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VANINA VANINI

OU PARTICULARITÉS

SUR LA DERNIÈRE VENTE

DE CARBONARI

DÉCOUVERTE DANS LES ÉTATS DU PAPE
 

C'était un soir du printemps de 182*. Tout Rome était en mouvement : M. le duc de B***, ce fameux banquier, donnait un bal dans son nouveau palais de la place de Venise. Tout ce que les arts de l'Italie, tout ce que le luxe de Paris et de Londres peuvent produire de plus magnifique avait été réuni pour l'embellissement de ce palais. Le concours était immense. Les beautés blondes et réservées de la noble Angleterre avaient brigué l'honneur d'assister à ce bal; elles arrivaient en foule. Les plus belles femmes de Rome leur disputaient le prix de la beauté. Une jeune fille que l'éclat de ses yeux et ses cheveux d'ébène proclamaient Romaine entra conduite par son père; tous les regards la suivirent. Un orgueil singulier éclatait dans chacun de ses mouvements.

 

On voyait les étrangers qui entraient frappés de la magnificence de ce bal. «Les fêtes d'aucun des rois de l'Europe, disaient-ils, n'approchent point de ceci.»

 

Les rois n'ont pas un palais d'architecture romaine : ils sont obligés d'inviter les grandes dames de leur cour; M. le duc de B*** ne prie que de jolies femmes. Ce soir-là il avait été heureux dans ses invitations; les hommes semblaient éblouis. Parmi tant de femmes remarquables il fut question de décider quelle était la plus belle : le choix resta quelque temps indécis; mais enfin la princesse Vanina Vanini, cette jeune fille aux cheveux noirs et à l'oeil de feu, fut proclamée la reine du bal. Aussitôt les étrangers et les jeunes Romains, abandonnant tous les autres salons, firent foule dans celui où elle était.

 

Son père, le prince don Asdrubale Vanini, avait voulu qu'elle dansât d'abord avec deux ou trois souverains d'Allemagne. Elle accepta ensuite les invitations de quelques Anglais fort beaux et fort nobles; leur air empesé l'ennuya. Elle parut prendre plus de plaisir à tourmenter le jeune Livio Savelli qui semblait fort amoureux. C'était le jeune homme le plus brillant de Rome, et de plus lui aussi était prince; mais si on lui eût donné à lire un roman, il eût jeté le volume au bout de vingt pages, disant qu'il lui donnait mal à la tête. C'était un désavantage aux yeux de Vanina.

 

Vers le minuit une nouvelle se répandit dans le bal, et fit assez d'effet. Un jeune carbonaro, détenu au fort Saint-Ange, venait de se sauver le soir même, à l'aide d'un déguisement, et, par un excès d'audace romanesque, arrivé au dernier corps de garde de la prison, il avait attaqué les soldats avec un poignard; mais il avait été blessé lui-même, les sbires le suivaient dans les rues à la trace de son sang, et on espérait le revoir.

 

Comme on racontait cette anecdote, don Livio Savelli, ébloui des grâces et des succès de Vanina, avec laquelle il venait de danser, lui disait en la reconduisant à sa place, et presque fou d'amour :

 

-- Mais, de grâce, qui donc pourrait vous plaire?

 

-- Ce jeune carbonaro qui vient de s'échapper, lui répondit Vanina; au moins celui-là a fait quelque chose de plus que de se donner la peine de naître.

 

Le prince don Asdrubale s'approcha de sa fille. C'est un homme riche qui depuis vingt ans n'a pas compté avec son intendant, lequel lui prête ses propres revenus à un intérêt fort élevé. Si vous le rencontrez dans la rue, vous le prendrez pour un vieux comédien; vous ne remarquerez pas que ses mains sont chargées de cinq ou six bagues énormes garnies de diamants fort gros. Ses deux fils se sont faits jésuites, et ensuite sont mort fous. Il les a oubliés; mais il est fâché que sa fille unique, Vanina, ne veuille pas se marier. Elle a déjà dix-neuf ans, et a refusé les partis les plus brillants. Quelle est sa raison? la même que celle de Sylla pour abdiquer, son mépris pour les Romains.

 

Le lendemain du bal, Vanina remarqua que son père, le plus négligent des hommes, et qui de la vie ne s'était donné la peine de prendre une clef, fermait avec beaucoup d'attention la porte d'un petit escalier qui conduisait à un appartement situé au troisième étage du palais. Cet appartement avait des fenêtres sur une terrasse garnie d'orangers. Vanina alla faire quelques visites dans Rome; au retour, la grande porte du palais étant embarrassée par les préparatifs d'une illumination, la voiture rentra par les cours de derrière. Vanina leva les yeux, et vit avec étonnement qu'une des fenêtres de l'appartement que son père avait fermée avec tant de soin était ouverte. Elle se débarrassa de sa dame de compagnie, monta dans les combles du palais, et à force de chercher parvint à trouver une petite fenêtre grillée qui donnait sur la terrasse garnie d'orangers. La fenêtre ouverte qu'elle avait remarquée était à deux pas d'elle. Sans doute cette chambre était habitée; mais par qui? Le lendemain Vanina parvint à se procurer la clef d'une petite porte qui ouvrait sur la terrasse garnie d'orangers.

 

Elle s'approcha à pas de loup de la fenêtre qui était encore ouverte. Une persienne servit à la cacher. Au fond de la chambre il y avait un lit et quelqu'un dans ce lit. Son premier mouvement fut de se retirer; mais elle aperçut une robe de femme jetée sur la chaise. En regardant mieux la personne qui était au lit, elle vit qu'elle était blonde, et apparemment fort jeune. Elle ne douta plus que ce ne fût une femme. La robe jetée sur une chaise était ensanglantée; il y avait aussi du sang sur des souliers de femme placés sur une table. L'inconnue fit un mouvement; Vanina s'aperçut qu'elle était blessée. Un grand linge taché de sang couvrait sa poitrine; ce linge n'était fixé que par des rubans; ce n'était pas la main d'un chirurgien qui l'avait placé ainsi. Vanina remarqua que chaque jour, vers les quatre heures, son père s'enfermait dans son appartement, et ensuite allait vers l'inconnue; il redescendait bientôt, et montait en voiture pour aller chez la comtesse Vitteleschi. Dès qu'il était sorti, Vanina montait à la petite terrasse, d'où elle pouvait apercevoir l'inconnue. Sa sensibilité était vivement excitée en faveur de cette jeune femme si malheureuse; elle cherchait à deviner son aventure. La robe ensanglantée jetée sur une chaise paraissait avoir été percée de coups de poignard. Vanina pouvait compter les déchirures. Un jour elle vit l'inconnue plus distinctement : ses yeux bleus étaient fixés dans le ciel; elle semblait prier. Bientôt des larmes remplirent ses beaux yeux: la jeune princesse eut bien de la peine à ne pas lui parler. Le lendemain Vanina osa se cacher sur la petite terrasse avant l'arrivée de son père. Elle vit don Asdrubale entrer chez l'inconnue; il portait un petit panier où étaient des provisions. Le prince avait l'air inquiet, et ne dit pas grand'-chose. Il parlait si bas que, quoique la porte-fenêtre fût ouverte, Vanina ne put entendre ses paroles. Il partit aussitôt.

 

«Il faut que cette pauvre femme ait des ennemis bien terribles, se dit Vanina, pour que mon père, d'un caractère si insouciant, n'ose se confier à personne et se donne la peine de monter cent vingt marches chaque jour.»

 

Un soir, comme Vanina avançait doucement la tête vers la croisée de l'inconnue, elle rencontra ses yeux, et tout fut découvert. Vanina se jeta à genoux, et s'écria :

 

-- Je vous aime, je vous suis dévouée.

 

L'inconnue lui fit signe d'entrer.

 

-- Que je vous dois d'excuses, s'écria Vanina, et que ma sotte curiosité doit vous sembler offensante! Je vous jure le secret, et, si vous l'exigez, jamais je ne reviendrai.

 

-- Qui pourrait ne pas trouver du bonheur à vous voir? dit l'inconnue. Habitez-vous ce palais?

 

-- Sans doute, répondit Vanina. Mais je vois que vous ne me connaissez pas : je suis Vanina, fille de don Asdrubale.

 

L'inconnue la regarda d'un air étonné, rougit beaucoup, puis ajouta :

 

-- Daignez me faire espérer que vous viendrez me voir tous les jours; mais je désirerais que le prince ne sût pas vos visites.

 

Le coeur de Vanina battait avec force; les manières de l'inconnue lui semblaient remplies de distinction. Cette pauvre jeune femme avait sans doute offensé quelque homme puissant; peut-être dans un moment de jalousie avait-elle tué son amant? Vanina ne pouvait voir une cause vulgaire à son malheur. L'inconnue lui dit qu'elle avait reçu une blessure dans l'épaule, qui avait pénétré jusqu'à la poitrine et la faisait beaucoup souffrir. Souvent elle se trouvait la bouche pleine de sang.

 

-- Et vous n'avez pas de chirurgien! s'écria Vanina.

 

-- Vous savez qu'à Rome, dit l'inconnue, les chirurgiens doivent à la police un rapport exact de toutes les blessures qu'ils soignent. Le prince daigne lui-même serrer mes blessures avec le linge que vous voyez.

 

L'inconnue évitait avec une grâce parfaite de s'apitoyer sur son accident; Vanina l'aimait à la folie. Une chose pourtant étonna beaucoup la jeune princesse, c'est qu'au milieu d'une conversation assurément fort sérieuse l'inconnue eut beaucoup de peine à supprimer une envie subite de rire.

 

-- Je serai heureuse, lui dit Vanina, de savoir votre nom.

 

-- On m'appelle Clémentine.

 

-- Eh bien, chère Clémentine, demain à cinq heures je viendrai vous voir.

 

Le lendemain Vanina trouva sa nouvelle amie fort mal.

 

-- Je veux vous amener un chirurgien, dit Vanina en l'embrassant.

 

-- J'aimerai mieux mourir, dit l'inconnue. Voudrais-je compromettre mes bienfaiteurs?

 

-- Le chirurgien de Mgr Savelli-Catanzara, le gouverneur de Rome, est fils d'un de nos domestiques, reprit vivement Vanina; il nous est dévoué, et par sa position ne craint personne. Mon père ne rend pas justice à sa fidélité; je vais le faire demander.

 

-- Je ne veux pas de chirurgien, s'écria l'inconnue avec une vivacité qui surprit Vanina. Venez me voir, et si Dieu doit m'appeler à lui, je mourrai heureuse dans vos bras.

 

Le lendemain, l'inconnue était plus mal.

 

-- Si vous m'aimez, dit Vanina en la quittant, vous verrez un chirurgien.

 

-- S'il vient, mon bonheur s'évanouit.

 

-- Je vais l'envoyer chercher, reprit Vanina.

 

Sans rien dire, l'inconnue la retint, et prit sa main qu'elle couvrit de baisers. Il y eut un long silence, l'inconnue avait les larmes aux yeux. Enfin, elle quitta la main de Vanina, et de l'air dont elle serait allée à la mort, lui dit :

 

-- J'ai un aveu à vous faire. Avant-hier, j'ai menti en disant que je m'appelais Clémentine; je suis un malheureux carbonaro...

 

Vanina étonnée recula sa chaise et bientôt se leva.

 

-- Je sens, continua le carbonaro, que cet aveu va me faire perdre le seul bien qui m'attache à la vie; mais il est indigne de moi de vous tromper. Je m'appelle Pietro Missirilli; j'ai dix-neuf ans; mon père est un pauvre chirurgien de Saint-Angelo-in-Vado, moi je suis carbonaro. On a surpris notre vente; j'ai été amené, enchaîné, de la Romagne à Rome. Plongé dans un cachot éclairé jour et nuit par une lampe, j'y ai passé treize mois. Une âme charitable a eu l'idée de me faire sauver. On m'a habillé en femme. Comme je sortais de prison et passais devant les gardes de la dernière porte, l'un d'eux a maudit les carbonari; je lui ai donné un soufflet. Je vous assure que ce ne fut pas une vaine bravade, mais tout simplement une distraction. Poursuivi dans la nuit dans les rues de Rome après cette imprudence, blessé à coups de baïonnette, perdant déjà mes forces, je monte dans une maison dont la porte était ouverte; j'entends les soldats qui montent après moi, je saute dans un jardin; je tombe à quelques pas d'une femme qui se promenait.

 

-- La comtesse Vitteleschi! l'amie de mon père, dit Vanina.

 

-- Quoi! vous l'a-t-elle dit? s'écria Missirilli. Quoi qu'il en soit, cette dame, dont le nom ne doit jamais être prononcé, me sauva la vie. Comme les soldats entraient chez elle pour me saisir, votre père m'en faisait sortir dans sa voiture. Je me sens fort mal : depuis quelques jours ce coup de baïonnette dans l'épaule m'empêche de respirer. Je vais mourir, et désespéré, puisque je ne vous verrai plus.

 

Vanina avait écouté avec impatience; elle sortit rapidement : Missirilli ne trouva nulle pitié dans ces yeux si beaux, mais seulement l'expression d'un caractère altier que l'on vient de blesser.

 

A la nuit, un chirurgien parut; il était seul, Missirilli fut au désespoir; il craignait de ne revoir jamais Vanina. Il fit des questions au chirurgien, qui le saigna et ne lui répondit pas. Même silence les jours suivants. Les yeux de Pietro ne quittaient pas la fenêtre de la terrasse par laquelle Vanina avait coutume d'entrer; il était fort malheureux. Une fois, vers minuit, il crut apercevoir quelqu'un dans l'ombre sur la terrasse : était-ce Vanina?

 

Vanina venait toutes les nuits coller sa joue contre les vitres de la fenêtre du jeune carbonaro.

 

«Si je lui parle, se disait-elle, je suis perdue! Non, jamais je ne dois le revoir!»

 

Cette résolution arrêtée, elle se rappelait, malgré elle, l'amitié qu'elle avait prise pour ce jeune homme, quand si sottement elle le croyait une femme. Après une intimité si douce, il fallait donc l'oublier! Dans ses moments les plus raisonnables, Vanina était effrayée du changement qui avait lieu dans ses idées. Depuis que Missirilli s'était nommé, toutes les choses auxquelles elle avait l'habitude de penser s'étaient comme recouvertes d'un voile, et ne paraissaient plus que dans l'éloignement.

 

Une semaine ne s'était pas écoulée, que Vanina, pâle et tremblante, entra dans la chambre du jeune carbonaro avec le chirurgien. Elle venait de lui dire qu'il fallait engager le prince à se faire remplacer par un domestique. Elle ne resta pas dix secondes; mais quelques jours après elle revint encore avec le chirurgien, par humanité. Un soir, quoique Missirilli fût bien mieux, et que Vanina n'eût plus le prétexte de craindre pour sa vie, elle osa venir seule. En la voyant, Missirilli fut au comble du bonheur, mais il songea à cacher son amour; avant tout, il ne voulait pas s'écarter de la dignité convenable à un homme. Vanina, qui était entrée chez lui le front couvert de rougeur, et craignant des propos d'amour, fut déconcertée de l'amitié noble et dévouée, mais fort peu tendre, avec laquelle il la reçut. Elle partit sans qu'il essayât de la retenir.

 

Quelques jours après, lorsqu'elle revint, même conduite, mêmes assurances de dévouement respectueux et de reconnaissance éternelle. Bien loin d'être occupée à mettre un frein aux transports du jeune carbonaro, Vanina se demanda si elle aimait seule. Cette jeune fille, jusque-là si fière, sentit amèrement toute l'étendue de sa folie. Elle affecta de la gaieté et même de la froideur, vint moins souvent, mais ne put prendre sur elle de cesser de voir le jeune malade.

 

Missirilli, brûlant d'amour, mais songeant à sa naissance obscure et à ce qu'il se devait, s'était promis de ne descendre à parler d'amour que si Vanina restait huit jours sans le voir. L'orgueil de la jeune princesse combattit pied à pied. «Eh bien! se dit-elle enfin, si je le vois, c'est pour moi, c'est pour me faire plaisir, et jamais je ne lui avouerai l'intérêt qu'il m'inspire.» Elle faisait de longues visites à Missirilli, qui lui parlait comme il eût pu faire si vingt personnes eussent été présentes. Un soir, après avoir passé la journée à le détester et à se bien promettre d'être avec lui encore plus froide et plus sévère qu'à l'ordinaire, elle lui dit qu'elle l'aimait. Bientôt elle n'eut plus rien à lui refuser.

 

Si sa folie fut grande, il faut avouer que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu'il croyait devoir à sa dignité d'homme; il aima comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie. Il eut tous les scrupules de l'amour-passion, jusqu'au point d'avouer à cette jeune princesse si fière la politique dont il avait fait usage pour s'en faire aimer. Il était étonné de l'excès de son bonheur. Quatre mois passèrent bien vite. Un jour, le chirurgien rendit la liberté à son malade. «Que vais-je faire? pensa Missirilli; rester caché chez une des plus belles personnes de Rome? Et les vils tyrans qui m'ont tenu treize mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour croiront m'avoir découragé! Italie, tu es vraiment malheureuse, si tes enfants t'abandonnent pour si peu!»

 

Vanina ne doutait pas que le plus grand bonheur de Pietro ne fût de lui rester attaché; il semblait trop heureux; mais un mot du général Bonaparte retentissait amèrement dans l'âme de ce jeune homme et influençait toute sa conduite à l'égard des femmes. En 1796, comme le général Bonaparte quittait Brescia, les municipaux qui l'accompagnaient à la porte de la ville lui disaient que les Bressans aimaient la liberté par-dessus tous les autres Italiens. -- Oui, dit-il, ils aiment à en parler à leurs maîtresses.

 

Missirilli dit à Vanina d'un air assez contraint :

 

-- Dès que la nuit sera venue, il faut que je sorte.

 

-- Aie bien soin de rentrer au palais avant le point du jour; je t'attendrai.

 

-- Au point du jour je serai à plusieurs milles de Rome.

 

-- Fort bien, dit Vanina froidement, et où irez-vous?

 

-- En Romagne, me venger.

 

-- Comme je suis riche, reprit Vanina de l'air le plus tranquille, j'espère que vous accepterez de moi des armes et de l'argent.

 

Missirilli la regarda quelques instants sans sourciller; puis se jetant dans ses bras :

 

-- Ame de ma vie, tu me fais tout oublier, lui dit-il, et même mon devoir. Mais plus ton coeur est noble, plus tu dois me comprendre.

 

Vanina pleura beaucoup, et il fut convenu qu'il ne quitterait Rome que le surlendemain.

 

-- Pietro, lui dit-elle le lendemain, souvent vous m'avez dit qu'un homme connu, qu'un prince romain, par exemple, qui pourrait disposer de beaucoup d'argent, serait en état de rendre les plus grands services à la cause de la liberté, si jamais l'Autriche est engagée loin de nous, dans quelque grande guerre.

 

-- Sans doute, dit Pietro étonné.

 

-- Eh bien! vous avez du coeur; il ne vous manque qu'une haute position; je viens vous offrir ma main et deux cent mille livres de rentes. Je me charge d'obtenir le consentement de mon père.

 

Pietro se jeta à ses pieds; Vanina était rayonnante de joie.

 

-- Je vous aime avec passion, lui dit-il; mais je suis un pauvre serviteur de la patrie; mais plus l'Italie est malheureuse, plus je dois lui rester fidèle. Pour obtenir le consentement de don Asdrubale, il faudra jouer un triste rôle pendant plusieurs années. Vanina, je te refuse.

 

Missirilli se hâta de s'engager par ce mot. Le courage allait lui manquer.

 

-- Mon malheur, s'écria-t-il, c'est que je t'aime plus que la vie, c'est que quitter Rome est pour moi le pire des supplices. Ah! que l'Italie n'est-elle délivrée des barbares! Avec quel plaisir je m'embarquerais avec toi pour aller vivre en Amérique.

 

Vanina restait glacée. Ce refus de sa main avait étonné son orgueil; mais bientôt elle se jeta dans les bras de Missirilli.

 

-- Jamais tu ne m'as semblé aussi aimable, s'écria-t-elle; oui, mon petit chirurgien de campagne, je suis à toi pour toujours. Tu es un grand homme comme nos anciens Romains.

 

Toutes les idées d'avenir, toutes les tristes suggestions du bon sens disparurent; ce fut un instant d'amour parfait. Lorsque l'on put parler raison :

 

-- Je serai en Romagne presque aussitôt que toi, dit Vanina. Je vais me faire ordonner les bains de la Poretta. Je m'arrêterai au château que nous avons à San Nicolô près de Forli...

 

-- Là, je passerai ma vie avec toi! s'écria Missirilli.

 

-- Mon lot désormais est de tout oser, reprit Vanina avec un soupir. Je me perdrai pour toi, mais n'importe... Pourras-tu aimer une fille déshonorée?

 

-- N'es-tu pas ma femme, dit Missirilli, et une femme à jamais adorée? Je saurai t'aimer et te protéger.

 

Il fallait que Vanina allât dans le monde. A peine eût-elle quitté Missirilli, qu'il commença à trouver sa conduite barbare.

 

«Qu'est-ce que la patrie? se dit-il. Ce n'est pas un être à qui nous devions de la reconnaissance pour un bienfait, et qui soit malheureux et puisse nous maudire si nous y manquons. La patrie et la liberté, c'est comme mon manteau, c'est une chose qui m'est utile, que je dois acheter, il est vrai, quand je ne l'ai pas reçue en héritage de mon père; mais enfin j'aime la patrie et la liberté, parce que ces deux choses me sont utiles. Si je n'en ai que faire, si elles sont pour moi comme un manteau au mois d'août, à quoi bon les acheter, et un prix énorme? Vanina est si belle! elle a un génie si singulier! On cherchera à lui plaire; elle m'oubliera. Quelle est la femme qui n'a jamais eu qu'un amant? Ces princes romains que je méprise comme citoyens, ont tant d'avantages sur moi! Ils doivent être bien aimables! Ah, si je pars, elle m'oublie, et je la perds pour jamais.»

 

Au milieu de la nuit, Vanina vint le voir; il lui dit l'incertitude où il venait d'être plongé, et la discussion à laquelle, parce qu'il l'aimait, il avait livré ce grand mot de patrie. Vanina était bien heureuse.

 

«S'il devait choisir absolument entre la patrie et moi, se disait-elle, j'aurais la préférence.»

 

L'horloge de l'église voisine sonna trois heures; le moment des derniers adieux arrivait. Pietro s'arracha des bras de son amie. Il descendait déjà le petit escalier, lorsque Vanina, retenant ses larmes, lui dit en souriant :

 

-- Si tu avais été soigné par une pauvre femme de la campagne, ne ferais-tu rien pour la reconnaissance? Ne chercherais-tu pas à la payer? L'avenir est incertain, tu vas voyager au milieu de tes ennemis : donne-moi trois jours par reconnaissance, comme si j'étais une pauvre femme, et pour me payer de mes soins.

 

Missirilli resta. Et enfin il quitta Rome. Grâce à un passeport acheté d'une ambassade étrangère, il arriva dans sa famille. Ce fut une grande joie; on le croyait mort. Ses amis voulurent célébrer sa bienvenue en tuant un carabinier ou deux (c'est le nom que portent les gendarmes dans les Etats du pape).

 

-- Ne tuons pas sans nécessité un Italien qui sait le maniement des armes, dit Missirilli; notre patrie n'est pas une île comme l'heureuse Angleterre : c'est de soldats que nous manquons pour résister à l'intervention des rois de l'Europe.

 

Quelques temps après, Missirilli, serré de près par les carabiniers, en tua deux avec les pistolets que Vanina lui avait donnés. On mit sa tête à prix.

 

Vanina ne paraissait pas en Romagne : Missirilli se crut oublié. Sa vanité fut choquée; il commençait à songer beaucoup à la différence de rang qui le séparait de sa maîtresse. Dans un moment d'attendrissement et de regret du bonheur passé, il eut l'idée de retourner à Rome voir ce que faisait Vanina. Cette folle pensée allait l'emporter sur ce qu'il croyait être son devoir, lorsqu'un soir la cloche d'une église de la montagne sonna l'Angelus d'une façon singulière, et comme si le sonneur avait une distraction. C'était un signal de réunion pour la vente de carbonari à laquelle Missirilli s'était affilié en arrivant en Romagne. La même nuit, tous se trouvèrent à un certain ermitage dans les bois. Les deux ermites, assoupis par l'opium, ne s'aperçurent nullement de l'usage auquel servait leur petite maison. Missirilli qui arrivait fort triste, apprit là que le chef de la vente avait été arrêté, et que lui, jeune homme à peine âgé de vingt ans, allait être élu chef d'une vente qui comptait des hommes de plus de cinquante ans, et qui étaient dans les conspirations depuis l'exécution de Murat en 1815. En recevant cet honneur inespéré, Pietro sentit battre son coeur. Dès qu'il fut seul, il résolut de ne plus songer à la jeune Romaine qui l'avait oublié, et de consacrer toutes ses pensées au devoir de délivrer l'Italie des barbares.

 

Deux jours après, Missirilli vit dans le rapport des arrivées et des départs qu'on lui adressait, comme chef de vente, que la princesse Vanina venait d'arriver à son château de San Nicolô. La lecture de ce nom jeta plus de trouble que de plaisir dans son âme. Ce fut en vain qu'il crut assurer sa fidélité à la patrie en prenant sur lui de ne pas voler le soir même au château de San Nicolô; l'idée de Vanina, qu'il négligeait, l'empêcha de remplir ses devoirs d'une façon raisonnable. Il la vit le lendemain; elle l'aimait comme à Rome. Son père, qui voulait la marier, avait retardé son départ. Elle apportait deux mille sequins. Ce secours imprévu servit merveilleusement à accréditer Missirilli dans sa nouvelle dignité. On fit fabriquer des poignards à Corfou; on gagna le secrétaire intime du légat, chargé de poursuivre les carbonari. On obtint ainsi la liste des curés qui servaient d'espions au gouvernement.

 

C'est à cette époque que finit de s'organiser l'une des moins folles conspirations qui aient été tentées dans la malheureuse Italie. Je n'entrerai point ici dans des détails déplacés. Je me contenterai de dire que si le succès eût couronné l'entreprise, Missirilli eût pu réclamer une bonne part de la gloire. Par lui, plusieurs milliers d'insurgés se seraient levés à un signal donné, et auraient attendu en armes l'arrivée des chefs supérieurs. Le moment décisif approchait, lorsque, comme cela arrive toujours, la conspiration fut paralysée par l'arrestation des chefs.

 

A peine arrivée en Romagne, Vanina crut voir que l'amour de la patrie ferait oublier à son amant tout autre amour. La fierté de la jeune Romaine s'irrita. Elle essaya en vain de se raisonner; un noir chagrin s'empara d'elle : elle se surprit à maudire la liberté. Un jour qu'elle était venue à Forli pour voir Missirilli, elle ne fut pas maîtresse de sa douleur, que toujours jusque-là son orgueil avait su maîtriser.

 

-- En vérité, lui dit-elle, vous m'aimez comme un mari; ce n'est pas mon compte.

 

Bientôt ses larmes coulèrent; mais c'était de honte de s'être abaissée jusqu'aux reproches. Missirilli répondit à ces larmes en homme préoccupé. Tout à coup Vanina eut l'idée de le quitter et de retourner à Rome. Elle trouva une joie cruelle à se punir de la faiblesse qui venait de la faire parler. Au bout de peu d'instants de silence, son parti fut pris; elle se fût trouvée indigne de Missirilli si elle ne l'eût pas quitté. Elle jouissait de sa surprise douloureuse quand il la chercherait en vain auprès de lui. Bientôt l'idée de n'avoir pu obtenir l'amour de l'homme pour qui elle avait fait tant de folies l'attendrit profondément. Alors elle rompit le silence, et fit tout au monde pour lui arracher une parole d'amour. Il lui dit d'un air distrait des choses fort tendres; mais ce fut avec un accent bien autrement profond qu'en parlant de ses entreprises politiques, il s'écria avec douleur :

 

-- Ah! si cette affaire-ci ne réussit pas, si le gouvernement la découvre encore, je quitte la partie.

 

Vanina resta immobile. Depuis une heure, elle sentait qu'elle voyait son amant pour la dernière fois. Le mot qu'il prononçait jeta une lumière fatale dans son esprit. Elle se dit : «Les carbonari ont reçu de moi plusieurs milliers de sequins. On ne peut douter de mon attachement à la conspiration.»

 

Vanina ne sortit de sa rêverie que pour dire à Pietro :

 

-- Voulez-vous venir passer vingt-quatre heures avec moi au château de San Nicolô? Votre assemblée de ce soir n'a pas besoin de ta présence. Demain matin, à San Nicolô, nous pourrons nous promener; cela calmera ton agitation et te rendra tout le sang-froid dont tu as besoin dans ces grandes circonstances.

 

Pietro y consentit.

 

Vanina le quitta pour les préparatifs du voyage, en fermant à clef, comme de coutume la petite chambre où elle l'avait caché.

 

Elle courut chez une des femmes de chambre qui l'avait quittée pour se marier et prendre un petit commerce à Forli. Arrivée chez cette femme, elle écrivit à la hâte à la marge d'un livre d'Heures qu'elle trouva dans sa chambre, l'indication exacte du lieu où la vente des carbonari devait se réunir cette nuit-là même. Elle termina sa dénonciation par ces mots : «Cette vente est composée de dix-neuf membres; voici leurs noms et leurs adresses.» Après avoir écrit cette liste, très exacte à cela près que le nom de Missirilli était omis, elle dit à la femme, dont elle était sûre :

 

-- Porte ce livre au cardinal-légat; qu'il lise ce qui est écrit et qu'il te rende le livre. Voici dix sequins; si jamais le légat prononce ton nom, la mort est certaine; mais tu me sauves la vie si tu fais lire au légat la page que je viens d'écrire.

 

Tout se passa à merveille. La peur du légat fit qu'il ne se conduisit point en grand seigneur. Il permit à la femme du peuple qui demandait à lui parler de ne paraître devant lui que masquée, mais à condition qu'elle aurait les mains liées. En cet état, la marchande fut introduite devant le grand personnage, qu'elle trouva retranché derrière une immense table, couverte d'un tapis vert.

 

Le légat lut la page du livre d'Heures, en le tenant fort loin de lui, de peur d'un poison subtil. Il le rendit à la marchande, et ne la fit point suivre. Moins de quarante minutes après avoir quitté son amant, Vanina, qui avait vu revenir son ancienne femme de chambre, reparut devant Missirilli, croyant que désormais il était tout à elle. Elle lui dit qu'il y avait un mouvement extraordinaire dans la ville; on remarquait des patrouilles de carabiniers dans les rues où ils ne venaient jamais.

 

-- Si tu veux m'en croire, ajouta-t-elle, nous partirons à l'instant même pour San Nicolô.

 

Missirilli y consentit. Ils gagnèrent à pied la voiture de la jeune princesse, qui, avec sa dame de compagnie, confidente discrète et bien payée, l'attendait à une demi-lieue de la ville.

 

Arrivée au château de San Nicolô, Vanina, troublée par son étrange démarche, redoubla de tendresse pour son amant. Mais en lui parlant d'amour, il lui semblait qu'elle jouait la comédie. La veille, en trahissant, elle avait oublié le remords. En serrant son amant dans ses bras, elle se disait : «Il y a un certain mot qu'on peut lui dire, et ce mot prononcé, à l'instant et pour toujours, il me prend en horreur.»

 

Au milieu de la nuit, un des domestiques de Vanina entra brusquement dans sa chambre. Cet homme était carbonaro sans qu'elle s'en doutât. Missirilli avait donc des secrets pour elle, même pour ces détails. Elle frémit. Cet homme venait d'avertir Missirilli que dans la nuit, à Forli, les maisons de dix-neuf carbonari avaient été cernées, et eux arrêtés au moment où ils revenaient de la vente. Quoique pris à l'improviste, neuf s'étaient échappés. Les carabiniers avaient pu conduire dix dans la prison de la citadelle. En y entrant, l'un d'eux s'était jeté dans le puits, si profond, et s'était tué. Vanina perdit contenance; heureusement Pietro ne la remarqua pas : il eût pu lire son crime dans ses yeux.

 

Dans ce moment, ajouta le domestique, la garnison de Forli forme une file dans toutes les rues. Chaque soldat est assez rapproché de son voisin pour lui parler. Les habitants ne peuvent traverser d'un côté de la rue à l'autre, que là où un officier est placé.

 

Après la sortie de cet homme, Pietro ne fut pensif qu'un instant :

 

-- Il n'y a rien à faire pour le moment, dit-il enfin.

 

Vanina était mourante; elle tremblait sous les regards de son amant.

 

-- Qu'avez-vous donc d'extraordinaire? lui dit-il.

 

Puis il pensa à autre chose, et cessa de la regarder.

 

Vers le milieu de la journée, elle se hasarda à lui dire :

 

-- Voilà encore une vente de découverte; je pense que vous allez être tranquille pour quelque temps.

 

-- Très tranquille, répondit Missirilli avec un sourire qui la fit frémir.

 

Elle alla faire une visite indispensable au curé du village de San Nicolô, peut-être espion des jésuites. En rentrant pour dîner à sept heures, elle trouva déserte la petite chambre où son amant était caché. Hors d'elle-même, elle courut le chercher dans toute la maison; il n'y était point. Désespérée, elle revint dans cette petite chambre, ce fut alors seulement qu'elle vit un billet; elle lut : «Je vais me rendre prisonnier au légat : je désespère de notre cause; le ciel est contre nous. Qui nous a trahis? apparemment le misérable qui s'est jeté dans le puits. Puisque ma vie est inutile à la pauvre Italie, je ne veux pas que mes camarades, en voyant que, seul, je ne suis pas arrêté, puissent se figurer que je les ai vendus. Adieu, si vous m'aimez, songez à me venger. Perdez, anéantissez l'infâme qui nous a trahis, fut-ce mon père.»

 

Vanina tomba sur une chaise, à demi évanouie et plongée dans le malheur le plus atroce. Elle ne pouvait proférer aucune parole; ses yeux étaient secs et brûlants.

 

Enfin elle se précipita à genoux :

 

-- Grand Dieu! s'écria-t-elle, recevez mon voeu; oui, je punirai l'infâme qui a trahi; mais auparavant il faut rendre la liberté à Pietro.

 

Une heure après, elle était en route pour Rome. Depuis longtemps son père la pressait de revenir. Pendant son absence, il avait arrangé son mariage avec le prince Livio Savelli. A peine Vanina fut-elle arrivée, qu'il lui en parla en tremblant. A son grand étonnement, elle consentit dès le premier mot. Le soir même, chez la comtesse Vitteleschi, son père lui présenta presque officiellement don Livio; elle lui parla beaucoup. C'était le jeune homme le plus élégant et qui avait les plus beaux chevaux; mais quoiqu'on lui reconnût beaucoup d'esprit, son caractère passait pour tellement léger, qu'il n'était nullement suspect au gouvernement. Vanina pensa qu'en lui faisant d'abord tourner la tête, elle en ferait un agent commode. Comme il était neveu de monsignor Savelli-Catanzara, gouverneur de Rome et ministre de la police, elle supposait que les espions n'oseraient le suivre.

 

Après avoir fort bien traité, pendant quelques jours, l'aimable don Livio, Vanina lui annonça que jamais il ne serait son époux; il avait, suivant elle, la tête trop légère.

 

-- Si vous n'étiez pas un enfant, lui dit-elle, les commis de votre oncle n'auraient pas de secrets pour vous. Par exemple, quel parti prend-on à l'égard des carbonari découverts récemment à Forli?

 

Don Livio vint lui dire, deux jours après, que tous les carbonari pris à Forli s'étaient évadés. Elle arrêta sur lui ses grands yeux noirs avec le sourire amer du plus profond mépris, et ne daigna pas lui parler de toute la soirée. Le surlendemain, don Livio vint lui avouer, en rougissant, que d'abord on l'avait trompé.

 

-- Mais, lui dit-il, je me suis procuré une clef du cabinet de mon oncle; j'ai vu par les papiers que j'y ai trouvés qu'une congrégation (ou commission), composée des cardinaux et des prélats les plus en crédit, s'assemble dans le plus grand secret, et délibère sur la question de savoir s'il convient de juger ces carbonari à Ravenne ou à Rome. Les neuf carbonari pris à Forli, et leur chef, un nommé Missirilli, qui a eu la sottise de se rendre, sont en ce moment détenus au château de San Leo.

 

A ce mot de sottise, Vanina pinça le prince de toute sa force.

 

-- Je veux moi-même, lui dit-elle, voir les papiers officiels et entrer avec vous dans le cabinet de votre oncle; vous aurez mal lu.

 

A ces mots, don Livio frémit; Vanina lui demandait une chose presque impossible; mais le génie bizarre de cette jeune fille redoublait son amour. Peu de jours après, Vanina, déguisée en homme et portant un joli petit habit à la livrée de la casa Savelli, put passer une demi-heure au milieu des papiers les plus secrets du ministre de la police. Elle eut un moment de vif bonheur, lorsqu'elle découvrit le rapport journalier du prévenu Pietro Missirilli. Ses mains tremblaient en tenant ce papier. En relisant son nom, elle fut sur le point de se trouver mal. Au sortie du palais du gouverneur de Rome, Vanina permit à don Livio de l'embrasser.

 

-- Vous vous tirez bien, lui dit-elle, des épreuves auxquelles je veux vous soumettre.

 

Après un tel mot, le jeune prince eût mis le feu au Vatican pour plaire à Vanina. Ce soir-là, il y avait bal chez l'ambassadeur de France; elle dansa beaucoup et presque toujours avec lui. Don Livio était ivre de bonheur, il fallait l'empêcher de réfléchir.

 

-- Mon père est quelquefois bizarre, lui dit un jour Vanina, il a chassé ce matin deux de ses gens qui sont venus pleurer chez moi. L'un m'a demandé d'être placé chez votre oncle le gouverneur de Rome; l'autre qui a été soldat d'artillerie sous les Français, voudrait être employé au château Saint-Ange.

 

-- Je les prends tous les deux à mon service, dit vivement le jeune prince.

 

-- Est-ce là ce que je vous demande? répliqua fièrement Vanina. Je vous répète textuellement la prière de ces pauvres gens; ils doivent obtenir ce qu'ils ont demandé, et pas autre chose.

 

Rien de plus difficile. Monsignor Catanzara n'était rien moins qu'un homme léger, et n'admettait dans sa maison que des gens de lui bien connus. Au milieu d'une vie remplie, en apparence, par tous les plaisirs, Vanina, bourrelée de remords, était fort malheureuse. La lenteur des événements la tuait. L'homme d'affaires de son père lui avait procuré de l'argent. Devait-elle fuir la maison paternelle et aller en Romagne essayer de faire évader son amant? Quelque déraisonnable que fût cette idée, elle était sur le point de la mettre à exécution lorsque le hasard eut pitié d'elle.

 

Don Livio lui dit :

 

-- Les dix carbonari de la vente Missirilli vont être transférés à Rome, sauf à être exécutés en Romagne, après leur condamnation. Voilà ce que mon oncle vient d'obtenir du pape ce soir. Vous et moi sommes les seuls dans Rome qui sachions ce secret. Etes-vous contente?

 

-- Vous devenez un homme, répondit Vanina; faites-moi cadeau de votre portrait.

 

La veille du jour où Missirilli devait arriver à Rome, Vanina prit un prétexte pour aller à Citta-Castellana. C'est dans la prison de cette ville que l'on fait coucher les carbonari que l'on transfère de la Romagne à Rome. Elle vit Missirilli le matin, comme il sortait de la prison : il était enchaîné seul sur une charrette; il lui parut fort pâle, mais nullement découragé. Une vieille femme lui jeta un bouquet de violettes, Missirilli sourit en la remerciant.

 

Vanina avait vu son amant, toutes ses pensées semblèrent renouvelées; elle eut un nouveau courage. Dès longtemps elle avait fait obtenir un bel avancement à M. l'abbé Cari, aumônier du château Saint-Ange, où son amant allait être enfermé; elle avait pris ce bon prêtre pour confesseur. Ce n'est pas peu de chose à Rome que d'être confesseur d'une princesse, nièce du gouverneur.

 

Le procès des carbonari de Forli ne fut pas long. Pour se venger de leur arrivée à Rome, qu'il n'avait pu empêcher, le parti ultra fit composer la commission qui devait les juger des prélats les plus ambitieux. Cette commission fut présidée par le ministre de la police.

 

La loi contre les carbonari est claire : ceux de Forli ne pouvaient conserver leur vie par tous les subterfuges possibles. Non seulement leurs juges les condamnèrent à mort, mais plusieurs opinèrent pour des supplices atroces, le poing coupé, etc. Le ministre de la police dont la fortune était faite (car on ne quitte cette place que pour prendre le chapeau), n'avait nul besoin de poing coupé; en portant la sentence au pape, il fit commuer en quelques années de prison la peine de tous les condamnés. Le seul Pietro Missirilli fut excepté. Le ministre voyait dans ce jeune homme un fanatique dangereux, et d'ailleurs il avait aussi été condamné à mort comme coupable de meurtre sur les deux carabiniers dont nous avons parlé. Vanina sut la sentence et la commutation peu d'instants après que le ministre fut revenu de chez le pape.

 

Le lendemain, monsignor Catanzara rentra dans son palais vers le minuit, il ne trouva point son valet de chambre; le ministre, étonné, sonna plusieurs fois; enfin parut un vieux domestique imbécile : le ministre, impatienté, prit le parti de se déshabiller lui-même. Il ferma sa porte à clef; il faisait fort chaud : il prit son habit et le lança en paquet sur une chaise. Cet habit, jeté avait trop de force, passa par-dessus la chaise, alla frapper le rideau de mousseline de la fenêtre, et dessina la forme d'un homme. Le ministre se jeta rapidement vers son lit et saisit un pistolet. Comme il revenait près de la fenêtre, un fort jeune homme, couvert de la livrée, s'approcha de lui le pistolet à la main. A cette vue, le ministre approcha le pistolet de son oeil; il allait tirer. Le jeune homme lui dit en riant :

 

-- Eh quoi! monseigneur, ne reconnaissez-vous pas Vanina Vanini?

 

-- Que signifie cette mauvaise plaisanterie? répliqua le ministre en colère.

 

-- Raisonnons froidement, dit la jeune fille. D'abord votre pistolet n'est pas chargé.

 

Le ministre, étonné, s'assura du fait; après quoi il tira un poignard de la poche de son gilet.

 

Vanina lui dit avec un petit air d'autorité charmant :

 

-- Asseyons-nous, monseigneur.

 

Et elle prit place tranquillement sur un canapé.

 

-- Etes-vous seule au moins? dit le ministre.

 

-- Absolument seule, je vous le jure! s'écria Vanina.

 

C'est ce que le ministre eut soin de vérifier : il fit le tour de la chambre et regarda partout; après quoi il s'assit sur une chaise à trois pas de Vanina.

 

-- Quel intérêt aurais-je, dit Vanina d'un air doux et tranquille, d'attenter aux jours d'un homme modéré, qui probablement serait remplacé par quelque homme faible à tête chaude, capable de se perdre soi et les autres?

 

-- Que voulez-vous donc, mademoiselle? dit le ministre avec humeur. Cette scène ne me convient point et ne doit pas durer.

 

-- Ce que je vais ajouter, reprit Vanina avec hauteur, et oubliant tout à coup son air gracieux, importe à vous plus qu'à moi. On veut que le carbonaro Missirilli ait la vie sauve : s'il est exécuté, vous ne lui survivrez pas d'une semaine. Je n'ai aucun intérêt à tout ceci; la folie dont vous vous plaignez, je l'ai faite pour m'amuser d'abord, et ensuite pour servir une de mes amies. J'ai voulu, continua Vanina, en reprenant son air de bonne compagnie, j'ai voulu rendre service à un homme d'esprit, qui bientôt sera mon oncle, et doit porter loin, suivant toute apparence, la fortune de sa maison.

 

Le ministre quitta l'air fâché : la beauté de Vanina contribua sans doute à ce changement rapide. On connaissait dans Rome le goût de monseigneur Catanzara pour les jolies femmes, et, dans son déguisement en valet de pied de la casa Savelli, avec des bas de soie bien tirés, une veste rouge, son petit habit bleu de ciel galonné d'argent, et le pistolet à la main, Vanina était ravissante.

 

-- Ma future nièce, dit le ministre presque en riant, vous faites là une haute folie, et ce ne sera pas la dernière.

 

-- J'espère qu'un personnage aussi sage, répondit Vanina, me gardera le secret, et surtout envers don Livio, et pour vous y engager, mon cher oncle, si vous m'accordez la vie du protégé de mon amie, je vous donnerai un baiser.

 

Ce fut en continuant la conversation sur ce ton de demi-plaisanterie, avec lequel les dames romaines savent traiter les plus grandes affaires, que Vanina parvint à donner à cette entrevue, commencée le pistolet à la main, la couleur d'une visite faite par la jeune princesse Savelli à son oncle le gouverneur de Rome.

 

Bientôt monseigneur Catanzara, tout en rejetant avec hauteur l'idée de s'en laisser imposer par la crainte, en fut à raconter à sa nièce toutes les difficultés qu'il rencontrerait pour sauver la vie de Missirilli. En discutant, le ministre se promenait dans la chambre avec Vanina; il prit une carafe de limonade qui était sur la cheminée et en remplit un verre de cristal. Au moment où il allait le porter à ses lèvres, Vanina s'en empara, et, après l'avoir tenu quelque temps, le laissa tomber dans le jardin comme par distraction. Un instant après, le ministre prit une pastille de chocolat dans une bonbonnière, Vanina la lui enleva, et lui dit en riant :

 

-- Prenez donc garde, tout chez vous est empoisonné; car on voulait votre mort. C'est moi qui ai obtenu la grâce de mon oncle futur, afin de ne pas entrer dans la famille Savelli absolument les mains vides.

 

Monseigneur Catanzara, fort étonné, remercia sa nièce, et donna de grandes espérances pour la vie de Missirilli.

 

-- Notre marché est fait! s'écria Vanina, et la preuve, c'est qu'en voici la récompense! dit-elle en l'embrassant.

 

Le ministre prit la récompense.

 

-- Il faut que vous sachiez, ma chère Vanina, ajouta-t-il, que je n'aime pas le sang, moi. D'ailleurs, je suis jeune encore, quoique peut-être je vous paraisse bien vieux, et je puis vivre à une époque où le sang versé aujourd'hui fera tache.

 

Deux heures sonnaient quand monseigneur Catanzara accompagna Vanina jusqu'à la petite porte de son jardin.

 

Le surlendemain, lorsque le ministre parut devant le pape, assez embarrassé de la démarche qu'il avait à faire, Sa Sainteté lui dit :

 

-- Avant tout, j'ai une grâce à vous demander. Il y a un de ces carbonari de Forli qui est resté condamné à mort; cette idée m'empêche de dormir : il faut sauver cet homme.

 

Le ministre, voyant que le pape avait pris son parti, fit beaucoup d'objections, et finit par écrire un décret ou motu proprio, que le pape signa, contre l'usage.

 

Vanina avait pensé que peut-être elle obtiendrait la grâce de son amant, mais qu'on tenterait de l'empoisonner. Dès la veille, Missirilli avait reçu de l'abbé Cari, son confesseur, quelques petits paquets de biscuits de mer, avec l'avis de ne pas toucher aux aliments fournis par l'Etat.

 

Vanina ayant su après que les carbonari de Forli allaient être transférés au château de San Leo, voulut essayer de voir Missirilli à son passage à Citta-Castellana; elle arriva dans cette ville vingt-quatre heures avant les prisonniers; elle y trouva l'abbé Cari, qui l'avait précédée de plusieurs jours. Il avait obtenu du geôlier que Missirilli pourrait entendre la messe, à minuit, dans la chapelle de la prison. On alla plus loin : si Missirilli voulait consentir à se laisser lier les bras et les jambes par une chaîne, le geôlier se retirerait vers la porte de la chapelle, de manière à voir toujours le prisonnier, dont il était responsable, mais à ne pouvoir entendre ce qu'il dirait.

 

Le jour qui devait décider du sort de Vanina parut enfin. Dès le matin, elle s'enferma dans la chapelle de la prison. Qui pourrait dire les pensées qui l'agitèrent durant cette longue journée? Missirilli l'aimait-elle assez pour lui pardonner? Elle avait dénoncé sa vente, mais elle lui avait sauvé la vie. Quand la raison prenait le dessus dans cette âme bourrelée, Vanina espérait qu'il voudrait consentir à quitter l'Italie avec elle : si elle avait péché, c'était par excès d'amour. Comme quatre heures sonnaient, elle entendit de loin, sur le pavé les pas des chevaux des carabiniers. Le bruit de chacun de ces pas semblait retentir dans son coeur. Bientôt elle distingua le roulement des charrettes qui transportaient les prisonniers. Elles s'arrêtèrent sur la petite place devant la prison; elle vit deux carabiniers soulever Missirilli, qui était seul sur une charrette, et tellement chargé de fers qu'il ne pouvait se mouvoir. «Du moins il vit, se dit-elle les larmes aux yeux, ils ne l'ont pas encore empoisonné!» La soirée fut cruelle; la lampe de l'autel, placée à une grande hauteur, et pour laquelle le geôlier épargnait l'huile, éclairait seule cette chapelle sombre. Les yeux de Vanina erraient sur les tombeaux de quelques grands seigneurs du Moyen Age morts dans la prison voisine. Leurs statues avaient l'air féroce.

 

Tous les bruits avaient cessé depuis longtemps; Vanina était absorbée dans ses noires pensées. Un peu après que minuit eut sonné, elle crut entendre un bruit léger comme le vol d'une chauve-souris. Elle voulut marcher, et tomba à demi évanouie sur la balustrade de l'autel. Au même instant, deux fantômes se trouvèrent tout près d'elle, sans qu'elle les eût entendu venir. C'étaient le geôlier et Missirilli chargé de chaînes, au point qu'il en était comme emmailloté. Le geôlier ouvrit une lanterne, qu'il posa sur la balustrade de l'autel, à côté de Vanina, de façon à ce qu'il pût bien voir son prisonnier. Ensuite il se retira dans le fond, près de la porte. A peine le geôlier se fut-il éloigné que Vanina se précipita au cou de Missirilli. En le serrant dans ses bras, elle ne sentit que ses chaînes froides et pointues. «Qui les lui a données ces chaînes?» pensa-t-elle. Elle n'eut aucun plaisir à embrasser son amant. A cette douleur en succéda une autre plus poignante; elle crut un instant que Missirilli savait son crime, tant son accueil fut glacé.

 

-- Chère amie, lui dit-il enfin, je regrette l'amour que vous avez pris pour moi; c'est en vain que je cherche le mérite qui a pu vous l'inspirer. Revenons, croyez-m'en, à des sentiments plus chrétiens, oublions les illusions qui jadis nous ont égarés; je ne puis vous appartenir. Le malheur constant qui a suivi mes entreprises vient peut-être de l'état de péché mortel où je me suis constamment trouvé. Même à n'écouter que les conseils de la prudence humaine, pourquoi n'ai-je pas été arrêté avec mes amis, lors de la fatale nuit de Forli? Pourquoi, à l'instant du danger, ne me trouvais-je pas à mon poste? Pourquoi mon absence a-t-elle pu autoriser les soupçons les plus cruels? J'avais une autre passion que celle de la liberté de l'Italie.

 

Vanina ne revenait pas de la surprise que lui causait le changement de Missirilli. Sans être sensiblement maigri, il avait l'air d'avoir trente ans. Vanina attribua ce changement aux mauvais traitements qu'il avait soufferts en prison, elle fondit en larmes.

 

-- Ah, lui dit-elle, les geôliers avaient tant promis qu'ils te traiteraient avec bonté.

 

Le fait est qu'à l'approche de la mort, tous les principes religieux qui pouvaient s'accorder avec la passion pour la liberté de l'Italie avaient reparu dans le coeur du jeune carbonaro. Peu à peu Vanina s'aperçut que le changement étonnant qu'elle remarquait chez son amant était tout moral, et nullement l'effet de mauvais traitements physiques. Sa douleur, qu'elle croyait au comble, en fut encore augmentée.

 

Missirilli se taisait; Vanina semblait sur le point d'être étouffée par les sanglots. Il ajouta d'un air un peu ému lui-même :

 

-- Si j'aimais quelque chose sur la terre, ce serait vous, Vanina; mais grâce à Dieu, je n'ai plus qu'un seul but dans ma vie : je mourrai en prison, ou en cherchant à donner la liberté à l'Italie.

 

Il y eut encore un silence; évidemment Vanina ne pouvait parler : elle l'essayait en vain. Missirilli ajouta :

 

-- Le devoir est cruel, mon amie; mais s'il n'y avait pas un peu de peine à l'accomplir, où serait l'héroïsme? Donnez-moi votre parole que vous ne chercherez plus à me voir.

 

Autant que sa chaîne assez serrée le lui permettait, il fit un petit mouvement du poignet, et tendit les doigts à Vanina.

 

-- Si vous permettez un conseil à un homme qui vous fut cher, mariez-vous sagement à l'homme de mérite que votre père vous destine. Ne lui faites aucune confidence fâcheuse; mais, d'un autre côté, ne cherchez jamais à me revoir; soyons désormais étrangers l'un à l'autre. Vous avez avancé une somme considérable pour le service de la patrie; si jamais elle est délivrée de ses tyrans, cette somme vous sera fidèlement payée en biens nationaux.

 

Vanina était atterrée. En lui parlant, l'oeil de Pietro n'avait brillé qu'au moment où il avait nommé la patrie.

 

Enfin l'orgueil vint au secours de la jeune princesse; elle s'était munie de diamants et de petites limes. Sans répondre à Missirilli, elle les lui offrit.

 

-- J'accepte par devoir, lui dit-il, car je dois chercher à m'échapper; mais je ne vous verrai jamais, je le jure en présence de vos nouveaux bienfaits. Adieu, Vanina; promettez-moi de ne jamais m'écrire, de ne jamais chercher à me voir; laissez-moi tout à la patrie, je suis mort pour vous : adieu.

 

-- Non, reprit Vanina furieuse, je veux que tu saches ce que j'ai fait guidée par l'amour que j'avais pour toi.

 

Alors elle lui raconta toutes les démarches depuis le moment où Missirilli avait quitté le château de San Nicolô, pour aller se rendre au légat. Quand ce récit fut terminé :

 

-- Tout cela n'est rien, dit Vanina : j'ai fait plus, par amour pour toi.

 

Alors elle lui dit sa trahison.

 

-- Ah! monstre, s'écria Pietro furieux, en se jetant sur elle, et il cherchait à l'assommer avec ses chaînes.

 

Il y serait parvenu sans le geôlier qui accourut aux premiers cris. Il saisit Missirilli.

 

-- Tiens, monstre, je ne veux rien te devoir, dit Missirilli à Vanina, en lui jetant, autant que ses chaînes le lui permettaient, les limes et les diamants, et il s'éloigna rapidement.

 

Vanina resta anéantie. Elle revint à Rome; et le journal annonce qu'elle vient d'épouser le prince don Livio Savelli.

 

TROP DE FAVEUR TUE

HISTOIRE DE 1589

       C'est le titre qu'un poète espagnol a donné à cette histoire dont il a fait une tragédie. Je me garde bien d'emprunter aucun des ornements à l'aide desquels l'imagination de cet Espagnol a cherché à embellir cette peinture triste de l'intérieur d'un couvent; plusieurs de ces inventions augmentent en effet l'intérêt, mais, fidèle à mon désir qui est de faire connaître les hommes simples et passionnés du XVe siècle (sic) desquels provient la civilisation actuelle, je donne cette histoire sans ornement et telle qu'avec un peu de faveur, on peut la lire dans les archives de l'Evêché de ..., où se trouvaient toutes les pièces originales et le curieux récit du comte Buondelmonte.

 

Dans une ville de Toscane que je ne nommerai pas existait en 1589 et existe encore aujourd'hui un couvent sombre et magnifique. Ses murs noirs, hauts de cinquante pieds au moins, attristent tout un quartier; trois rues sont bordées par ces murs, du quatrième côté s'étend le jardin du couvent, qui va jusqu'aux remparts de la ville. Ce jardin est entouré d'un mur moins haut. Cette abbaye, à laquelle nous donnons le nom de Sainte Riparata, ne reçoit que des filles appartenant à la plus haute noblesse. Le 20 octobre 1587, toutes les cloches de l'Abbaye étaient en mouvement; l'église ouverte aux fidèles était tendue de magnifiques tapisseries de damas rouge, garnies de riches franges d'or. La sainte soeur Virgilia, maîtresse du nouveau grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, avait été nommée abbesse de Sainte Riparata la veille au soir, et l'évêque de la ville, suivi de tout son clergé, allait l'introniser. Toute la ville était en émoi et la foule telle dans les rues voisines de Sainte Riparata qu'il était impossible d'y passer.

 

Le cardinal Ferdinand de Médicis, qui venait de succéder à son frère François, sans pour cela renoncer au chapeau, avait trente-six ans et était cardinal depuis vingt-cinq ans, ayant été élu à cette haute dignité à l'âge de onze ans. Le règne de François, célèbre encore de nos jours par son amour pour Bianca Capello, avait été marqué par toutes les folies que l'amour des plaisirs peut inspirer à un prince peu remarquable par la force de caractère. Ferdinand, de son côté, avait eu à se reprocher quelques faiblesses du même genre que celles de son frère; ses amours avec la soeur oblate Virgilia étaient célèbres en Toscane, mais il faut le dire, surtout par leur innocence. Tandis que le grand-duc François, sombre, violent, entraîné par ses passions, ne songeait pas assez au scandale produit par ses amours, il n'était question dans le pays que de la haute vertu de la soeur Virgilia. L'ordre des Oblates, auquel elle appartenait, permettant à ses religieuses de passer environ les deux tiers de l'année dans la maison de leurs parents, elle voyait tous les jours le cardinal de Médicis, quand il était à Florence. Deux choses faisaient l'étonnement de cette ville adonnée aux voluptés, dans ces amours d'un prince jeune, riche et autorisé à tout par l'exemple de son frère : la soeur Virgilia, douce, timide, et d'un esprit plus qu'ordinaire, n'était point jolie, et le jeune cardinal ne l'avait jamais vue qu'en présence de deux ou trois femmes dévouées à la noble famille Respuccio, à laquelle appartenait cette singulière maîtresse d'un jeune prince du sang.

 

Le grand-duc François était mort le 19 octobre 1587 sur le soir. Le 20 octobre avant midi, les plus grands seigneurs de sa cour, et les négociants les plus riches (car il faut se rappeler que les Médicis n'avaient été dans l'origine que des négociants; leurs parents et les personnages les plus influents de la Cour étaient encore engagés dans le commerce, ce qui empêchaient ces courtisans d'être tout à fait aussi absurdes que leurs collègues des cours contemporaines) -- les premiers courtisans, les négociants les plus riches se rendirent, le 20 octobre au matin, dans la modeste maison de la soeur oblate Virgilia, laquelle fut bien étonnée de ce concours.

 

Le nouveau grand-duc Ferdinand voulait être sage, raisonnable, utile au bonheur de ses sujets, il voulait surtout bannir l'intrigue de sa Cour. Il trouva, en arrivant au pouvoir, que la plus riche abbaye de femmes de ses Etats, celle qui servait de refuge à toutes les filles nobles que leurs parents voulaient sacrifier à l'éclat de leur famille, et à laquelle nous donnerons le nom de l'Abbaye de Sainte Riparata, était vacante; il n'hésita pas à nommer à cette place la femme qu'il aimait.

 

L'abbaye de Sainte Riparata appartenait à l'ordre de saint Benoît, dont les règles ne permettaient point aux religieuses de sortir de la clôture. Au grand étonnement du bon peuple de Florence, le prince cardinal ne vit point la nouvelle abbesse, mais d'un autre côté, par une délicatesse du coeur qui fut remarquée et l'on peut dire généralement blâmée par toutes les femmes de sa cour, il ne se permit jamais de voir aucune femme en tête-à-tête. Lorsque ce plan de conduite fut bien avéré, les attentions des courtisans allaient chercher la soeur Virgilia jusque dans son couvent, et ils crurent remarquer, malgré son extrême modestie, qu'elle n'était point insensible à cette attention, la seule que son extrême vertu permit au nouveau souverain.

 

Le couvent de Sainte Riparata avait souvent à traiter des affaires d'une nature fort délicate : ces jeunes filles des familles les plus riches de Florence ne se laissaient point exiler du monde, alors si brillant, de cette ville si riche, de cette ville qui était la capitale du commerce de l'Europe, sans jeter un oeil de regret sur ce qu'on leur faisait quitter; souvent elles réclamaient hautement contre l'injustice de leurs parents, quelquefois elles demandaient des consolations à l'amour, et l'on avait vu les haines et les rivalités du couvent venir agiter la haute société de Florence. Il était résulté de cet état des choses que l'abbesse de Sainte Riparata obtenait des audiences assez fréquentes du grand-duc régnant. Pour violer le moins possible la règle de saint Benoît, le grand-duc envoyait à l'abbesse une de ses voitures de gala, dans laquelle prenaient place deux dames de sa cour, lesquelles accompagnaient l'abbesse jusque dans la salle d'audience du palais du grand-duc, à la Via Larga, laquelle est immense. Les deux dames témoins de la clôture, comme on les appelait, prenaient place sur des fauteuils près de la porte, tandis que l'abbesse s'avançait seule et allait parler au prince qui l'attendait à l'autre extrémité de la salle, de sorte que les dames témoins de la clôture ne pouvaient entendre rien de ce qui se disait durant cette audience.

 

D'autres fois le prince se rendait à l'église de Sainte Riparata; on lui ouvrait les grilles du choeur et l'abbesse venait parler à son Altesse.

 

Ces deux façons d'audience ne convenaient nullement au grand-duc; elles eussent peut-être donné des forces à un sentiment qu'il voulait affaiblir. Toutefois, des affaires d'une nature assez délicate ne tardaient pas à survenir dans le couvent de Sainte Riparata : les amours de la soeur Félize degli Almieri en troublaient la tranquillité. La famille degli Almieri était une des plus puissantes et des plus riches de Florence. Deux des trois frères, à la vanité desquels on avait sacrifié la soeur Félize, étant venus à mourir et le troisième n'ayant pas d'enfants, cette famille s'imagina être en butte à une punition céleste. La mère et le frère qui survivait, malgré le voeu de pauvreté qu'avait fait Félize, lui rendaient, sous forme de cadeaux, les biens dont on l'avait privée pour faire briller la vanité de ses frères.

 

Le couvent de Sainte Riparata comptait alors quarante-trois religieuses. Chacune d'elle avait sa camériste noble; c'étaient des jeunes filles prises dans la pauvre noblesse, qui mangeaient à une seconde table et recevaient du trésorier du couvent un écu par mois pour leurs dépenses. Mais, par un usage singulier et qui n'était pas très favorable à la paix du couvent, on ne pouvait être camériste noble que jusqu'à l'âge de trente ans; arrivées à cette époque de la vie, ces filles se mariaient ou étaient admises comme religieuses dans des couvents d'un ordre inférieur.

 

Les très nobles dames de Sainte Riparata pouvaient avoir jusqu'à cinq femmes de chambre, et la soeur Félize degli Almieri prétendait en avoir huit. Toutes les dames du couvent que l'on supposait galantes, et elles étaient au nombre de quinze ou seize, soutenaient les prétentions de Félize, tandis que les vingt-six autres s'en montraient hautement scandalisées et parlaient de faire appel au prince.

 

La bonne soeur Virgilia, la nouvelle abbesse, était loin d'avoir une tête suffisante pour terminer cette grave affaire; les deux partis semblaient exiger d'elle qu'elle la soumît à la décision du prince.

 

Déjà, à la cour, tous les amis de la famille des Almieri commençaient à dire qu'il serait étrange que l'on voulût empêcher une fille d'aussi haute naissance que Félize, et autrefois aussi barbarement sacrifiée par sa famille, de faire l'usage qu'elle voudrait de sa fortune, surtout cet usage étant aussi innocent. D'un autre côté, les familles des religieuses âgées ou moins riches ne manquaient pas de répondre qu'il était pour le moins singulier de voir une religieuse, qui avait fait voeu de pauvreté, ne pas se contenter du service de cinq femmes de chambre.

 

Le grand-duc voulut couper court à une tracasserie qui pouvait agiter la ville. Ses ministres le pressaient d'accorder une audience à l'abbesse de Sainte Riparata, et comme cette fille, d'une vertu céleste et d'un caractère admirable, ne daignerait probablement pas appliquer son esprit tout absorbé dans les choses du Ciel au détail d'une tracasserie aussi misérable, le grand-duc devrait lui communiquer une décision qu'elle serait seulement chargée d'exécuter. «Mais comment pourrai-je prendre cette décision, se disait ce prince raisonnable, si je ne sais absolument rien des raisons qui peuvent faire valoir les deux partis?» D'ailleurs, il ne voulait point se faire un ennemi de la puissante famille des Almieri.

 

Le prince avait pour ami intime le comte Buondelmonte, qui avait une année de moins que lui, c'est-à-dire trente-cinq ans. Ils se connaissaient depuis le berceau, ayant eu la même nourrice, une riche et belle paysanne du Casentino. Le comte Buondelmonte, fort riche, fort noble et l'un des plus beaux hommes de la ville, était remarquable par l'extrême indifférence et la froideur de son caractère. Il avait renvoyé bien loin la prière d'être premier ministre, que le grand-duc Ferdinand lui avait adressée le jour même de son arrivée à Florence.

 

«Si j'étais à votre place, lui avait dit le comte, j'abdiquerais aussitôt; jugez si je voudrais être le ministre d'un prince et ameuter contre moi les haines de la moitié des habitants d'une ville où je compte passer ma vie!»

 

Au milieu des embarras de cour que les dissensions du couvent de Sainte Riparata donnaient au grand-duc, il pensa qu'il pouvait avoir recours à l'amitié du comte. Celui-ci passait sa vie dans ses terres, dont il dirigeait la culture avec beaucoup d'application. Chaque jour il donnait deux heures à la chasse ou à la pêche, suivant les saisons et jamais on ne lui avait connu de maîtresse. Il fut fort contrarié de la lettre du prince qui l'appelait à Florence; il le fut bien davantage, quand le prince lui eut dit qu'il voulait le faire directeur du noble couvent de Sainte Riparata.

 

-- Sachez, lui dit le comte, que j'aimerais presque encore mieux être premier ministre de Votre Altesse. La paix de l'âme est mon idole, et que voulez-vous que je devienne au milieu de toutes ces brebis enragées?

 

-- Ce qui m'a fait jeter les yeux sur vous, mon ami, c'est que l'on sait que jamais femme n'a eu d'empire sur votre âme pendant une journée entière; je suis bien loin d'avoir le même bonheur; il n'eût tenu qu'à moi de recommencer toutes les folies que mon frère a faites pour Bianca Capello.

 

Ici, le prince entra dans des confidences intimes, à l'aide desquelles il comptait séduire son ami.

 

-- Sachez, lui dit-il, que, si je revois cette fille si douce que j'ai faite abbesse de Sainte Riparata, je ne puis plus répondre de moi.

 

-- Et où serait le mal? lui dit le comte. Si vous trouvez du bonheur à avoir une maîtresse, pourquoi n'en prendriez-vous pas une? Si je n'en ai pas près de moi, c'est que toute femme m'ennuie par son commérage et les petitesses de son caractère, au bout de trois jours de connaissance.

 

-- Moi, lui dit le grand-duc, je suis cardinal. Le pape, il est vrai, m'a donné la permission de résigner le chapeau et de me marier, en considération de la couronne qui m'est survenue; mais je n'ai point envie de brûler en enfer et, si je me marie, je prendrai une femme que je n'aimerai point et à laquelle je demanderai des successeurs pour ma couronne et non point les douceurs vulgaires du mariage.

 

-- C'est à quoi je n'ai rien à dire, répondit le comte, moi qui ne crois point que le Dieu tout-puissant abaisse ses regards juqu'à ces misères. Rendez vos sujets heureux et honnêtes gens, si vous le pouvez, et du reste ayez trente-six maîtresses.

 

-- Je n'en veux pas même avoir une, répliqua le prince en rien, et c'est à quoi je suis fort exposé, si je revoyais l'abbesse de Sainte Riparata. C'est bien la meilleure fille du monde et la moins capable de gouverner, je ne dis pas un couvent rempli de jeunes filles enlevées au monde malgré elles, mais bien la réunion la plus sage de femmes vieilles et dévotes.

 

Le prince avait une crainte si profonde de revoir la soeur Virgilia que le comte en fut touché. «S'il manque à l'espèce de voeu qu'il a fait en recevant du pape la permission de se marier, se dit-il en pensant au prince, il est capable d'avoir le coeur troublé pour le reste de sa vie», et le lendemain, il alla au couvent de Sainte Riparata, où il fut reçu avec toute la curiosité et tous les honneurs dus au représentant du prince. Ferdinand Ier avait envoyé un de ses ministres déclarer à l'abbesse et aux religieuses que les affaires de son état ne lui permettaient pas de s'occuper de leur couvent et qu'il remettait à tout jamais son autorité au comte Buondelmonte, dont les décisions seraient sans appel.

 

Après avoir entretenu la bonne abbesse, le comte fut scandalisé du mauvais goût du prince : elle n'avait pas le sens commun et n'était rien moins que jolie. Le comte trouva fort méchantes les religieuses qui voulaient empêcher Félize degli Almieri de prendre deux nouvelles femmes de chambre. Il avait fait appeler Félize au parloir. Elle fit répondre avec impertinence qu'elle n'avait pas le temps de venir, ce qui amusa le comte, jusque-là assez ennuyé de sa mission et se repentant de sa complaisance pour le prince.

 

Il dit qu'il aimait autant parler aux femmes de chambre qu'à Félize elle-même, et fit dire aux cinq femmes de chambre de paraître au parloir. Trois seulement se présentèrent et déclarèrent au nom de leur maîtresse qu'elle ne pouvait se passer de la présence de deux d'entre elles, sur quoi le comte, usant de ses droits comme représentant du prince, fit entrer deux de ses gens au couvent, qui lui amenèrent les deux femmes de chambre récalcitrantes, et il s'amusa une heure durant au bavardage de ces cinq filles jeunes et jolies et qui la plupart du temps parlaient toutes à la fois. Ce fut alors seulement que, par ce qu'elles lui révélaient à leur insu, le vicaire du prince comprit à peu près ce qui se passait dans ce couvent. Cinq ou six religieuses seulement étaient âgées; une vingtaine, quoique jeunes, étaient dévotes, mais les autres, jeunes et jolies, avaient des amants en ville. A la vérité, elles ne pouvaient les voir que fort rarement. Mais comment les voyaient-elles? C'est ce que le comte ne voulut pas demander aux femmes de chambre de Félize, et qu'il se promit de savoir bientôt en plaçant des observateurs autour du couvent.

 

Il apprit à son grand étonnement qu'il y avait des amitiés intimes parmi les religieuses, et que c'était là surtout la cause des haines et des dissensions intérieures. Par exemple, Félize avait pour amie intime Rodelinde de P...; Céliane, la plus belle personne du couvent après Félize, avait pour amie la jeune Fabienne. Chacune de ces dames avait sa camériste noble qu'elle admettait à plus ou moins de faveur. Par exemple, Martona, la camériste noble de madame l'abbesse, avait conquis sa faveur en se montrant plus dévote qu'elle. Elle priait à genoux à côté de l'abbesse cinq ou six heures de chaque journée, mais ce temps lui semblait fort long, au dire des femmes de chambre.

 

Le comte apprit encore que Rodéric et Lancelot étaient les noms de deux amants de ces dames, apparemment de Félize et de Rodelinde, mais il ne voulut pas faire de question directe à ce sujet.

 

L'heure qu'il passa avec les femmes de chambre ne lui sembla point longue, mais elle parut éternelle à Félize, qui voyait sa dignité outragée par l'action de ce vicaire du prince qui la privait à la fois du service de ses cinq femmes de chambre. Elle n'y put tenir, et entendant de loin qu'on faisait beaucoup de bruit dans le parloir, elle y fit irruption, quoique sa dignité lui dit que cette façon d'y paraître, mue évidemment par un transport d'impatience, pouvait être ridicule après avoir refusé de se rendre à l'invitation officielle de l'envoyé du prince. «Mais je saurai bien rabattre le caquet de ce petit monsieur», se dit Félize, la plus impérieuse des femmes. Elle fit donc irruption dans le parloir, en saluant fort légèrement l'envoyé du prince et ordonnant à une de ses femmes de chambre de la suivre.

 

-- Madame, si cette fille vous obéit, je vais faire rentrer mes gens dans le couvent et ils la ramèneront à l'instant devant moi.

 

-- Je la prendrai par la main; vos gens oseront-ils lui faire violence?

 

-- Mes gens amèneront dans ce parloir elle et vous, madame.

 

-- Et moi?

 

-- Et vous-même; et si cela me convient, je vais vous faire enlever de ce couvent, et vous irez continuer à travailler à votre salut dans quelque petit couvent bien pauvre, situé au sommet de quelque montagne de l'Apennin. Je puis faire cela et bien d'autres choses.

 

Le comte remarqua que les cinq femmes de chambre pâlissaient; les joues de Félize elle-même prirent une teinte de pâleur qui la rendit plus belle.

 

«Voici certainement, se dit le comte, la plus belle personne que j'aie rencontrée de ma vie, il faut faire durer la scène.»

 

Elle dura en effet et près de trois quarts d'heure. Félize y montra son esprit et surtout une hauteur de caractère qui amusèrent beaucoup le vicaire du prince. A la fin de la conférence, le ton du dialogue s'étant beaucoup radouci, il sembla au comte que Félize était moins jolie.

 

«Il faut lui rendre sa fureur», pensa-t-il. Il lui rappela qu'elle avait fait voeu d'obéissance et que, si à l'avenir elle montrait l'ombre de résistance aux ordres du prince qu'il était chargé d'apporter au couvent, il croirait utile à son salut de l'envoyer passer six mois dans le plus ennuyeux des couvents de l'Apennin.

 

A ce mot, Félize fut superbe de colère. Elle lui dit que les saints martyrs avaient souffert davantage de la barbarie des empereurs romains.

 

-- Je ne suis point un empereur, madame, de même que les martyrs ne mettaient point toute la société en combustion pour avoir deux femmes de chambre de plus, en en ayant déjà cinq, aussi aimables que ces demoiselles.

 

Il la salua très froidement et sortit, sans lui laisser le temps de répondre et la laissant furieuse.

 

Le comte resta à Florence et ne retourna point dans ses terres, curieux de savoir ce qui se passait réellement au couvent de Sainte Riparata. Quelques observateurs que lui fournit la police du grand-duc, et que l'on plaça auprès du couvent et autour des immenses jardins qu'il possédait près de la porte qui conduit à Fiesole, lui eurent bientôt fait connaître tout ce qu'il désirait savoir. Rodéric L..., l'un des jeunes gens les plus riches et les plus dissipés de la ville, était l'amant de Félize et la douce Rodelinde, son amie intime, faisait l'amour avec Lancelot P..., jeune homme qui s'était fort distingué dans les guerres que Florence avait soutenues contre Pise. Ces jeunes gens avaient à surmonter de grandes difficultés, pour pénétrer dans le couvent. La sévérité avait redoublé, ou plutôt l'ancienne licence avait été tout à fait supprimée depuis l'avènement au trône du grand-duc Ferdinand. L'abbesse Virgilia voulut faire suivre la règle dans toute sa sévérité, mais ses lumières et son caractère ne répondaient point à ses bonnes intentions, et les observateurs mis à la disposition du comte lui apprirent qu'il ne se passait guère de mois sans que Rodéric, Lancelot et deux ou trois autres jeunes gens, qui avaient des relations dans le couvent, ne parvinssent à voir leurs maîtresses. Les immenses jardins du couvent avaient obligé l'évêque à tolérer l'existence de deux portes qui donnaient dans l'espace vague qui existe derrière le rempart, au nord de la ville. Les religieuses fidèles à leur devoir, et qui étaient en grande majorité dans le couvent, ne connaissaient point ces détails avec autant de certitude que le comte, mais elles les soupçonnaient et partaient de l'existence de cet abus pour ne point obéir aux ordres de l'abbesse en ce qui les concernait.

 

Le comte comprit facilement qu'il ne serait point aisé de rétablir l'ordre dans ce couvent, tant qu'une femme aussi faible que l'abbesse serait à la tête du gouvernement. Il parla dans ce sens au grand-duc, qui l'engagea à user de la plus extrême sévérité, et qui en même temps ne parut point disposé à donner à son ancienne amie le chagrin d'être transférée dans un autre couvent, pour cause d'incapacité.

 

Le comte revint à Sainte Riparata, fort résolu d'user d'une extrême rigueur afin de se débarrasser au plus vite de la corvée dont il avait eu l'imprudence de se charger. Félize, de son côté, encore bien irritée de la façon dont le comte lui avait parlé, était bien résolue à profiter de la première entrevue pour reprendre le ton qu'il convenait à la haute noblesse de sa famille, et à la position qu'elle occupait dans le monde. A son arrivée au couvent, le comte fit appeler sur-le-champ Félize, afin de se délivrer d'abord de ce que la corvée avait de plus pénible. Félize, de son côté, vint au parloir déjà animée par la plus vive colère, mais le comte la trouva fort belle, il était fin connaisseur en ce genre. «Avant de déranger cette physionomie superbe, se dit-il, donnons-nous le temps de bien la voir.» Félize de son côté admira le ton raisonnable et froid de ce bel homme, qui, dans le costume complètement noir qu'il avait cru devoir adopter à cause des fonctions qu'il venait exercer au couvent, était vraiment fort remarquable. «Je pensais, se disait Félize, que parce qu'il a plus de trente-cinq ans, ce serait un vieillard ridicule comme nos confesseurs, et je trouve au contraire un homme vraiment digne de ce nom. Il ne porte point, à la vérité, le costume exagéré qui fait une grande partie du mérite de Rodéric et des autres jeunes gens que j'ai connus; il leur est fort inférieur, pour la qualité de velours et de broderies d'or qu'il porte dans ses vêtements, mais en un instant, s'il le voulait, il peut se donner ce genre de mérite, tandis que les autres, je pense, auraient bien de la peine à imiter la conversation sage, raisonnable et réellement intéressante du comte Buondelmonte.» Félize ne se rendait pas complètement compte de ce qui donnait une physionomie si singulière à ce grand homme vêtu de velours noir, avec lequel depuis une heure elle parlait de beaucoup de sujets divers.

 

Quoiqu'évitant avec beaucoup de soin tout ce qui aurait pu l'irriter, le comte était bien loin de lui céder en toutes choses, ainsi que l'avaient toujours fait tour à tour les hommes qui avaient eu des relations avec cette fille si belle, d'un caractère si impérieux et à laquelle on connaissait des amants. Comme le comte n'avait aucune prétention, il était simple et naturel avec elle; seulement il avait évité de traiter en détail, jusque-là, les sujets qui pouvaient la mettre en colère. Il fallut pourtant bien en venir aux prétentions de la fière religieuse; on avait parlé des désordres du couvent.

 

-- Au fait, madame, ce qui trouble tout ici, c'est la prétention, peut-être justifiable jusqu'à un certain point, d'avoir deux femmes de chambre de plus que les autres, que met en avant l'une des personnes les plus remarquables de ce couvent.

 

-- Ce qui trouble tout ici, c'est la faiblesse de caractère de l'abbesse, qui veut nous traiter avec une sévérité absolument nouvelle, et dont jamais on n'eut idée. Il peut y avoir des couvents remplis de filles réellement pieuses, qui aiment la retraite et qui aient songé à accomplir réellement les voeux de pauvreté, d'obéissance, etc., etc., qu'on leur a fait faire à dix-sept ans; quant à nous, nos familles nous ont placées ici, pour laisser toutes les richesses de la maison à nos frères. Nous n'avions d'autre vocation que l'impossibilité de nous enfuir et de vivre ailleurs qu'au couvent, puisque nos pères ne voulaient plus nous recevoir dans leurs palais. D'ailleurs, quand nous avons fait ces voeux si évidemment nuls aux yeux de la raison, nous avions toutes été pensionnaires une ou plusieurs années dans le couvent, chacune de nous pensait devoir jouir du même degré de liberté que nous voyions prendre aux religieuses de notre temps. Or, je vous le déclare, monsieur le vicaire du prince, la porte du rempart était ouverte jusqu'à la pointe du jour et chacune de ces dames voyait ses amis en toute liberté dans le jardin. Personne ne songeait à blâmer ce genre que nous pensions toutes jouir, étant religieuses, d'autant de liberté et d'une vie aussi heureuse que celles de nos soeurs que l'avarice de nos parents leur avait permis de marier. Tout a changé, il est vrai, depuis que nous avons un prince qui a été cardinal vingt-cinq ans de sa vie. Vous pouvez, monsieur le vicaire, faire entrer dans ce couvent des soldats et même de des domestiques, comme vous l'avez fait l'autre jour. Ils nous violenteront, comme vos domestiques ont violenté mes femmes, et cela par la grande et unique raison qu'ils étaient plus forts qu'elles. Mais votre orgueil ne doit pas croire avoir le moindre droit sur nous. Nous avons été amenées par force dans ce couvent, on nous a fait jurer et faire des voeux par force à l'âge de seize ans, et enfin le genre de vie ennuyeux auquel vous prétendez nous soumettre, n'est point du tout celui que nous avons vu pratiquer par les religieuses qui occupaient ce couvent lorsque nous avons fait nos voeux, et, même à supposer ces voeux légitimes, nous avons promis tout au plus de vivre comme elles et vous voulez nous faire vivre comme elles n'ont jamais vécu. Je vous avouerai, monsieur le vicaire, que je tiens à l'estime de mes concitoyens. Du temps de la république on n'eût point souffert de cette oppression infâme, exercée sur de pauvres filles qui n'ont eu d'autre tort que de naître dans des familles opulentes et d'avoir des frères. Je voulais trouver l'occasion de dire ces choses en public ou à un homme raisonnable. Quant au nombre de mes femmes, j'y tiens fort peu. Deux et non pas cinq ou sept me suffiraient fort bien; je pourrais persister à en demander sept, jusqu'à ce qu'on se fût donné la peine de réfuter les indignes friponneries dont nous sommes victimes, et dont je vous ai exposé quelques-unes; mais parce que votre habit de velours noir vous va fort bien, monsieur le vicaire du prince, je vous déclare que je renonce pour cette année au droit d'avoir autant de domestiques que je pourrais en payer.

 

Le comte Buondelmonte avait été fort amusé par cette levée de boucliers; il la fit durer en faisant quelques objections les plus ridicules qu'il pût imaginer. Félize y répondait avec un feu et un esprit charmants. Le comte voyait dans ses yeux tout l'étonnement qu'avait cette jeune fille de vingt ans en voyant de telles absurdités dans la bouche d'un homme raisonnable en apparence.

 

Le comte prit congé de Félize, fit appeler l'abbesse, à laquelle il donna de sages avis, annonça au prince que les troubles du couvent de Sainte Riparata étaient apaisés, reçut force compliments pour sa sagesse profonde et enfin retourna à la culture de ses terres. «Il y a pourtant, se disait-il quelquefois, une fille de vingt ans et qui passerait peut-être pour la plus belle personne de la ville, si elle vivait dans le monde, et qui ne raisonne pas tout à fait comme une poupée.»

 

Mais de grands événements eurent lieu dans le couvent. Toutes les religieuses ne raisonnaient pas aussi nettement que Félize, mais la plupart de celles qui étaient jeunes s'ennuyaient mortellement. Leur unique consolation était de dessiner des caricatures et de faire des sonnets satiriques sur un prince qui, après avoir été vingt-cinq ans cardinal, ne trouvait rien de mieux à faire, en arrivant au trône, que de ne plus voir sa maîtresse et de la charger, en qualité d'abbesse, de vexer de pauvres jeunes filles jetées dans ce couvent par l'avarice de leurs parents.

 

Comme nous l'avons dit, la douce Rodelinde était l'amie intime de Félize. Leur amitié sembla redoubler depuis que Félize lui eut avoué que, depuis ses conversations avec le comte Buondelmonte, cet homme âgé qui avait plus de trente-six ans, son amant Rodéric lui semblait un être assez ennuyeux. Pour le dire en un mot, Félize avait pris de l'amour pour ce comte si grave; les conversations infinies qu'elle avait à ce sujet avec son amie Rodelinde, se prolongeaient quelquefois jusqu'à deux ou trois heures du matin. Or, suivant la règle de saint Benoît, que l'abbesse prétendait rétablir dans toute sa rigidité, chacune des religieuses devait être rentrée dans son appartement une heure après le coucher du soleil, au son d'une certaine cloche qu'on appelait la retraite. La bonne abbesse, croyant devoir donner l'exemple, ne manquait pas de s'enfermer chez elle au son de la cloche et croyait pieusement que toutes les religieuses suivaient son exemple. Parmi les plus jolies et les plus riches de ces dames, on remarquait Fabienne, âgée de dix-neuf ans, la plus étourdie peut-être du couvent, et Céliane, son amie intime. L'une et l'autre étaient fort en colère contre Félize qui, disaient-elles, les méprisait. Le fait est que, depuis que Félize avait un sujet de conversation aussi intéressant avec Rodelinde, elle supportait avec une impatience mal déguisée, ou plutôt nullement déguisée du tout, la présence des autres religieuses. Elle était la plus jolie, elle était la plus riche, elle avait évidemment plus d'esprit que les autres. Il n'en fallut pas tant, dans un couvent où l'on s'ennuyait, pour allumer une grande haine. Fabienne, dans son étourderie, alla dire à l'abbesse que Félize et Rodelinde restaient quelquefois au jardin jusqu'à deux heures après minuit. L'abbesse avait obtenu du comte qu'un soldat du prince serait placé en sentinelle devant la porte du jardin du couvent, qui donnait sur l'espace vague derrière le rempart du nord. Elle avait fait placer d'énormes serrures à cette porte, et tous les soirs, en terminant sa journée, le plus jeune des jardiniers, qui était un vieillard de soixante ans, apportait à l'abbesse la clé de cette porte. L'abbesse envoyait aussitôt une vieille tourière détestée des religieuses fermer la seconde serrure de la porte. Malgré toutes ces précautions, rester au jardin jusqu'à deux heures du matin parut un grand crime à ses yeux. Elle fit appeler Félize, et traita cette fille si noble et devenue maintenant l'héritière de sa famille avec un ton de hauteur qu'elle ne se fût peut-être pas permis si elle n'eût été sûre de la faveur du prince. Félize fut d'autant plus piquée de l'amertume de ses reproches, que, depuis qu'elle avait connu le comte, elle n'avait fait venir son amant Rodéric qu'une seule fois, et encore pour se moquer de lui. Dans son indignation, elle fut éloquente, et la bonne abbesse, tout en lui refusant de lui nommer sa dénonciatrice, donna des détails, au moyen desquels il fut facile à Félize de deviner qu'elle devait cette contrariété à Fabienne.

 

Aussitôt Félize résolut de se venger. Cette résolution rendit tout son calme à cette âme à laquelle le malheur avait donné de la force.

 

-- Savez-vous, madame, dit-elle à l'abbesse, que je suis digne de quelque pitié? J'ai perdu entièrement la paix de l'âme. Ce n'est pas sans une profonde sagesse que le grand saint Benoît, notre fondateur, a prescrit qu'aucun homme au-dessous de soixante ans ne pût jamais être admis dans nos couvents. M. le comte Buondelmonte, vicaire du grand-duc pour l'administration de ce couvent, a dû avoir avec moi de longs entretiens pour me dissuader de la folle idée que j'avais eue d'augmenter le nombre de mes femmes. Il a de la sagesse, il joint à une prudence infinie un esprit admirable. J'ai été frappée, plus qu'il ne convenait à une servante de Dieu et de saint Benoît, de ces grandes qualités du comte, notre vicaire. Le ciel a voulu punir ma folle vanité : je suis éperdument amoureuse du comte; au risque de scandaliser mon amie Rodelinde, je lui ai fait l'aveu de cette passion aussi criminelle qu'elle est involontaire; et c'est parce qu'elle me donne des conseils et des consolations, parce que quelquefois même elle réussit à me donner des forces contre la tentation du malin esprit, que quelquefois elle est restée fort tard auprès de moi. Mais toujours, ce fut à ma prière; je sentais trop qu'aussitôt que Rodelinde m'aurait quittée, j'allais penser au comte.

 

L'abbesse ne manqua pas d'adresser une longue exhortation à la brebis égarée. Félize eut soin de faire des réflexions qui allongèrent encore le sermon.

 

«Maintenant, pensa-t-elle, les événements qu'amènera notre vengeance, à Rodelinde et à moi, ramèneront l'aimable comte au couvent. Je réparerai ainsi la faute que j'ai faite en cédant trop vite sur l'article des filles que je voulais prendre à mon service. Je fus séduite à mon insu par la tentation de paraître raisonnable à un homme tellement raisonnable lui-même. Je ne vis pas que je lui ôtais toute occasion de revenir exercer sa charge de vicaire dans notre couvent. De là vient que je m'ennuie tant maintenant. Cette petite poupée de Rodéric, qui m'amusait quelquefois, me semble tout-à-fait ridicule, et, par ma faute, je n'ai plus revu cet aimable comte. C'est à nous désormais, à Rodelinde et à moi, à faire en sorte que notre vengeance amène des désordres tels que sa présence soit souvent nécessaire au couvent. Notre pauvre abbesse est si peu capable de secret, qu'il est fort possible qu'elle l'engage à diminuer autant que possible les entretiens que je chercherai à avoir avec lui, auquel cas, je n'en doute pas, faire ma déclaration à cet homme si singulier et si froid. Ce sera une scène comique qui peut-être l'amusera, car ou je me trompe fort, ou il n'est pas autrement dupe de toutes les sottises qu'on nous prêche pour nous asservir : seulement il n'a pas encore trouvé de femme digne de lui et je serai cette femme ou j'y perdrai la vie.»

 

Dès lors, l'ennui de Félize et de Rodelinde fut chassé par le dessein de se venger qui occupa tous leurs moments.

 

«Puisque Fabienne et Céliane ont entrepris méchamment de prendre le frais au jardin par les grandes chaleurs qu'il fait, il faut que le premier rendez-vous qu'elles accorderont à leurs amants fasse un scandale effroyable, et tel qu'il puisse effacer dans l'esprit des dames graves du couvent celui qu'a pu produire la découverte de mes promenades tardives dans le jardin. Le soir du premier rendez-vous accordé par Fabienne et Céliane à Lorenzo et à Pierre-Antoine, Rodéric et Lancelot se placeront d'avance derrière les pierres de taille qui sont déposées dans cette sorte de place qui se trouve devant la porte de notre jardin. Rodéric et Lancelot ne devront pas tuer les amants de ces dames, mais leur donner cinq ou six petits coups de leurs épées, de manière qu'ils soient tout couverts de sang. Leur vue dans cet état alarmera leurs maîtresses et ces dames songeront à tout autre chose qu'à leur dire des choses aimables.»

 

Ce que les deux amies trouvèrent de mieux, pour organiser le guet-apens qu'elles méditaient, fut de faire demander à l'abbesse un congé d'un mois par Livia, la camériste noble de Rodelinde. Cette fille fort adroite était chargée de lettres pour Rodéric et Lancelot. Elle leur portait aussi une somme d'argent, avec laquelle ils environnèrent d'espions Lorenzo B. et Pierre-Antoine D., l'amant de Céliane. Ces deux jeunes gens des plus nobles et des plus à la mode de la ville entraient la même nuit au couvent. Cette entreprise était devenue beaucoup plus difficile depuis le règne du cardinal grand-duc. En dernier lieu l'abbesse Virgilia avait obtenu du comte Buondelmonte qu'une sentinelle serait placée devant la porte de service du jardin laquelle donnait sur un espace désert derrière le rempart du nord.

 

Livia, la camériste noble, venait tous les jours rendre compte à Félize et à Rodelinde des préparatifs de l'attaque méditée contre les amants de Céliane et de Fabienne. Les préparatifs ne durèrent pas moins de six semaines. Il s'agissait de deviner la nuit que Lorenzo et Pierre-Antoine choisiraient pour venir au couvent, et, depuis le nouveau règne, qui s'annonçait avec beaucoup de sévérité, la prudence redoublait pour des entreprises de ce genre. D'ailleurs, Livia trouvait de grandes difficultés auprès de Rodéric. Il s'était fort bien aperçu de la tiédeur de Félize, et finit par refuser nettement de s'employer à la venger sur les amours de Fabienne et de Céliane, si elle ne consentait pas à lui donner l'ordre de vive voix dans un rendez-vous qu'elle lui accorderait. Or, c'est à quoi Félize, tout occupée du comte Buondelmonte, ne voulut jamais consentir.

 

«Je conçois bien, lui écrivit-elle avec sa franchise imprudente, qu'on se damne pour avoir du bonheur; mais se damner pour voir un ancien amant dont le règne est passé, c'est ce que je ne concevrai jamais. Toutefois, je pourrais bien consentir à vous recevoir encore une fois la nuit, pour vous faire entendre raison, mais ce n'est point un crime que je vous demande. Ainsi, vous ne pouvez point avoir de prétentions exagérées et demander à être payé comme si l'on exigeait de vous de donner la mort à un insolent. Ne commettez point l'erreur de faire aux amants de nos ennemies des blessures assez graves pour les empêcher d'entrer au jardin et de se donner en spectacle à toutes celles de nos dames que nous aurons le soin d'y rassembler. Vous feriez manquer tout le piquant de notre vengeance, je ne verrai en vous qu'un étourdi indigne de m'inspirer la moindre confiance. Or, sachez que c'est surtout à cause de ce défaut capital que vous avez cessé de mériter mon amitié.»

 

Cette nuit de vengeance préparée avec tant de soin arriva enfin. Rodéric et Lancelot, aidés de plusieurs hommes à eux, épièrent pendant toute la journée les actions de Lorenzo et de Pierre-Antoine. Par des indiscrétions de ceux-ci, ils obtinrent la certitude que la nuit suivante ils devaient tenter l'escalade du mur de Sainte Riparata. Un marchand fort riche, dont la maison était voisine du corps de garde qui fournissait la sentinelle placée devant la porte du jardin des religieuses, mariait sa fille ce soir-là. Lorenzo et Pierre-Antoine, déguisés en domestiques de riche maison, profitèrent de cette circonstance pour venir offrir en son nom, vers les dix heures du soir, un tonneau de vin au corps de garde. Les soldats firent honneur au cadeau. La nuit était fort obscure, l'escalade du mur du couvent devait avoir lieu sur le minuit; dès onze heures du soir, Rodéric et Lancelot cachés près du mur, eurent le plaisir de voir la sentinelle de l'heure précédente relevée par un soldat plus qu'à demi ivre, et qui ne manqua pas de s'endormir au bout de quelques minutes.

 

Dans l'intérieur du couvent, Félize et Rodelinde avaient vu leurs ennemies Fabienne et Céliane se cacher dans le jardin sous des arbres assez voisins du mur de clôture. Un peu avant minuit, Félize osa bien aller réveiller l'abbesse. Elle n'eut pas peu de peine à parvenir jusqu'à elle; elle en eut encore plus à lui faire comprendre la possibilité du crime qu'elle venait lui dénoncer. Et enfin, après plus d'une demi-heure de temps perdu, et pendant les dernières minutes de laquelle Félize tremblait de passer pour une calomniatrice, l'abbesse déclara que le fait fût-il vrai, il ne fallait pas ajouter une infraction à la règle de saint Benoît à un crime. Or, la règle défendait absolument de mettre le pied au jardin après le coucher du soleil. Par bonheur, Félize se souvint qu'on pouvait arriver par l'intérieur du couvent, et sans mettre le pied au jardin, jusque sur le toit en terrasse d'une petite orangerie fort basse et toute voisine de la porte gardée par la sentinelle. Pendant que Félize était occupée à persuader l'abbesse, Rodelinde alla réveiller sa tante, âgée, fort pieuse, et sous-prieure du couvent.

 

L'abbesse, quoique se faisant entraîner jusque sur la terrasse de l'orangerie, était bien éloignée de croire à tout ce que lui disait Félize. On ne saurait se figurer quel fut son étonnement, sa indignation, sa stupeur, quand, à neuf ou dix pieds au-dessous de la terrasse, elle aperçut deux religieuses qui à cette heure indue se trouvaient hors de leurs appartements, car la nuit profondément obscure ne lui permit point d'abord de reconnaître Fabienne et Céliane.

 

-- Filles impies, s'écria-t-elle d'une voix qu'elle voulait rendre imposante, imprudentes malheureuses! Est-ce ainsi que vous servez la majesté divine? Songez que le grand saint Benoît, votre protecteur, vous regarde du haut du ciel et frémit en vous voyant sacrilèges à sa loi. Rentrez en vous-mêmes, et comme la cloche de la retraite a sonné depuis longtemps, regagnez vos appartements en toute hâte et mettez-vous en prière, en attendant la pénitence que je vous imposerai demain matin.

 

Qui pourrait peindre la stupeur et le chagrin qui remplirent l'âme de Céliane et de Fabienne, en entendant au-dessus de leurs têtes et si près d'elles la voix puissante de l'abbesse irritée? Elles cessèrent de parler et se tenaient immobiles lorsqu'une bien autre surprise vint les frapper ainsi que l'abbesse. Ces dames entendirent à huit ou dix pas d'elles à peine et de l'autre côté de la porte, le bruit violent d'un combat à coups d'épée. Bientôt les combattants blessés jetèrent des cris; quelques-uns étaient de douleur. Quelle ne fut pas la douleur de Céliane et de Fabienne en reconnaissant la voix de Lorenzo et de Pierre-Antoine! Elles avaient de fausses clés de la porte du jardin, elles se précipitèrent sur les serrures, et quoique la porte fût énorme, elles eurent la force de la faire tourner sur ses gonds. Céliane, qui était la plus forte et la plus âgée, osa la première sortir du jardin. Elle rentra quelques instants après, soutenant dans ses bras Lorenzo, son amant, qui paraissait dangereusement blessé et qui pouvait à peine se soutenir. Il gémissait à chaque pas comme un homme expirant, et en effet, à peine eut-il fait une dizaine de pas dans le jardin, que, malgré les efforts de Céliane, il tomba et expira presque aussitôt. Céliane, oubliant toute prudence, l'appelait à haute voix et éclatait en sanglots sur son corps, en voyant qu'il ne répondait point.

 

Tout cela se passa à vingt pas environ du toit en terrasse de la petite orangerie, Félize comprit fort bien que Lorenzo était mort ou mourant, et il serait difficile de peindre son désespoir.

 

«C'est moi qui suis la cause de tout cela, se disait-elle. Rodéric se sera laissé emporter et il aura tué Lorenzo. Il est naturellement cruel, sa vanité ne pardonne jamais les blessures qu'on lui a faites, et dans plusieurs mascarades les chevaux de Lorenzo et les livrées de ses gens ont été trouvés plus beaux que les siennes.»

 

Félize soutenait l'abbesse à demi évanouie d'horreur.

 

Quelques instants après, la malheureuse Fabienne entrait au jardin, soutenant son malheureux amant Pierre-Antoine, lui aussi percé de coups mortels. Lui aussi ne tarda pas à expirer, mais, au milieu du silence général inspiré par cette scène d'horreur, on l'entendit qui disait à Fabienne : -- C'est Don César, le chevalier de Malte. Je l'ai bien reconnu, mais s'il m'a blessé, lui aussi porte mes marques.

 

Don César avait été le prédécesseur de Pierre-Antoine auprès de Fabienne. Cette jeune religieuse semblait avoir perdu tout soin de sa réputation; elle appelait à haute voix à son secours la Madone et sa sainte Patronne, elle appelait aussi sa camériste noble, elle n'avait aucun souci de réveiller tout le couvent; c'est elle qui était réellement éprise de Pierre-Antoine. Elle voulait lui donner des soins, étancher son sang, bander ses plaies. Cette véritable passion excita la pitié de beaucoup de religieuses. On s'approcha du blessé, on alla chercher des lumières, il était assis auprès d'un laurier contre lequel il s'appuyait. Fabienne était à genoux devant lui, lui donnant des soins. Il parlait bien et racontait de nouveau que c'était Don César, chevalier de Malte, qui l'avait blessé, lorsque tout à coup il raidit les bras et expira.

 

Céliane interrompit les transports de Fabienne. Une fois certaine de la mort de Lorenzo, elle sembla l'avoir oublié et ne souvint plus que du péril qui les environnait, elle et sa chère Fabienne. Celle-ci était tombée évanouie sur le corps de son amant. Céliane la releva à demi et la secoua vivement, pour la rappeler à elle.

 

-- Ta mort et la mienne sont certaines, si tu te livres à cette faiblesse, lui dit-elle à voix basse, en pressant sa bouche contre son oreille, afin de n'être point entendue de l'abbesse, qu'elle distinguait fort bien appuyée contre la balustrade de la terrasse de l'orangerie, à douze ou quinze pieds à peine au-dessus du sol du jardin. Réveille-toi, lui dit-elle, prends soin de ta gloire et de ta sûreté! Tu seras de longues années en prison dans un cachot obscur et infect, si dans ce moment tu t'abandonnes plus longtemps à la douleur.

 

Dans ce moment l'abbesse qui avait voulu descendre, s'approchait des deux malheureuses religieuses, appuyée sur le bras de Félize.

 

-- Pour vous, madame, lui dit Céliane avec un ton d'orgueil et de fermeté, qui en imposa à l'abbesse, si vous aimez la paix et si l'honneur du noble monastère vous est cher, vous saurez vous taire et ne point faire de tout ceci une tracasserie auprès du grand-duc. Vous aussi, vous avez aimé, on croit généralement que vous avez été sage, et c'est une supériorité que vous avez sur nous; mais si vous dites un mot de cette affaire au grand-duc, bientôt elle sera l'unique entretien de la ville et l'on dira que l'abbesse de Sainte Riparata, qui a connu l'amour dans les premières années de sa vie, n'a pas assez de fermeté pour diriger les religieuses de son couvent. Vous nous perdrez, madame, mais vous vous perdrez vous-même encore plus certainement que nous. Convenez, madame, dit-elle à l'abbesse qui poussait des soupirs et des exclamations confuses et de petits cris d'étonnement qui pouvaient être entendus, que vous ne voyez pas vous-même en ce moment ce qu'il y a à faire pour le salut du couvent et le vôtre!

 

Et l'abbesse restant confuse et silencieuse, Céliane ajouta :

 

-- Il faut vous taire d'abord, et ensuite l'essentiel est d'emporter loin d'ici et à l'instant même ces deux morts qui feront notre perte, à vous et à nous, s'ils sont découverts.

 

La pauvre abbesse, soupirant profondément, était tellement troublée qu'elle ne savait pas même répondre. Elle n'avait plus Félize auprès d'elle; celle-ci s'était éloignée prudemment, après l'avoir conduite jusqu'auprès des deux malheureuses religieuses dont elle craignait par-dessus tout d'être reconnue.

 

-- Mes filles, faites tout ce qui vous semble nécessaire, tout ce qui vous paraîtra convenable, dit enfin la malheureuse abbesse d'une voix éteinte par l'horreur de la situation où elle se trouvait. Je saurai dissimuler toutes nos hontes, mais rappelez-vous que les yeux de la divine justice sont toujours ouverts sur nos pêchés.

 

Céliane ne fit aucune attention aux paroles de l'abbesse.

 

-- Sachez garder le silence, madame, c'est là tout ce que l'on vous demande, lui répéta-t-elle plusieurs fois en l'interrompant.

 

S'adressant ensuite à Martona, la confidente de l'abbesse, qui venait d'arriver près d'elle :

 

-- Aidez-moi, ma chère amie! Il y va de l'honneur de tout le couvent, il y va de l'honneur et de la vie de l'abbesse; car si elle parle, elle ne nous perd pas à demi, mais aussi nos nobles familles ne nous laisseront pas périr sans vengeance.

 

Fabienne sanglotant à genoux devant un olivier, contre lequel elle s'appuyait, était hors d'état d'aider Céliane et Martona.

 

-- Retire-toi dans ton appartement, lui dit Céliane. Songe avant toute chose à faire disparaître les traces de sang qui peuvent se trouver sur tes vêtements. Dans une heure j'irai pleurer avec toi.

 

Alors, aidée de Martona, Céliane transporta le cadavre de son amant d'abord, puis celui de Pierre-Antoine dans la rue des marchands d'or, située à plus de dix minutes de chemin de la porte du jardin. Céliane et sa compagne furent assez heureuses pour n'être reconnues de personne. Par un bonheur bien autrement signalé et sans lequel leur sage précaution eût été rendue impossible, le soldat qui était en sentinelle devant la porte du jardin s'était assis sur une pierre assez éloignée et semblait dormir. Ce fut ce dont Céliane s'assura avant d'entreprendre de transporter les cadavres. Au retour de la seconde course, Céliane et sa compagne furent très effrayées. La nuit était devenue un peu moins sombre; il pouvait être deux heures du matin; elles virent bien distinctement trois soldats réunis devant la porte du jardin, et ce qui était bien pire : cette porte semblait fermée.

 

-- Voilà la première sottise de notre abbesse, dit Céliane à Martona. Elle se sera souvenue que la règle de saint Benoît veut que la porte du jardin soit fermée. Il nous faudra nous enfuir chez nos parents, et avec le prince sévère et sombre que nous avons je pourrai bien laisser la vie dans cette affaire. Quant à toi, Martona, tu n'es coupable de rien; d'après mon ordre, tu as aidé à transporter des cadavres dont la présence dans le jardin pouvait déshonorer le couvent. Mettons-nous à genoux derrière ces pierres.

 

Deux soldats venaient à elles, retournant de la porte du jardin au corps de garde. Céliane remarqua avec plaisir qu'ils paraissaient presque complètement ivres. Ils faisaient la conversation, mais celui qui avait été en sentinelle et qui était remarquable à cause de sa taille fort élevée, ne parlait point à son compagnon des événements de la nuit; et dans le fait, lors du procès qui fut instruit plus tard, il dit simplement que des gens armés et superbement vêtus étaient venus se battre à quelques pas de lui. Dans l'obscurité profonde il avait pu distinguer sept à huit hommes, mais s'était bien gardé de se mêler de leur querelle; ensuite tous étaient entrés dans le jardin du couvent.

 

Lorsque les deux soldats furent passés, Céliane et sa compagne s'approchèrent de la porte du jardin et trouvèrent à leur grande joie qu'elle n'était que poussée. Cette sage précaution était l'oeuvre de Félize. Lorsqu'elle avait quitté l'abbesse, afin de n'être point reconnue de Céliane et de Fabienne, elle avait couru à la porte du jardin alors tout à fait ouverte. Elle avait une peur mortelle que Rodéric, qui, dans ce moment, lui faisait horreur n'eût cherché à profiter de l'occasion pour entrer au jardin et obtenir un rendez-vous. Connaissant son imprudence et son audace, et craignant qu'il ne cherchât à la compromettre pour se venger de l'affaiblissement de ses sentiments dont il s'était aperçu, Félize se tint cachée auprès de la porte, derrière des arbres. Elle avait entendu tout ce que Céliane avait dit à l'abbesse et ensuite à Martona, et c'était elle qui avait poussé la porte du jardin, lorsque peu d'instants après que Céliane et Martona furent sorties, emportant le cadavre, elle entendit venir les soldats qui venaient relever la sentinelle.

 

Félize vit Céliane refermer la porte avec sa fausse clé et s'éloigner ensuite. Alors seulement elle quitta le jardin. «Voilà donc cette vengeance, se disait-elle, dont je me promettais tant de plaisir.» Elle passa le reste de la nuit avec Rodelinde à chercher à deviner les événements qui avaient pu amener un résultat si tragique.

 

Par bonheur, dès le grand matin, sa camériste noble rentra au couvent, lui apportant une longue lettre de Rodéric. Rodéric et Lancelot, par bravoure, n'avaient point voulu se faire aider par des assassins à gages alors fort communs à Florence. Eux deux seuls avaient attaqué Lorenzo et Pierre-Antoine. Le duel avait été fort long, parce que Rodéric et Lancelot, fidèles à l'ordre qu'ils avaient reçu, avaient reculé constamment, ne voulant faire à leurs adversaires que des blessures légères; et en effet, ils ne leur avaient donné que des estocades sur les bras et ils étaient parfaitement sûrs qu'ils n'avaient pu mourir de ces blessures. Mais au moment où ils étaient sur le point de se retirer, ils avaient vu, à leur grand étonnement, un spadassin furieux fondre sur Pierre-Antoine. Aux cris qu'il poussait en l'attaquant, ils avaient fort bien reconnu Don César, le chevalier de Malte. Alors, se voyant trois contre deux hommes blessés, ils s'étaient hâtés de prendre la fuite, et le lendemain c'était un grand étonnement dans Florence, lorsqu'on vint à découvrir les cadavres de ces jeunes hommes qui tenaient le premier rang dans la jeunesse riche et élégante de la ville. Ce fut à cause de leur rang qu'on les remarqua, car sous le règne dissolu de François, auquel le sévère Ferdinand venait de succéder, la Toscane avait été comme une province d'Espagne, et l'on comptait chaque année plus de cent assassinats dans la ville. La grande discussion qui s'éleva dans la haute société, à laquelle Lorenzo et Pierre-Antoine appartenaient, eut pour objet de savoir s'ils s'étaient battus en duel entre eux ou étaient morts victimes de quelque vengeance.

 

Le lendemain de ce grand événement, tout était tranquille dans le couvent. La très grande majorité des religieuses n'avait aucune idée de ce qui s'était passé. Dès l'aube du jour, avant l'arrivée des jardiniers, Martona était allée remuer la terre aux endroits où elle était tâchée de sang, et détruire les traces de ce qui s'était passé. Cette fille, qui avait elle-même un amant, exécuta avec beaucoup d'intelligence et surtout sans rien dire à l'abbesse, les ordres que lui donna Céliane. Celle-ci lui fit cadeau d'une jolie croix en diamants. Martona, fille fort simple, en la remerciant lui dit :

 

-- Il est une chose que je préférerais à tous les diamants du monde. Depuis que cette nouvelle abbesse est venue au couvent, et quoique pour conquérir sa faveur je me suis abaissée à lui rendre des soins tout à fait serviles, jamais je n'ai pu obtenir d'elle qu'elle me donnât les moindres facilités pour voir Julien R... qui m'est attaché. Cette abbesse fera notre malheur à toutes. Enfin, il y a plus de quatre mois que je n'ai vu Julien, et il finira par m'oublier. L'amie intime de madame, la signora Fabienne, est au nombre des huit soeurs portières; un service en mérite un autre. Madame Fabienne, ne pourrait-elle pas, un jour qu'elle sera de garde à la porte, me permettre de sortir pour voir Julien, ou lui permettre d'entrer?

 

-- J'y ferai mon possible, lui dit Céliane, mais la grande difficulté que m'opposera Fabienne, c'est que l'abbesse ne s'aperçoive de votre absence. Vous l'avez trop accoutumée à vous avoir sans cesse sous la main. Essayez de faire de petites absences. Je suis sûre que si vous étiez attachée à toute autre qu'à madame l'abbesse, Fabienne n'aurait aucune difficulté de vous accorder ce que vous demandez.

 

Ce n'était point sans dessein que Céliane parlait ainsi.

 

-- Tu passes ta vie à pleurer ton amant, dit-elle à Fabienne, et tu ne songes pas à l'effroyable danger qui nous menace. Notre abbesse est si incapable de se taire que tôt ou tard ce qui est arrivé parviendra à la connaissance de notre sévère grand-duc. Il a porté sur le trône les idées d'un homme qui a été vingt-cinq ans cardinal. Notre crime est un des plus grands que l'on puisse commettre aux yeux de la religion; en un mot, la vie de l'abbesse c'est notre mort.

 

-- Que veux-tu dire? s'écria Fabienne en essuyant ses larmes.

 

-- Je veux dire qu'il faut que tu obtiennes de ton amie Victoire Ammanati, qu'elle te donne un peu de ce fameux poison de Pérouse que sa mère lui donna en mourant, elle-même empoisonnée par son mari. Sa maladie avait duré plusieurs mois et peu de personnes eurent l'idée de poison; il en sera de même de notre abbesse.

 

-- Ton idée me fait horreur, s'écria la douce Fabienne.

 

-- Je ne doute pas de ton horreur et je la partagerais, si je me disais que la vie de l'abbesse c'est la mort de Fabienne et de Céliane. Songe à ceci : madame l'abbesse est absolument incapable de se taire; un mot d'elle suffit pour persuader le cardinal grand-duc, qui affiche surtout l'horreur des crimes occasionnés par l'ancienne liberté qui régnait dans nos pauvres couvents. Ta cousine est fort liée avec Martona, qui appartient à une branche de sa famille ruinée par les banqueroutes de 158... Martona est amoureuse folle d'un beau tisseur de soie nommé Julien; il faut que ta cousine lui donne, comme un somnifère propre à faire cesser la surveillance si gênante de madame l'abbesse, ce poison de Pérouse qui fait mourir en six mois de temps.

 

Le comte Buondelmonte ayant eu l'occasion de venir à la cour, le grand-duc Ferdinand le félicita sur la tranquillité exemplaire qui régnait dans l'abbaye de Sainte Riparata. Ce mot du prince engagea le comte à aller voir son ouvrage. On peut juger de son étonnement, lorsque l'abbesse lui raconta le double assassinat, du résultat duquel elle avait été témoin. Le comte vit bien que l'abbesse Virgilia était tout à fait incapable de lui donner le moindre renseignement sur la cause de ce double crime. «Il n'y a ici, se dit-il, que Félize, cette bonne tête, dont les raisonnements m'embarrassèrent si fort, il y a six mois, lors de ma première visite, qui puisse me donner quelque lumière sur la présente affaire. Mais préoccupée comme elle est de l'injustice de la société et des familles à l'égard des religieuses, voudra-t-elle parler?»

 

L'arrivée au couvent du vicaire du grand-duc avait jeté Félize dans une joie immodérée. Enfin elle reverrait cet homme singulier, cause unique de toutes ses démarches depuis six mois! Par un effet contraire, la venue du comte avait jeté dans une profonde terreur Céliane et la jeune Fabienne, son amie.

 

-- Tes scrupules nous auront perdues, dit Céliane à Fabienne. L'abbesse est trop faible pour ne pas avoir parlé. Et maintenant notre vie est entre les mains du comte. Deux partis nous restent : prendre la fuite, mais avec quoi vivrons-nous? L'avarice de nos frères saisira le prétexte du soupçon de crime qui plane sur nous, pour nous refuser du pain. Anciennement, quand la Toscane n'était qu'une province de l'Espagne, les malheureux Toscans persécutés pouvaient se réfugier en France. Mais ce grand-duc cardinal a tourné ses yeux vers cette puissance et veut secouer le joug de l'Espagne. Impossible à nous de trouver un refuge, et voilà, ma pauvre amie, à quoi nous ont conduites tes scrupules enfantins. Nous n'en serons pas moins obligées de commettre le crime, car Martona et l'abbesse sont les seuls témoins dangereux de ce qui s'est passé dans cette nuit fatale. La tante de Rodelinde ne dira rien; elle ne voudra pas compromettre l'honneur de ce couvent qui lui est si cher. Martona, ayant présenté le prétendu somnifère à l'abbesse, se gardera bien de parler quand nous lui aurons dit que ce somnifère était du poison. Du reste, c'est une bonne fille éperdument amoureuse de son Julien.

 

Il serait trop long de rendre compte du savant entretien que Félize eut avec le comte. Elle avait toujours présente la faute qu'elle avait commise en cédant trop vite sur l'article des deux femmes de chambre. Il était résulté de cet excès de bonne foi que le comte avait passé six mois sans reparaître au couvent. Félize se promit bien de ne plus tomber dans la même erreur. Le comte l'avait fait prier avec toute la grâce possible de lui accorder un entretien au parloir. Cette invitation mit Félize hors d'elle-même. Elle eut besoin de se rappeler ce qu'elle devait à sa dignité de femme, pour remettre l'entretien au lendemain. Mais en arrivant à ce parloir où le comte était seul, quoique séparée de lui par une grille dont les barreaux étaient énormes, Félize se sentait saisie d'une timidité qu'elle n'avait jamais éprouvée. Son étonnement fut extrême, elle se repentait profondément de cette idée qui autrefois lui avait semblé si habile et si plaisante. Nous voulons parler de cet aveu de sa passion pour le comte, autrefois fait par elle à l'abbesse, afin qu'elle le redit au comte. Alors elle était bien loin de l'aimer comme elle le faisait maintenant. Il lui avait semblé plaisant d'attaquer le coeur du grave commissaire que le prince donnait au couvent. Maintenant, ses sentiments étaient bien différents : lui plaire était nécessaire à son bonheur; si elle n'y réussissait pas, elle serait malheureuse, et qu'est-ce que dirait un homme aussi grave que l'étrange confidence que lui ferait l'abbesse? IL pouvait fort bien la trouver indécente, et cette idée mettait Félize à la torture. Il fallait parler. Le comte était là, grave, assis devant elle et lui adressa des compliments sur la haute portée de son esprit. L'abbesse lui a-t-elle déjà parlé? Toute l'attention de la jeune religieuse se concentra sur cette grande question. Par bonheur pour elle, elle crut voir ce qui en effet était la vérité : que l'abbesse, encore tout effrayée de la vue des deux cadavres qui lui avaient apparu dans cette nuit fatale, avait oublié un détail aussi futile que le fol amour conçu par une jeune religieuse.

 

Le comte de son côté voyait fort bien le trouble extrême de cette belle personne et ne savait à quoi l'attribuer. «Serait-elle coupable?» se disait-il. Cette idée le troublait, lui si raisonnable. Ce soupçon le porta à accorder une attention extrême et sérieuse aux réponses de la jeune religieuse. C'était un honneur que depuis longtemps les paroles d'aucune femme n'avaient obtenu de lui. Il admira l'adresse de Félize. Elle trouvait l'art de répondre de manière flatteuse pour le comte à tout ce que celui-ci lui disait sur le combat fatal qui avait eu lieu à la porte du couvent; mais elle se gardait de lui adresser des réponses concluantes. Après une heure et demie d'une conversation pendant laquelle le comte ne s'était pas ennuyé un seul instant, il prit congé de la jeune religieuse, en la suppliant de lui accorder un second entretien à quelques jours de là. Ce mot répandit une félicité céleste dans l'âme de Félize.

 

Le comte sortit fort pensif de l'abbaye de Sainte Riparata.

 

«Mon devoir serait sans doute, se disait-il, de rendre compte au prince des choses étranges que je viens d'apprendre. Tout l'Etat a été occupé de la mort étrange de ces deux pauvres jeunes gens si brillants, si riches. D'un autre côté, avec le terrible évêque que ce prince-cardinal vient de nous donner, lui dire un mot de ce qui s'est passé c'est précisément la même chose qu'introduire dans ce malheureux couvent toutes les fureurs de l'inquisition espagnole. Ce n'est pas une seule de ces pauvres filles que ce terrible évêque fera périr, mais peut-être cinq ou six; et qui sera coupable de leur mort, si ce n'est moi, qui n'avais qu'à commettre un bien petit abus de confiance pour qu'elle n'eût pas lieu? Si le prince vient à savoir ce qui s'est passé et me fait des reproches, je lui dirai : votre terrible évêque m'a fait peur.»

 

Le comte n'osait pas s'avouer bien exactement tous les motifs qu'il avait pour se taire. Il n'était pas sûr que la belle Félize ne fût pas coupable, et tout son être était saisi d'horreur à la seule idée de mettre en péril la vie d'une pauvre jeune fille si cruellement traitée par ses parents et par la société.

 

«Elle serait l'ornement de Florence, se disait-il, si on l'eût mariée.»

 

Le comte avait invité à une magnifique partie de chasse dans la maremme de Sienne, dont la moitié lui appartenait, les plus grands seigneurs de la cour et les plus riches marchands de Florence. Il s'excusa auprès d'eux, la chasse eut lieu sans lui, et Félize fut bien étonnée en entendant, dès le surlendemain de la première conversation, les chevaux du comte qui piaffaient dans la première cour du couvent. Le vicaire du grand-duc, en prenant la résolution de ne point parler au prince de ce qui était arrivé, avait pourtant senti qu'il contractait l'obligation de veiller sur la tranquillité future du couvent. Or, pour y parvenir, il fallait d'abord connaître quelle part les deux religieuses, dont les amants avaient péri, avaient eue à leur mort. Après un fort long entretien avec l'abbesse, le comte fit appeler huit ou dix religieuses, parmi lesquelles se trouvaient Fabienne et Céliane. Il trouva à son grand étonnement qu'ainsi que le lui avait dit l'abbesse, huit de ces religieuses ignoraient totalement ce qui s'était passé dans la nuit fatale. Le comte ne fit des interrogations directes qu'à Céliane et Fabienne : elles nièrent. Céliane avec toute la fermeté d'une âme supérieure aux plus grands malheurs, la jeune Fabienne comme une pauvre fille au désespoir, à laquelle on rappelle barbarement la source de toutes ses douleurs. Elle était horriblement maigrie et semblait atteinte d'une maladie de poitrine, elle ne pouvait se consoler de la mort du jeune Lorenzo B...

 

-- C'est moi qui l'ai tué, disait-elle à Céliane dans les longs entretiens qu'elle avait avec elle; j'aurais dû mieux ménager l'amour-propre du féroce Don César, son prédécesseur, en rompant avec lui.

 

Dès son entrée dans le parloir, Félize comprit que l'abbesse avait eu la faiblesse de parler au vicaire du grand-duc de l'amour qu'elle avait pour lui; les façons du sage Buondelmonte en étaient toutes changées. Ce fut d'abord un grand sujet de rougeur et d'embarras pour Félize. Sans s'en apercevoir précisément, elle fut charmante pendant le long entretien qu'elle eut avec le comte, mais elle n'avoua rien. L'abbesse ne savait exactement rien de ce qu'elle avait vu et encore, suivant toute apparence, mal vu. Céliane et Fabienne n'avouaient rien. Le comte était fort embarrassé.

 

«Si j'interroge les caméristes nobles et les domestiques, c'est la même chose que donner accès à l'évêque dans cette affaire. Elles parleront à leur confesseur et nous voici avec l'inquisition dans le couvent.»

 

Le comte, fort inquiet, revint tous les jours à Sainte Riparata. Il prit le parti d'interroger toutes les religieuses, puis toutes les caméristes nobles, enfin toutes les personnes de service. Il découvrit la vérité sur un infanticide qui avait eu lieu trois ans auparavant et dont l'official de la cour de justice ecclésiastique, présidée par l'évêque, lui avait transmis la dénonciation. Mais, à son grand étonnement, il vit que l'histoire des deux jeunes gens entrés mourants dans le jardin de l'abbaye n'était absolument connue que de l'abbesse, de Céliane, de Fabienne, de Félize et de son amie Rodelinde. La tante de celle-ci sut si bien dissimuler, qu'elle échappa aux soupçons. La terreur inspirée par le nouvel évêque monsignor était telle, qu'à l'exception de l'abbesse et de Félize, les dépositions de toutes les autres religieuses, évidemment entachées de mensonge, étaient toujours données dans les mêmes termes. Le comte terminait toutes ses séances au couvent par une longue conversation avec Félize, qui faisait son bonheur, mais pour la faire durer, elle s'appliquait à n'apprendre au comte chaque jour qu'une petite partie de ce qu'elle savait de relatif à la mort des deux jeunes cavaliers. Elle était au contraire d'une extrême franchise sur les choses qui la regardaient personnellement. Elle avait eu trois amants; elle raconta au comte, qui était presque devenu son ami, toute l'histoire de ses amours. La franchise si parfaite de cette jeune fille si belle et de tant d'esprit intéressa le comte qui ne fit point difficulté de répondre à cette franchise par une extrême candeur.

 

-- Je ne saurais vous payer, disait-il à Félize, par des histoires intéressantes comme les vôtres. Je ne sais si j'oserai vous dire que toutes les personnes de votre sexe que j'ai rencontrées dans le monde, m'ont toujours inspiré plus de mépris pour leur caractère que d'admiration pour leur beauté.

 

Les fréquentes visites du comte avaient ôté le repos à Céliane. Fabienne, de plus en plus absorbée dans sa douleur, avait cessé d'opposer ses répugnances aux conseils de son amie. Quand son tour vint de garder la porte du couvent, elle ouvrit la porte, détourna la tête, et Julien, le jeune ouvrier en soie, ami de Martona confidente de l'abbesse, put entrer dans le couvent. Il y passa huit jours entiers jusqu'au moment où Fabienne, étant de nouveau de service, put laisser la porte ouverte. Il paraît que ce fut sur la fin de ce long séjour de son amant que Martona donna de sa liqueur somnifère à l'abbesse, qui voulait l'avoir jour et nuit auprès d'elle, et touchée des plaintes de Julien qui s'ennuyait mortellement, seul et enfermé à clef dans la chambre.

 

Julie, jeune religieuse fort dévote, passant un soir dans le grand dortoir, entendit parler dans la chambre de Martona. Elle s'approcha, sans faire de bruit, mit l'oeil à la serrure et vit un beau jeune homme qui, assis à table, soupait en riant avec Martona. Julie donna quelques coups à la porte, puis venant à songer que Martona pourrait fort bien ouvrir cette porte, l'enfermer avec ce jeune homme et la dénoncer, elle, Julie, à l'abbesse, dont elle serait crue à cause de l'habitude que Martona avait de passer sa vie avec l'abbesse, Julie fut saisie d'un trouble extrême. Elle se vit en imagination poursuivie dans le corridor solitaire et fort obscur en ce moment, où l'on n'avait pas encore allumé les lampes, par Martona qui était beaucoup plus forte qu'elle. Julie toute troublée prit la fuite, mais elle entendit Martona ouvrir sa porte, et se figurant avoir été reconnue par elle, elle alla tout dire à l'abbesse, laquelle horriblement scandalisée accourut à la chambre de Martona où l'on ne trouva pas Julien qui s'était enfui au jardin. Mais cette même nuit, l'abbesse ayant cru prudent, même dans l'intérêt de la réputation de Martona, de la faire coucher dans la chambre d'elle, abbesse, et lui ayant annoncé que dès le lendemain matin elle irait elle-même, accompagnée du père, confesseur du couvent, mettre les scellés sur la porte de sa cellule, où la méchanceté avait pu supposer qu'un homme était caché. Martona irritée et occupée en ce moment à préparer le chocolat qui formait le souper de l'abbesse, y mêla une énorme quantité du prétendu somnifère.

 

Le lendemain, l'abbesse Virgilia se trouva dans un état d'irritation nerveuse tellement singulier, et en se regardant au miroir, elle se trouva une figure tellement changée qu'elle pensa qu'elle allait mourir. Le premier effet de ce poison de Pérouse est de rendre presque folles les personnes qui en ont pris. Virgilia se souvint qu'un des privilèges des abbesses du noble couvent de Sainte Riparata était d'être assistées à leurs derniers moments par Monseigneur l'évêque; elle écrivit au prélat qui bientôt parut dans le couvent. Elle lui conta non seulement sa maladie, mais encore l'histoire des deux cadavres. L'évêque la tança sévèrement de ne pas lui avoir donné connaissance d'un incident aussi singulier et aussi criminel. L'abbesse répondit que le vicaire du prince, comte Buondelmonte, lui avait fortement conseillé d'éviter le scandale.

 

-- Et comment ce séculier a-t-il l'audace d'appeler scandale le strict accomplissement de vos devoirs?

 

En voyant arriver l'évêque au couvent, Céliane dit à Fabienne :

 

-- Nous sommes perdues. Ce prélat fanatique et qui veut à tout prix introduire la réforme du Concile de Trente dans les couvents de son diocèse, sera pour nous un tout autre homme que le comte Buondelmonte.

 

Fabienne se jeta en pleurant dans les bras de Céliane.

 

-- La mort n'est rien pour moi, mais je mourrai doublement désespérée puisque j'aurai causé ta perte, sans sauver pour cela la vie de cette malheureuse abbesse.

 

Aussitôt Fabienne se rendit dans la cellule de la dame qui, ce soir-là, devait être de garde à la porte. Sans lui donner d'autres détails, elle lui dit qu'il fallait sauver la vie et l'honneur de Martona, qui avait eu l'imprudence de recevoir un homme dans sa cellule. Après beaucoup de difficultés, cette religieuse consentit à laisser la porte ouverte et à s'en éloigner un instant, un peu après onze heures du soir.

 

Pendant ce temps, Céliane avait fait dire à Martona de se rendre au choeur. C'était une salle immense comme une seconde église, séparée par une grille de celle qui était livrée au public, dont le soffite avait plus de quarante pieds d'élévation. Martona s'était agenouillée au milieu du choeur de façon à ce qu'en parlant bas personne ne pût l'entendre. Céliane alla se placer à côté d'elle.

 

-- Voici, lui dit-elle, une bourse qui renferme tout ce que nous nous sommes trouvé d'argent, Fabienne et moi. Ce soir ou demain soir, je m'arrangerai pour que la porte du couvent reste ouverte un instant. Fais échapper Julien, et toi-même, sauve-toi bientôt après. Sois assurée que l'abbesse Virgilia a tout dit au terrible évêque, dont le tribunal te condamnera sans doute à quinze années de cachot ou à la mort.

 

Martona fit un mouvement pour se jeter aux genoux de Céliane.

 

-- Que fais-tu, imprudente? s'écria celle-ci, et elle eut le temps d'arrêter son mouvement. Songe que Julien et toi, vous pouvez être arrêtés à chaque instant. D'ici au moment de ta fuite, tiens-toi cachée le plus possible, et sois surtout attentive aux personnes qui entrent dans le parloir de Madame l'abbesse.

 

Le lendemain, en arrivant au couvent, le comte trouva bien des changements. Martona, la confidente de l'abbesse, avait disparu pendant la nuit; l'abbesse était tellement affaiblie qu'elle fut obligée, pour recevoir le vicaire du prince, de se faire transporter à son parloir dans un fauteuil. Elle avoua au comte qu'elle avait tout dit à l'évêque.

 

-- En ce cas, nous allons avoir du sang ou des poisons, s'écria celui-ci...

 

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