de naturel, comparés à ce Corneille colossal; lui, cet homme si simple,
si modeste, si grand, ce coeur si bien fait pour la véritable gloire, qui,
menacé de je ne sais quelle protection et mourant de faim, osa imprimer ce vers:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma
renommée.
Son siècle changea sous ses yeux; le
Français, de citoyen qu'il avait essayé d'être au temps de la Ligue, devint le
plat sujet de la monarchie absolue. Alors le prince Xipharés et le prince
Hippolyte remplacèrent les Horaces de Corneille, qui parut grossier. Il fut
convenu que, sous le rapport politique et sous les yeux d'un souverain absolu,
Racine valait bien mieux que Corneille. Ce grand homme eut-il assez d'esprit
pour expliquer de cette façon toute simple l'abandon et, tranchons le mot, le
mépris du public qui accompagna ses dernières années?
Boileau, partisan de Racine, et qui,
sous son grand talent, pour exprimer en beaux vers une pensée donnée, cachait
toute la petitesse d'âme d'un canut de Lyon, imprimait, dans la vieillesse de
Corneille:
Après l'Agésilas Hélas! Mais
après l'Attila Holà!
Ce fut ainsi que s'éteignit le grand
Corneille.
Enfin parut Napoléon, qui dit un jour:
« Si Corneille eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince. » Il oubliait
que, dès la première pièce de Corneille, le ministre de la police l'eût envoyé,
de brigade en brigade, à Brest, comme il fit pour un homme d'esprit qui faisait
des opéras-comiques et qui vit encore. Aussi Napoléon eut des Luce de Lancival
et des Mort d'Hector. Si ce héros fût mort sur le trône à soixante ans,
la France eût perdu la supériorité littéraire, la seule qui lui reste. Et elle
lui reste, malgré le ministre et l'Institut, qui récompensent toujours les
médiocrités. C'est Courier que l'on a mis en prison, et dont personne en Europe
ne peut approcher, que l'on veut lire même à Saint- Pétersbourg.
Rouen(*).
[* Manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble; ne figure pas dans l'originale.].
Voulez-vous quelques idées exactes sur les élections (21)? [21. En juin 1837,
les électeurs à 80 francs ont nommé les autorités municipales; le 5 novembre,
les électeurs à 200 francs ont nommé les députés. Les gens de mérite et
d'expérience: avocats, médecins, etc., sont trop pauvres pour aller à Paris.]
Voilà ce que j'ai remarqué en allant exercer mes droits électoraux le 4 novembre
dernier à quatre-vingts lieues de Paris.
Chose singulière et à peine croyable,
les préfets de tous ces départements que je traverse, soit manque d'esprit, soit
fierté déplacée, vivent isolés et ne connaissent nullement le pays qu'ils
administrent. Aussi Dieu sait comment ils l'administrent! Quoique je me sois
promis de ne pas parler politique, ce trait de caractère est si plaisant et si
général que jene puis me refuser à l'obligation de le noter: cela aussi peint la
France. La plupart des préfets sont moins riches que leurs principaux
administrés; ils évitent d'avoir leur femme avec eux et cherchent à économiser
par tous les moyens possibles, ce qui les fait un peu mépriser. Ceux de MM. les
préfets qui ont leur femme avec eux économisent pour faire des dots à leurs
filles. Quoi qu'il en soit de tout ce que j'ai dit jusqu'ici, ces messieurs ne
daignent pas faire la conversation avec les gens qui savent.
Je ne parlerai pas du talent de diriger
les volontés et de faire désirer aux citoyens ce qu'ils doivent vouloir.
Ces messieurs croiraient que je fais un cours de philosophie et s'écrieraient:
Ah! vous n'êtes pas un homme pratique!
Je m'arrêterai à des choses plus
matérielles.
Deux fois par an, ils appellent leurs
sous-préfets; on lit la liste des électeurs et à côté de chaque nom on écrit les
mots: bon, douteux, mauvais ; après quoi, chaque
sous-préfet se hâte de retourner dans son chef-lieu et le préfet adresse
fièrement son travail général au ministre.
Jamais un préfet n'a l'idée
extraordinaire de faire appeler l'homme influent de chaque petite ville ou bourg
et de lui demander si les quinze ou vingt électeurs qu'il connaît sont bon,
douteux, ou mauvais. Dans beaucoup de villes, à l'approche des
élections, il se forme des comités composés de gens qui veulent conserver les
choses sur le pied où elles sont, et qui ne se soucient point d'être obligés de
faire leur cour aux gens de la dernière classe du peuple, comme il arrive en
Amérique. Ces comités qui, sur l'opinion de chaque électeur, interrogent trois
ou quatre personnes de toutes les classes, se donnent infiniment de peine et
arrivent à des statistiques électorales qui approchent beaucoup de la vérité. Eh
bien! par fierté administrative, les préfets ajoutent plus de foi au travail
qu'ils ont fait à la hâte avec leurs sous-préfets, qu'à la liste beaucoup plus
exacte des gens du pays.
Le moment des élections arrivé, les
préfets perdent la tête; la peur la plus excessive s'empare de leur esprit. Eh
bien! se disent-ils je serai destitué! et ils attendent, immobiles et muets,
l'arrêt qui sortira de l'urne électorale.
Quant aux rapports de police, les
préfets y portent à peu près autant de perspicacité et d'adresse que dans les
luttes électorales Ces rapports peignent toujours tout en beau; aucun des agents
subalternes ne veut effrayer M. le préfet; et d'ailleurs, disent ces agents,
s'il arrive quelque catastrophe, M. le préfet ne pourra m'en vouloir; j'aurai
été aveugle comme lui, par mon amour pour le gouvernement actuel. M. le Préfet,
ne voulant point compromettre sa dignité, en admettant les huit ou dix personnes
les plus agissantes de sa ville à faire la conversation avec lui sur le pied
d'égalité, est dupe des illusions les plus singulières. Vouloir être instruit de
tout et même des choses que leurs auteurs ont le plus grand intérêt à cacher et
en même temps ne se donner aucune peine pour arriver au succès est une
prétention bien plaisante. Souvent, sous la Restauration, les préfets
étaient prévenus de ce qui se passait par la noblesse et le clergé; maintenant
que ce secours leur manque absolument, ils sont réduits à ce qu'ils peuvent
découvrir par eux-mêmes; mais leur dignité leur défend de faire des questions.
On m'a cité un préfet qui, par des
gaucheries inouïes, a failli compromettre dans une élection l'oeuvre des amis du
gouvernement dont il ne comprenait pas les démarches. Le candidat demandé par le
ministère a pourtant été élu, et ce préfet, accablé de récompenses. Le
gouvernement connaît ses préfets comme eux-mêmes connaissent leurs administrés.
Sous la Restauration, on
commettait dans les élections toutes sortes de fraudes; maintenant, c'est le
parti qui n'a pas et qui veut arriver qui se donne, dit-on, cet avantage.
De tout temps et dans toute espèce
d'avantage, on met plus de passion à obtenir ce qu'on n'a pas qu'à conserver ce
qu'on a. Il suit de là, que, même avec des listes d'électeurs garnies avec le
plus de vérité possible, des trois mots sacramentaux: bon, mauvais,
douteux, le jour de l'élection, la moitié des électeurs qui veulent
conserver les choses telles qu'elles sont, ne se présentent pas dans la salle où
on nomme, tandis que tous les électeurs qui veulent jeter dans la chambre une
minorité libérale de deux cents membres, arrivent dans la salle dès huit heures
du matin. Les jeunes gens de ce parti montent à cheval et vont fort bien
chercher un électeur paresseux à six lieues.
Un préfet honnête homme et qui se met à
son bureau dès sept heures du matin, administre fort bien un département pendant
six ans, sans se douter le moins du monde de ce qui s'y passe. Il ne sort pas de
chez lui trois fois par mois et il n'a jamais de conversation réelle et
sans déguisements avec personne. Le hasard lui a donné un directeur des
contributions et un ingénieur honnête homme et, grâce à leur travail, il passe à
Paris pour un homme distingué et cependant trois chefs de bureau sur quatre...
Rouen, le ... juillet .
Un jeune commis travaille depuis l'âge de dix ans dans une maison de ma
connaissance. Son père, qui le laissait manquer de tout, lui a donné en mourant
un beau nom et 1.200 louis de rente. Le commis est venu me demander conseil.
-- Je voudrais devenir un homme comme
il faut, mais, depuis six mois, on m'accable de tant de conseils compliqués et
même contradictoires que je ne sais à quoi m'arrêter.
-- Copiez de votre main les huit
volumes de Montesquieu, et, en copiant, approuvez ou blâmez (moquez-vous de sa
loi agraire). Ne vous endormez jamais sans avoir lu quatre lettres de la
correspondance de Voltaire.
-- Encore, m'a-t-il dit.
-- Encore! Allez chez M. Amoros et chez Grisier. Cherchez à faire le moins de gestes possible. Abonnez-vous à la Quotidienne et que votre conversation n'énonce jamais d'autres principes politiques que les siens. Au fond du coeur ne croyez qu'en Montesquieu et son commentateur le comte de Tracy. Ne lisez jamais d'ouvrage français imprimé après 1701; je n'excepte que Saint-Simon...
Nantes, le 25 juin 1837.