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CHRONIQUES ITALIENNES
LA DUCHESSE DE PALLIANO
Palerme, le 22 juillet 1838
Je ne suis point naturaliste, je ne sais le grec que fort médiocrement;
mon principal but, en venant voyager en Sicile, n'a pas été d'observer les
phénomènes de l'Etna, ni de jeter quelque clarté, pour moi ou pour les autres,
sur tout ce que les vieux auteurs grecs ont dit de la Sicile. Je cherchais
d'abord le plaisir des yeux, qui est grand en ce pays singulier. Il ressemble,
dit-on, à l'Afrique; mais ce qui, pour moi, est de toute certitude, c'est qu'il
ne ressemble à l'Italie que par les passions dévorantes. C'est bien des
Siciliens que l'on peut dire que le mot impossible n'existe pas pour eux dès
qu'ils sont enflammés par l'amour ou la haine, et la haine, en ce beau pays, ne
provient jamais d'un intérêt d'argent.
Je remarque qu'en Angleterre, et
surtout en France, on parle souvent de la passion italienne, de la passion
effrénée que l'on trouvait en Italie aux seizième et dix-septième siècles. De
nos jours, cette belle passion est morte, tout à fait morte, dans les classes
qui ont été atteintes par l'imitation des moeurs françaises et des façons d'agir
à la mode à Paris ou à Londres.
Je sais bien que l'on peut dire que,
dès l'époque de Charles-Quint (1530), Naples, Florence, et même Rome, imitèrent
un peu les moeurs espagnoles; mais ces habitudes sociales si nobles
n'étaient-elles pas fondées sur le respect infini que tout homme digne de ce nom
doit avoir pour les mouvements de son âme? Bien loin d'exclure l'énergie, elles
l'exagéraient, tandis que la première maxime des fats qui imitaient le duc de
Richelieu, vers 1760, était de ne sembler émus de rien. La maxime des dandies
anglais, que l'on copie maintenant à Naples de préférence aux fats français,
n'est-elle pas de sembler ennuyé de tout, supérieur à tout?
Ainsi la passion italienne ne se trouve
plus, depuis un siècle, dans la bonne compagnie de ce pays-là.
Pour me faire quelque idée de cette
passion italienne, dont nos romanciers parlent avec tant d'assurance, j'ai été
obligé d'interroger l'histoire; et encore la grande histoire faite par des gens
à talent, et souvent trop majestueuse, ne dit presque rien de ces détails. Elle
ne daigne tenir note des folies qu'autant qu'elles sont faites par des rois ou
des princes. J'ai eu recours à l'histoire particulière de chaque ville; mais
j'ai été effrayé par l'abondance des matériaux. Telle petite ville vous présente
fièrement son histoire en trois ou quatre volumes in-4° imprimés, et sept ou
huit volumes manuscrits; ceux-ci presque indéchiffrables, jonchés
d'abréviations, donnant aux lettres une forme singulière, et, dans les moments
les plus intéressants, remplis de façons de parler en usage dans le pays, mais
inintelligibles vingt lieues plus loin. Car dans toute cette belle Italie où
l'amour a semé tant d'événements tragiques, trois villes seulement, Florence,
Sienne et Rome, parlent à peu près comme elles écrivent; partout ailleurs la
langue écrite est à cent lieues de la langue parlée.
Ce qu'on appelle la passion italienne,
c'est-à-dire, la passion qui cherche à se satisfaire, et non pas à donner au
voisin une idée magnifique de notre individu, commence à la renaissance de la
société, au douzième siècle, et s'éteint du moins dans la bonne compagnie vers
l'an 1734. A cette époque, les Bourbons vinrent régner à Naples dans la personne
de don Carlos, fils d'une Farnèse, mariée, en secondes noces, à Philippe V, ce
triste petit-fils de Louis XIV, si intrépide au milieu des boulets, si ennuyé,
et si passionné pour la musique. On sait que pendant vingt-quatre ans le sublime
castrat Farinelli lui chanta tous les jours trois airs favoris, toujours les
mêmes.
Un esprit philosophique peut trouver
curieux les détails d'une passion sentie à Rome ou à Naples, mais j'avouerai que
rien ne me semble plus absurde que ces romans qui donnent des noms italiens à
leurs personnages. Ne sommes-nous pas convenus que les passions varient toutes
les fois qu'on avance de cent lieues vers le Nord? L'amour est-il le même à
Marseille et à Paris? Tout au plus peut-on dire que les pays soumis depuis
longtemps au même genre de gouvernement offrent dans les habitudes sociales une
sorte de ressemblance extérieure.
Les paysages, comme les passions, comme
la musique, changent aussi dès qu'on s'avance de trois ou quatre degrés vers le
Nord. Un paysage napolitain paraîtrait absurde à Venise, si l'on était pas
convenu, même en Italie, d'admirer la belle nature de Naples. A Paris, nous
faisons mieux, nous croyons que l'aspect des forêts et des plaines cultivées est
absolument le même à Naples et à Venise, et nous voudrions que le Canaletto, par
exemple, eût absolument la même couleur que Salvator Rosa.
Le comble du ridicule, n'est-ce pas une
dame anglaise douée de toutes les perfections de son île, mais regardée comme
hors d'état de peindre la haine et l'amour, même dans cette île : madame Anne
Radcliffe donnant des noms italiens et de grandes passions aux personnages de
son célèbre roman : le Confessionnal des Pénitents noirs?
Je ne chercherai point à donner des
grâces à la simplicité, à la rudesse parfois choquantes du récit trop véritable
que je soumets à l'indulgence du lecteur; par exemple, je traduis exactement la
réponse de la duchesse de Palliano à la déclaration d'amour de son cousin Marcel
Capecce. Cette monographie d'une famille se trouve, je ne sais pourquoi, à la
fin du second volume d'une histoire manuscrite de Palerme, sur laquelle je ne
puis donner aucun détail.
Ce récit, que j'abrège beaucoup, à mon
grand regret (je supprime une foule de circonstances caractéristiques), comprend
les dernières aventures de la malheureuse famille Carafa, plutôt que l'histoire
intéressante d'une seule passion. La vanité littéraire me dit que peut-être il
ne m'eût pas été impossible d'augmenter l'intérêt de plusieurs situations en
développant davantage, c'est-à-dire en devinant et racontant au lecteur, avec
détails, ce que sentaient les personnages. Mais moi, jeune Français, né au nord
de Paris, suis-je bien sûr de deviner ce qu'éprouvaient ces âmes italiennes de
l'an 1559? Je puis tout au plus espérer de deviner ce qui peut paraître élégant
et piquant aux lecteurs français de 1838.
Cette façon passionnée de sentir ce qui
régnait en Italie vers 1559 voulait des actions et non des paroles. On trouvera
donc fort peu de conversations dans les récits suivants. C'est un désavantage
pour cette traduction, accoutumés que nous sommes aux longues conversations de
nos personnages de roman; pour eux, une conversation est une bataille.
L'histoire pour laquelle je réclame toute l'indulgence du lecteur montre une
particularité singulière introduite par les Espagnols dans les moeurs d'Italie.
Je ne suis point sorti du rôle de traducteur. Le calque fidèle des façons de
sentir du seizième siècle, et même des façons de raconter de l'historien, qui,
suivant toute apparence, était un gentilhomme appartenant à la malheureuse
duchesse de Palliano, fait, selon moi, le principal mérite de cette histoire
tragique, si toutefois mérite il y a.
L'étiquette espagnole la plus sévère
régnait à la cour du duc de Palliano. Remarquez que chaque cardinal, que chaque
prince romain avait une cour semblable, et vous pourrez vous faire une idée du
spectacle que présentait, en 1559, la civilisation de la ville de Rome.
N'oubliez pas que c'était le temps où le roi Philippe II, ayant besoin pour une
de ses intrigues du suffrage de deux cardinaux, donnait à chacun d'eux deux cent
mille livres de rente en bénéfices ecclésiastiques. Rome, quoique sans armée
redoutable, était la capitale du monde. Paris, en 1559, était une ville de
barbares assez gentils.
TRADUCTION EXACTE D'UN VIEUX RECIT
ECRIT VERS 1566
Jean-Pierre Carafa, quoique issu d'une
des plus nobles familles du royaume de Naples, eut des façons d'agir âpres,
rudes, violentes et dignes tout-à-fait d'un gardeur de troupeaux. Il prit
l'habit long (la soutane) et s'en alla jeune à Rome, où il fut aidé par la
faveur de son cousin Olivier Carafa, cardinal et archevêque de Naples. Alexandre
VI, ce grand homme qui savait tout et pouvait tout, le fit son cameriere (à peu
près ce que nous appellerions, dans nos moeurs, un officier d'ordonnance). Jules
II le nomma archevêque de Chieti; le pape Paul le fit cardinal, et enfin, le 23
de mai 1555, après des brigues et des disputes terribles parmi les cardinaux
enfermés au conclave, il fut créé pape sous le nom de Paul IV; il avait alors
soixante-dix-huit ans. Ceux mêmes qui venaient de l'appeler au trône de
Saint-Pierre frémirent bientôt en pensant à la dureté et à la piété farouche,
inexorable, du maître qu'ils venaient de se donner.
La nouvelle de cette nomination
inattendue fit révolution à Naples et à Palerme. En peu de jours Rome vit
arriver un grand nombre de membres de l'illustre famille Carafa. Tous furent
placés; mais, comme il est naturel, le pape distingua particulièrement ses trois
neveux, fils du comte de Montorio, son frère.
Don Juan, l'aîné, déjà marié, fut fait
duc de Palliano. Ce duché, enlevé à Marc-Antoine Colonna, auquel il appartenait,
comprenait un grand nombre de villages et de petites villes. Don Carlos, le
second des neveux de Sa Sainteté, était chevalier de Malte et avait fait la
guerre; il fut créé cardinal, légat de Bologne et premier ministre. C'était un
homme plein de résolution; fidèle aux traditions de sa famille, il osa haïr le
roi le plus puissant du monde (Philippe II, roi d'Espagne et des Indes), et lui
donna des preuves de sa haine. Quant au troisième neveu du nouveau pape, don
Antonio Carafa, comme il était marié, le pape le fit marquis de Montebello.
Enfin, il entreprit de donner pour femme à François, Dauphin de France et fils
du roi Henri II, une fille que son frère avait eue d'un second mariage; Paul IV
prétendait lui assigner pour dot le royaume de Naples, qu'on aurait enlevé à
Philippe II, roi d'Espagne. La famille Carafa haïssait ce roi puissant, lequel,
aidé des fautes de cette famille, parvint à l'exterminer, comme vous le verrez.
Depuis qu'il était monté sur le trône
de saint Pierre, le plus puissant du monde, et qui, à cette époque, éclipsait
même l'illustre monarque des Espagnes, Paul IV, ainsi qu'on l'a vu chez la
plupart de ses successeurs, donnait l'exemple de toutes les vertus. Ce fut un
grand pape et un grand saint; il s'appliquait à réformer les abus dans l'Eglise
et à éloigner par ce moyen le concile général, qu'on demandait de toutes parts à
la cour de Rome, et qu'une sage politique ne permettait pas d'accorder.
Suivant l'usage de ce temps trop oublié
du nôtre, et qui ne permettait pas à un souverain d'avoir confiance en des gens
qui pouvaient avoir un autre intérêt que le sien, les Etats de Sa Sainteté
étaient gouvernés despotiquement par ses trois neveux. Le cardinal était premier
ministre et disposait des volontés de son oncle; le duc de Palliano avait été
créé général des troupes de la sainte Eglise; et le marquis de Montebello,
capitaine des gardes du palais, n'y laissait pénétrer que les personnes qui lui
convenaient. Bientôt ces jeunes gens commirent les plus grands excès; ils
commencèrent par s'approprier les biens des familles contraires à leur
gouvernement. Les peuples ne savaient à qui avoir recours pour obtenir justice.
Non seulement ils devaient craindre pour leurs biens, mais, chose horrible à
dire dans la patrie de la chaste Lucrèce, l'honneur de leurs femmes et de leurs
filles n'était pas en sûreté. Le duc de Palliano et ses frères enlevaient les
plus belles femmes; il suffisait d'avoir le malheur de leur plaire. On les vit,
avec stupeur, n'avoir aucun égard pour la noblesse du sang, et, bien plus, ils
ne furent nullement retenus par la clôture sacrée des saints monastères. Les
peuples, réduits au désespoir, ne savaient pas à qui faire parvenir leurs
plaintes, tant était grande la terreur que les trois frères avaient inspirée à
tout ce qui approchait du pape : ils étaient insolents même envers les
ambassadeurs.
Le duc avait épousé, avant la grandeur
de son oncle, Violante de Cardone, d'une famille originaire d'Espagne, et qui, à
Naples, appartenait à la première noblesse.
Elle comptait dans le Seggio di nido.
Violante, célèbre pour sa rare beauté
et par les grâces qu'elle savait se donner quand elle cherchait à plaire,
l'était encore davantage par son orgueil insensé. Mais il faut être juste, il
eût été difficile d'avoir un génie plus élevé, ce qu'elle montra bien au monde
en n'avouant rien, avant de mourir, au frère capucin qui la confessa. Elle
savait par coeur et récitait avec une grâce infinie l'admirable Orlando de
messer Arioste, la plupart des sonnets du divin Pétrarque, les contes du
Pecorone, etc. Mais elle était encore plus séduisante quand elle daignait
entretenir sa compagnie des idées singulières que lui suggérait son esprit.
Elle eut un fils appelé le duc de Cavi.
Son frère, D. Ferrand, comte d'Aliffe, vint à Rome, attiré par la haute fortune
de ses beaux-frères.
Le duc de Palliano tenait une cour
splendide; les jeunes gens des premières familles de Naples briguaient l'honneur
d'en faire partie. Parmi ceux qui lui étaient les plus chers, Rome distingua,
par son admiration, Marcel Capecce (du Seggio di nido), jeune cavalier célèbre à
Naples par son esprit, non moins que par la beauté divine qu'il avait reçue du
ciel.
La duchesse avait pour favorite Diane
Brancaccio, âgée alors de trente ans, proche parente de la marquise de
Montebello, sa belle-soeur. On disait dans Rome que, pour cette favorite, elle
n'avait plus d'orgueil; elle lui confiait tous ses secrets. Mais ces secrets
n'avaient rapport qu'à la politique; la duchesse faisait naître des passions,
mais n'en partageait aucune.
Par les conseils du cardinal Carafa, le
pape fit la guerre au roi d'Espagne, et le roi de France envoya au secours du
pape une armée commandée par le duc de Guise.
Capecce était depuis longtemps comme
fou; on lui voyait commettre les actions les plus étranges; le fait est que le
pauvre jeune homme était devenu passionnément amoureux de la duchesse sa
maîtresse, mais il n'osait se découvrir à elle. Toutefois il ne désespérait pas
absolument de parvenir à son but, il voyait la duchesse profondément irritée
contre un mari qui la négligeait. Le duc de Palliano était tout-puissant dans
Rome, et la duchesse savait, à n'en pas douter, que presque tous les jours les
dames romaines les plus célèbres par leur beauté venaient voir son mari dans son
propre palais, et c'était un affront auquel elle ne pouvait s'accoutumer.
Parmi les chapelains du saint pape Paul
IV se trouvait un respectable religieux avec lequel il récitait son bréviaire.
Ce personnage, au risque de se perdre, et peut-être poussé par l'ambassadeur
d'Espagne, osa bien un jour découvrir au pape toutes les scélératesses de ses
neveux. Le saint pontife fut malade de chagrin; il voulut douter; mais les
certitudes accablantes arrivaient de tous côtés. Ce fut le premier jour de l'an
1559 qu'eut lieu l'événement qui confirma le pape dans tous ses soupçons, et
peut-être décida Sa Sainteté. Ce fut donc le propre jour de la Circoncision de
Notre-Seigneur, circonstance qui aggrava beaucoup la faute aux yeux d'un
souverain aussi pieux, qu'André Lanfranchi, secrétaire du duc de Palliano, donna
un souper magnifique au cardinal Carafa, et, voulant qu'aux excitations de la
gourmandise ne manquassent pas celles de la luxure, il fit venir à ce souper la
Martuccia, l'une des plus belles, des plus célèbres et des plus riches
courtisanes de la noble ville de Rome. La fatalité voulut que Capecce, le favori
du duc, celui-là même qui en secret était amoureux de la duchesse, et qui
passait pour le plus bel homme de la capitale du monde, se fût attaché depuis
quelque temps à la Martuccia. Ce soir-là, il la chercha dans tous les lieux où
il pouvait espérer la rencontrer. Ne la trouvant nulle part, et ayant appris
qu'il y avait un souper dans la maison Lanfranchi, il eut soupçon de ce qui se
passait, et sur le minuit se présenta chez Lanfranchi, accompagné de beaucoup
d'hommes armés.
La porte lui fut ouverte, on l'engagea
à s'asseoir et à prendre part au festin; mais, après quelques paroles assez
contraintes, il fit signe à la Martuccia de se lever et de sortir avec lui.
Pendant qu'elle hésitait, toute confuse et prévoyant ce qui allait arriver,
Capecce se leva du lieu où il était assis, et, s'approchant de la jeune fille,
il la prit par la main, essayant de l'entraîner avec lui. Le cardinal, en
l'honneur duquel elle était venue, s'opposa vivement à son départ; Capecce
persista, s'efforçant de l'entraîner hors de la salle.
Le cardinal premier ministre, qui, ce
soir-là, avait pris un habit tout différent de celui qui annonçait sa haute
dignité, mit l'épée à la main, et s'opposa avec la vigueur et le courage que
Rome entière lui connaissait au départ de la jeune fille. Marcel, ivre de
colère, fit entrer ses gens; mais ils étaient Napolitains pour la plupart, et,
quand ils reconnurent d'abord le secrétaire du duc et ensuite le cardinal que le
singulier habit qu'il portait leur avait d'abord caché, ils remirent leurs épées
dans le fourreau, ne voulurent point se battre, et s'interposèrent pour apaiser
la querelle.
Pendant ce tumulte, Martuccia, qu'on
entourait et que Marcel Capecce retenait de la main gauche, fut assez adroite
pour s'échapper. Dès que Marcel s'aperçut de son absence, il courut après elle,
et tout son monde le suivit.
Mais l'obscurité de la nuit autorisait
les récits les plus étranges, et dans la matinée du 2 janvier, la capitale fut
inondée des récits du combat périlleux qui aurait eu lieu, disait-on, entre le
cardinal neveu et Marcel Capecce. Le duc de Palliano, général en chef de l'armée
de l'Eglise, crut la chose bien plus grave qu'elle n'était, et comme il n'était
pas en très bons termes avec son frère le ministre, dans la nuit même il fit
arrêter Lanfranchi, et, le lendemain, de bonne heure, Marcel lui-même fut mis en
prison. Puis on s'aperçut que personne n'avait perdu la vie, et que ces
emprisonnements ne faisaient qu'augmenter le scandale, qui retombait tout entier
sur le cardinal. On se hâta de mettre en liberté les prisonniers, et l'immense
pouvoir des trois frères se réunit pour chercher à étouffer l'affaire. Ils
espérèrent d'abord y réussir; mais, le troisième jour, le récit du tout vint aux
oreilles du pape. Il fit appeler ses deux neveux et leur parla comme pouvait le
faire un prince aussi pieux et profondément offensé.
Le cinquième jour de janvier, qui
réunissait un grand nombre de cardinaux dans la congrégation du Saint Office, le
saint pape parla le premier de cette horrible affaire, il demanda aux cardinaux
présents comment ils avaient osé ne pas la porter à sa connaissance :
-- Vous vous taisez! et pourtant le
scandale touche à la dignité suprême dont vous êtes revêtus! Le cardinal Carafa
a osé paraître sur la voie publique couvert d'un habit séculier et l'épée nue à
la main. Et dans quel but? Pour se saisir d'une infâme courtisane?
On peut juger du silence de mort qui
régnait parmi tous ces courtisans durant cette sortie contre le premier
ministre. C'était un vieillard de quatre-vingts ans qui se fâchait contre un
neveu chéri maître jusque-là de toutes ses volontés. Dans son indignation, le
pape parla d'ôter le chapeau à son neveu.
La colère du pape fut entretenue par
l'ambassadeur du grand-duc de Toscane, qui alla se plaindre à lui d'une
insolence récente du cardinal premier ministre. Ce cardinal, naguère si
puissant, se présenta chez Sa Sainteté pour son travail accoutumé. Le pape le
laissa quatre heures entières dans l'antichambre, attendant aux yeux de tous,
puis le renvoya sans vouloir l'admettre à l'audience. On peut juger de ce qu'eut
à souffrir l'orgueil immodéré du ministre. Le cardinal était irrité, mais non
soumis; il pensait qu'un vieillard accablé par l'âge, dominé toute sa vie par
l'amour qu'il portait à sa famille, et qui enfin était peu habitué à
l'expédition des affaires temporelles, serait obligé d'avoir recours à son
activité. La vertu du saint pape l'emporta; il convoqua les cardinaux, et, les
ayant longtemps regardés sans parler, à la fin il fondit en larmes et n'hésita
point à faire une sorte d'amende honorable :
-- La faiblesse de l'âge, leur dit-il,
et les soins que je donne aux choses de la religion, dans lesquelles, comme vous
savez, je prétends détruire tous les abus, m'ont porté à confier mon autorité
temporelle à mes trois neveux; ils en ont abusé, et je les chasse à jamais.
On lut ensuite un bref par lequel les
neveux étaient dépouillés de toutes leurs dignités et confinés dans de
misérables villages. Le cardinal premier ministre fut exilé à Civita Lavinia, le
duc de Palliano à Soriano, et le marquis à Montebello; par ce bref, le duc était
dépouillé de ses appointements réguliers, qui s'élevaient à soixante-douze mille
piastres (plus d'un million de 1838).
Il ne pouvait pas être question de
désobéir à ces ordres sévères : les Carafa avaient pour ennemis et pour
surveillants le peuple de Rome tout entier qui les détestait.
Le duc de Palliano, suivi du comte d'Aliffe,
son beau-frère, et de Léonard del Cardine, alla s'établir au village de Soriano,
tandis que la duchesse et sa belle-mère vinrent habiter Gallese, misérable
hameau à deux petites lieues de Soriano.
Ces localités sont charmantes; mais
c'est un exil, et l'on était chassé de Rome où naguère on régnait avec
insolence.
Marcel Capecce avait suivi sa maîtresse
avec les autres courtisans dans le pauvre village où elle était exilée. Au lieu
des hommages de Rome entière, cette femme, si puissante quelques jours
auparavant, et qui jouissait de son rang avec tout l'emportement de l'orgueil,
ne se voyait plus environnée que de simples paysans dont l'étonnement même lui
rappelait sa chute. Elle n'avait aucune consolation; son oncle était si âgé que
probablement il serait surpris par la mort avant de rappeler ses neveux, et,
pour comble de misère, les frères se détestaient entre eux. On allait jusqu'à
dire que le duc et le marquis qui ne partageaient point les passions fougueuses
du cardinal, effrayés par ses excès, étaient allés jusqu'à le dénoncer au pape
leur oncle.
Au milieu de l'horreur de cette
profonde disgrâce, il arriva une chose qui, pour le malheur de la duchesse et de
Capecce lui-même, montra bien que, dans Rome, ce n'était pas une passion
véritable qui l'avait entraîné sur les pas de la Martuccia.
Un jour que la duchesse l'avait fait
appeler pour lui donner un ordre, il se trouva seul avec elle, chose qui
n'arrivait peut-être pas deux fois dans toute une année. Quand il vit qu'il n'y
avait personne dans la salle où la duchesse le recevait, Capecce resta immobile
et silencieux. Il alla vers la porte pour voir s'il y avait quelqu'un qui pût
les écouter dans la salle voisine, puis il osa parler ainsi :
-- Madame, ne vous troublez point et ne
prenez pas avec colère les paroles étranges que je vais avoir la témérité de
prononcer. Depuis longtemps je vous aime plus que la vie. Si, avec trop
d'imprudence, j'ai osé regarder comme amant vos divines beautés, vous ne devez
pas en imputer la faute à moi mais à la force surnaturelle qui me pousse et
m'agite. Je suis au supplice, je brûle; je ne demande pas du soulagement pour la
flamme qui me consume, mais seulement que votre générosité ait pitié d'un
serviteur rempli de déférence et d'humilité.
La duchesse parut surprise et surtout
irritée :
-- Marcel, qu'as-tu donc vu en moi, lui
dit-elle, qui te donne la hardiesse de me requérir d'amour? Est-ce que ma vie,
est-ce que ma conversation se sont tellement éloignées des règles de la décence,
que tu aies pu t'en autoriser une telle insolence? Comment as-tu pu avoir la
hardiesse de croire que je pouvais me donner à toi ou à tout autre homme, mon
mari et seigneur excepté? Je te pardonne ce que tu m'as dit, parce que je pense
que tu es un frénétique; mais garde-toi de tomber de nouveau dans une pareille
faute, ou je te jure que je te ferai punir à la fois pour la première et pour la
seconde insolence.
La duchesse s'éloigna transportée de
colère, et réellement Capecce avait manqué aux lois de la prudence : il fallait
faire deviner et non pas dire. Il resta confondu, craignant beaucoup que la
duchesse ne racontât la chose à son mari.
Mais la suite fut bien différente de ce
qu'il appréhendait. Dans la solitude de ce village, la fière duchesse de
Palliano ne put s'empêcher de faire confidence de ce qu'on avait osé lui dire à
sa dame d'honneur favorite, Diane Brancaccio. Celle-ci était une femme de trente
ans, dévorée par des passions ardentes. Elle avait les cheveux rouges
(l'historien revient plusieurs fois sur cette circonstance qui lui semble
expliquer toutes les folies de Diane Brancaccio). Elle aimait avec fureur
Domitien Fornari, gentilhomme attaché au marquis de Montebello. Elle voulait le
prendre pour époux; mais le marquis et sa femme, auxquels elle avait l'honneur
d'appartenir par les liens du sang, consentiraient-ils jamais à la voir épouser
un homme actuellement à leur service? Cet obstacle était insurmontable, du moins
en apparence.
Il n'y avait qu'une chance de succès:
il aurait fallu obtenir un effort de crédit de la part du duc de Palliano, frère
aîné du marquis, et Diane n'était pas sans espoir de ce côté. Le duc la traitait
en parente plus qu'en domestique. C'était un homme qui avait de la simplicité
dans le coeur et de la bonté, et il tenait infiniment moins que ses frères aux
choses de pure étiquette. Quoique le duc profitât en vrai jeune homme de tous
les avantages de sa haute position, et ne fût rien moins que fidèle à sa femme,
il l'aimait tendrement, et, suivant les apparences, ne pourrait lui refuser une
grâce si celle-ci la lui demandait avec une certaine persistance.
L'aveu que Capecce avait osé faire à la
duchesse parut un bonheur inespéré à la sombre Diane. Sa maîtresse avait été
jusque-là d'une sagesse désespérante; si elle pouvait ressentir une passion, si
elle commettait une faute, à chaque instant elle aurait besoin de Diane, et
celle-ci pourrait tout espérer d'une femme dont elle connaîtrait les secrets.
Loin d'entretenir la duchesse d'abord
de ce qu'elle se devait à elle-même, et ensuite des dangers effroyables auxquels
elle s'exposerait au milieu d'une cour aussi clairvoyante, Diane, entraînée par
la fougue de sa passion, parla de Marcel Capecce à sa maîtresse, comme elle se
parlait à elle-même de Domitien Fornari. Dans les longs entretiens de cette
solitude, elle trouvait moyen, chaque jour, de rappeler au souvenir de la
duchesse les grâces et la beauté de ce pauvre Marcel qui semblait si triste; il
appartenait, comme la duchesse, aux premières familles de Naples, ses manières
étaient aussi nobles que son sang, et il ne lui manquait que ces biens d'un
caprice de la fortune pouvait lui donner chaque jour, pour être sous tous les
rapports l'égal de la femme qu'il osait aimer.
Diane s'aperçut avec joie que le
premier effet de ces discours était de redoubler la confiance que la duchesse
lui accordait.
Elle ne manqua pas de donner avis de ce
qui se passait à Marcel Capecce. Durant les chaleurs brûlantes de cet été, la
duchesse se promenait souvent dans les bois qui entourent Gallese. A la chute du
jour, elle venait attendre la brise de mer sur les collines charmantes qui
s'élèvent au milieu de ces bois et du sommet desquelles on aperçoit la mer à
moins de deux lieues de distance.
Sans s'écarter des lois sévères de
l'étiquette, Marcel pouvait se trouver dans ces bois; il s'y cachait, dit-on, et
avait soin de ne se montrer aux regards de la duchesse que lorsqu'elle était
bien disposée par les discours de Diane Brancaccio. Celle-ci faisait un signal à
Marcel.
Diane, voyant sa maîtresse sur le point
d'écouter la passion fatale qu'elle avait fait naître dans son coeur, céda
elle-même à l'amour voilent que Domitien Fornari lui avait inspiré. Désormais
elle se tenait sûre de pouvoir l'épouser. Mais Domitien était un jeune homme
sage, d'un caractère froid et réservé; les emportements de sa fougueuse
maîtresse, loin de l'attacher, lui semblèrent bientôt désagréables. Diane
Brancaccio était proche parente des Carafa; il se tenait sûr d'être poignardé au
moindre rapport qui parviendrait sur ses amours au terrible cardinal Carafa qui,
bien que cadet du duc de Palliano, était, dans le fait, le véritable chef de la
famille.
La duchesse avait cédé depuis quelque
temps à la passion de Capecce, lorsqu'un beau jour on ne trouva plus Domitien
Fornari dans le village où était relégué la cour du marquis de Montebello. Il
avait disparu : on sut plus tard qu'il s'était embarqué dans le petit port de
Nettuno; sans doute il avait changé de nom, et jamais depuis on n'eut de ses
nouvelles.
Qui pourrait peindre le désespoir de
Diane? Après avoir écouté avec bonté ses plaintes contre le destin, un jour la
duchesse de Palliano lui laissa deviner que ce sujet de discours lui semblait
épuisé. Diane se voyait méprisée par son amant; son coeur était en proie aux
mouvements les plus cruels; elle tira la plus étrange conséquence de l'instant
d'ennui que la duchesse avait éprouvé en entendant la répétition de ses
plaintes. Diane se persuada que c'était la duchesse qui avait engagé Domitien
Fornari à la quitter pour toujours, et qui, de plus, lui avait fourni les moyens
de voyager. Cette idée folle n'était appuyée que sur quelques remontrances que
jadis la duchesse lui avait adressées. Le soupçon fut bientôt suivi de la
vengeance. Elle demanda une audience au duc et lui raconta tout ce qui se
passait entre sa femme et Marcel. Le duc refusa d'y ajouter foi.
-- Songez, lui dit-il, que depuis
quinze ans je n'ai pas eu le moindre reproche à faire à la duchesse; elle a
résisté aux séductions de la cour et à l'entraînement de la position brillante
que nous avions à Rome: les princes les plus aimables, et le duc de Guise
lui-même, général de l'armée française, y ont perdu leurs pas, et vous voulez
qu'elle cède à un simple écuyer?
Le malheur voulut que le duc s'ennuyant
beaucoup à Soriano, village où il était relégué, et qui n'était qu'à deux
petites lieues de celui qu'habitait sa femme, Diane put en obtenir un grand
nombre d'audiences, sans que celles-ci vinssent à la connaissance de la
duchesse. Diane avait un génie étonnant; la passion la rendait éloquente. Elle
donnait au duc une foule de détails; la vengeance était devenue son seul
plaisir. Elle lui répétait que, presque tous les soirs, Capecce s'introduisait
dans la chambre de la duchesse sur les onze heures, et n'en sortait qu'à deux ou
trois heures du matin. Ces discours firent d'abord si peu d'impression sur le
duc, qu'il ne voulut pas se donner la peine de faire deux lieues à minuit pour
venir à Gallese et entrer à l'improviste dans la chambre de sa femme.
Mais un soir qu'il se trouvait à
Gallese, le soleil était couché, et pourtant il faisait encore jour, Diane
pénétra tout échevelée dans le salon où était le duc. Tout le monde s'éloigna,
elle lui dit que Marcel Capecce venait de s'introduire dans la chambre de la
duchesse. Le duc, sans doute mal disposé en ce moment, prit son poignard et
courut à la chambre de sa femme, où il entra par une porte dérobée. Il y trouva
Marcel Capecce. A la vérité, les deux amants changèrent de couleur en le voyant
entrer; mais du reste, il n'y avait rien de répréhensible dans la position où
ils se trouvaient. La duchesse était dans son lit occupée à noter une petite
dépense qu'elle venait de faire; une camériste était dans la chambre; Marcel se
trouvait debout à trois pas du lit.
Le duc furieux saisit Marcel à la
gorge, l'entraîna dans un cabinet voisin, où il lui commanda de jeter à terre la
dague et le poignard dont il était armé. Après quoi le duc appela des hommes de
sa garde, par lesquels Marcel fut immédiatement conduit dans les prisons de
Soriano.
La duchesse fut laissée dans son
palais, mais étroitement gardée.
Le duc n'était point cruel; il paraît
qu'il eut la pensée de cacher l'ignominie de la chose, pour n'être pas obligé
d'en venir aux mesures extrêmes que l'honneur exigerait de lui. Il voulut faire
croire que Marcel était retenu en prison pour une tout autre cause, et prenant
prétexte de quelques crapauds énormes que Marcel avait achetés à grand prix deux
ou trois mois auparavant, il fit dire que ce jeune homme avait tenté de
l'empoisonner. Mais le véritable crime était bien trop connu, et le cardinal,
son frère, lui fit demander quand il songerait à laver dans le sang des
coupables l'affront qu'on avait osé faire à leur famille.
Le duc s'adjoignit le comte d'Aliffe,
frère de sa femme, et Antoine Torando, ami de la maison. Tous trois, formant
comme une sorte de tribunal, mirent en jugement Marcel Capecce, accusé
d'adultère avec la duchesse.
L'instabilité des choses humaines
voulut que le pape Pie IV, qui succéda à Paul IV, appartînt à la faction
d'Espagne. Il n'avait rien à refuser au roi Philippe II, qui exigea de lui la
mort du cardinal et du duc de Palliano. Les deux frères furent accusés devant
les tribunaux du pays, et les minutes du procès qu'ils eurent à subir nous
apprennent toutes les circonstances de la mort de Marcel Capecce.
Un des nombreux témoins entendus dépose
en ces termes :
-- Nous étions à Soriano; le duc, mon
maître, eut un long entretien avec le comte d'Aliffe... Le soir, fort tard, on
descendit dans un cellier au rez-de-chaussée, où le duc avait fait prépare les
cordes nécessaires pour donner la question au coupable. Là se trouvaient le duc,
le comte d'Aliffe, le seigneur Antoine Torando et moi.
Le premier témoin appelé fut le
capitaine Camille Grifone, ami intime et confident de Capecce. Le duc lui parla
ainsi :
-- Dis la vérité, mon ami. Que sais-tu
de ce que Marcel a fait dans la chambre de la duchesse?
-- Je ne sais rien; depuis plus de
vingt jours je suis brouillé avec Marcel.
Comme il s'obstinait à ne rien dire de
plus, le seigneur duc appela du dehors quelques-uns de ses gardes. Grifone fut
lié à la corde par le podestat de Soriano. Les gardes tirèrent les cordes, et,
par ce moyen, enlevèrent le coupable à quatre doigts de terre. Après que le
capitaine eut été ainsi suspendu un bon quart d'heure, il dit :
-- Descendez-moi, je vais dire ce que
je sais.
Quand on l'eut remis à terre, les
gardes s'éloignèrent et nous restâmes seuls avec lui.
-- Il est vrai que plusieurs fois j'ai
accompagné Marcel jusqu'à la chambre de la duchesse, dit le capitaine, mais je
ne sais rien de plus, parce que je l'attendais dans une cour voisine jusque vers
les une heure du matin.
Aussitôt on rappela les gardes, qui,
sur l'ordre du duc, l'enlevèrent de nouveau, de façon que ses pieds ne
touchaient pas la terre. Bientôt le capitaine s'écria :
-- Descendez-moi, je veux dire la
vérité. Il est vrai, continua-t-il, que, depuis plusieurs mois, je me suis
aperçu que Marcel fait l'amour avec la duchesse, et je voulais en donner avis à
Votre Excellence ou à D. Léonard. La duchesse envoyait tous les matins savoir
des nouvelles de Marcel; elle lui faisait tenir de petits cadeaux, et, entre
autres choses, des confitures préparées avec beaucoup de soin et fort chères;
j'ai vu à Marcel de petites chaînes d'or d'un travail merveilleux qu'il tenait
évidemment de la duchesse.
Après cette déposition, le capitaine
fut renvoyé en prison. On amena le portier de la duchesse, qui dit ne rien
savoir; on le lia à la corde, et il fut élevé en l'air. Après une demi-heure, il
dit :
-- Descendez-moi, je dirai ce que je
sais.
Une fois à terre, il prétendit ne rien
savoir; on l'éleva de nouveau. Après une demi-heure on le descendit; il expliqua
qu'il y avait peu de temps qu'il était attaché au service particulier de la
duchesse. Comme il était possible que cet homme ne sût rien, on le renvoya en
prison. Toutes ces choses avaient pris beaucoup de temps à cause des gardes que
l'on faisait sortir à chaque fois. On voulait que les gardes crussent qu'il
s'agissait d'une tentative d'empoisonnement avec le venin extrait des crapauds.
La nuit était déjà fort avancée quand
le duc fit venir Marcel Capecce. Les gardes sortis et la porte dûment fermée à
clef :
-- Qu'avez-vous à faire, lui dit-il,
dans la chambre de la duchesse, que vous y restez jusqu'à une heure, deux
heures, et quelquefois quatre heures du matin?
Marcel nia tout; on appela les gardes,
et il fut suspendu; la corde lui disloquait les bras; ne pouvant supporter la
douleur, il demanda à être descendu; on le plaça sur une chaise; mais une fois
là, il s'embarrassa dans son discours, et proprement ne savait ce qu'il disait.
On appela les gardes qui le suspendirent de nouveau; après un long temps, il
demanda à être descendu.
-- Il est vrai, dit-il, que je suis
entré dans l'appartement de la duchesse à des heures indues; mais je faisais
l'amour avec la signora Diane Brancaccio, une des dames de Son Excellence, avec
laquelle j'avais donné la foi de mariage, et qui m'a tout accordé, excepté les
choses contre l'honneur.
Marcel fut reconduit à sa prison, où on
le confronta avec le capitaine et avec Diane, qui nia tout.
Ensuite on ramena Marcel dans la salle
basse; quand nous fûmes près de la porte :
-- Monsieur le duc, dit Marcel, Votre
Excellence se rappellera qu'elle m'a promis la vie sauve si je dis toute la
vérité. Il n'est pas nécessaire de me donner la corde de nouveau; je vais tout
vous dire.
Alors il s'approcha du duc, et, d'une
voix tremblante et à peine articulée, il lui dit qu'il était vrai qu'il avait
obtenu les faveurs de la duchesse. A ces paroles, le duc se jeta sur Marcel et
le mordit à la joue; puis il tira son poignard et je vis qu'il allait en donner
des coups au coupable. Je dis alors qu'il était bien que Marcel écrivît de sa
main ce qu'il venait d'avouer, et que cette pièce servirait à justifier Son
Excellence. On entra dans la salle basse, où se trouvait ce qu'il fallait pour
écrire; mais la corde avait tellement blessé Marcel au bras et à la main, qu'il
ne put écrire que ce peu de mots : Oui, j'ai trahi mon seigneur; oui, je lui ai
ôté l'honneur!
Le duc lisait à mesure que Marcel
écrivait. A ce moment il se jeta sur Marcel et il lui donna trois coups de
poignard qui lui ôtèrent la vie. Diane Brancaccio était là, à trois pas, plus
morte que vive, et qui, sans doute, se repentait mille et mille fois de ce
qu'elle avait fait.
-- Femme indigne d'être née d'une noble
famille! s'écria le duc, et cause unique de mon déshonneur, auquel tu as
travaillé pour servir à tes plaisirs déshonnêtes, il faut que je te donne la
récompense de toutes tes trahisons.
En disant ces paroles, il la prit par
les cheveux et lui scia le cou avec un couteau. Cette malheureuse répandit un
déluge de sang, et enfin tomba morte.
Le duc fit jeter les deux cadavres dans
un cloaque voisin de la prison.
Le jeune cardinal Alphonse Carafa, fils
du marquis de Montebello, le seul de toute la famille que Paul IV eût gardé
auprès de lui, crut devoir lui raconter cet événement. Le pape ne répondit que
par ces paroles :
-- Et de la duchesse, qu'en a-t-on
fait?
On pensa généralement, dans Rome, que
ces paroles devaient amener la mort de cette malheureuse femme. Mais le duc ne
pouvait se résoudre à ce grand sacrifice, soit parce qu'elle était enceinte,
soit à cause de l'extrême tendresse que jadis il avait eue pour elle.
100Trois mois après le grand acte de
vertu qu'avait accompli le saint pape Paul IV en se séparant de toute sa
famille, il tomba malade, et, après trois autres mois de maladie, il expira le
18 août 1559.
Le cardinal écrivait lettres sur
lettres au duc de Palliano, lui répétant sans cesse que leur honneur exigeait la
mort de la duchesse. Voyant leur oncle mort, et ne sachant pas quelle pourrait
être la pensée du pape qui serait élu, il voulait que tout fût fini dans le plus
bref délai.
Le duc, homme simple, bon et beaucoup
moins scrupuleux que le cardinal sur les choses qui tenaient au point d'honneur,
ne pouvait se résoudre à la terrible extrêmité qu'on exigeait de lui. Il se
disait que lui-même avait fait de nombreuses infidélités à la duchesse, et sans
se donner la moindre peine pour les lui cacher, et que ces infidélités pouvaient
avoir porté à la vengeance une femme aussi hautaine. Au moment même d'entrer au
conclave, après avoir entendu la messe et reçu la sainte communion, le cardinal
lui écrivit encore qu'il se sentait bourrelé par ces remises continuelles, et
que, si le duc ne se résolvait pas enfin à ce qu'exigeait l'honneur de leur
maison, il protestait qu'il ne se mêlerait plus de ses affaires, et ne
chercherait jamais à lui être utile, soit dans le conclave, soit auprès du
nouveau pape. Une raison étrangère au point d'honneur put contribuer à
déterminer le duc. Quoique la duchesse fut sévèrement gardée, elle trouva,
dit-on, le moyen de faire dire à Marc-Antoine Colonna, ennemi capital du duc à
cause de son duché de Palliano, que celui-ci s'était fait donner, que si
Marc-Antoine trouvait moyen de lui sauver la vie et de la délivrer, elle, de son
côté, le mettrait en possession de la forteresse de Palliano, où commandait un
homme qui lui était dévoué.
Le 28 août 1559, le duc envoya à
Gallese deux compagnies de soldats. Le 30, D. Léonard del Cardine, parent du
duc, et D. Ferrant, comte d'Aliffe, frère de la duchesse, arrivèrent à Gallese,
et vinrent dans les appartements de la duchesse pour lui ôter la vie. Ils lui
annoncèrent la mort, elle apprit cette nouvelle sans la moindre altération. Elle
voulut d'abord se confesser et entendre la sainte messe. Puis, ces deux
seigneurs s'approchant d'elle, elle remarqua qu'ils n'étaient pas d'accord entre
eux. Elle demanda s'il y avait un ordre du duc son mari pour la faire mourir.
-- Oui, madame, répondit D. Léonard.
La duchesse demanda à le voir; D.
Ferrant le lui montra.
(Je trouve dans le procès du duc de
Palliano la déposition des moines qui assistèrent à ce terrible événement. Ces
dépositions sont très supérieures à celles des autres témoins, ce qui provient,
ce me semble, de ce que les moines étaient exempts de crainte en parlant devant
la justice, tandis que tous les autres témoins avaient été plus ou moins
complices de leur maître.)
Le frère Antoine de Pavie, capucin,
déposa en ces termes :
-- Après la messe où elle avait reçu
dévotement la sainte communion, et tandis que nous la confortions, le comte d'Aliffe,
frère de madame la duchesse, entra dans la chambre avec une corde et une
baguette de coudrier grosse comme le pouce et qui pouvait avoir une demi-aune de
longueur. Il couvrit les yeux de la duchesse d'un mouchoir, et elle, d'un grand
sang-froid, le faisait descendre davantage sur ses yeux, pour ne pas le voir. Le
comte lui mit la corde au cou; mais, comme elle n'allait pas bien, le comte la
lui ôta et s'éloigna de quelques pas; la duchesse, l'entendant marcher, s'ôta le
mouchoir de dessus les yeux, et dit :
-- Eh bien donc! que faisons-nous?
Le comte répondit :
-- La corde n'allait pas bien, je vais
en prendre une autre pour ne pas vous faire souffrir.
Disant ces paroles, il sortit; peu
après il rentra dans la chambre avec une autre corde, il lui arrangea de nouveau
le mouchoir sur les yeux, il lui remit la corde au cou, et, faisant pénétrer la
baguette dans le noeud, il la fit tourner et l'étrangla. La chose se passa, de
la part de la duchesse, absolument sur le ton d'une conversation ordinaire.
Le frère Antoine de Salazar, autre
capucin, termine sa déposition par ces paroles :
-- Je voulais me retirer du pavillon
par scrupule de conscience, pour ne pas la voir mourir; mais la duchesse me dit
:
-- Ne t'éloigne pas d'ici, pour l'amour
de Dieu.
(Ici le moine raconte les circonstances
de la mort, absolument comme nous venons de les rapporter.) Il ajoute :
-- Elle mourut comme une bonne
chrétienne, répétant souvent : Je crois, je crois.
Les deux moines, qui apparemment
avaient obtenu de leurs supérieurs l'autorisation nécessaire, répètent dans
leurs dépositions que la duchesse a toujours protesté de son innocence parfaite,
dans tous ses entretiens avec eux, dans toutes ses confessions, et
particulièrement dans celle qui précéda la messe où elle reçut la sainte
communion. Si elle était coupable, par ce trait d'orgueil elle se précipitait en
enfer.
Dans la confrontation du frère Antoine
de Pavie, capucin, avec D. Léonard de Cardine, le frère dit :
-- Mon compagnon dit au comte qu'il
serait bien d'attendre que la duchesse accouchât; elle est grosse de six mois,
ajouta-t-il, il ne faut pas perdre l'âme du pauvre petit malheureux qu'elle
porte dans son sein, il faut pouvoir le baptiser.
A quoi le comte d'Aliffe répondit :
-- Vous savez que je dois aller à Rome,
et je ne veux pas y paraître avec ce masque sur le visage (avec cet affront non
vengé).
A peine la duchesse fut-elle morte, que
les deux capucins insistèrent pour qu'on l'ouvrît sans retard, afin de pouvoir
donner le baptême à l'enfant; mais le comte et D. Léonard n'écoutèrent pas leurs
prières.
Le lendemain la duchesse fut enterrée
dans l'église du lieu, avec une sorte de pompe (j'ai lu le procès-verbal). Cet
événement, dont la nouvelle se répandit aussitôt, fit peu d'impression, on s'y
attendait depuis longtemps; on avait plusieurs fois annoncé la nouvelle de cette
mort à Gallese et à Rome, et d'ailleurs un assassinat hors de la ville et dans
un moment de siège vacant n'avait rien d'extraordinaire. Le conclave qui suivit
la mort de Paul IV fut très orageux, il ne dura pas moins de quatre mois.
Le 26 décembre 1559, le pauvre cardinal
Carlo Carafa fut obligé de concourir à l'élection d'un cardinal porté par
l'Espagne et qui par conséquent ne pourrait se refuser à aucune des rigueurs que
Philippe II demanderait contre lui cardinal Carafa. Le nouvel élu prit le nom de
Pie IV.
Si le cardinal n'avait pas été exilé au
moment de la mort de son oncle, il eût été maître de l'élection, ou du moins
aurait été en mesure d'empêcher la nomination d'un ennemi.
Peu après, on arrêta le cardinal ainsi
que le duc; l'ordre de Philippe II était évidemment de les faire périr. Ils
eurent à répondre sur quatorze chefs d'accusation. On interrogea tous ceux qui
pouvaient donner des lumières sur ces quatorze chefs. Ce procès, fort bien fait,
se compose de deux volumes in-folio, que j'ai lus avec beaucoup d'intérêt, parce
qu'on y rencontre à chaque page des détails de moeurs que les historiens n'ont
point trouvés dignes de la majesté de l'histoire. J'y ai remarqué des détails
fort pittoresques sur une tentative d'assassinat dirigée par le parti espagnol
contre le cardinal Carafa, alors ministre tout-puissant.
Du reste, lui et son frère furent
condamnés pour des crimes qui n'en auraient pas été pour tout autre, par
exemple, avoir donné la mort à l'amant d'une femme infidèle et à cette femme
elle-même. Quelques années plus tard, le prince Orsini épousa la soeur du
grand-duc de Toscane, il la crut infidèle et la fit empoisonner en Toscane même,
du consentement du grand-duc son frère, et jamais la chose ne lui a été imputée
à crime. Plusieurs princesses de la maison de Médicis sont mortes ainsi.
Quand le procès des deux Carafa fut
terminé, on en fit un long sommaire, qui, à diverses reprises fut examiné par
des congrégations de cardinaux. Il est trop évident qu'une fois qu'on était
convenu de punir de mort le meurtre qui vengeait l'adultère, genre de crime dont
la justice ne s'occupait jamais, le cardinal était coupable d'avoir persécuté
son frère pour que le cime fût commis, comme le duc était coupable de l'avoir
fait exécuter.
Le 3 de mars 1561, le pape Pie IV tint
un consistoire qui dura huit heures, et à la fin duquel il prononça la sentence
des Carafa en ces termes : Prout in schedula (Qu'il en soit fait comme il est
requis.)
La nuit du jour suivant, le fiscal
envoya au château Saint-Ange le barigel pour faire exécuter la sentence de mort
sur les deux frères, Charles, cardinal Carafa, et Jean, duc de Palliano; ainsi
fut fait. On s'occupa d'abord du duc. Il fut transféré du château Saint-Ange aux
prisons de Todinone, où tout était préparé; ce fut là que le duc, le comte d'Aliffe
et D. Léonard del Cardine eurent la tête tranchée.
Le duc soutint ce terrible moment non
seulement comme un cavalier de haute naissance, mais encore comme un chrétien
prêt à tout endurer pour l'amour de Dieu. Il adressa de belles paroles à ses
deux compagnons pour les exhorter à la mort; puis écrivit à son fils.
Le barigel revint au château
Saint-Ange, il annonça la mort au cardinal Carafa, ne lui donnant qu'une heure
pour se préparer. La cardinal montra une grandeur d'âme supérieure à celle de
son frère, d'autant qu'il dit moins de paroles; les paroles sont toujours une
force que l'on cherche hors de soi. On ne lui entendit prononcer à voix basse
que ces mots, à l'annonce de la terrible nouvelle :
-- Moi mourir! O pape Pie! ô roi
Philippe!
Il se confessa; il récita les sept
psaumes de la pénitence, puis il s'assit sur une chaise, et dit au bourreau :
-- Faites.
Le bourreau l'étrangla avec un cordon
de soie qui se rompit; il fallut y revenir à deux fois. Le cardinal regarda le
bourreau sans daigner prononcer un mot.
(Note ajoutée.)
Peu d'années après, le saint pape Pie V fit revoir le procès, qui fut cassé; le cardinal et son frère furent rétablis dans tous leurs honneurs, et le procureur général, qui avait le plus contribué à leur mort, fut pendu. Pie V ordonna la suppression du procès; toutes les copies qui existaient dans les bibliothèques furent brûlées; il fut défendu d'en conserver sous peine d'excommunication; mais le pape ne pensa pas qu'il avait une copie du procès dans sa propre bibliothèque, et c'est sur cette copie qu'ont été faites toutes celles que l'on voit aujourd'hui.
SAN FRANCESCO A RIPA
Ariste et Dorante ont traité ce
sujet, ce qui a donné à Eraste l'idée
de le traiter aussi.
Je traduis d'un chroniqueur italien le détail des amours d'une princesse romaine
avec un Français. C'était en 1726, au commencement du dernier siècle. Tous les
abus du népotisme florissaient alors à Rome. Jamais cette cour n'avait été plus
brillante. Benoît XIII (Orsini) régnait, ou plutôt son neveu, le prince
Campobasso, dirigeait sous son nom toutes les affaires grandes et petites. De
toutes parts, les étrangers affluaient à Rome; les princes italiens, les nobles
d'Espagne, encore riches de l'or du Nouveau-Monde, y accouraient en foule. Tout
homme riche et puissant s'y trouvait au-dessus des lois. La galanterie et la
magnificence y semblaient la seule occupation de tant d'étrangers et de
nationaux réunis.
Les deux nièces du pape, la comtesse
Orsini et la princesse Campobasso, se partageaient la puissance de leur oncle et
les hommages de la cour. Leur beauté les aurait fait distinguer même dans les
derniers rangs de la société. L'Orsini, comme on dit familièrement à Rome, était
gaie et disinvolta, la Campobasso tendre et pieuse; mais cette âme tendre était
susceptible des transports les plus violents. Sans être ennemies déclarées,
quoique se rencontrant tous les jours chez le pape et se voyant souvent chez
elles, ces dames étaient rivales en tout : beauté, crédit, richesse.
La comtesse Orsini, moins jolie, mais
brillante, légère, agissante, intrigante, avait des amants dont elle ne
s'occupait guère, et qui ne régnaient qu'un jour. Son bonheur était de voir deux
cents personnes dans ses salons et d'y régner. Elle se moquait fort de sa
cousine, la Campobasso, qui, après s'être fait voir partout, trois ans de suite,
avec un duc espagnol, avait fini par lui ordonner de quitter Rome dans les
vingt-quatre heures, et ce, sous peine de mort. «Depuis cette grande expédition,
disait Orsini, ma sublime cousine n'a plus souri. Voici quelques mois surtout
qu'il est évident que la pauvre femme meurt d'ennui ou d'amour, et son mari, qui
n'est pas gaucher, fait passer cet ennui aux yeux du pape, notre oncle, pour de
la haute piété. Je m'attends que cette piété la conduira à entreprendre un
pèlerinage en Espagne.»
La Campobasso était bien éloignée de
regretter son Espagnol, qui, pendant deux ans au moins l'avait mortellement
ennuyée. Si elle l'eût regretté, elle l'eût envoyé chercher, car c'était un de
ces caractères naturels et passionnés, comme il n'est pas rare d'en rencontrer à
Rome. D'une dévotion exaltée, quoique à peine âgée de vingt-trois ans et dans
toute la fleur de sa beauté, il lui arrivait de se jeter aux genoux de son oncle
en le suppliant de lui donner la bénédiction papale, qui, comme on ne le sait
pas assez, à l'exception de deux ou trois péchés atroces, absout tous les
autres, même sans confession. Le bon Benoît XIII pleurait de tendresse.
«Lève-toi, ma nièce, lui disait-il, tu n'as pas besoin de ma bénédiction, tu
vaux mieux que moi aux yeux de Dieu.»
En cela, bien qu'infaillible, il se
trompait, ainsi que Rome entière. La Campobasso était éperdument amoureuse, son
amant partageait sa passion, et cependant elle était fort malheureuse. Il y
avait plusieurs mois qu'elle voyait presque tous les jours le chevalier de
Sénécé, neveu du duc de Saint-Aignan, alors ambassadeur de Louis XV à Rome.
Fils d'une des maîtresses du régent
Philippe d'Orléans, le jeune Sénécé jouissait en France de la plus haute faveur
: colonel depuis longtemps, quoiqu'il eût à peine vingt-deux ans, il avait les
habitudes de la fatuité, et ce qui la justifie, sans toutefois en avoir le
caractère. La gaieté, l'envie de s'amuser de tout et toujours, l'étourderie, le
courage, la bonté, formaient les traits les plus saillants de ce singulier
caractère, et l'on pouvait dire alors, à la louange de la nation, qu'il en était
un échantillon parfaitement exact. En le voyant la princesse de Campobasso
l'avait distingué. «Mais, lui avait-elle dit, je me méfie de vous, vous êtes
Français; mais je vous avertis d'une chose: le jour où l'on saura dans Rome que
je vous vois quelquefois en secret, je serai convaincue que vous l'avez dit, et
je ne vous aimerai plus.»
Tout en jouant avec l'amour, la
Campobasso s'était éprise d'une passion véritable. Sénécé aussi l'avait aimée,
mais il y avait déjà huit mois que leur intelligence durait, et le temps, qui
redouble la passion d'une Italienne, tue celle d'un Français. La vanité du
chevalier le consolait un peu de son ennui; il avait déjà envoyé à Paris deux ou
trois portraits de la Campobasso. Du reste comblé de tous les genres de biens et
d'avantages, pour ainsi dire, dès l'enfance, il portait l'insouciance de son
caractère jusque dans les intérêts de la vanité, qui d'ordinaire maintient si
inquiets les coeurs de sa nation.
Sénécé ne comprenait nullement le
caractère de sa maîtresse, ce qui fait que quelquefois sa bizarrerie l'amusait.
Bien souvent encore, le jour de la fête de sainte Balbine, dont elle portait le
nom, il eut à vaincre les transports et les remords d'une piété ardente et
sincère. Sénécé ne lui avait pas fait oublier la religion, comme il arrive
auprès des femmes vulgaires d'Italie; il l'avait vaincue de vive force, et le
combat se renouvelait souvent.
Cet obstacle, le premier que ce jeune
homme comblé par le hasard eût rencontré dans sa vie, l'amusait et maintenait
vivante l'habitude d'être tendre et attentif auprès de la princesse; de temps à
autre, il croyait de son devoir de l'aimer. Il y avait une autre raison fort peu
romanesque, Sénécé n'avait qu'un confident, c'était son ambassadeur, le duc de
Saint-Aignan, auquel il rendait quelques services par la Campobasso, qui savait
tout. Et l'importance qu'il acquérait aux yeux de l'ambassadeur le flattait
singulièrement.
La Campobasso, bien différente de
Sénécé n'était nullement touchée des avantages sociaux de son amant. Etre ou
n'être pas aimée était tout pour elle. «Je lui sacrifie mon bonheur éternel, se
disait-elle; lui qui est un hérétique, un Français, ne peut rien me sacrifier de
pareil.» Mais le chevalier paraissait, et sa gaieté, si aimable, intarissable,
et cependant si spontanée, étonnait l'âme de la Campobasso et la charmait. A son
aspect, tout ce qu'elle avait formé le projet de lui dire, toutes les idées
sombres disparaissaient. Cet état, si nouveau pour cette âme altière, durait
encore longtemps après que Sénécé avait disparu. Elle finit par trouver qu'elle
ne pouvait penser, qu'elle ne pouvait vivre loin de Sénécé.
La mode à Rome, qui, pendant deux
siècles, avait été pour les Espagnols, commençait à revenir un peu aux Français.
On commençait à comprendre ce caractère qui porte le plaisir et le bonheur
partout où il arrive. Ce caractère ne se trouvait alors qu'en France et, depuis
la révolution de 1789 ne se trouve nulle part. C'est qu'une gaieté si constante
a besoin d'insouciance, et il n'y a plus personne de carrière sûre en France,
pas même pour l'homme de génie, s'il en est.
La guerre est déclarée entre les hommes
de la classe de Sénécé et le reste de la nation. Rome aussi était bien
différente alors de ce qu'on la voit aujourd'hui. On ne s'y doutait guère, en
1726, de ce qui devait y arriver soixante-sept ans plus tard, quand le peuple,
payé par quelques curés, égorgeait le jacobin Basseville, qui voulait,
disait-il, civiliser la capitale du monde chrétien.
Pour la première fois, auprès de Sénécé
la Campobasso avait perdu la raison, s'était trouvée dans le ciel ou
horriblement malheureuse pour des choses non approuvées par la raison. Dans ce
caractère sévère et sincère, une fois que Sénécé eut vaincu la religion, qui
pour elle était bien autre chose que la raison, cet amour devait s'élever
rapidement jusqu'à la passion la plus effrénée.
La princesse avait distingué monsignor
Ferraterra, dont elle avait entrepris la fortune. Que devint-elle quand
Ferraterra lui annonça que non seulement Sénécé allait plus souvent que de
coutume chez l'Orsini, mais encore était cause que la comtesse venait de
renvoyer un castrat célèbre, son amant en titre depuis plusieurs semaines!
Notre histoire commence le soir du jour
où la Campobasso avait reçu cette annonce fatale.
Elle était immobile dans un immense
fauteuil de cuir doré. Posées auprès d'elle sur une petite table de marbre noir,
deux grandes lampes d'argent au long pied, chefs-d'oeuvre du célèbre Benvenuto
Cellini, éclairaient ou plutôt montraient les ténèbres d'une immense salle au
rez-de-chaussée de son palais ornée de tableaux noircis par le temps; car déjà,
à cette époque, le règne des grands peintres datait de loin.
Vis-à-vis de la princesse et presque à
ses pieds, sur une petite chaise de bois d'ébène garnie d'ornements d'or massif,
le jeune Sénécé venait d'étaler sa personne élégante. La princesse le regardait,
et depuis qu'il était entré dans cette salle, loin de voler à sa rencontre et de
se jeter dans ses bras, elle ne lui avait pas adressé une parole.
En 1726, déjà Paris était la cité reine
des élégances de la vie et des parures. Sénécé en faisait venir régulièrement
par des courriers tout ce qui pouvait relever les grâces d'un des plus jolis
hommes de France. Malgré l'assurance si naturelle à un homme de ce rang, qui
avait fait ses premières armes auprès des beautés de la cour du régent et sous
les directions du fameux Canillac, son oncle, un des roués de ce prince, bientôt
il fut facile de lire quelque embarras dans les traits de Sénécé. Les beaux
cheveux blonds de la princesse étaient un peu en désordre; ses grands yeux bleu
foncé étaient fixés sur lui : leur expression était douteuse. S'agissait-il
d'une vengeance mortelle? était-ce seulement le sérieux profond de l'amour
passionné?
-- Ainsi vous ne m'aimez plus? dit-elle
enfin d'une voix oppressée.
Un long silence suivit cette
déclaration de guerre.
Il en coûtait à la princesse de se
priver de la grâce charmante de Sénécé qui, si elle ne lui faisait pas de scène,
était sur le point de lui dire cent folies; mais elle avait trop d'orgueil pour
différer de s'expliquer. Une coquette est jalouse par amour-propre; une femme
galante l'est par habitude; une femme qui aime avec sincérité et passionnément a
la conscience de ses droits. Cette façon de regarder, particulière à la passion
romaine, amusait fort Sénécé : il y trouvait profondeur et incertitude; on
voyait l'âme à nu pour ainsi dire. L'Orsini n'avait pas cette grâce.
Cependant, comme cette fois le silence
se prolongeait outre mesure, le jeune Français, qui n'était pas bien habile dans
l'art de pénétrer les sentiments cachés d'un coeur italien, trouva un air de
tranquillité et de raison qui le mit à son aise. Du reste, en ce moment il avait
un chagrin : en traversant les caves et les souterrains qui, d'une maison
voisine du palais Campobasso, le conduisaient dans cette salle basse, la
broderie toute fraîche d'un habit charmant et arrivé de Paris la veille s'était
chargée de plusieurs toiles d'araignée. La présence de ces toiles d'araignée le
mettait mal à son aise, et d'ailleurs il avait cet insecte en horreur.
Sénécé, croyant voir du calme dans
l'oeil de la princesse, songeait à éviter la scène, à tourner le reproche au
lieu de lui répondre; mais, porté au sérieux par la contrariété qu'il éprouvait
: «Ne serait-ce point ici une occasion favorable, se disait-il, pour lui faire
entrevoir la vérité? Elle vient de poser la question elle-même; voilà déjà la
moitié de l'ennui évité. Certainement il faut que je ne sois pas fait pour
l'amour. Je n'ai jamais rien vu de si beau que cette femme avec ses yeux
singuliers. Elle a de si mauvaises manières, elle me fait passer par des
souterrains dégoûtants; mais c'est la nièce du souverain auprès duquel le roi
m'a envoyé. De plus, elle est blonde dans un pays où toutes les femmes sont
brunes : c'est une grande distinction. Tous les jours j'entends porter sa beauté
aux nues par des gens dont le témoignage n'est pas suspect, et qui sont à mille
lieues de penser qu'ils parlent à l'heureux possesseur de tant de charme. Quand
au pouvoir qu'un homme doit avoir sur sa maîtresse, je n'ai point d'inquiétude à
cet égard. Si je veux prendre la peine de lui dire un mot, je l'enlève à son
palais, à ses meubles d'or, à son oncle-roi, et tout cela pour l'emmener en
France, au fond de la province, vivoter tristement dans une de mes terres... Ma
foi, la perspective de ce dévouement ne m'inspire que la résolution la plus vive
de ne jamais le lui demander. L'Orsini est bien moins jolie : elle m'aime, si
elle m'aime, tout juste un peu plus que le castrat Butofaco que je lui ai fait
renvoyer hier; mais elle a de l'usage, elle sait vivre, on peut arriver chez
elle en carrosse. Et je suis bien assuré qu'elle ne fera jamais de scène; elle
ne m'aime pas assez pour cela.»
Pendant ce long silence, le regard fixe
de la jeune princesse n'avait pas quitté le joli front du jeune Français.
«Je ne le verrai plus», se dit-elle. Et
tout à coup elle se jeta dans ses bras et couvrit de baisers ce front et ces
yeux qui ne rougissaient plus de bonheur en la revoyant. Le chevalier se fût
mésestimé, s'il n'eût pas oublié à l'instant tous ses projets de rupture; mais
sa maîtresse était trop profondément émue pour oublier sa jalousie. Peu
d'instants après, Sénécé la regardait avec étonnement; des larmes de rage
tombaient rapidement sur ses joues. «Quoi! disait-elle à demi-voix, je m'avilis
jusqu'à lui parler de son changement; je le lui reproche, moi, qui m'étais juré
de ne jamais m'en apercevoir! Et ce n'est pas assez de bassesse, il faut encore
que je cède à la passion que m'inspire cette charmante figure! Ah! vile, vile,
vile princesse!... Il faut en finir.»
Elle essuya ses larmes et parut
reprendre quelque tranquillité.
-- Chevalier, il faut en finir, lui
dit-elle assez tranquillement. Vous paraissez souvent chez la comtesse... Ici
elle pâlit extrêmement. Si tu l'aimes, vas-y tous les jours, soit; mais ne
reviens plus ici...» Elle s'arrêta comme malgré elle. Elle attendait un mot du
chevalier; ce mot ne fut point prononcé. Elle continua avec un petit mouvement
convulsif et comme en serrant les dents : «Ce sera l'arrêt de ma mort et de la
vôtre.»
Cette menace décida l'âme incertaine du
chevalier, qui jusque-là n'était qu'étonné de cette bourrasque imprévue après
tant d'abandon. Il se mit à rire.
Une rougeur subite couvrit les joues de
la princesse, qui devinrent écarlates. «La colère va la suffoquer, pensa le
chevalier; elle va avoir un coup de sang.» Il s'avança pour délacer sa robe;
elle le repoussa avec une résolution et une force auxquelles il n'était pas
accoutumé. Sénécé se rappela plus tard que, tandis qu'il essayait de la prendre
dans ses bras, il l'avait entendue se parler à elle-même. Il se retira un peu :
discrétion inutile, car elle semblait ne plus le voir. D'une voix basse et
concentrée, comme si elle eût parlé à son confesseur, elle se disait : «Il
m'insulte, il me brave. Sans doute, à son âge et avec l'indiscrétion naturelle à
son pays, il va raconter à l'Orsini toutes les indignités auxquelles je
m'abaisse... Je ne suis pas sûre de moi; je ne puis me répondre même de rester
insensible devant cette tête charmante...» Ici il y eut un nouveau silence, qui
sembla fort ennuyeux au chevalier. La princesse se leva enfin en répétant d'un
ton plus sombre : Il faut en finir.
Sénécé, à qui la réconciliation avait
fait perdre l'idée d'une explication sérieuse, lui adressa deux ou trois mots
plaisants sur une aventure dont on parlait beaucoup à Rome...
-- Laissez-moi, chevalier, lui dit la
princesse en l'interrompant; je ne me sens pas bien...
«Cette femme s'ennuie, se dit Sénécé en
se hâtant d'obéir, et rien de contagieux comme l'ennui.» La princesse l'avait
suivi des yeux jusqu'au bout de la salle... «Et j'allais décider à l'étourdie du
sort de ma vie! dit-elle avec un sourire amer. Heureusement, ses plaisanteries
déplacées m'ont réveillée. Quelle sottise chez cet homme! Comment puis-je aimer
un être qui me comprend si peu? Il veut m'amuser par un mot plaisant, quand il
s'agit de ma vie et de la sienne!... Ah! je reconnais bien là cette disposition
sinistre et sombre qui fait mon malheur!» Et elle se leva de son fauteuil avec
fureur. «Comme ces yeux étaient jolis quand il m'a dit ce mot!... et il faut
l'avouer, l'intention du pauvre chevalier était aimable. Il a connu le malheur
de mon caractère; il voulait me faire oublier le sombre chagrin qui m'agitait,
au lieu de m'en demander la cause. Aimable Français! Au fait, ai-je connu le
bonheur avant de l'aimer?»
Elle se mit à penser et avec délices
aux perfections de son amant. Peu à peu elle fut conduite à la contemplation des
grâces de la comtesse Orsini. Son âme commença à voir tout en noir. Les
tourments de la plus affreuse jalousie s'emparèrent de son coeur. Réellement un
pressentiment funeste l'agitait depuis deux mois; elle n'avait de moments
passables que ceux qu'elle passait auprès du chevalier, et cependant presque
toujours, quand elle n'était pas dans ses bras, elle lui parlait avec aigreur.
Sa soirée fut affreuse. Epuisée et
comme un peu calmée par la douleur, elle eut l'idée de parler au chevalier :
«Car enfin il m'a vue irritée, mais il ignore le sujet de mes plaintes.
Peut-être il n'aime pas la comtesse. Peut-être il ne se rend chez elle que parce
qu'un voyageur doit voir la société du pays où il se trouve, et surtout la
famille du souverain. Peut-être si je me fais présenter Sénécé, s'il peut venir
ouvertement chez moi, il y passera des heures entières comme chez l'Orsini.»
«Non, s'écria-t-elle avec rage, je
m'avilirais en parlant; il me méprisera, et voilà tout ce que j'aurai gagné. Le
caractère évaporé de l'Orsini que j'ai si souvent méprisé, folle que j'étais,
est dans le fait plus agréable que le mien, et surtout aux yeux d'un Français.
Moi, je suis faite pour m'ennuyer avec un Espagnol. Quoi de plus absurde que
d'être toujours sérieux, comme si les événements de la vie ne l'étaient pas
assez eux-mêmes!... Que deviendrai-je quand je n'aurai plus mon chevalier pour
me donner la vie, pour jeter dans mon coeur ce feu qui me manque?»
Elle avait fait fermer sa porte; mais
cet ordre n'était point pour monsignor Ferraterra, qui vint lui rendre compte de
ce qu'on avait fait chez l'Orsini jusqu'à une heure du matin. Jusqu'ici ce
prélat avait servi de bonne foi les amours de la princesse; mais il ne doutait
plus, depuis cette soirée, que bientôt Sénécé ne fût au mieux avec la comtesse
Orsini, si ce n'était déjà fait.
«La princesse dévote, pensa-t-il, me
serait plus utile que femme de la société. Toujours il y aura un être qu'elle me
préfèrera : ce sera son amant; et si un jour cet amant est romain, il peut avoir
un oncle à faire cardinal. Si je la convertis, c'est au directeur de sa
conscience qu'elle pensera avant tout, et avec tout le feu de son caractère...
Que ne puis-je pas espérer d'elle auprès de son oncle!» Et l'ambitieux prélat se
perdait dans un avenir délicieux; il voyait la princesse se jetant aux genoux de
son oncle pour lui faire donner le chapeau. Le pape serait très reconnaissant de
ce qu'il allait entreprendre... Aussitôt la princesse convertie, il ferait
parvenir sous les yeux du pape des preuves irréfutables de son intrigue avec le
jeune Français. Pieux, sincère et abhorrant les Français, comme est Sa Sainteté,
elle aura une reconnaissance éternelle pour l'agent qui aura fait finir une
intrigue aussi contrariante pour lui. Ferraterra appartenait à la haute noblesse
de Ferrare; il était riche, il avait plus de cinquante ans... Animé par la
perspective si voisine de chapeau, il fit des merveilles; il osa changer
brusquement de rôle auprès de la princesse. Depuis deux mois que Sénécé la
négligeait évidemment, il eût pu être dangereux de l'attaquer, car à son tour le
prélat, comprenant mal Sénécé, le croyait ambitieux.
Le lecteur trouverait bien long le
dialogue de la jeune princesse, folle d'amour et de jalousie, et du prélat
ambitieux. Ferraterra avait débuté par l'aveu le plus ample de la triste vérité.
Après un début aussi saisissant, il ne lui fut pas difficile de réveiller tous
les sentiments de religion et de la piété passionnée qui n'étaient qu'assoupis
au fond du coeur de la jeune Romaine; elle avait une foi sincère. -- Toute
passion impie doit finir par le malheur et par le déshonneur, lui disait le
prélat. -- Il était grand jour quand il sortit de Campobasso. Il avait exigé de
la nouvelle convertie la promesse de ne pas recevoir Sénécé ce jour-là. Cette
promesse avait peu coûté à la princesse; elle se croyait pieuse, et, dans le
fait, avait peur de se rendre méprisable par sa faiblesse aux yeux du chevalier.
Cette résolution tint ferme jusqu'à
quatre heures : c'était le moment de la visite probable du chevalier. Il passa
dans la rue, derrière le jardin du palais Campobasso, vit le signal qui
annonçait l'impossibilité de l'entrevue, et, tout content, s'en alla chez la
comtesse Orsini.
Peu à peu la Campobasso se sentit comme
devenir folle. Les idées et les résolutions les plus étranges se succédaient
rapidement. Tout à coup elle descendit le grand escalier de son palais comme en
démence, et monta en voiture en criant au cocher : «Palais Orsini»
L'excès de son malheur la poussait
comme malgré elle à voir sa cousine. Elle la trouva au milieu de cinquante
personnes. Tous les gens d'esprit, tous les ambitieux de Rome, ne pouvant
aborder au palais Campobasso, affluaient au palais Orsini. L'arrivée de la
princesse fit événement; tout le monde s'éloigna par respect; elle ne daigna pas
s'en apercevoir : elle regardait sa rivale, elle l'admirait. Chacun des
agréments de sa cousine était un coup de poignard pour son coeur. Après les
premiers compliments, l'Orsini la voyant silencieuse et préoccupée, reprit une
conversation brillante et disinvolta.
«Comme sa gaieté convient mieux au
chevalier que ma folle et ennuyeuse passion!» se disait la Campobasso.
Dans un inexplicable transport
d'admiration et de haine, elle se jeta au cou de la comtesse. Elle ne voyait que
les charmes de sa cousine; de près comme de loin ils lui semblaient également
adorables. Elle comparait ses cheveux aux siens, ses yeux, sa peau. A la suite
de cet étrange examen, elle se prenait elle-même en horreur et en dégoût. Tout
lui semblait adorable, supérieur chez sa rivale.
Immobile et sombre, la Campobasso était
comme une statue de basalte au milieu de cette foule gesticulante et bruyante.
On entrait, on sortait; tout ce bruit importunait, offensait la Campobasso. Mais
que devint-elle quand tout à coup elle entendit annoncer M. de Sénécé! Il avait
été convenu, au commencement de leurs relations, qu'il ne lui parlerait fort peu
dans le monde, et comme il sied à un diplomate étranger qui ne rencontre que
deux ou trois fois par mois la nièce du souverain auprès duquel il est
accrédité.
Sénécé la salua avec le respect et le
sérieux accoutumés; puis, revenant à la comtesse Orsini, il reprit le ton de
gaieté presque intime que l'on a avec une femme d'esprit qui vous reçoit bien et
que l'on voit tous les jours. La Campobasso en était atterrée. «La comtesse me
montre ce que j'aurais dû être, se disait-elle. Voilà ce qu'il faut être, et que
pourtant je ne serai jamais!» Elle sortit dans le dernier degré de malheur où
puisse être jetée une créature humaine, presque résolue à prendre du poison.
Tous les plaisirs que l'amour de Sénécé lui avait donnés n'auraient pu égaler
l'excès de douleur où elle fut plongée pendant toute une longue nuit. On dirait
que ces âmes romaines ont pour souffrir des trésors d'énergie inconnus aux
autres femmes.
Le lendemain, Sénécé repassa et vit le
signe négatif. Il s'en allait gaiement; cependant il fut piqué. «C'est donc mon
congé qu'elle m'a donné l'autre jour? Il faut que je la voie dans les larmes»,
dit sa vanité. Il éprouvait une légère nuance d'amour en perdant à tout jamais
une aussi belle femme, nièce du pape. Il quitta sa voiture et s'engagea dans les
souterrains peu propres qui lui déplaisaient si fort, et vint forcer la porte de
la grande salle au rez-de-chaussée où la princesse le recevait.
-- Comment! vous osez paraître ici! dit
la princesse étonnée.
«Cet étonnement manque de sincérité,
pensa le jeune Français; elle ne se tient dans cette pièce que quand elle
m'attend.»
Le chevalier lui prit la main; elle
frémit. Ses yeux se remplirent de larmes; elle sembla si jolie au chevalier,
qu'il eut un instant d'amour. Elle, de son côté, oublia tous les serments que
pendant deux jours elle avait faits à la religion; elle se jeta dans ses bras,
parfaitement heureuse : «Et voilà le bonheur dont désormais l'Orsini jouira!...»
Sénécé, comprenant mal, comme à l'ordinaire, une âme romaine, crut qu'elle
voulait se séparer de lui avec bonne amitié, rompre avec des formes. «Il ne me
convient pas, attaché que je suis à l'ambassade du roi, d'avoir pour ennemie
mortelle (car telle elle serait) la nièce du souverain auprès duquel je suis
employé.» Tout fier de l'heureux résultat auquel il croyait arriver, Sénécé se
mit à parler raison. Ils vivraient dans l'union la plus agréable; pourquoi ne
seraient-ils pas très heureux? Qu'avait-on, dans le fait, à lui reprocher?
L'amour ferait place à une bonne et tendre amitié. Il réclamait instamment le
privilège de revenir de temps à autre dans le lieu où ils se trouvaient; leurs
rapports auraient toujours de la douceur...
D'abord la princesse ne le comprit pas.
Quand, avec horreur, elle l'eut compris, elle resta debout, immobile, les yeux
fixes. Enfin, à ce dernier trait de la douceur de leurs rapports, elle
l'interrompit d'une voix qui semblait sortir du fond de sa poitrine, et en
prononçant lentement :
-- C'est-à-dire que vous me trouvez,
après tout, assez jolie pour être une fille employée à votre service!
-- Mais, chère et bonne amie,
l'amour-propre n'est-il pas sauf? répliqua Sénécé, à son tour vraiment étonné.
Comment pourrait-il vous passer par la tête de vous plaindre? Heureusement
jamais notre intelligence n'a été soupçonnée de personne. Je suis homme
d'honneur; je vous donne de nouveau ma parole que jamais être vivant ne se
doutera du bonheur dont j'ai joui.
-- Pas même l'Orsini? ajouta-t-elle
d'un ton froid qui fit encore illusion au chevalier.
-- Vous ai-je jamais nommé, dit
naïvement le chevalier les personnes que j'ai pu aimer avant d'être votre
esclave?
-- Malgré tout mon respect pour votre
parole d'honneur, c'est cependant une chance que je ne courrai pas, dit la
princesse d'un air résolu, et qui enfin commença à étonner un peu le jeune
Français. «Adieu! chevalier...» Et, comme il s'en allait un peu indécis : «Viens
m'embrasser», lui dit-elle.
Elle s'attendrit évidemment; puis elle
dit d'un ton ferme : «Adieu, chevalier...»
La princesse envoya chercher Ferraterra.
«C'est pour me venger», lui dit-elle. Le prélat fut ravi. «Elle va se
compromettre; elle est à moi à jamais.»
Deux jours après, comme la chaleur
était accablante, Sénécé alla prendre l'air au Cours sur le minuit. Il y trouva
toute la société de Rome. Quand il voulut reprendre sa voiture, son laquais put
à peine lui répondre : il était ivre; le cocher avait disparu; le laquais lui
dit, en pouvant à peine parler, que le cocher avait pris dispute avec un ennemi.
-- Ah! mon cocher a des ennemis! dit
Sénécé en riant. En revenant chez lui, il était à peine à deux ou trois rues du
Corso, qu'il s'aperçut qu'il était suivi. Des hommes, au nombre de quatre ou
cinq, s'arrêtaient quand il s'arrêtait, recommençaient à marcher quand il
marchait. «Je pourrais faire le crochet et regagner le Corso par une autre rue,
pensa Sénécé. Bah! ces malotrus n'en valent pas la peine; je suis bien armé.» Il
avait son poignard nu à la main.
Il parcourut, en pensant ainsi, deux ou
trois rues écartées et de plus en plus solitaires. Il entendait ces hommes, qui
doublaient le pas. A ce moment, en levant les yeux, il remarqua droit devant lui
une petite église desservie par des moines de l'ordre de Saint-François, dont
les vitraux jetaient un éclat singulier. Il se précipita vers la porte, et
frappa très fort avec le manche de son poignard. Les hommes qui semblaient le
poursuivre étaient à cinquante pas de lui. Ils se mirent à courir sur lui. Un
moine ouvrit la porte; Sénécé se jeta dans l'église; le moine referma la barre
de fer de la porte. Au même moment, les assassins donnèrent des coups de pied à
la porte. « Les impies!» dit le moine. Sénécé lui donna un séquin. «Décidément
ils m'en voulaient», dit-il.
Cette église était éclairée par un
millier de cierges au moins.
-- Comment! un service à cette heure!
dit-il au moine.
-- Excellence, il y a une dispense de
l'éminentissime cardinal-vicaire.
Tout le parvis étroit de la petite
église de San Francesco a Ripa était occupée par un mausolée magnifique; on
chantait l'office des morts.
-- Qu'est-ce qui est mort? quelque
prince? dit Sénécé.
-- Sans doute, répondit le prêtre, car
rien n'est épargné; mais tout ceci, c'est argent et cire perdus; monsieur le
doyen nous a dit que le défunt est mort dans l'impénitence finale.
Sénécé s'approchait; il vit des
écussons d'une forme française; sa curiosité redoubla; il s'approcha tout à fait
et reconnut ses armes! Il y avait une inscription latine : Nobilis homo Johannes
Norbertus Senece eques decessit Romae. «Haut et puissant seigneur Jean Norbert
de Sénécé, chevalier, mort à Rome»
«Je suis le premier homme, pensa Sénécé,
qui ait eu l'honneur d'assister à ses propres obsèques... Je ne vois que
l'empereur Charles-Quint qui se soit donné ce plaisir... Mais il ne fait pas bon
pour moi dans cette église.»
Il donna un second séquin au
sacristain. -- Mon père, lui dit-il, faites-moi sortir par une porte de derrière
de votre couvent.
-- Bien volontiers, dit le moine.
A peine dans la rue, Sénécé, qui avait
un pistolet à chaque main, se mit à courir avec une extrême rapidité. Bientôt il
entendit derrière lui des gens qui le poursuivaient. En arrivant près de son
hôtel, il vit la porte fermée et un homme devant. «Voici le moment de l'assaut»,
pensa le jeune Français; il se préparait à tuer l'homme d'un coup de pistolet,
lorsqu'il reconnut son valet de chambre. -- Ouvrez la porte, lui cria-t-il.
Elle était ouverte; ils entrèrent
rapidement et la refermèrent.
-- Ah! monsieur, je vous ai cherché
partout; voici de bien tristes nouvelles : le pauvre Jean, votre cocher, a été
tué à coups de couteau. Les gens qui l'ont tué vomissaient des imprécations
contre vous. Monsieur, on en veut à votre vie...
Comme le valet parlait, huit coups de
tromblon partant à la fois d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, étendirent
Sénécé mort à côté de son valet de chambre; ils étaient percés de plus de vingt
balles chacun.
Deux ans après, la princesse Campobasso
était vénérée à Rome comme le modèle de la plus haute piété, et depuis longtemps
monsignor Ferraterra était cardinal.
Excusez les fautes de l'auteur.
SUORA SCOLASTICA
HISTOIRE QUI ÉMUT TOUT NAPLES EN 1740
PRÉFACE
A Naples, où je me trouvais en 1824,
j'entendis parler dans le monde de l'histoire de Suora Scolastica et du chanoine
Cybo. Curieux comme je l'étais, on peut penser si je fis des questions. Mais
personne ne voulut me répondre un peu clairement : on avait peur de se
compromettre.
A Naples, jamais on ne parle un peu
clairement de politique. En voici la raison : une famille napolitaine, composée
par exemple de trois fils, d'une fille, du père et de la mère, appartient à
trois partis différents qui, à Naples, prennent le nom de conspirations. Ainsi,
la fille est du parti de son amant; chacun des fils appartient à une
conspiration différente; le père et la mère parlent, en soupirant, de la cour
qui régnait lorsqu'ils avaient vingt ans. Il suit de cet isolement des individus
que jamais on ne parle sérieusement politique. A la moindre assertion un peu
tranchée et sortant du lieu commun, vous voyez autour de vous deux ou trois
figures pâlir.
Mes questions sur ce conte au nom
baroque n'ayant aucun succès dans le monde, je crus que l'histoire de Suora
Scolastica rappelait quelque histoire horrible de l'an 1820, par exemple.
Une veuve de quarante ans, rien moins
que belle, mais fort bonne femme, me louait la moitié de sa petite maison,
située dans une ruelle, à cent pas du charmant jardin de Chiaja, au pied de la
montagne qui couronne, en cet endroit-là, la villa de la princesse Florida,
femme du vieux roi. C'est peut-être le seul quartier de Naples un peu
tranquille.
Ma veuve avait un vieux galant, auquel
je fis la cour toute une semaine. Un jour que nous courions la ville ensemble et
qu'il me montrait les endroits où les lazzaroni s'étaient battus contre les
troupes du général Championnet et le carrefour où ils avaient brûlé vif le duc
de ***, je lui demandai brusquement, et d'un air simple, pourquoi on faisait un
tel mystère de la Suora Scolastica et du chanoine Cybo.
Il me répondit tranquillement :
-- Les titres de duc et de prince que
portaient les personnages de cette histoire sont portés, de nos jours, par leurs
descendants, qui, peut-être, se fâcheraient de voir leurs noms mêlés à une
histoire aussi tragique et aussi triste pour tout le monde.
-- L'affaire ne s'est donc pas passée
en 1820?
-- Que dites-vous? 1820? me dit mon
Napolitain, riant aux éclats de cette date récente. Que dites-vous? 1820?
répéta-t-il avec cette vivacité peu polie de l'Italie, qui choque si fort le
Français de Paris.
«Si vous voulez avoir le sens commun,
continua-t-il, dites : 1745, l'année qui suivit la bataille de Velletri et
confirma à notre grand don Carlos la possession de Naples. Dans ce pays-ci, on
l'appelait Charles VII, et plus tard, en Espagne, où il a fait de si grandes
choses, on l'a appelé Charles III. C'est lui qui a apporté le grand nez des
Farnèse dans notre famille royale.
On n'aimerait pas, aujourd'hui, à
nommer de son vrai nom l'archevêque qui faisait trembler tout le monde à Naples,
lorsqu'il fut consterné, à son tour, par le nom fatal de Velletri. Les
Allemands, campés sur la montagne autour de Velletri, tentèrent de surprendre
dans le palais Ginetti, qu'il habitait, notre grand don Carlos.
C'est un moine qui passe pour avoir
écrit l'anecdote dont vous parlez. La jeune religieuse que l'on désigne par le
nom de Suora Scolastica appartenait à la famille du duc de Bissignano. Le même
écrivain fait preuve d'une haine passionnée pour l'archevêque d'alors, grand
politique qui fit agir dans toute cette affaire le chanoine Cybo. Peut-être le
moine était-il un protégé du jeune don Gennarino, des marquis de Las Flores, qui
passe pour avoir disputé le coeur de Rosalinde à don Carlos lui-même, roi fort
galant, et au vieux duc Vargas del Pardo, qui passe pour avoir été le seigneur
le plus riche de son temps. Il y avait sans doute, dans l'histoire de cette
catastrophe, des choses qui pouvaient profondément offenser quelque personnage
encore puissant en 1750, époque où l'on croit que le moine écrivit, car il se
garde bien de conter net. Son verbiage est étonnant; il s'exprime toujours par
des maximes générales, sans doute d'une moralité parfaite, mais qui n'apprennent
rien. Souvent il faut fermer le manuscrit pour réfléchir à ce que le bon père a
voulu dire. Par exemple, lorsqu'il arrive à la mort de don Gennarino, à peine
comprend-on ce qu'il a voulu faire entendre.
Je pourrai peut-être, d'ici à quelques
jours, vous faire prêter ce manuscrit, car il est si impatientant que je ne vous
conseillerais pas de l'acheter. Il y a deux ans que, dans l'étude du notaire
B..., on ne le vendait pas moins de quatre ducats.»
Huit jours après, je possédais ce
manuscrit, qui est peut-être le plus impatientant du monde. A chaque instant,
l'auteur recommence en d'autres termes le récit qu'il vient d'achever; d'abord,
le malheureux lecteur s'imagine qu'il s'agit d'un nouveau fait. La confusion
finit par être si grande que l'on se figure plus de quoi il est question.
Il faut savoir qu'en 1842, un Milanais,
un Napolitain, qui, dans toute leur vie, n'ont peut-être pas prononcé cent
paroles de suite en langue florentine, trouvent beau, quand ils impriment, de se
servir de cette langue étrangère. L'excellent général Coletta, le plus grand
historien de ce siècle, avait un peu cette manie, qui souvent arrête son
lecteur.
Le terrible manuscrit intitulé Suora
Scolastica n'avait pas moins de trois cent dix pages. Je me souviens que j'en
récrivis certaines pages, pour être sûr du sens que j'adoptais.
Une fois que je sus bien cette
anecdote, je me gardai de faire des questions directes. Après avoir prouvé, par
un long bavardage, que j'avais pleine connaissance d'un fait, je demandai
quelques éclaircissements, de l'air le plus indifférent.
A quelques temps de là, l'un des grands
personnages qui, deux mois auparavant, avait refusé de répondre à mes questions,
me procura un petit manuscrit, de soixante pages, qui n'entre pas dans le fil de
la narration, mais donne des détails pittoresques sur certains faits. Ce
manuscrit fournit des détails vrais sur la jalousie forcenée.
Par les paroles de son aumônier,
qu'avait séduit l'archevêque, la princesse dona Ferdinanda de Bissignano apprit,
à la fois, que ce n'était pas d'elle qu'était amoureux le jeune don Gennarino,
que c'était sa belle-fille Rosalinde qu'il aimait.
Elle se vengea de sa rivale, qu'elle
croyait aimée du roi don Carlos, en inspirant une jalousie atroce à don
Gennarino de Las Flores.
21 mars 1842.
SUORA SCOLASTICA
Vous savez qu'en 1711 Louis XIV, privés
des grands hommes qui étaient nés en même temps que lui, et rapetissé par Mme de
Maintenon, eut le fol orgueil d'envoyer régner en Espagne un enfant, le duc
d'Anjou, qui plus tard fut Philippe V, fou, brave et dévot. Il valait bien
mieux, comme le proposaient les étrangers, réunir à la France la Belgique et le
Milanais.
La France eut des malheurs, mais son
roi qui, jusque-là, n'avait trouvé que des succès faciles et une gloire de
comédie, montra une vraie grandeur dans les infortunes. La victoire de Demain et
le fameux verre d'eau tombé sur la robe de la duchesse de Marlborough donnèrent
à la France une paix assez glorieuse.
Vers ce temps, Philippe V, qui régnait
toujours en Espagne, perdit la reine son épouse. Cet événement et sa vertu
monacale le rendirent presque fou. Dans cet état, il sut chercher dans un
grenier, à Parme, faire arriver en Espagne, et enfin épouser la célèbre
Elisabeth Farnèse. Cette grande reine montra du génie au milieu des puérilités
orgueilleuses de l'Espagne, qui depuis sont devenues si célèbres en Europe, et,
sous le nom vénéré d'étiquette espagnole, ont été imitées par tous les trônes
d'Europe.
Cette reine, Elisabeth Farnèse, passa
quinze ans de sa vie sans perdre de vue plus de dix minutes par jour son fou de
mari. Cette cour, si misérable au milieu de ses fausses grandeurs, a trouvé un
peintre homme de génie, digne de toutes les profondeurs de ses critiques et
porté par le génie sombre du caractère espagnol, le duc de Saint-Simon, le seul
historien qu'ait produit jusqu'ici le génie français. Il donne le détail curieux
de tous les soins que se donna la reine Elisabeth Farnèse afin de pouvoir un
jour lancer une armée espagnole et conquérir pour un de ses deux fils puînés
qu'elle avait donnés à Philippe V, quelqu'une des principautés de ce pays-là.
Elle pouvait par ce moyen éviter la triste vie qui attend une reine douairière
d'Espagne et trouver un refuge à la mort de Philippe V.
Les fils que le roi avait eus de sa
première femme étaient complètement imbéciles, comme il convient à des princes
légitimes élevés par la Sainte Inquisition. Un des favoris qui règnerait sur
celui des deux qui serait roi pouvait très bien lui faire trouver nécessaire et
politique de jeter en prison la reine Farnèse, dont le bon sens sévère et
l'activité choquaient l'indolence espagnole.
Don Carlos, le fils aîné de la reine
Elisabeth, passa en Italie en 1734. La bataille de Bitonto, facilement gagnée,
le mit sur le trône de Naples. Mais en 1743 l'Autriche l'attaque sérieusement;
le 10 août 1744, il se trouvait dans la petite ville de Velletri, à douze lieues
de Rome, avec sa petite armée espagnole. Il était au pied du mont Artemisio, à
deux lieues à peine d'une petite armée autrichienne mieux placée que la sienne.
Le 14 du mois d'août, au petit jour,
don Carlos fut surpris dans sa chambre par une compagnie d'Autrichiens. Le duc
de Vargas del Pardo, que la reine, en dépit des efforts du grand aumônier, avait
placé auprès de son fils, le saisit par les jambes et le hissa jusqu'à la
fenêtre, qui était à dix pieds du plancher, pendant que les grenadiers
autrichiens enfonçaient la porte à coups de crosse, en criant au prince, avec
tout le respect possible, qu'ils le suppliaient de se rendre.
Vargas sauta par la fenêtre après son
prince, trouva deux chevaux, le fit monter à cheval, courut à l'infanterie,
campée à un quart de lieue.
-- Votre prince est perdu, dit-il aux
Espagnols, si vous ne vous souvenez que vous êtes Espagnols. Il s'agit de tuer
deux mille de ces hérétiques d'Autrichiens qui veulent faire prisonnier le fils
de votre bonne reine.
Toute la valeur espagnole fut réveillée
par ce peu de mots. Ils commencèrent par passer au fil de l'épée les quatre
compagnies qui revenaient de Velletri, où elles avaient essayé de surprendre le
prince. Par bonheur, Vargas trouva un vieux général qui, en se souvenant de la
façon absurde dont on faisait la guerre en 1744, n'eut pas l'idée baroque
d'éteindre la colère des braves Espagnols en leur commandant des manoeuvres
savantes. Enfin, l'on tua, à la bataille de Velletri, trois mille cinq cents
hommes à l'armée autrichienne.
Dès lors, don Carlos fut vraiment roi
de Naples.
La reine Farnèse envoya un de ses
favoris dire à don Carlos, qui n'était connu que par son amour pour la chasse,
que les Autrichiens étaient surtout insupportables aux gens de Naples à cause de
leur mesquinerie et de leur avarice :
-- Prenez-leur quelques millions de
plus qu'il n'est nécessaire, à ces négociants toujours défiants, et occupés de
la sensation du moment; amusez-vous avec leur argent, mais ne soyez pas un roi
soliveau.
Don Carlos, quoique élevé par des
prêtres et dans toutes les rigueurs de l'étiquette, se trouva ne pas manquer
d'intelligence. Il réunit une cour brillante, il chercha à s'attacher par des
faveurs singulières les jeunes seigneurs qui sortaient du collège lors de sa
première venue à Naples et qui n'avaient pas plus de vingt ans à l'époque de la
bataille de Velletri. Plusieurs de ces jeunes gens s'étaient fait tuer dans les
rues de Velletri, lors de la surprise, pour que leur roi, aussi jeune qu'eux, ne
fût pas fait prisonnier.
Le roi tira parti de tous les essais de
conspiration que l'Autriche essaya de soudoyer. Ses juges appelèrent d'infâmes
traîtres les nigauds, partisans-nés de tous les pouvoirs en quelques années de
date.
Don Carlos ne fit exécuter aucune des
sentences de mort, mais il accepta la confiscation de beaucoup de belles terres.
Le génie napolitain, qui aime naturellement tout ce qui est fastueux et
brillant, enseigna aux seigneurs de la cour que, pour plaire à ce jeune roi, il
fallait faire beaucoup de dépense. Le roi laissa se ruiner tous les seigneurs
que son ministre Tanucci lui dénonçait comme secrètement dévoués à la maison
d'Autriche. Il ne fut contrecarré que par Acquaviva, archevêque de Naples, et le
seul ennemi réellement dangereux que don Carlos trouva dans son nouveau royaume.
Les fêtes que donna don Carlos dans
l'hiver de 1745, au retour de la bataille de Velletri, furent vraiment
magnifiques et lui gagnèrent l'esprit des Napolitains autant que son bonheur à
la guerre. La tranquillité et l'aisance renaissaient de toutes parts.
Lorsqu'arriva l'époque du grand gala et
du grand baise-main tenu au château pour célébrer le jour de sa naissance,
Charles III distribua de belles terres aux grand seigneurs qu'il savait lui être
dévoués. Dans l'intimité, don Carlos, qui savait régner, donnait des ridicules
aux maîtresses de l'archevêque et aux femmes âgées qui regrettaient le
gouvernement ridicule de l'Autriche.
Le roi distingua deux ou trois titres
de duc aux jeunes seigneurs qu'il voyait dépenser plus que leur revenu, car don
Carlos, naturellement grand, avait en horreur les gens qui, sur le principe
autrichien, cherchaient à faire des économies.
Le jeune roi avait de l'esprit, des
sentiments élevés, et scandait bien ses mots. Quant à la masse du peuple, elle
était tout étonnée que le gouvernement ne lui fît pas toujours du mal. Elle
aimait les fêtes du roi et elle s'accoutumait à payer des impôts dont le
produit, au lieu d'être transporté tous les six mois à Madrid ou en Autriche,
était distribué en partie aux jeunes gens qui s'amusaient et aux jeunes femmes.
En vain l'archevêque Acquaviva, soutenu par tous les vieillards et toutes les
femmes qui n'étaient plus jeunes, faisait insinuer dans tous les sermons que le
genre de vie de la cour conduisait à l'abomination de la désolation. Toutes les
fois que le roi ou la reine sortait du palais, les cris de joie et les vivats du
peuple s'entendaient à plus d'un quart de lieue de distance. Comment donner une
idée des cris de ce peuple naturellement criard et qui se trouvait naturellement
content?...
Cet hiver qui suivit la bataille de
Velletri, plusieurs seigneurs de la cour de France étaient venus, sous prétexte
de santé, passer l'hiver à Naples. Ils étaient bienvenus au château; les plus
riches seigneurs se faisaient un devoir de les inviter à toutes leurs fêtes;
l'antique gravité espagnole et les rigueurs de l'étiquette, qui proscrivaient
entièrement les visites du matin faites aux jeunes femmes et qui défendaient
absolument celles-ci de recevoir les hommes en l'absence de deux ou trois
duègnes choisies par les maris, semblaient céder un peu devant la facilité des
moeurs françaises. Huit ou dix femmes d'une rare beauté se partageaient tous les
hommages; mais le jeune roi, fin connaisseur, soutenait que la plus belle
personne de sa cour était la jeune Rosalinde, fille du prince de Bissignano. Ce
prince, ancien général autrichien, personnage fort triste, fort prudent, fort
lié avec l'archevêque, avait passé sans paraître au château les quatre années du
règne de don Carlos qui s'étaient écoulées avant la bataille décisive de
Velletri. Le roi n'avait vu le prince de Bissignano que le jour des deux
baise-mains de nécessité obligée, savoir celui du jour onomastique de la
naissance du roi et celui du jour de sa fête. Mais les fêtes charmantes données
par le roi lui faisaient des partisans, même au sein des familles les plus
dévouées aux droits de l'Autriche, comme on disait alors à Naples. Le prince de
Bissignano avait cédé malgré lui aux instances de dona Ferdinanda, sa seconde
femme, en lui permettant de paraître au palais et de se faire suivre par sa
fille, cette belle Rosalinde que le roi don Carlos proclamait la plus belle
personne de son royaume.
Le prince de Bissignano se voyait trois
fils d'un premier lit, dont l'établissement dans le monde lui donnait beaucoup
de soucis. Les titres que portaient ces fils, tous ducs ou princes, lui
semblaient trop imposants pour la médiocre fortune qu'il pouvait leur laisser.
Ces pensées chagrinantes devinrent encore plus poignantes lorsqu'à l'occasion de
la fête de la reine, le roi fit une nombreuse promotion de sous-lieutenants dans
ses troupes; les fils du prince de Bissignano n'y furent pas compris, par la
raison toute simple qu'ils n'avaient rien demandé; mais la jeune Rosalinde, leur
soeur, ayant suivi sa belle-mère dans une visite que celle-ci fit au palais le
lendemain du gala, la reine dit à Rosalinde qu'elle avait remarqué, la dernière
fois qu'on jouait aux petits jeux au palais, qu'elle n'avait point de gages à
donner.
-- Quoique les jeunes filles ne portent
pas de diamants, j'espère, lui dit-elle, que, comme gage de l'amitié de votre
reine et par mon ordre exprès, vous voudrez bien porter cette bague.
Et la reine lui remit une bague ornée
d'un diamant valant plusieurs centaines de ducats.
Cette bague fut un cruel sujet
d'embarras pour le vieux prince de Bissignano : son ami l'archevêque le menaça
de faire refuser l'absolution par tous les prêtres du diocèse, à l'époque de
Pâques, à sa fille Rosalinde si elle portait la bague espagnole. Par l'avis de
son vieux aumônier, le prince offrit à l'archevêque le mezzio termine de faire
fabriquer une bague aussi semblable que possible à l'aide d'un diamant pris dans
le majorat dont jouissaient les princes de Bissignano. Dona Ferdinanda se montra
profondément irritée.
Irritée de cette soustraction qu'on
prétendait faire à son écrin, elle prétendait que le diamant qu'on lui enlevait
fût remplacé par la bague donnée par la reine. Le prince, monté par une vieille
duègne de la maison et qui formait sa camerilla, fut d'avis que cette entrée de
la bague de Rosalinde dans l'écrin du majorat pouvait, après la mort de lui,
prince, la priver de la propriété de la bague et, si la reine s'apercevait de la
substitution, ôterait à sa fille le moyen de jurer le sang de San Gennaro que la
bague était toujours en son pouvoir, ce que d'ailleurs elle pouvait prouver en
courant la prendre au palais de son père.
Ce différend, que Rosalinde ne prit
point à coeur, troubla pendant quinze jours tout l'intérieur de la maison du
prince. Enfin, par les conseils de son aumônier, la bague de la reine fut
déposée entre les mains de la vieille Litta, la doyenne des duègnes de la
maison.
La manie qu'ont les Napolitains des
familles nobles de se regarder comme des princes indépendants et ayant des
intérêts opposés fait qu'il ne règne aucune affection entre frère et soeur et
que leurs intérêts sont toujours décidés par les règles de la politique la plus
stricte.
Le prince de Bissignano était amoureux
de sa femme, fort gaie, fort imprudente, et qui avait trente ans de moins que
lui. Pendant les fêtes brillantes de l'hiver de 1745 qui suivirent la fameuse
victoire de Velletri, la princesse dona Ferdinanda eut le plaisir de se voir
environnée par ce qu'il y avait de plus brillant parmi les jeunes gens de la
cour. Nous ne dissimulerons pas qu'elle devait ce succès à sa jeune belle-fille,
qui n'était autre que cette jeune Rosalinde, que le roi proclamait la plus jolie
femme de sa cour. Les jeunes gens qui entouraient la princesse de Bissignano
étaient bien sûrs de se trouver côte à côte avec le roi, et même de se voir
adresser la parole pour peu qu'ils animassent la conversation par des pensées
amusantes, car le roi qui, pour suivre les ordres de la reine, sa mère, et pour
mériter les respects des Espagnols, ne parlait jamais, quand il se trouvait
auprès d'une femme qui lui plaisait, oubliait son métier et parlait à peu près
comme un autre homme qui aurait passé pour fort sérieux.
Mais ce n'était point la présence du
roi dans son cercle qui rendait la princesse de Bissignano si heureuse à la cour
: c'était les attentions continuelles du jeune Gennarino, des marquis de Las
Flores. Ces marquis étaient fort nobles, puisqu'ils appartenaient à la famille
Medina Celi d'Espagne, d'où ils étaient venus à Naples, il n'y avait guère qu'un
siècle. Mais le marquis, père de don Gennarino, passait pour le gentilhomme de
la cour le moins riche. Son fils n'avait que vingt-deux ans, il était élégant,
beau, mais il y avait dans sa physionomie quelque chose de grave et de hautain
qui trahissait son origine espagnole. Depuis qu'il ne manquait à aucune fête de
la cour, il déplaisait à Rosalinde, dont il était passionnément amoureux, mais à
laquelle il se gardait bien d'adresser jamais une parole, dans la crainte de
voir la princesse sa belle-mère cesser tout à coup de l'amener à la cour.
Pour éviter cet accident qui eût été
terrible pour son amour, il faisait une cour assidue à la princesse. C'était une
femme un peu forte (il est vrai qu'elle avait trente-quatre ans), mais son
caractère, toujours passionné pour quelque chose, toujours enjoué, lui donnait
l'air jeune. Ce caractère servait les projets de Gennarino qui, à tout prix,
voulait se corriger de cet air hautain et dédaigneux qui déplaisait à Rosalinde.
Gennarino ne lui avait pas adressé
trois fois la parole, mais aucun des sentiments de Rosalinde n'étaient un
mystère pour lui : lorsqu'il cherchait à prendre les manières gaies, ouvertes
et, même un peu étourdies, des jeunes seigneurs de la cour de France, il voyait
un air de contentement dans les yeux de Rosalinde. Une fois même, il avait
surpris un sourire et un geste expressif, comme il achevait de raconter devant
la reine une anecdote, assez triste au fond, mais dont il avait expliqué les
circonstances avec l'air tout désintéressé et nullement tragique qu'y eût mis un
Français.
La reine, qui avait le même âge que
Rosalinde, c'est-à-dire vingt ans, ne put s'empêcher de faire compliment à
Gennarino sur l'absence de l'air tragique et espagnol qu'elle était charmée de
ne pas avoir trouvé dans son récit. Gennarino regarda Rosalinde comme pour lui
dire : «C'est dans le désir de vous plaire que je cherche à me défaire de l'air
de hauteur naturel à ma famille.» Rosalinde le comprit, et sourit de telle façon
que si Gennarino n'eût pas été éperdument amoureux lui-même, il eût bien compris
qu'il était aimé.
La princesse de Bissignano ne perdait
des yeux la belle figure du jeune homme, mais elle n'avait garde de deviner ce
qui se passait en lui : elle n'avait pas l'âme qu'il faut pour saisir les choses
de cette finesse; la princesse n'allait pas plus loin que la contemplation de la
finesse des traits et de la grâce presque féminine de toute la personne de
Gennarino. Ses cheveux, qu'il portait longs selon la mode que don Carlos avait
apportée d'Espagne, étaient d'un blond chatoyant, et leurs boucles dorées
retombaient sur son cou mince et gracieux comme celui d'une jeune fille.
A Naples, il n'est pas rare de
rencontrer des yeux d'une forme magnifique et qui rappelle celle des plus belles
statues grecques; mais ces yeux n'expriment que le contentement d'une bonne
santé, ou tout au plus une nuance de menace; jamais l'air hautain que Gennarino
ne pouvait s'empêcher d'avoir encore quelquefois n'allait jusqu'à la menace.
Quand ses yeux se permettaient de regarder longuement Rosalinde, ils prenaient
l'expression de la mélancolie, et même un observateur délicat eût pu conclure
qu'il avait un caractère faible et incertain, quoique dévoué jusqu'à la folie.
Ce trait était assez difficile à deviner, ses larges sourcils souvent rapprochés
amortissaient l'éclat et la douceur de ses yeux bleus.
Le roi, qui ne manquait point de
finesse quand son coeur était pris, remarqua fort bien que les yeux de Rosalinde,
dans les moments où ils n'espéraient pas être observés par sa belle-mère,
qu'elle craignait beaucoup, se fixaient avec complaisance sur les beaux cheveux
de Gennarino. Elle n'osait pas s'arrêter de même sur ses yeux bleus, elle eût
craint d'être surprise dans cette singulière occupation.
Le roi eut la magnanimité de n'être pas
jaloux de Gennarino; peut-être aussi croyait-il qu'un roi jeune, généreux et
victorieux ne doit pas craindre de rivaux. Un observateur délicat n'eût pas loué
avant tout cette beauté parfaite des plus belles médailles siciliennes que l'on
admirait généralement dans Rosalinde, elle avait plutôt un de ces visages qu'on
n'oublie jamais. On pouvait dire que son âme éclatait sur son front, dans les
contours délicats de la bouche la plus touchante. Sa taille était frêle et
élancée comme si elle eût trop vite grandi; il y avait même dans son geste, dans
ses attitudes, encore quelque chose de la grâce de l'enfance, mais sa
physionomie annonçait une intelligence vive et surtout un esprit gai qui se
rencontre bien rarement avec la beauté grecque et empêche cette sorte de
niaiserie attentive que l'on peut quelquefois lui reprocher. Ses cheveux noirs
descendaient en larges bandeaux sur ses joues, elle avait des yeux couronnés de
longs sourcils, et c'était ce trait qui avait séduit le roi et à la louange
duquel il revenait souvent.
Don Gennarino avait un défaut marqué
dans le caractère, il était sujet à s'exagérer les avantages de ses rivaux et
alors il devenait jaloux jusqu'à la fureur; il était jaloux du roi don Carlos,
malgré tous les soins que prenait Rosalinde pour lui faire comprendre qu'il ne
devait pas être jaloux de ce puissant rival. Gennarino pâlissait tout à coup
lorsqu'il entendait le roi dire quelque chose de vraiment aimable devant
Rosalinde. C'est par un principe de jalousie que Gennarino trouvait tant de
plaisir à être le plus possible avec le roi : il étudiait son caractère et les
signes d'amour pour Rosalinde qui pourraient lui échapper. Le roi prit cette
assiduité pour de l'attachement et s'en laissa charmer.
Gennarino était également jaloux du duc
Vargas del Pardo, grand chambellan et favori intime de don Carlos, qui autrefois
lui avait été si utile dans la nuit qui précéda la bataille de Velletri. Ce duc
passait pour le seigneur le plus riche de la cour de Naples. Tous ces avantages
étaient ternis par son âge : il avait soixante-huit ans; ce désavantage ne
l'avait point empêché de devenir amoureux de la belle Rosalinde. Il est vrai
qu'il était fort bel homme, qu'il montait à cheval avec beaucoup de grâce; il
avait des idées de dépenses fort bizarres et prodiguait sa fortune avec une rare
générosité. La bizarrerie de ces dépenses, qui étonnaient toujours, contribuait
aussi à le rajeunir et renouvelait sans cesse sa faveur auprès du roi. Ce duc
voulait faire de tels avantages à sa femme dans le contrat qu'il comptait
présenter au prince de Bissignano qu'il mettrait celui-ci dans l'impossibilité
de refuser.
Don Gennarino, qu'à la cour on appelait
il Francese, était en effet fort gai, fort étourdi, et ne manquait pas de se
faire l'ami de tous les jeunes seigneurs français qui visitaient l'Italie. Le
roi le distinguait, car ce prince n'oubliait jamais que, si la cour de France
s'écartait un jour de cet esprit d'insouciante légèreté qui semblait diriger ses
démarches, elle pourrait par la moindre démonstration sur le Rhin, attirer
l'attention de cette toute-puissante maison d'Autriche qui menaçait sans cesse
d'engloutir Naples. Nous nous dissimulerons point que la faveur fort réelle du
roi ne poussa un peu loin quelquefois la légèreté du caractère de don Gennarino.
Un jour qu'il se promenait à pied sur
le pont de la Madeleine, qui est la grande route du Vésuve, avec le marquis de
Charost, arrivé de Versailles depuis deux mois, il prit fantaisie à ces deux
jeunes gens de monter jusqu'à la maison de l'ermite que l'on aperçoit sur la
montagne, à mi-chemin du Vésuve. Monter à pied jusque-là était impraticable, car
il faisait déjà chaud; envoyer un de leurs laquais chercher des chevaux à Naples
était bien long.
A ce moment don Gennarino aperçut à une
centaine de pas devant eux un domestique à cheval dont il ne reconnut pas la
livrée. Il s'approcha du domestique en lui faisant compliment sur la beauté du
cheval andalou qu'il conduisait en laisse.
-- Fais mes compliments à ton maître,
et apprends-lui qu'il m'a prêté ses chevaux pour aller là-haut jusqu'à la maison
de l'ermite. Dans deux heures, ils seront au palais de ton maître; un des gens
de Las Flores sera chargé de tous mes remerciements.
Le domestique à cheval se trouva être
un ancien soldat espagnol; il regardait don Gennarino avec humeur et ne faisait
aucune disposition pour descendre de cheval. Don Gennarino le tira par la basque
de sa livrée et le retint par l'épaule, de façon qu'il ne tombât pas tout à
fait. Il sauta adroitement sur le cheval que le domestique en livrée abandonnait
malgré lui, et il offrit le magnifique cheval andalou conduit en laisse au
marquis de Charost.
Au moment où celui-ci se mettait en
selle, don Gennarino, qui tenait la bride, sentit le froid d'un poignard qui lui
effleurait le bras gauche. C'était le vieux domestique espagnol qui marquait son
opposition au changement de route des deux chevaux.
-- Dis à ton maître, lui dit don
Gennarino avec sa gaieté ordinaire, que je lui présente bien mes compliments et
que dans deux heures un de mes hommes des écuries du marquis de Las Flores lui
ramènera ses deux chevaux, que l'on aura eu soin de ne pas mener trop vite. Ce
charmant andalou va procurer une promenade charmante à mon ami.
Comme le domestique furieux
s'approchait de don Gennarino comme pour lui donner un second coup de poignard,
les deux jeunes gens partirent au galop en éclatant de rire.
Deux heures après, en revenant du
Vésuve, don Gennarino chargea un des palefreniers de son père de s'informer du
nom que pouvait porter le maître des chevaux et de les ramener chez lui en lui
présentant les compliments et les remerciements de don Gennarino. Une heure
après, ce palefrenier se présenta tout pâle et vint raconter à don Gennarino que
ces chevaux appartenaient à l'archevêque, qui lui avait fait dire qu'il
n'acceptait pas les compliments de l'indiscret.
Au bout de trois jours, ce petit
incident était devenu une affaire; tout Naples parlait de la colère de
l'archevêque.
Il y eut un bal à la cour. Don
Gennarino, qui était un des danseurs les plus empressés, y parut comme à
l'ordinaire, et il donnait le bras à la princesse dona Ferdinanda de Bissignano,
qu'il faisait promener dans les salons ainsi que sa belle-fille, dona Rosalinde,
lorsque le roi l'appela.
-- Raconte-moi ta nouvelle étourderie
et l'histoire des deux chevaux que tu as empruntés à l'archevêque.
Après avoir raconté en deux mots
l'aventure que le lecteur a vue quelques pages plus haut, don Gennarino ajouta :
-- Quoique je ne reconnusse pas la
livrée, je ne doutais pas que le propriétaire des deux chevaux ne fût un de mes
amis. Je puis prouver que pareille chose m'est arrivée : on a pris sur la
promenade des chevaux de l'écurie de mon père dont je me sers. L'an passé, j'ai
pris, sur cette même route du Vésuve, un cheval appartenant au baron de Salerne
qui, quoique bien plus âgé que moi, n'a eu garde de se fâcher de la
plaisanterie, car c'est un homme d'esprit et un grand philosophe, comme le sait
Votre Majesté. Dans tous les cas, et au pis du pis, il s'agit de croiser l'épée
un instant, car j'ai fait présenter mes compliments, et au fond il ne peut y
avoir que moi d'offensé par le refus de les recevoir qu'on m'a fait chez
l'archevêque. L'homme des écuries de mon père prétend que ces chevaux
n'appartiennent pas à Son Eminence, qui ne s'en est jamais servi.
-- Je te défends de donner aucune suite
à cette affaire, reprit le roi d'un air sévère. Je te permets tout au plus de
faire renouveler tes compliments, si chez Son Eminence on a le bon esprit de
vouloir les accepter.
Deux jours après, l'affaire était bien
plus grave : l'archevêque prétendait que le roi s'exprimait d'un tel ton sur son
compte, que les jeunes gens de la cour saisissaient avec plaisir l'occasion de
lui faire offense. D'un autre côté, la princesse de Bissignano prenait hautement
le parti du beau jeune homme qui la faisait danser à tous les bals. Elle
démontrait fort bien qu'il n'avait pas reconnu la livrée du domestique qui
conduisait les chevaux. Par un hasard qu'on n'expliquait pas, cet habit de
livrée se trouvait au pouvoir d'un des domestiques de don Gennarino, et en fait
cette livrée n'était pas celle de l'archevêque.
Enfin, don Gennarino était bien éloigné
de refuser au propriétaire qui prenait de l'humeur si mal à propos de croiser le
fer avec lui. Don Gennarino était même tout disposé d'aller dire à l'archevêque
qu'il aurait été au désespoir si les chevaux empruntés si lestement se fussent
trouvés lui appartenir.
L'affaire dont nous parlons
embarrassait fort sérieusement le roi don Carlos. Par les soins de l'archevêque,
tous les prêtres de Naples, au moyen des entretiens qu'ils ont dans les
confessionnaux, répandaient le bruit que les jeunes gens de la cour, adonnés à
un genre de vie impie, cherchaient à insulter la livrée de l'archevêque.
Le roi se rendit de bon matin à son
palais de Portici. Il y avait fait appeler secrètement ce même baron de Salerne
que don Gennarino avait nommé dans sa première réponse au roi. C'était un homme
de la première qualité et fort riche, qui passait pour le premier génie du pays.
Il était extrêmement méchant et sembler saisir toutes les occasions de dire du
mal du gouvernement du roi. Il faisait venir de Paris le Mercure galant, ce qui
l'avait confirmé dans sa réputation de génie supérieur. Il était fort lié avec
l'archevêque, qui même avait voulu être le parrain de son fils. (Par parenthèse,
ce fils prit aux sérieux les sentiments libéraux dont son père faisait parade,
au moyen de quoi il fut pendu en 1792).
A l'époque dont nous parlons, le baron
de Salerne voyait le roi Charles III dans le plus grand mystère et lui rendait
compte de bien des choses. Le roi le consultait souvent sur ceux de ses actes
qui pouvaient être appréciés par la haute société de Naples. D'après l'avis du
baron, le lendemain le bruit se répandit dans toute la société de Naples qu'un
jeune parent du cardinal, qui logeait au palais archiépiscopal, ayant ouï dire à
sa grande terreur que don Gennarino était aussi adroit sur les armes qu'à tous
les autres exercices, qu'il s'était déjà trouvé dans trois rencontres qui en
général s'étaient terminées d'une façon peu avantageuse pour ses adversaires, et
c'était par suite de ses réflexions profondes sur les tristes vérités énoncées
plus haut que le jeune parent de l'archevêque, dont le courage n'égalait pas la
haute naissance, après avoir la susceptibilité de se fâcher de l'emprunt des
chevaux, avait eu la prudence de déclarer qu'ils appartenaient à son oncle.
Le soir du même jour, don Gennarino
alla témoigner à l'archevêque tout le désespoir qu'il aurait éprouvé si les
chevaux s'étaient trouvés lui appartenir.
Au bout de la semaine, le parent de
l'archevêque, dont on sut le véritable nom, était couvert de ridicule et fut
obligé de quitter Naples. Un mois après, don Gennarino fut fait sous-lieutenant
au Ier régiment des grenadiers de la garde, et le roi, qui eut l'air d'apprendre
que sa fortune n'égalait pas sa haute naissance, lui envoya trois chevaux
superbes, choisis dans ses haras.
Cette marque de faveur eut un éclat
singulier, car le roi don Carlos, qui donnait beaucoup, passait pour avare grâce
aux bruits répandus par le clergé. Dans cette occasion, l'archevêque fut puni
des faux bruits qu'il faisait courir; le peuple crut qu'un gentilhomme d'une
famille assez pauvre, qui passait pour l'avoir bravé, était si utile aux
desseins secrets du roi que ce prince sortait de son caractère au point de lui
envoyer en cadeau trois chevaux de la plus rare beauté. Il se détachait de
l'archevêque comme d'un homme dans le malheur.
L'archevêque, considérant que les
accidents qui pourraient arriver à don Gennarino ne pourraient qu'augmenter sa
célébrité, résolut d'attendre pour se venger les occasions favorables; mais
comme cette âme ardente ne pouvait vivre sans donner une action quelconque au
violent dépit qui la dévorait, tous les confessionnaux de Naples eurent ordre de
répandre le bruit qu'à l'époque de la bataille de Velletri le roi était bien
loin d'avoir fait preuve de courage; c'était le duc Vargas del Pardo qui avait
tout dirigé et qui, avec le caractère violent et brusque qu'on lui connaissait,
avait conduit le roi par la force dans les endroits périlleux où il avait paru.
Le roi, qui n'était pas un héros, fut
extrêmement sensible à cette nouvelle calomnie, qui eut un cours infini dans
Naples. La nouvelle faveur de don Gennarino en parut un instant ébranlée. Sans
la mauvaise plaisanterie d'emprunter des chevaux à un inconnu sur la grande
route du Vésuve, à laquelle don Gennarino avait eu l'imprudence de se livrer,
personne n'eût l'idée de rappeler les particularités de la bataille de Velletri,
que le roi avait le tort de rappeler un peu trop souvent dans ses allocutions
aux troupes.
Le roi avait ordonné au jeune
sous-lieutenant don Gennarino d'aller visiter son haras de *** et de lui faire
connaître le nombre de chevaux tout noirs qu'on pourrait en tirer pour un nouvel
escadron de chevau-légers de la reine qu'il formait alors.
Les tempêtes domestiques que l'humeur
tenace de la princesse dona Ferdinanda avait causées dans la famille du prince
de Bissignano avaient mal disposé ce vieillard, déjà fort irrité du manque
d'état de ses trois fils. L'histoire du diamant emprunté à son écrin et non
remplacé avait laissé beaucoup d'humeur à la princesse, et comme elle supposait
que son mari ne serait pas fâché de faire croire à ses amis du clergé qu'il
avait la main forcée par la faveur extraordinaire dont la jeune reine
poursuivait sa femme, et qu'il voulait tirer parti de cet incident pour engager
la princesse à solliciter de l'emploi pour ses beaux-fils, la princesse profita
de la première visite du matin que lui fit don Gennarino au moment même où il
apprit son prochain départ pour le haras de ***, la princesse, disons-nous, qui
avait un faible fort réel, voyant que de plusieurs jours elle ne le
rencontrerait pas à la cour, se déclara indisposée. Un de ses objets était aussi
de contrarier son mari qui, dans l'affaire de la bague donnée par la reine,
avait pris une décision qui dans le fond n'était pas en sa faveur : quoique la
princesse eût trente-quatre ans, c'est-à-dire trente ans de moins que son mari,
elle pouvait encore espérer d'inspirer du goût au jeune don Gennarino. Quoique
un peu forte, elle était encore jolie; son caractère contribuait surtout à lui
continuer la réputation de jeunesse : elle était fort gaie, fort imprudente,
fort passionnée à la moindre affaire où il lui semblait que sa haute naissance
n'était pas assez ménagée.
Pendant les fêtes brillantes de l'hiver
de 1740, elle s'était vue toujours environnée à la cour par tout ce qu'il y
avait de plus brillant dans la jeunesse de Naples. Elle avait distingué surtout
le jeune don Gennarino, qui joignait à des manières fort nobles et même un peu
altières, à l'espagnole, la figure la plus gracieuse et la plus gaie. Ses
manières vives et familières, à la française, semblaient surtout délicieuses à
la princesse dona Ferdinanda chez un descendant d'une des branches de la famille
Medina Celi, qui n'était transplantée à Naples que depuis cent cinquante ans.
Gennarino avait les cheveux et les
moustaches d'un beau blond et des yeux bleus fort expressifs. La princesse était
surtout charmée de cette nuance, qui lui semblait une preuve évidente de la
descendance d'une famille gothe. Elle rappelait souvent que déjà deux fois don
Gennarino, fidèle surtout à l'audace et à la bravoure des Goths, ses aïeux,
avait été blessé par des frères ou des époux appartenant à des familles dans le
sein desquelles il avait porté le désordre. Gennarino, rendu prudent par ces
petits accidents, n'adressait la parole que fort rarement à la jeune Rosalinde,
quoique celle-ci fût sans cesse à côté de sa belle-mère. Quoique Gennarino n'eût
jamais parlé à Rosalinde dans les moments où sa belle-mère ne pouvait pas
entendre très distinctement ce qu'il lui disait, Rosalinde n'en était pas moins
certaine qu'elle était aimée de ce jeune homme, et Gennarino avait à peu près la
même certitude sur les sentiments qu'il inspirait à Rosalinde.
Il serait assez facile de faire
comprendre, au milieu de cette France qui plaisante de tout, la profonde et
religieuse discrétion qui cachait tous les sentiments dans ce royaume de Naples
qui venait d'être soumis pendant cent dix ans aux caprices et à toute la
tyrannie des vice-rois espagnols.
Gennarino sentit vivement, en partant
pour le haras, le cruel malheur de ne pouvoir adresser même un seul mot à
Rosalinde. Non seulement il était jaloux du roi, qui ne prenait aucun soin de
cacher son admiration pour elle, mais encore depuis peu son extrême assiduité à
la cour l'avait mis à même de pénétrer un secret fort bien gardé : ce même duc
Vargas del Pardo, qui autrefois avait été si utile à don Carlos le jour de la
bataille de Velletri, s'était imaginé que la faveur toute-puissante dont il
jouissait à la cour et son énorme fortune de deux cent mille piastres de rentes
pouvait faire oublier à une jeune fille ses soixante-dix ans et la brusquerie
originale de son caractère. Il avait formé le projet de demander au prince de
Bissignano la main de sa fille, il offrait de se charger de la fortune de ses
trois beaux-frères. Le duc, fort soupçonneux, comme il convient à un vieux
Espagnol, n'était arrêté que par l'amour du roi, dont il ne connaissait pas
exactement toute la portée. Don Carlos sacrifierait-il une fantaisie à l'idée de
se brouiller à jamais avec un favori qui l'aidait à porter tout le poids des
affaires, et auquel jusqu'ici il n'avait pas hésité un instant de sacrifier tous
les ministres qui avaient choqué l'orgueil de Vargas? ou bien ce prince, vaincu
par la mélancolie douce, mêlée pourtant à quelque gaieté, qui formait le
caractère de Rosalinde, avait-il enfin rencontré une vraie passion?
Ce fut cette incertitude sur l'amour du
roi et sur celui du duc del Pardo qui jetèrent Gennarino, voyageant pour se
rendre au haras, dans un chagrin tel qu'il n'avait jamais rien éprouvé de
semblable. Alors, seulement, il tomba dans toutes les incertitudes des vraies
passions; à peine eut-il été trois jours sans voir Rosalinde qu'il lui arriva de
douter d'une chose dont il se croyait si sûr à Naples : l'émotion qu'il croyait
lire dans les yeux de Rosalinde lorsqu'elle venait à l'apercevoir, et la
contrariété évidente qui la saisissait lorsque sa belle-mère donnait des marques
trop claires de son goût violent pour Gennarino.
Le jeune Gennarino avait été assez
adroit pour persuader à la princesse de Bissignano que c'était à elle que
s'adressaient ses hommages; mais, dans le fait, il était amoureux de la jeune
Rosalinde, et, qui plus est, jaloux. Ce même duc Vargas del Pardo, qui autrefois
avait été si utile à don Carlos dans la nuit qui précéda la bataille de Velletri
et maintenant jouissait de la plus haute faveur auprès de ce jeune roi, avait
été touché des grâces naïves de la jeune Rosalinde de Bissignano, et de l'air
simple et de bonne foi qui brillait dans son regard. Il lui avait fait une cour
majestueuse, comme il convient à un homme qui est trois fois grand d'Espagne.
Mais il prenait du tabac et portait perruque; ce sont précisément les deux
grands sujets d'horreur pour les jeunes filles de Naples et, quoique Rosalinde
eût une dot de vingt mille francs peut-être et n'eût dans la vie d'autre
perspective que d'entrer au noble couvent de San Petito, situé dans la partie la
plus élevée de la rue de Tolède, alors à la mode, et qui servait de tombeau aux
jeunes filles de la plus haute noblesse, elle ne put jamais se résoudre à
comprendre les regards passionnés du duc del Pardo. Au contraire, elle
comprenait fort bien les yeux que lui faisait don Gennarino dans les moments où
il n'était pas observé par la princesse de Bissignano; il n'était même pas sûr
que la jeune Rosalinde ne répondît point quelquefois aux regards de Gennarino.
A la vérité, cet amour n'avait pas le
sens commun; à la vérité, la maison de Las Flores marquait parmi les plus
nobles; mais le vieux duc de ce nom, père de don Gennarino, avait trois fils et,
suivant l'usage du pays, il s'était arrangé de façon que l'aîné eût quinze mille
ducats de rente (environ cinquante mille francs), tandis que les deux cadets
devaient se contenter d'une pension de vingt ducats par mois avec un logement
dans les palais à la ville et à la campagne. Sans être précisément d'accord, don
Gennarino et la jeune Rosalinde employaient toute leur adresse à dérober leurs
sentiments à la princesse de Bissignano : sa coquetterie n'eût jamais pardonné
au jeune marquis les fausses idées qu'elle s'était formées.
Le vieux général, son mari, fut plus
clairvoyant qu'elle; à la dernière fête donnée cet hiver-là par le roi don
Carlos, il comprit fort bien que don Gennarino, déjà célèbre par plus d'une
aventure, avait entrepris de plaire à sa femme ou à sa fille; l'un lui convenait
aussi peu que l'autre.
Le lendemain, après le déjeuner, il
ordonna à sa fille Rosalinde de monter en voiture avec lui et, sans lui adresser
une seule parole, la conduisit au noble couvent de San Petito. C'est à ce
couvent, alors fort à la mode, qu'appartient cette façade magnifique que l'on
voit à gauche dans la partie la plus élevée de la rue de Tolède, près le
magnifique palais des Studi. Ces murs, d'une immense étendue, que l'on côtoie si
longtemps lorsqu'on se promène dans la plaine du Vomero, au-dessus de l'Arenella,
n'ont d'autre objet que d'éloigner les yeux profanes des jardins de San Petito.
Le prince n'ouvrit la bouche que pour
présenter sa fille à sa soeur, la sévère dona ***. Il dit à la jeune Rosalinde,
comme un renseignement qu'il lui donnait par complaisance et dont elle devait
lui savoir gré, qu'elle ne sortirait plus du couvent de San Petito qu'une seule
fois dans sa vie, la veille du jour où elle ferait profession.
Rosalinde ne fut point étonnée de tout
ce qui lui arrivait, elle savait qu'à moins d'un miracle elle ne devait pas
s'attendre à se marier, et dans ce moment elle eût en horreur d'épouser le duc
Vargas del Pardo. D'ailleurs, elle avait passé plusieurs années pensionnaire
dans ce couvent de San Petito où on la ramenait en ce moment, et tous les
souvenirs qu'elle en avait gardés étaient gais et amusants. Le premier jour,
elle ne fut donc point trop affligée de son état; mais dès le lendemain, elle
sentit qu'elle ne reverrait jamais le jeune don Gennarino et, malgré tout
l'enfantillage de son âge, cette idée commença à l'affliger profondément.
D'enjouée et d'étourdie qu'elle était, en moins de quinze jours elle put compter
parmi les filles les moins résignées et les plus tristes du couvent. Vingt fois
par jour peut-être elle pensait à ce don Gennarino qu'elle ne devait plus
revoir, tandis que lorsqu'elle était dans le palais de son père, l'idée de cet
aimable jeune homme, ne lui apparaissait qu'une ou deux fois par jour.
Trois semaines après son arrivée au
couvent, il lui arriva, à la prière du soir, de réciter sans faute les litanies
de la Vierge, et la maîtresse des novices lui donna pour le lendemain la
permission de monter pour la première fois au belvédère; c'est ainsi qu'on
appelle cette immense galerie que les religieuses ornent à l'envi de dorures et
de tableaux et qui occupe la partie supérieure du côté de la façade du couvent
de San Petito qui donne sur la rue de Tolède.
Rosalinde fut enchantée de revoir cette
double file de belles voitures, qui à l'heure du cours, occupaient cette partie
supérieure de la rue de Tolède. Elle reconnut la plupart des voitures et des
dames qui les occupaient. Cette vue l'amusait et l'affligeait à la fois.
Mais comment peindre le trouble qui
s'empara de son âme lorsqu'elle reconnut un jeune homme arrêté sous une porte
cochère, agitant avec une sorte d'affectation un bouquet de fleurs magnifiques?
C'était don Gennarino, qui, depuis que Rosalinde avait été enlevée au monde,
venait tous les jours en ce lieu dans l'espoir qu'elle paraîtrait au belvédère
des nobles religieuses et comme il savait qu'elle aimait beaucoup les fleurs,
pour attirer ses regards et se faire remarquer d'elle, il avait soin de se munir
d'un bouquet des fleurs les plus rares.
Don Gennarino éprouva un moment de joie
marqué lorsqu'il se vit reconnu; bientôt, il lui fit des signes auxquels
Rosalinde se garda bien de répondre; puis elle réfléchit que, d'après la règle
de saint Benoît que l'on suit dans le couvent de San Petito, il pourrait bien se
passer plusieurs semaines avant qu'on ne lui permît de reparaître au belvédère.
Elle y avait trouvé une foule de religieuses fort gaies; toutes, ou presque
toutes, faisaient des signes à leurs amis, et ces dames paraissaient assez
embarrassées de la présence de cette jeune fille en voile blanc qui pouvait être
étonnée de leur attitude peu religieuse et en parler au dehors. Il faut savoir
qu'à Naples, dès la première enfance, les jeunes filles ont l'habitude de parler
avec les doigts, dont les diverses positions forment des lettres. On les voit
ainsi, dans les salons, discourir en silence avec un jeune homme arrêté à vingt
pas d'elles, pendant que leurs parents font la conversation à haute voix.
Gennarino tremblait que la vocation de
Rosalinde ne fût sincère. Il s'était retiré un peu en arrière, sous la porte
cochère, et de là il lui disait avec le langage des enfants :
-- Depuis que je ne vous vois plus, je
suis malheureux. Dans le couvent, êtes-vous heureuse? Avez-vous la liberté de
venir souvent au belvédère? Aimez-vous toujours les fleurs?
Rosalinde le regardait fixement, mais
ne répondait pas. Tout à coup, elle disparut, soit qu'elle eût été appelée par
la maîtresse des novices, soit qu'elle eût été offensée du peu de mots que don
Gennarino lui avait adressés. Celui-ci resta fort affligé.
Il monta dans ce joli bois qui domine
Naples et qu'on appelle l'Arenella. Là s'étend le mur d'enceinte de l'immense
jardin du couvent de San Petito. En continuant sa promenade mélancolique, il
arriva à la plaine du Vomero, qui domine Naples et la mer; il alla jusqu'à une
lieue de là, au magnifique château du duc Vargas del Pardo. Ce château était une
forteresse du Moyen Age, aux murs noirs et crénelés; il était célèbre dans
Naples par son aspect sombre et par la manie qu'avait le duc de s'y faire servir
uniquement par des domestiques venus d'Espagne, et tous aussi âgés que lui. Il
disait que, quand il était en ce lieu, il se croyait en Espagne, et, pour
augmenter l'illusion il avait fait couper tous les arbres d'alentour. Toutes les
fois que son service auprès du roi le lui permettait, le duc venait prendre
l'air dans son château de San Nicolo.
Cet édifice sombre augmenta encore la
tristesse de don Gennarino. Comme il s'en revenait, suivant tristement
l'enceinte du jardin de San Petito, une idée le saisit :
«Sans doute elle aime encore les
fleurs, se dit-il; les religieuses doivent en faire cultiver dans cet immense
jardin; il doit y avoir des jardiniers, il faut que je parvienne à les
connaître.»
Dans ce lieu fort désert, il y avait
une petite osteria (cabaret); il y entra; mais il n'avait pas songé, au milieu
de l'ardeur que lui donna son idée, que ses habits étaient beaucoup trop
magnifiques pour ce lieu, et il vit avec chagrin que sa présence excitait une
surprise mêlée de beaucoup de défiance; alors, il feignit une grande fatigue, il
se fit bon enfant avec les maîtres de la maison et les gens du peuple qui
vinrent boire quelques brocs de vin. Ses manières ouvertes lui firent pardonner
ses vêtements un peu trop riches pour la circonstance. Gennarino ne dédaigna
point de boire avec l'hôte et les amis de l'hôte, les vins un peu plus fins
qu'il faisait venir. Enfin, après une heure de travail, il vit que sa présence
n'effarouchait plus. On se mit à plaisanter sur les nobles religieuses de San
Petito et sur les visites que quelques-unes d'entre elles recevaient par-dessus
les murs du jardin.
Gennarino s'assura qu'une telle chose,
dont on parlait beaucoup à Naples, existait en effet. Ces bons paysans du Vomero
en plaisantaient, mais ne s'en montraient point trop scandalisés.
-- Ces pauvres jeunes filles ne
viennent pas là par vocation, comme dit notre curé, mais bien parce qu'on les
chasse du palais de leurs pères pour tout donner à leur frère aîné; il est donc
bien naturel qu'elles cherchent à s'amuser. Mais c'est ce qui est devenu
difficile sous l'abbesse actuelle, Madame Angela Maria, des marquis de Castro
Pignano, qui s'est mis dans la tête de faire la cour au roi et de faire entrer
la couronne ducale dans la famille de son neveu en tourmentant ces pauvres
jeunes filles, qui de leur vie n'ont songé sérieusement à faire des voeux à Dieu
et à la Madone. C'est un plaisir de voir la gaieté avec laquelle elles courent
dans le jardin; on dirait que ce sont de vraies pensionnaires et non pas des
religieuses que l'on oblige à des voeux sérieux, et qui les damneront si elles
ne songent pas uniquement à les remplir. Dernièrement, pour honorer leur grande
noblesse, l'archevêque de Naples vient encore de leur obtenir à la cour de Rome
le privilège de faire des voeux à seize ans au lieu de dix-sept, et il y a eu de
grandes réjouissances dans le couvent au sujet de l'insigne honneur que ce
privilège fait à ces pauvres petites.
-- Mais vous parlez du jardin, dit
Gennarino; il me semble bien petit.
-- Comment petit? s'écria-t-on de
toutes parts; on voit bien que vous n'y avez jamais regardé : il y a plus de
trente arpents, et maestro Beppo, le jardinier en chef, a quelquefois plus de
douze ouvriers à sa solde.
-- Et ce jardinier en chef sera quelque
beau jeune homme? s'écria don Gennarino en riant.
-- Vous connaissez bien l'abbesse de
Castro Pignano! s'écria-t-on de toutes parts. Elle serait bien femme à souffrir
de tels abus! Le seigneur Beppo a dû prouver qu'il avait plus de soixante-dix
ans; il sortait de chez le marquis de Las Flores, qui a ce beau jardin à Ceri.
Gennarino sauta de joie.
-- Qu'avez-vous donc? lui dirent ses
nouveaux amis.
-- Ce n'est rien; je suis si fatigué!
Il avait reconnu dans le seigneur Beppo
un ancien jardinier de son père. Il s'enquit adroitement pendant le reste de la
soirée du logement de ce seigneur Beppo, jardinier en chef, et de la façon dont
on pouvait le voir.
Il le vit en effet dès le lendemain; le
vieux jardinier pleura de joie en reconnaissant le cadet des enfants de son
maître, le marquis de Las Flores, qu'il avait si souvent porté dans ses bras et
n'eut rien à lui refuser. Gennarino se plaignit de l'avarice de son père et fit
entendre que cent ducats le tireraient d'un embarras extrême.
Deux jours après, la novice Rosalinde,
que maintenant l'on appelait la soeur Scolastique, se promenait seule dans le
beau parterre situé sur la droite du jardin; le vieux Beppo s'approcha d'elle :
-- J'ai bien connu, lui dit le
jardinier, la noble famille des princes de Bissignano. Dans ma jeunesse je fus
employé dans leur jardin, et, si Mademoiselle veut le permettre, je lui donnerai
une belle rose que j'ai là enveloppée dans des feuilles de vigne, mais c'est
sous la condition que Mademoiselle voudra bien ne l'ouvrir que lorsqu'elle sera
chez elle, et seule.
Rosalinde prit la rose sans presque
remercier; elle la mit dans son sein et s'achemina pensive vers sa cellule.
Comme elle était fille de prince destinée à devenir une religieuse de première
classe, cette cellule était composée de trois pièces. A peine entrée, Rosalinde
alluma sa lampe; elle voulut prendre la belle rose qu'elle avait cachée dans son
sein, mais le calice de la fleur lui resta dans la main en se détachant de la
tige et au milieu de la fleur, caché sous les feuilles, elle trouva le billet
suivant; son coeur battit avec force mais elle ne se fit aucun scrupule de le
lire :
«Je suis bien peu riche, ainsi que
vous, belle Rosalinde; car si l'on vous sacrifie à l'établissement de vos
frères, moi aussi, comme vous n'ignorez pas peut-être, je ne suis que le
troisième fils du marquis de Las Flores. Depuis que je vous ai perdue, le roi
m'a fait cornette dans sa garde, et à cette occasion mon père m'a déclaré que
moi, mes gens et mes chevaux nous serions logés et nourris au palais de la
famille, mais que du reste je devais songer à vivre avec la pension de dix
ducats par mois qui, dans notre famille, a toujours été donnée aux cadets.
«Ainsi, chère Rosalinde, nous sommes
aussi pauvres et aussi déshérités l'un que l'autre. Mais pensez-vous qu'il soit
indispensable et de notre devoir étroit d'être malheureux toute notre vie? La
position désespérée où l'on nous place me donne la hardiesse de vous dire que
nous nous aimons et que la cruelle avarice de nos parents ne doit point avoir
une complice dans nos volontés. Je finirai par vous épouser, un homme de ma
naissance trouvera bien les moyens de vivre. Je ne crains au monde que votre
extrême piété. En entretenant une correspondance avec moi, gardez-vous bien de
vous considérer comme une religieuse infidèle à ses voeux; bien loin de là :
vous êtes une jeune femme que l'on veut séparer du mari que son coeur a choisi.
Daignez avoir du courage, et surtout ne pas vous irriter contre moi; je n'ai
point envers vous une hardiesse inconvenante, mais mon coeur est navré par la
possibilité de passer quinze jours sans vous voir, et j'ai de l'amour. Dans les
fêtes où nous nous rencontrions dans ces temps heureux de ma vie, le respect
m'eût empêché de donner à mes sentiments un langage aussi franc, mais qui sait
si j'aurai l'occasion de vous écrire une seconde lettre? Ma cousine, la soeur
***, que je vais voir aussi souvent que je le puis, m'a dit qu'il se passera
peut-être quinze jours avant que vous ayez la permission de remonter au
belvédère. Tous les jours je serai, à la même heure, dans la rue de Tolède,
peut-être déguisé, car je puis être reconnu et plaisanté par mes nouveaux
camarades les officiers du régiment des gardes.
«Si vous saviez comme ma vie est
différente et désagréable depuis que je vous ai perdue! Je n'ai dansé qu'une
fois, et encore parce que la princesse de Bissignano est venue me chercher
jusqu'à ma place.
«Notre pauvreté fait que nous aurons
besoin de tout le monde; soyez très polie, et même affectueuse, avec tous les
gens de service : le vieux jardinier Beppo m'a été utile uniquement parce qu'il
a été employé vingt ans de suite dans les jardins de mon père, à Ceri.
«N'aurez-vous point horreur de que je
vais vous dire? Sur le bord de la mer, dans les Calabres, à quatre-vingts lieues
de Naples, ma mère possède une terre qui est affermée six cents ducats. Ma mère
a de la tendresse pour moi et, si je lui demandais bien sérieusement, elle
ferait en sorte que l'intendant de la maison m'affermerait cette terre moyennant
la même somme de six cents ducats par an. Comme l'on m'annonce une pension de
cent vingt ducats, je n'aurais donc à payer chaque année que quatre cent
quatre-vingts ducats, et nous ferions les bénéfices du fermier. Il est vrai que,
comme cette résolution serait considérée comme peu honorable, je serais obligé
de prendre le nom de cette terre, qui s'appelle ***.
«Mais je n'ose continuer. L'idée que je
viens de vous laisser entrevoir vous choque peut-être : quoi donc! quitter pour
jamais le séjour de la noble ville de Naples? Je suis un téméraire même d'y
penser. Considérez toutefois que je puis aussi espérer la mort d'un de mes
frères aînés.
«Adieu, chère Rosalinde. Vous me
trouverez peut-être bien sérieux : vous n'avez pas l'idée des réflexions qui me
passent par la tête depuis trois semaines que je vis loin de vous, il me semble
que ce n'est pas vivre. Dans tous les cas, pardonnez-moi mes folies.»
Rosalinde ne répondit point à cette
première lettre, qui fut suivie de plusieurs autres. La plus grande faveur que
dans ce temps elle accorda à Gennarino fut de lui envoyer une fleur par le vieux
Beppo, qui était devenu l'ami de la soeur Scolastique, peut-être parce qu'il
avait toujours à lui raconter quelque trait de la première jeunesse de Gennarino.
Celui-ci passait sa vie à errer autour
des murs du couvent, il n'allait plus dans le monde; on ne le voyait à la cour
que lorsqu'il était sous les armes, sa vie était fort triste, et il n'eut pas
besoin de beaucoup exagérer pour persuader la soeur Scolastique qu'il désirait
la mort.
Il était tellement malheureux par cet
amour étrange qui s'était emparé de son coeur qu'il osa écrire à son amie que
cet entretien si froid par écrit ne lui procurait plus aucun bonheur. Il avait
besoin de l'entretenir de vive voix et d'obtenir à l'instant même les réponses à
mille choses qu'il avait à lui dire. Il proposait à son amie de se venir placer
dans le jardin du couvent, sous sa fenêtre, accompagné de Beppo.
Après bien des sollicitations,
Rosalinde fut attendrie : il fut admis dans le jardin.
Ces entrevues eurent un tel charme pour
les amants qu'elles se renouvelèrent bien plus souvent que la prudence ne le
permettait. La présence du vieux Beppo fut trouvée inutile; il laissait ouvert
le guichet de la porte de service du jardin, et Gennarino fermait ce guichet en
sortant.
Suivant un usage bien établi par saint
Benoît lui-même, dans un siècle de trouble et où chacun était obligé de se
garder, à trois heures du matin, au moment où les religieuses se rendaient au
choeur pour chanter les matines, elles devaient faire une ronde dans les cours
et jardins du monastère. Voici comment cet usage était suivi au couvent de San
Petito : les religieuses nobles ne se levaient point à trois heures du matin,
mais payaient de pauvres filles qui en leur place chantaient les matines, tandis
qu'on ouvrait la porte d'une petite maison située dans le jardin et où logeaient
trois vieux soldats, âgés de plus de soixante-dix ans. Ces soldats, bien armés,
étaient censés se promener dans les jardins et y lançaient plusieurs gros chiens
qui restaient enchaînés toute la journée.
D'ordinaire, ces visites se passaient
fort tranquillement; mais une belle nuit, les chiens firent un tel tapage que
tout le couvent fut réveillé. Les soldats, qui s'étaient recouchés après avoir
lâché les chiens, accoururent en toute hâte pour faire preuve de présence et
lâchèrent plusieurs coups de fusil. L'abbesse eut peur pour le duché de sa
famille.
C'était Gennarino qui s'était oublié en
faisant la conversation sous la fenêtre de Rosalinde; il eut assez de peine à
échapper, mais il était suivi de si près par les chiens furieux qu'il ne put
fermer la porte, et le lendemain l'abbesse Angela Custode fut profondément
scandalisée en apprenant que les chiens du couvent avaient parcouru tous les
bords de l'Arenella et une partie de la plaine du Vomero. Il était évident pour
elle que la porte du jardin s'était trouvée ouverte au moment du grand bruit
qu'avaient fait les chiens.
Soigneuse de l'honneur du couvent,
l'abbesse dit que des voleurs s'étaient introduits dans le jardin par la
négligence des vieux gardiens, qu'elle chassa et remplaça par d'autres, ce qui
causa une sorte de révolution dans le couvent, car plusieurs religieuses se
plaignirent de cette mesure tyrannique.
Ce jardin n'était point solitaire la
nuit; mais l'on se contentait d'y passer et l'on n'y séjournait point; le seul
don Gennarino trop amoureux pour demander à sa maîtresse de monter chez elle,
avait été sur le point de compromettre toutes les amours du couvent. Dès le
lendemain matin cependant, il lui fit parvenir une longue lettre : il
sollicitait la permission de monter chez elle, mais il ne put l'obtenir qu'après
que Rosalinde eut inventé un moyen de rendre moins cruelles les réclamations de
sa conscience.
Comme nous l'avons dit, sa cellule,
comme celle de toutes les filles de prince destinées à devenir des religieuse
nobles de première classe, était composée de trois pièces. La dernière de ces
trois pièces, dans laquelle on n'entrait jamais, n'était séparée d'un magasin de
lingerie que par une simple cloison en bois. Gennarino parvint à déplacer un des
panneaux de cette cloison d'un pied de large à peu près et d'une hauteur
pareille; presque toutes les nuits, après s'être introduit dans le couvent par
le jardin, il passait la tête par cette sorte de fenêtre et avait de longs
entretiens avec son amie.
Ce bonheur durait depuis longtemps, et
déjà Gennarino sollicitait d'autres faveurs, lorsque deux religieuses, déjà d'un
certain âge, et qui recevaient aussi leurs amants par le jardin, furent frappées
de la bonne mine du jeune marquis et résolurent de l'enlever à cette petite
novice insignifiante. Ces dames parlèrent à Gennarino et, pour donner une
couleur honnête à la conversation, commencèrent à lui faire des reproches sur sa
façon de s'introduire dans le jardin et dans la sainte clôture d'un couvent de
filles.
A peine Gennarino eut-il compris leurs
prétentions qu'il leur déclara qu'il ne faisait pas l'amour par pénitence, mais
pour s'amuser, et qu'ainsi il les priait de le laisser à ses affaires.
Cette réponse, fort malhonnête, et que
dans les mêmes lieux l'on ne se permettait plus aujourd'hui, alluma une fureur
tellement aveugle chez les deux religieuses âgées que, malgré l'heure indue, --
il était alors près de deux heures du matin, -- elles n'hésitèrent pas à aller
réveiller l'abbesse.
Par bonheur pour le jeune marquis, les
religieuses dénonciatrices ne l'avaient pas reconnu; l'abbesse était sa
grand'-tante, soeur cadette de son grand-père; mais, passionnée pour sa gloire
et l'avancement de sa maison, comme elle savait que le jeune roi Charles III
était un courageux et sévère partisan de la règle, elle eût dénoncé au prince,
son neveu, les dangereuses folies de Gennarino qui, probablement, eût reçu du
service en Espagne, ou du moins en Sicile.
Les deux religieuses eurent beaucoup de
peine à parvenir jusqu'à l'abbesse et à la réveiller; mais, aussitôt que cette
abbesse dévote et zélée eut compris de quel crime effroyable il était question,
elle courut à la cellule de la soeur Scolastique.
Gennarino n'avait rien dit à son amie
de sa rencontre avec les deux religieuses âgées, et il était à s'entretenir
tranquillement avec elle dans la pièce qui touchait à la lingerie, lorsque
Scolastique et lui entendirent ouvrir avec fracas la chambre à coucher de ce
petit appartement.
Les deux amants n'étaient éclairés que
par la lumière incertaine des étoiles; leurs yeux furent tout à coup éblouis par
la vive clarté de huit à dix lampes éclatantes que l'on portait à la suite de
l'abbesse.
Gennarino savait, comme tout le monde à
Naples, à quels périls extrêmes était exposée une religieuse ou une simple
novice convaincue d'avoir reçu un homme dans ce petit appartement qu'on appelait
sa cellule. Il n'hésita pas à sauter dans le jardin par la fenêtre fort élevée
de la lingerie.
Le crime était évident, Scolastique ne
disait rien pour se justifier; l'abbesse Angela Custode l'interrogea
sur-le-champ. L'abbesse, grande fille sèche et pâle de quarante ans et
appartenant à la plus haute noblesse du royaume, avait toutes les qualités
morales qu'annoncent les diverses circonstances. Elle avait tout le courage
nécessaire pour faire exécuter les sévérités de la règle, surtout depuis que le
jeune roi, qui avait deviné son métier de roi absolu, avait déclaré hautement
qu'en toutes choses il voulait la règle, et la règle dans toute son exactitude;
enfin l'abbesse Angela Custode appartenait à la famille de Castro Pignano,
ennemie de celle du prince de Bissignano depuis le roi duc d'Anjou, frère de
saint Louis.
La pauvre Scolastique, surprise au
milieu de la nuit par tout ce monde, par toutes ces lumières, parlant dans sa
chambre avec un jeune homme, se cachait la figure avec les mains et était
tellement pénétrée de honte qu'elle ne songeait pas à faire observer dans ce
premier moment, si décisif pour elle, les choses qui pouvaient être de la plus
grande importance.
Le peu de mots qu'elle dit lui était
tout à fait défavorable; elle répéta deux fois :
-- Mais ce jeune homme est mon époux!
Ce mot, qui donnait à penser des choses
qui n'étaient point, réjouit beaucoup les deux religieuses dénonciatrices, et ce
fut l'abbesse qui, par esprit de justice, fit remarquer que, d'après la
disposition des lieux, le libertin maudit qui avait osé violer la clôture du
couvent ne se trouvait pas du moins dans la même chambre que la novice égarée.
Il s'était introduit seulement dans un des magasins de la lingerie, il avait
enlevé une planche de la cloison en bois qui séparait ce magasin de la chambre
de la novice Scolastique; sans doute il parlait avec elle, mais il ne s'était
point introduit chez elle, puisqu'au moment où il avait été surpris et où l'on
avait pénétré dans la seconde chambre de la cellule de Scolastique, on avait
aperçu le libertin dans le magasin de la lingerie et que c'est de là qu'il
s'était enfui.
La pauvre Scolastique s'était si fort
abandonnée elle-même, qu'elle se laissa conduire dans une prison presque tout à
fait souterraine et dépendant de l'in pace de ce noble couvent, lequel est
creusé dans la roche assez tendre sur laquelle on voit s'élever aujourd'hui le
magnifique bâtiment des Studi. On ne devait placer dans cette prison que les
religieuses ou novices condamnées ou surprises en flagrant délit atroce. Cette
condition était gravée au-dessus de la porte, ce qui n'était point le cas de la
novice Scolastique. L'abus que l'on commettait n'échappa point à l'abbesse, mais
on croyait que le roi aimait la sévérité, et l'abbesse songeait au duché de sa
famille. Elle pensa qu'elle avait assez fait en faveur de la jeune fille en
faisant observer qu'elle n'avait point admis précisément dans sa chambre
l'affreux libertin qui avait cherché à déshonorer le noble couvent.
Scolastique laissée seule dans une
petite chambre creusée dans le roc, à cinq ou six pieds seulement au-dessous du
niveau de la place voisine, que l'on avait établie en creusant un peu dans la
roche tendre, se trouva soulagée d'un grand poids quand elle se vit seule et
délivrée de ces lampes éclatantes qui, en éblouissant ses yeux, semblaient lui
reprocher sa honte.
«Et dans le fait, se disait-elle,
laquelle de ces religieuses si altières a le droit de se montrer si sévère à mon
égard? J'ai reçu la nuit, mais jamais dans ma chambre, un jeune homme que
j'aime, et que j'espère épouser. Le bruit public prétend que beaucoup de ces
dames, qui se sont liées envers le ciel par des voeux, reçoivent des visites la
nuit; et depuis que je suis dans ce couvent, j'ai entrevu des choses qui me font
penser comme le public.
«Ces dames disent publiquement que San
Petito n'est point un couvent comme l'entend le saint Concile de Trente, un lieu
d'abstinence et d'abnégation; c'est tout simplement une retraite décente dans
laquelle on peut faire vivre avec économie de pauvres filles de haute naissance
qui ont le malheur d'avoir des frères. On ne leur demande ni abstinence, ni
abnégation, ni malheurs intérieurs qui viendraient aggraver gratuitement le
malheur d'être sans fortune. Quant à moi, à la vérité, je suis arrivée ici avec
l'intention d'obéir à mes parents, mais bientôt Gennarino m'a aimée, je l'ai
aimé, et, quoique fort pauvres l'un et l'autre, nous avons pensé à nous marier
et à aller vivre dans une petite campagne à vingt lieues de Naples, sur les
bords de la mer au delà de Salerne. Sa mère lui a dit qu'elle lui ferait donner
la ferme de cette petite terre, qui ne rapporte que cinq cents ducats à la
famille. Sa pension comme cadet est de quarante ducats par mois; on ne pourra
guère me refuser, une fois mariée, la pension que ma famille m'accorde ici pour
se débarrasser de moi; et, sortie d'un procès, ce sont encore dix ducats par
mois. Vingt fois nous avons fait nos calculs; avec toutes ces petites sommes,
nous pouvons vivre, sans gens à notre livrée, mais fort bien, avec ce qui est
nécessaire à la vie physique. Toute la difficulté consiste à obtenir de l'humeur
altière de nos parents qu'ils nous laissent vivre comme de simples bourgeois.
Gennarino pense qu'il suffira, pour tout aplanir, de prendre un nom étranger à
la famille du duc son père.»
Ces idées, et d'autres du même genre,
vinrent au secours de la pauvre Scolastique. Mais les religieuses, au nombre de
près de cent cinquante, qui remplissaient ce couvent, considéraient la surprise
qui venait d'être opérée la nuit précédente comme très avantageuse pour la
gloire du couvent. Tout Naples prétendait que ces dames recevaient la nuit leurs
amis particuliers; eh bien, l'on avait ici une jeune fille d'une haute naissance
qui ne savait pas se défendre et que l'on pourrait condamner suivant toute la
sévérité de la règle. La seule précaution à prendre était de ne lui laisser
aucune communication avec sa famille pendant toute la durée de la procédure.
Quand viendrait ensuite l'époque du jugement, la famille aurait beau faire, elle
ne pourrait guère empêcher l'application d'une peine sévère qui relèverait dans
Naples et dans tout le royaume la réputation un peu attaquée du noble couvent.
L'abbesse Angela Custode assembla le
chapitre, composé de sept religieuses élues par toutes les religieuses parmi
celles d'entre elles âgées de plus de soixante-dix ans. La soeur Scolastique
refusa de nouveau de répondre; on l'envoya dans une chambre dont la fenêtre
unique donnait contre un mur fort élevé. Là, elle fut obligée à un silence
absolu et gardée à vue par deux soeurs converses.
L'étrange accident survenu dans le
couvent de San Petito, où toutes les grandes familles de Naples avaient des
parents, fut bientôt public. L'archevêque demanda un rapport à l'abbesse, qui
raconta les choses en les atténuant, afin de ne pas compromettre le noble
couvent.
Comme la famille du prince de
Bissignano touchait à tout ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume,
l'archevêque, qui pouvait renvoyer le procès à sa cour archiépiscopale (curia
archivescovile), crut devoir aller prendre les ordres du roi. Ce prince, ami de
l'ordre, devint furieux au récit que lui fit l'archevêque; et l'on a remarqué
depuis que le duc Vargas del Pardo, qui se trouvait présent lors de l'audience
accordée à l'archevêque, entendant parler des déportements d'une religieuse
nommée dona Scolastica, à lui inconnue, conseilla au jeune prince une grande
sévérité.
-- Que Votre Majesté se rappelle
toujours que qui ne craint pas Dieu ne craint pas son roi!
A son retour du palais, l'archevêque
saisit son tribunal archiépiscopal de cette triste cause. Un vicaire général,
deux fiscaux et un secrétaire appartenant à ce tribunal entrèrent au couvent de
San Petito pour procéder à l'interrogatoire et à l'instruction du procès. Jamais
ces messieurs ne purent obtenir de la soeur Scolastique d'autre réponse que
celle-ci :
-- Il n'y a pas de mal dans mon action,
elle est innocente. Je ne pourrai jamais dire que cela, et je ne dirai que cela.
Après tous les détails prescrits par la
loi et encore prolongés par la faveur de l'abbesse qui, vers la fin du procès,
eût voulu à tout prix éviter ce scandale à son couvent, le tribunal
archiépiscopal, considérant qu'il n'y avait pas de corps de délit, c'est-à-dire
que suivant la déposition de l'abbesse les témoins n'avaient pas vu dans la même
chambre la soeur Scolastique et un homme, mais seulement un homme s'enfuyant
d'une pièce voisine et séparée, cette soeur fut condamnée à être déposée dans
l'in pace jusqu'à ce qu'elle fasse connaître le nom de l'homme qui se trouvait
dans la pièce voisine et avec lequel elle s'entretenait.
Le lendemain, lorsque Scolastique parut
pour subir un premier jugement devant les Anciennes, présidées par l'abbesse,
celle-ci parut avoir une tout autre idée de l'affaire. Elle pensait qu'il serait
dangereux pour le couvent d'entretenir un public malin de ces désordres
intérieurs. Ce public dirait : Vous punissez une intrigue qui a été maladroite,
et nous savons qu'il en existe des centaines d'autres. Puisque nous avons
affaire à un jeune roi qui prétend avoir du caractère et voulait faire exécuter
les lois, chose que l'on vit jamais en ce pays, nous pouvons profiter de cette
mode passagère pour obtenir une chose qui sera plus utile au couvent que la
condamnation solennelle de dix pauvres religieuses devant l'archevêque de Naples
et tous les chanoines qu'il aura appelés pour composer son présidial. Je veux
que l'on punisse l'homme qui a osé pénétrer dans notre couvent; un seul beau
jeune homme de la cour jeté dans une forteresse pour plusieurs années fera plus
d'effet que la condamnation d'une centaine de religieuses. D'ailleurs, ce sera
justice : l'attaque vient du côté des hommes. La Scolastique n'a point reçu
celui-ci précisément dans sa chambre, et plût à Dieu que toutes les religieuses
du couvent eussent autant de prudence! Elle va nous faire connaître le jeune
imprudent que je dois poursuivre à la cour et comme, dans le fait, elle n'est
que fort peu coupable, nous allons la condamner à quelque peine légère.
L'abbesse eut beaucoup de peine à
ranger les Anciennes à son avis; mais enfin sa naissance, et surtout ses
relations à la cour étaient tellement supérieures aux leurs qu'elles avaient été
obligées de céder. Et l'abbesse pensait que la séance du tribunal ne durerait
qu'un instant. Mais il en fut tout autrement.
Scolastique ayant récité ses prières à
genoux devant le tribunal, comme c'est l'usage, n'ajouta que ce peu de paroles :
-- Je ne me regarde point comme une
religieuse. J'ai connu ce pauvre jeune homme dans le monde; quoique fort pauvres
l'un et l'autre, nous avons le projet de nous marier.
Ce mot, offensant la base du credo du
couvent, était le plus grand crime que l'on pût prononcer dans le noble couvent
de San Petito.
-- Mais le nom! le nom du jeune homme!
s'écria l'abbesse, interrompant avec impatience le discours qu'elle supposait
que Scolastique allait prononcer en faveur du mariage.
Scolastique répondit :
-- Vous ne saurez jamais ce nom. Je ne
nuirai jamais par mes paroles à l'homme qui doit être mon époux.
En effet, quelques instances que
pussent faire l'abbesse et les Anciennes, jamais la jeune novice ne voulut
nommer Gennarino. L'abbesse alla jusqu'à lui dire : «Tout vous sera pardonné, et
je vous renvoie immédiatement dans votre cellule si vous vouliez dire un mot»;
la jeune fille faisait le signe de la croix, saluait profondément, et faisait
signe qu'elle ne pouvait dire un seul mot.
Elle savait bien que Gennarino était le
neveu de cette abbesse terrible.
« Si je le nomme, se disait-elle,
j'obtiens pardon et oubli, comme le répètent ces dames; mais à lui, tout ce qui
peut lui arriver de moins funeste c'est d'être envoyé en Sicile ou même en
Espagne, et je ne le reverrai jamais.»
L'abbesse fut tellement irritée du
silence invincible de la jeune Scolastique que, oubliant tous ses projets de
clémence, elle se hâta de faire un rapport au cardinal archevêque de Naples sur
ce qui s'était passé au couvent la nuit précédente.
Toujours pour plaire au roi, qui
voulait être sévère, l'archevêque prit cette affaire fort à coeur; mais, ne
pouvant rien découvrir par l'entremise de tous les curés de la capitale et par
celle de tous les observateurs dépendant directement de l'archevêché,
l'archevêque parla de cette affaire au roi, qui se hâta de la renvoyer à son
ministre de la police, lequel dit au roi :
-- Il me semble que Votre Majesté ne
peut guère, sans avoir recours au sang, faire un exemple terrible et qui laisse
un long souvenir, qu'autant que le jeune homme qui s'est introduit dans la
lingerie du couvent de San Petito se trouvera appartenir à la cour ou aux
premières familles de Naples.
Le roi étant convenu de cette vérité,
le ministre lui présenta une liste de deux cent quarante-sept personnes, l'une
desquelles pouvait être soupçonnée sans trop d'improbabilité d'avoir pénétré
dans le noble couvent.
Huit jours après, Gennarino fut arrêté
sur la simple observation que, depuis six mois, il était devenu d'une économie
excessive, arrivant presque jusqu'à l'avarice, et sur ce que, depuis la nuit de
l'attentat, sa façon de vivre semblait avoir entièrement changé.
Pour juger du degré de confiance que
devait obtenir cet indice, le ministre prévint l'abbesse, qui fit retirer pour
un instant la soeur Scolastique de la prison à demi souterraine où elle passait
sa vie. Comme elle l'exhortait à répondre avec sincérité, le ministre de la
police entra dans le parloir de l'abbesse et lui annonça, en présence de
Scolastique, que le jeune Gennarino de Las Flores venait d'être tué par les
sbires devant lesquels il fuyait.
Scolastique tomba évanouie.
-- Notre preuve est faite, s'écria le
ministre triomphant; et je sais plus en six mots que Votre Révérence en six mois
de soins.
Mais il fut étonné de l'extrême
froideur avec laquelle la noble abbesse accueillait son exclamation.
Ce ministre, suivant l'usage de cette
cour était un petit avocat : en conséquence de quoi, l'abbesse jugea à propos de
prendre avec lui les plus grands airs de hauteur. Gennarino était son neveu, et
elle craignait que cette imputation, qui allait être mise directement sous les
yeux du roi, ne nuisît à sa noble famille.
Le ministre, qui se savait exécré de la
noblesse, et n'avait d'espoir pour sa fortune que dans le roi, suivit
franchement l'indice qu'il venait d'obtenir, malgré toutes les sollicitations
dont le duc de Las Flores sut l'environner. Cette affaire commença à faire du
bruit à la cour; le ministre, qui d'ordinaire voulait éviter le scandale, cette
fois-ci chercha à l'exciter.
Ce fut un beau spectacle, et auquel
toutes les dames de la cour voulurent assister, que celui de la confrontation de
Gennarino de Las Flores, cornette du régiment des gardes, avec la jeune
Rosalinde de Bissignano, maintenant soeur Scolastique, novice à San Petito.
Les églises intérieure et extérieure du
couvent avaient été magnifiquement tendues à cette occasion; les invitations aux
dames furent faites par le ministre pour assister à un des actes de la procédure
de Gennarino de Las Flores, cornette aux gardes. Le ministre laissa entendre que
ce procès entraînerait la peine capitale pour le jeune Gennarino et une prison
perpétuelle dans l'in pace pour la soeur Scolastique. Mais l'on savait bien que
le roi n'oserait pas envoyer à la mort pour une cause si légère un membre de
l'illustre maison de Las Flores.
L'église intérieure de San Petito est
ornée et dorée avec la plus grande magnificence. Beaucoup des nobles religieuses
seraient devenues sur la fin de leurs jours, si ce n'eût été le voeu de
pauvreté, les héritières de tout le bien de leur famille; dans ce cas-là,
l'usage était, dans les familles consciencieuses, de leur accorder un quart ou
un sixième des revenus des biens qui leur seraient échus, et cela pendant le
reste d'une vie qui n'était jamais bien longue.
Toutes ces sommes étaient employées à
l'ornement de l'église extérieure, dont l'usage était accordé au public, et de
l'église intérieure, où les religieuses venaient prier et célébrer les offices.
A San Petito, l'église intérieure, ou le choeur des religieuses, était séparée
de l'église où le public était admis par une grille dorée de soixante pieds de
hauteur.
Pour la cérémonie de la confrontation,
l'immense porte de cette grille, qui ne peut s'ouvrir qu'en présence de
l'archevêque de Naples, avait été ouverte; toutes les dames titrées avaient été
admises dans le choeur; l'église extérieure avait été disposée pour recevoir le
trône de l'archevêque, les femmes nobles non titrées, les hommes, et enfin,
derrière une chaîne tendue en travers de l'église et près de la porte, tout le
reste des fidèles.
L'immense voile de soie verte qui
garnit tout l'intérieur de la grille de soixante pieds de haut et au centre
duquel brille le chiffre colossal de la Madone, formé avec des galons larges de
quatre pouces, avait été transporté au fond du choeur. Là, après l'avoir attaché
à la voûte, on l'avait relevé. Le prie-Dieu devant lequel la soeur Scolastique
parla était un peu en arrière du point de la voûte où le grand voile avait été
attaché, et au moment où sa déclaration si courte fut terminée, ce grand voile,
tombant de la voûte, la sépara rapidement du public et termina la cérémonie
d'une façon imposante et qui laissa dans tous les coeurs de la crainte et de la
tristesse. Il semblait que la pauvre fille vint d'être à jamais séparée des
vivants.
Au grand déplaisir des belles dames de
la cour de Naples, la cérémonie de la confrontation ne dura qu'un instant.
Jamais la jeune Rosalinde, pour parler comme les dames de la cour, n'avait été
mieux à son avantage que dans ce simple habit de novice. Elle était aussi belle
qu'autrefois quand elle suivait sa belle-mère, la princesse de Bissignano, aux
bals de la cour, et sa physionomie était bien plus touchante : elle avait
beaucoup maigri et pâli.
On l'entendit à peine quand, après un
Venri creator de la composition de Pergolèse, chanté par toutes les voix du
couvent, Scolastique, ivre d'amour et de bonheur en revoyant son ami, qu'elle
n'avait point aperçu depuis près d'un an, prononça ces mots :
-- Je ne connais point monsieur, je ne
l'ai jamais vu.
Le ministre de la police se montra
furieux en entendant ce mot et en voyant tomber ce voile, ce qui terminait d'une
façon si brusque et en quelque sorte ridicule pour lui le grand spectacle qu'il
avait voulu donner à la cour. Avant de quitter le couvent, il laissa échapper
des menaces terribles.
Don Gennarino, de retour dans sa
prison, fut informé de tout ce qu'avait dit le ministre. Ses amis ne l'avaient
point abandonné; ce n'était pas son amour qui le faisait valoir auprès d'eux; si
l'on ne croit pas à l'amour passionné dont un homme de notre âge nous fait
confidence, on lui trouve de la fatuité; si l'on y croit, on est jaloux de lui.
Don Gennarino, au désespoir, exposait à
ses amis qu'il était engagé, comme homme d'honneur, à délivrer la soeur
Scolastique des dangers dans lesquels on l'avait plongée; ce raisonnement fit
une impression profonde sur les amis de don Gennarino.
Le geôlier de la prison dans laquelle
il était enfermé avait une fort jolie femme, laquelle représenta au protecteur
de son mari que depuis longtemps celui-ci demandait que l'on fît des réparations
aux murs extérieurs de la prison. Le fait était notoire et ne pouvait être mis
en doute.
-- Eh bien, ajouta cette jolie femme,
de ce fait notoire Votre Excellence peut tirer occasion de nous accorder une
gratification de mille ducats, laquelle nous enrichirait à jamais. Les amis du
jeune Gennarino de Las Flores, qui est en prison comme soupçonné seulement
d'avoir pénétré de nuit dans le couvent de San Petito où, comme vous le savez,
les plus grands seigneurs de Naples ont leurs maîtresses et sont bien plus
soupçonnés de pénétrer, les amis de don Gennarino, dis-je, offrent mille ducats
à mon mari pour le laisser échapper. Mon mari sera mis en prison pour quinze
jours ou un mois; nous vous demandons votre protection afin qu'il ne soit pas
destitué et qu'on lui rende sa place au bout de quelque temps.
Le protecteur trouva commode cette
façon d'accorder une gratification considérable, et consentit.
Ce ne fut pas le seul service que le
jeune prisonnier reçut de ses amis. Ils avaient tous des parents dans le couvent
de San Petito; ils redoublèrent d'affection pour elles et tinrent don Gennarino
parfaitement informé de tout ce qui arrivait à la soeur Scolastique.
Il résulta de leurs bons offices qu'une
nuit de tempête, vers les une heure du matin, dans un moment où les vents
furieux et une pluie à verse semblaient se disputer l'empire des rues de Naples,
Gennarino sortit de sa prison tout simplement par la porte, le geôlier s'étant
chargé de dégrader la terrasse de la prison, par laquelle il serait censé s'être
échappé.
Don Gennarino, aidé d'un seul homme,
déserteur espagnol, brave à trois poils dont la profession à Naples était
d'aider les jeunes gens dans les entreprises scabreuses, don Gennarino,
disons-nous, profitant du tapage universel excité par le vent, et d'ailleurs
aidé par Beppo, dont l'amitié ne se démentit point dans cette circonstance
périlleuse, pénétra dans le jardin du couvent. Malgré le tapage épouvantable
causé par la pluie et le vent, les chiens du couvent le sentirent et bientôt
furent sur lui. Probablement ils l'eussent arrêté s'il eût été seul, tant ils
étaient forts; mais, se plaçant dos à dos avec le déserteur espagnol, il parvint
à tuer deux de ces chiens et à blesser le troisième.
Les cris de ce dernier attirèrent un
gardien. Ce fut en vain que don Gennarino lui offrit une bourse et lui parla
raison; cet homme était dévot, avait une grande idée de l'enfer, et ne manquait
pas de courage. Il se fit blesser en se défendant, on le bâillonna avec un
mouchoir et on l'attacha à un gros olivier.
Le double combat avait pris beaucoup de
temps, la tempête semblait se calmer un peu, et le plus difficile restait encore
à faire : il fallait pénétrer dans le vade in pace.
Il se trouva que les deux soeurs
converse chargées de descendre toutes les vingt-quatre heures à la soeur
Scolastique le pain et la cruche d'eau que le couvent lui accordait, avaient eu
peur cette nuit-là et avaient mis les verrous à des portes énormes garnies de
fer que Gennarino avait pensé pouvoir ouvrir avec des crochets ou des fausses
clés. Le déserteur espagnol, habile à grimper le long des murs, l'aida à
parvenir jusqu'au toit du pavillon qui recouvrait les puits creusés dans le roc
de l'Arenella qui formaient l'in pace du couvent de San Petito.
La terreur des soeurs converses n'en
fut que plus grande lorsqu'elles virent descendre de l'étage supérieur ces deux
hommes couverts de boue qui se précipitèrent sur elles, les bâillonnèrent et les
attachèrent.
Il restait à pénétrer dans l'in pace,
ce qui n'était pas chose facile. Gennarino avait bien pris aux soeurs converses
un énorme trousseau de clefs; mais il y avait plusieurs puits, tous également
fermés par des trappes, et les soeurs converses se refusèrent à indiquer celui
dans lequel la soeur Scolastique était enfermée. L'Espagnol tirait déjà son
poignard pour les piquer et les faire parler, mais don Gennarino, qui
connaissait le caractère d'extrême douceur de la soeur Scolastique, eut peur de
lui déplaire par cette violence. Contre l'avis de l'Espagnol, qui lui répétait
ces mots : «Monseigneur, nous perdons du temps, et nous n'en serons que d'autant
plus obligés à en venir au sang», Gennarino s'obstina à ouvrir tous les puits et
à appeler.
Enfin, après plus de trois quarts
d'heure d'essais infructueux, un faible cri de Deo gratias répondit à ses cris.
Don Gennarino se précipita dans un escalier tournant qui avait plus de
quatre-vingts marches; et ces marches, taillées dans la roche tendre et fort
usées, étaient fort difficiles à descendre et formaient presque un sentier fort
en pente.
La soeur Scolastique, qui n'avait pas
vu la lumière depuis trente-sept jours, c'est-à-dire depuis celui de la
confrontation avec Gennarino, fut éblouie par la petite lampe que portait
l'Espagnol. Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait; enfin lorsqu'elle
reconnut don Gennarino, couvert de boue et de beaucoup de taches de sang, elle
s'évanouit en se jetant dans ses bras.
Cet accident consternait le jeune
homme.
-- Il n'y a pas de temps à perdre,
s'écria l'Espagnol, plus expérimenté.
Ils prirent à deux la soeur
Scolastique, profondément évanouie, et eurent beaucoup de peine à la remonter le
long de cet escalier à demi détruit. Ce fut l'Espagnol qui eut la bonne idée,
une fois arrivés dans la chambre habitée par les soeurs converses, d'envelopper
Scolastique, qui à peine reprenait ses sens, d'un grand manteau d'étoffe grise
qui se trouvait en ce lieu.
On ouvrit les verrous des portes qui
donnaient sur le jardin. L'Espagnol, formant l'avant-garde, sortit en avant,
l'épée à la main; Gennarino le suivait, portant Scolastique. Mais ils
entendirent dans le jardin un grand bruit de fort mauvais augure : c'étaient les
soldats.
L'Espagnol avait voulu tuer le gardien,
ce qui avait été repoussé avec horreur par Gennarino.
-- Mais, Excellence, nous sommes
sacrilèges, puisque nous avons violé la clôture, et condamnés à mort bien plus
sûrement encore que si nous avions tué. Cet homme peut nous perdre, il faut le
sacrifier.
Rien n'avait pu décider Gennarino.
L'homme, attaché à la hâte, avait délié les cordes qui le retenaient et était
allé réveiller les autres gardiens, et chercher des soldats au poste de la rue
de Tolède.
-- Ce ne sera pas une petite affaire de
nous tirer d'ici, s'écria l'Espagnol, et surtout d'en tirer mademoiselle!
J'avais bien raison de dire à Votre Excellence qu'il fallait être trois au
moins.
Au bruit de ces paroles, deux soldats
se dressèrent devant eux. L'Espagnol abattit le premier d'un coup de pointe; le
second voulut abaisser son fusil mais la branche d'un arbuste l'arrêta un
instant, ce qui donna le temps à l'Espagnol de l'abattre également. Mais ce
dernier soldat n'était pas tué net et jeta des cris.
Gennarino s'avançait vers la porte
portant Scolastique; il était escorté par l'Espagnol. Gennarino courait, et
l'Espagnol lançait quelques coups d'épée à ceux des soldats qui s'avançaient
trop.
Heureusement, la tempête semblait avoir
recommencé; la pluie, qui tombait à torrents, favorisait cette retraite
singulière. Mais il arriva qu'un soldat, blessé par l'Espagnol, tira son coup de
fusil, dont la balle atteignit légèrement Gennarino au bras gauche. Huit ou dix
soldats accoururent des parties éloignées du jardin au bruit du coup de feu.
Nous l'avouerons, Gennarino montra de
la bravoure dans cette retraite, mais ce fut le déserteur espagnol qui fit
preuve de talents militaires.
-- Nous avons plus de vingt hommes
contre nous : le moindre faux pas, et nous sommes perdus. Mademoiselle sera
condamnée au poison comme notre complice, elle ne pourra jamais prouver qu'elle
n'était pas d'accord avec votre Excellence. Je me connais dans ces sortes
d'affaires; il faut la cacher dans un fourré et la coucher à terre; nous la
couvrirons du manteau. Pour nous, laissons-nous voir des soldats et attirons-les
à l'autre extrémité du jardin. Là, nous tâcherons de leur faire croire que nous
nous sommes sauvés par-dessus le mur; puis nous reviendrons ici et tâcherons de
sauver mademoiselle.
-- Je voudrais bien ne pas te quitter,
dit Scolastique à Gennarino. Je n'ai pas peur, et je me tiendrai trop heureuse
de mourir avec toi.
Ce furent les premières paroles qu'elle
prononça.
-- Je puis marcher, ajouta-t-elle.
Mais la parole lui fut coupée par un
coup de fusil qui partit à deux pas d'elle, mais qui ne blessa personne.
Gennarino la reprit dans ses bras; elle était mince et assez petite, et il la
portait sans peine. Un éclair qui survint lui fit voir douze ou quinze soldats
sur la gauche. Il s'enfuit rapidement vers la droite, et bien lui en prit
d'avoir pris vite sa résolution, car presque au même moment une douzaine de
coups de fusil vinrent cribler de balles un petit olivier...
-- Laissez donc la soeur, lui crie
Beppo, ou nous sommes tous deux perdus.
Elle reste évanouie dans un massif
d'arbustes, les soldats poursuivent don Gennarino, Beppo resté seul porte
Rosalinde jusque dans la rue, lui jette de l'eau à la figure, referme la porte
du jardin et va se coucher. Il était alors une heure du matin. Sur les trois
heures la fraîcheur fait revenir à elle Rosalinde, elle monte jusqu'à la plaine
du Vomero. Comme le jour allait paraître, elle se réfugie dans une maison de
paysans auquel elle demande des habits. «Si je suis reprise, lui dit-elle, ma
mort est certaine.» Le paysan touché de pitié et qui a ouï parler des rigueurs
de l'in pace donne à la religieuse des habillements de sa femme; mais il se
trouve qu'il est le fermier du château du duc de Vargas del Pardo.
Le soir lorsque son maître vient au
château, son fermier lui rend compte de tout. Le duc descend à la ferme et lui
parlant d'une religieuse qui s'est enfuie de son couvent, le duc excellent
catholique annonce les résolutions les plus sévères. Son extrême surprise
lorsqu'il reconnaît Rosalinde.
Le duc de Vargas songeait plus que
jamais à la disparition de la malheureuse Rosalinde. Il avait fait des démarches
qui n'avaient eu aucun succès, car il ne savait pas qu'elle portait le nom de
Suora Scolastica.
Le jour de sa fête survint. Ce jour-là,
son palais était ouvert, et il donnait audience à tous les officiers de sa
connaissance. Tous ces militaires en grande tenue furent bien surpris de voir
arriver dans la première antichambre une femme, qui leur parut être une soeur
converse de quelque couvent; et encore, dans le but évident de n'être pas
reconnue à son habit, elle était enveloppée d'un long voile noir, ce qui lui
donnait l'apparence de quelque veuve de la classe du peuple accomplissant
quelque pénitence.
Comme les laquais du duc entreprenaient
de la chasser, elle se mit à genoux, tira de sa poche un long chapelet, et se
mit à marmotter des prières. Elle attendit en cet état que le premier valet de
chambre du duc vînt la saisir par le bras; alors elle lui montra sans dire mot
un fort beau diamant, puis elle ajouta :
-- Je jure sur la Vierge de ne demander
aucune sorte d'aumône à Son Excellence. Monsieur le duc connaîtra, par ce
diamant, le nom de la personne de la part de laquelle je me présente.
Toutes ces circonstances excitèrent au
plus haut degré la curiosité du duc, qui se hâta d'expédier les trois ou quatre
personnes du premier rang qui se trouvaient à son audience; puis, avec une
politesse noble et vraiment espagnole, il demanda la permission aux simples
officiers de recevoir avant eux une pauvre religieuse qui ne lui était nullement
connue.
A peine la soeur converse se vit-elle
dans le cabinet du duc, seule avec lui, qu'elle se mit à genoux.
-- La pauvre soeur Scolastica est
arrivée au dernier degré du malheur. Tout le monde paraît déchaîné contre elle.
Elle m'a chargée de laisser entre les mains de Votre Excellence cette belle
bague. Elle dit que vous connaissez la personne qui la lui donna dans des temps
plus heureux. Vous pourriez, par le secours de cette personne, obtenir pour
quelque personne de votre confiance l'autorisation de venir voir la soeur
Scolastica; mais, comme elle se trouve dans l'in pace della morte, il faudrait
obtenir une permission particulière de monseigneur l'archevêque.
Le duc avait reconnu la bague, et,
malgré son âge avancé, il était tellement hors de lui qu'il avait peine à
articuler des paroles.
-- Dis le nom, dis le nom du couvent où
Rosalinde est retenue.
-- San Petito.
-- J'obéirai avec respect aux ordres de
qui t'envoie.
-- Je serais perdue, ajouta la soeur
converse, si mon message était seulement soupçonné par les supérieurs.
Le duc, jetant les yeux rapidement sur
son bureau, prit un portrait en miniature du roi, entouré de diamants :
-- Ne vous séparez jamais de ce
portrait sacré, qui vous donne le droit d'obtenir dans tous les cas une audience
de Sa Majesté. Voici une bourse que vous remettrez à la personne que vous
appelez Suora Scolastica. Voici une petite somme qui est pour vous, et dans tous
les cas comptez sur ma protection.
La bonne religieuse s'arrêtant pour
compter sur une table les pièces d'or contenues dans la bourse :
-- Retournez aussi rapidement que vous
vous pourrez auprès de la pauvre Rosalinde. Ne comptez pas. Et même je réfléchis
à la nécessité de vous cacher. Mon valet de chambre va vous faire sortir par une
porte de mon jardin, une de mes voitures de suite vous conduira du côté opposé
de la ville. Songez à bien vous cacher. Faites tout au monde pour venir demain à
mon jardin de l'Arenella, de midi à deux heures. Là, je suis sûr de mes gens,
ils sont tous Espagnols.
La pâleur mortelle qui couvrait le
visage du duc lorsqu'il reparut devant les officiers fut une excuse suffisante
pour l'excuse qu'il leur présenta.
-- Une affaire, messieurs, m'oblige à
sortir à l'instant. Je ne pourrai avoir l'honneur de vous remercier et de vous
recevoir que demain matin, à sept heures.
Le duc de Vargas court au palais de la
reine, qui répand des larmes en reconnaissant la bague qu'elle donna jadis à la
jeune Rosalinde. La reine passe chez le roi avec le duc de Vargas. L'air
renversé de celui-ci touche le roi qui, comme un grand prince qu'il était, fut
le premier à ouvrir un avis raisonnable :
-- Il faut songer à ne pas réveiller
les soupçons de l'archevêque, si toutefois, malgré le talisman de mon portrait,
la pauvre soeur converse a pu échapper à ses espions. Je conçois maintenant
pourquoi l'archevêque est allé habiter, il y a quinze jours, sa chaumière de
***.
-- Si Votre Majesté me le permet, je
vais envoyer au port mettre un embargo sur toutes les barques qui voudraient
partir pour ***. On conduira au château de l'Oeuf, où elles seront bien
traitées, toutes les personnes qui seraient montées sur les barques.
-- Va, et reviens, lui dit le roi. Ces
mesures singulières, qui peuvent donner matière à parler, ne sont pas du goût de
Tanucci (le premier ministre de don Carlos). Mais je ne lui dirai rien de toute
cette affaire; il n'est déjà que trop irrité contre l'archevêque.
Le duc de Vargas donna des ordres à son
aide de camp et reparut devant le roi, qu'il trouva donnant des soins à la
reine, qui venait de s'évanouir. Cette princesse, d'un coeur excellent, s'était
figuré que, si la soeur converse avait été aperçue entrant chez le duc,
Rosalinde était déjà morte par le poison. Le duc calma entièrement les
inquiétudes de la reine.
-- Par bonheur, l'archevêque n'est pas
à Naples, et, avec le sirocco qu'il fait, il faut deux heures au moins pour
aller à ***. Le chanoine Cybo, qui, lorsque l'archevêque est hors de Naples,
exerce l'alter ego, est un homme sévère jusqu'à la cruauté, mais il se ferait un
scrupule de conscience de faire donner la mort sans un ordre précis de son chef.
-- Je vais désorganiser le gouvernement
de l'archevêque, dit le roi, en faisant appeler ici au palais et en le retenant
jusqu'au soir le chanoine Cybo qui, à son audience de dimanche, m'a demandé la
grâce de son neveu qui vient de tuer un paysan.
Le roi passa dans son cabinet pour
donner des ordres.
-- Duc, es-tu sûr de sauver Rosalinde?
dit la reine à Vargas.
-- Avec un homme tel que l'archevêque,
je ne suis sûr de rien.
-- Tanucci a donc bien raison de nous
débarrasser de cet homme en le faisant cardinal.
-- Oui, dit le duc, mais il faudrait le
laisser ambassadeur à Rome pour nous en débarrasser ici, et dans ce poste
d'ambassadeur il nous jouerait de bien pires tours là qu'ici.
Le roi étant rentré après cet entretien
rapide, on commença une longue délibération à la suite de laquelle le duc de
Vargas obtint la permission d'aller sur-le-champ au couvent de San Petito savoir
des nouvelles, au nom de la reine, de la jeune Rosalinde des princes de
Bissignano, que l'on disait à la mort. Avant de monter au couvent, le duc eut
soin de passer chez la princesse dona Ferdinanda, de laquelle on put croire
qu'il avait appris la nouvelle du danger de sa belle-fille. L'inquiétude du duc
de Vargas ne lui permit pas de prolonger autant qu'il aurait dû sa visite au
palais de Bissignano.
Le duc trouva dans le couvent de San
Petito, à commencer par la converse qui était à la porte extérieure, un air de
singulière préoccupation. Venant au nom de la reine, le duc avait le droit
d'être admis sans nul retard auprès de l'abbesse Angela de Castro Pignano. Or,
on le fit attendre vingt mortelles minutes. Au bas de la salle on apercevait le
commencement d'un escalier tournant qui paraissait s'enfoncer à de grandes
profondeurs. Le duc crut qu'il ne reverrait jamais la belle Rosalinde.
L'abbesse parut enfin, dans l'état
d'une personne hors d'elle-même. Le duc avait changé son message :
-- Le prince de Bissignano est tombé en
apoplexie hier soir. Il va fort mal, il veut absolument voir avant de mourir sa
fille Rosalinde et a fait solliciter auprès de Sa Majesté l'ordre nécessaire
pour tirer la signora Rosalinde de ce couvent. Par respect pour les privilèges
de cette noble maison, le roi a voulu qu'une non moindre personne que moi, son
grand-chambellan, fût le porteur de cet ordre.
A ces mots, l'abbesse tomba aux genoux
du duc de Vargas.
-- Je rendrai compte à Sa Majesté
elle-même de ma désobéissance apparente aux ordres du roi. La position dans
laquelle je parais devant vous, monsieur le duc, est un témoignage frappant de
mon respect pour votre personne et votre dignité.
-- Elle est morte! s'écria le duc.
Mais, par san Gennaro, je la verrai.
Le duc était tellement hors de lui-même
qu'il tira son épée. Il ouvrit la porte, il appela son aide de camp, qui était
resté dans un des premiers salons de l'abbesse.
-- Tirez votre épée, duc d'Atri; faites
monter mes deux ordonnances; il s'agit ici d'une affaire de vie et de mort. Le
roi m'a chargé d'arrêter la jeune princesse Rosalinde.
L'abbesse Angela se leva et voulut
prendre la fuite.
-- Non, madame, s'écria le duc. Vous ne
me quitterez que pour monter comme prisonnière au château Saint-Elme. On
conspire ici.
Dans son trouble mortel, le duc
cherchait à se créer des excuses pour le viol de la sainte clôture. Le duc se
disait : «Si l'abbesse refuse de me conduire, si les épées nues de mes deux
dragons ne l'effraient pas, je suis comme perdu dans ce vaste couvent, qui est
un monde.»
Par bonheur, le duc, qui serrait
fortement le poignet de l'abbesse, était cependant fort attentif au mouvement
qu'elle pouvait imprimer; elle le conduisait à un vaste escalier qui conduisait
à une immense salle à demi souterraine. Le duc, voyant ce demi-succès et voyant
qu'il n'avait pour témoins que son aide de camp, le duc d'Atri, et les deux
dragons, dont il entendait les grosses bottes frapper les marches de l'escalier,
jugea convenable d'éclater en propos menaçants. Enfin il arriva à la salle
sombre dont nous avons parlé et qui était éclairée par quatre cierges placés sur
un autel. Deux religieuses jeunes encore, étaient couchées par terre et
paraissaient mourir dans les convulsions du poison; trois autres, placées vingt
pas plus loin, étaient aux genoux de leurs confesseurs. Le chanoine Cybo, assis
sur un fauteuil placé contre l'autel, semblait impassible quoique fort pâle;
deux grands jeunes gens, placés derrière lui, baissaient un peu la tête pour
tâcher de ne pas voir les deux religieuses qui étaient couchées au pied de
l'autel et dont les longues robes de soie d'un vert foncé étaient agitées par
des mouvements convulsifs.
Après cette revue rapide de tous les
personnages de cette horrible scène, quel ne fut pas le ravissement du duc
lorsqu'il aperçut Rosalinde assise sur une chaise de paille, à six pas derrière
les trois confesseurs. Par une imprudence bien singulière, il s'approcha d'elle
et lui dit en la tutoyant :
-- As-tu pris du poison?
-- Non, et je n'en prendrai pas, lui
dit-elle avec assez de sang-froid; je ne veux pas imiter ces filles imprudentes.
-- Madame, vous êtes sauvée; je vais
vous conduire chez la reine.
-- J'ose espérer, monsieur le duc, que
vous n'oublierez point les droits du présidial de monseigneur l'archevêque, dit
l'abbé Cybo, assis sur son fauteuil.
Le duc, comprenant à qui il avait
affaire, alla se mettre à genoux devant l'autel et dit à l'abbé Cybo :
-- Monsieur le chanoine grand vicaire,
suivant le dernier concordat, de pareilles sentences ne sont exécutoires
qu'autant que le roi les a revêtues de sa signature.
L'abbé Cybo se hâta de répondre avec
aigreur :
-- Monsieur le duc se livre ici à un
jugement téméraire : les pécheresses ici présentes ont été légalement
condamnées, convaincues de sacrilège; mais l'Eglise ne leur a infligé aucune
peine. Je suppose, d'après ce que vous me dites et les apparences, dont je
m'aperçois seulement en cet instant, que ces malheureuses ont pris du poison.
Le duc de Vargas n'entendit qu'à demi
les paroles de l'abbé Cybo, dont la voix était couverte par celle du duc d'Atri,
agenouillé auprès des deux religieuses qui s'agitaient sur les dalles de pierre,
des douleurs atroces leur ayant fait perdre, à ce qu'il paraissait, toute
conscience de leurs mouvements. L'une d'elles, qui paraissait dans le délire,
était une fort belle fille de trente ans. Elle déchirait sa robe sur sa poitrine
et s'écriait :
-- A moi! à moi! à une fille de ma
naissance!
Le duc se leva, et, avec la grâce
parfaite qu'il eût montrée dans le salon de la reine :
-- Est-il bien possible, madame, que
votre santé ne soit nullement altérée?
-- Je n'ai pris aucun poison, ce qui ne
m'empêche pas, monsieur le duc, répondit Rosalinde, que je ne sente fort bien
que je vous dois la vie.
-- Je n'ai aucun mérite dans tout ceci,
répliqua le duc. Le roi, prévenu par les avis de fidèles sujets, m'a fait
appeler et m'a dit que l'on conspirait dans ce couvent. Il fallait prévenir les
conspirateurs. Maintenant, ajouta-t-il, en adressant son regard à Rosalinde, il
ne me reste qu'à prendre vos ordres. Voulez-vous, madame, aller remercier la
reine?
Rosalinde se leva et prit le bras du
duc, qui marcha vers l'escalier. Arrivé à la porte, Vargas dit au duc d'Atri :
-- Je vous charge d'enfermer, chacun
dans une chambre, monsieur Cybo et ces deux messieurs ici présents. Vous
enfermerez également à clef madame l'abbesse Angela. Vous descendrez dans toutes
les prisons et ferez conduire hors du couvent toutes les prisonnières. Vous
ferez enfermer, chacune dans une chambre séparée, les personnes qui tenteraient
de s'opposer aux ordres de Sa Majesté que j'ai l'honneur de vous transmettre. Sa
Majesté veut que toutes les personnes qui témoigneraient le désir d'être admises
à ses audiences soient envoyées au palais. Sans perdre de temps, enfermez dans
des chambres séparées les personnes ici présentes. Du reste, je vais vous
envoyer des médecins et un bataillon de la garde.
Cela dit, il fit signe au duc d'Atri
qu'il désirait lui parler. Arrivé sur l'escalier, il lui dit :
-- Vous sentez bien, mon cher duc,
qu'il ne faut pas que Cybo et l'abbesse s'entendent sur leurs réponses. Dans
cinq minutes, vous aurez un bataillon de la garde, dont vous prendrez le
commandement. Vous placerez une sentinelle à chacune des portes donnant accès
sur la rue ou sur les jardins. Qui voudra pourra sortir, mais l'entrée ne sera
permise à personne. Vous ferez fouiller les jardins; tous les conspirateurs, y
compris les jardiniers, seront mis en prison dans des chambres séparées. Soignez
les pauvres emprisonnées.
Préparer la jalousie qui porte don
Gennarino à se brûler la cervelle.
L'archevêque Acquaviva promet une place
de chanoine dans sa cathédrale à l'aumônier du prince de Bissignano s'il
parvient à persuader à la princesse dona Ferdinanda que don Gennarino est
amoureux de Rosalinde. Par ces moyens, l'archevêque inquiète et désole don
Gennarino qui n'a pas la tête profonde.
Faire que le style sorte du genre
admiratif niais, par des mots comme : Il porte perruque, prend du tabac, etc.;
adopter des idées comme : à Naples on rencontre souvent des yeux d'une forme
magnifique, mais ces yeux comme ceux de Junon chez Homère ne disent rien. Oter à
ce style l'air grand, le grandiose qui éloigne du coeur, qui (un mot illisible)
aient l'air petit, naturel, sensible, la bonhomie allemande.
La reine dit :
-- Je te conseillerais de te marier au
plus tôt, dès que tu auras un époux je te créerai dame du Palais. Une fois
attachée à ma personne, le clergé n'osera te jouer de mauvais tours. Songe à
ceci, tu dois t'attendre à tous les genres de persécutions. Je ne veux pas
plaider la cause de notre Vargas et influer en quelque manière que ce soit sur
un mariage, mais songe que tu nous rendrais bien contents le roi et moi.
Le roi fut fâché du bataillon du
régiment de Bitonto envoyé par Vargas à la porte du noble couvent de San Petito.
-- Puisque le but était obtenu, à quoi
bon faire du scandale?
-- La seule excuse, en présence d'un
clergé aussi arrogant et de la cour de Rome, qui peut ouvrir à l'ennemi la porte
de vos Etats, était l'accusation de conspiration flagrante dans le couvent de
San Petito. J'ai cru, quand j'ai vu la figure sévère et l'oeil scrutateur du
chanoine Cybo fixé sur moi, qu'il fallait éloigner à tout prix le soupçon qu'on
avait voulu enlever une novice. La présence du bataillon de Bitonto frappe tous
les esprits à Naples, même ceux desprêtres, et il porte la conviction d'une
conspiration autrichienne.
-- Mais, reprit le roi, voilà Tanucci
vivement contrarié. Où trouver un ministre aussi honnête homme, aussi
travailleur, et qui a refusé des millions à la cour de Rome? Veux-tu prendre sa
place?
-- Avant tout, je ne veux pas
travailler.
Le duc Vargas fait la fortune de la
soeur converse, qu'il cache sous un faux nom à Gênes.
Don Gennarino a un accès fou de
dévotion, comme la belle Bocca à Capo le Case.
Rosalinde a la magnanimité de se
remettre au couvent. Don Gennarino la croit persécutée par la sainte Vierge, il
la voit frappée par le mauvais oeil céleste, désespéré par les refus de
Rosalinde qui refuse de céder avant le mariage, de peur que Gennarino ne soit
outré du péché.
Gennarino, troublé par ses soupçons
jaloux se donne la mort. Cet accident ôte presque la raison à Rosalinde, elle se
croit presque frappée du mauvais oeil céleste. Un fanatique essaie de la frapper
d'un poignard.
Elle épouse Vargas quand il a
soixante-neuf ans, et sous la condition que tous les ans elle passera trois mois
au couvent où Gennarino s'est tué.
Elle pleura beaucoup et fut folle de désespoir la veille du mariage. «Si Gennarino me voit de son séjour céleste, que doit-il penser de moi?...»