Mon passé se colle à moi comme l’emplâtre d’une plaie. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s’est écoulée une partie de ma jeunesse.
Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal.
Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourritures.
En été, il y faisait bon, quelquefois ; mais mon père me disait : « Repasse ta leçon », et je n’avais pas même la joie de renifler l’air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant d’oiseaux.
Au coude, à l’endroit où la ruelle tournait, se trouvait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien vivante.
Mais il était défendu de s’arrêter pour voir, parce que, paraît-il, cette maison était le nid d’un ménage immoral, où l’homme et la femme se couraient après pour s’embrasser. J’avais risqué un œil deux ou trois fois ; ma mère m’avait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j’allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu’elle connaissait et qui demeurait en face avait été chargée de l’avertir.
« Si Jacques regarde, vous me le direz. »
Et cette femme, à l’heure du collège, m’espionnait, le nez aplati contre la vitre, la bouche méchante, l’air ignoble – bien plus ignoble que les deux amoureux qui s’embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde ! – elle a des mèches grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin ; elle me dévisage d’un regard vitreux, et il me semble qu’elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur moi !
À travers la grille du collège j’aperçois la cour des classes…
C’est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu’à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon cahier ? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester deux heures – deux heures le matin, deux heures le soir !
On me punissait si je parlais, on me punissait si j’avais fait un gallicisme dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas réciter par cœur dix vers d’Eschyle, un morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort ; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j’ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j’ai passé ma dernière année. J’ai bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur :
« Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton ! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot ! »
Je me rappelle surtout les samedis d’alors !
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu’ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la tête en signe de louange, quand j’étais premier encore une fois !
Niais, niais, niais ! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous n’ignoriez pas que c’était comme un cautère sur une tête de bois, cette latinasserie qu’on m’appliquait sur le crâne !
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne ! oh ! ma foi, oui !
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s’écroulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval ! Mon père lui avait prêté quelque argent, qu’il ne rendait pas. Pour se rembourser, on m’envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j’ai passées là. Il m’apprenait la théorie de l’arithmétique, ce velu !
La théorie, qu’est-ce que c’est que ça ! Est-ce que je ne suis pas trop jeune ? Je n’ai que quatorze ans ! Je voudrais savoir comment on fait, voilà tout ! Je n’ai pas besoin de savoir pourquoi c’est comme ça ? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât…
Ma mère était bien contente que je m’ennuie à mourir. Si ça avait été un amusement, il n’y en aurait pas eu pour vingt sous.
« Tu t’es bien ennuyé la dernière fois ?
– Oh oui !
Elle avait l’air enchantée – Allons ! ce gueux-là ne nous volera pas tout ! Il embête Jacques énormément. »
Je la sais par cœur votre théorie à la fin ! Êtes-vous content ! Je la sais mot à mot comme dans l’armée, mais je ne sais pas faire l’opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n’y a pas mèche, mon bonhomme !
« Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis », a crié ma mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin !
Voici un endroit que je hais bien !
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour montrer mes livres.
J’avais l’air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d’argent – je la vois encore – n’avait pu cacher un sourire ; il lui était échappé un mot de bonté :
« Pauvre garçon ! »
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions !
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c’était utile à mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une douleur comique. Il me semble que j’ai un palmarès accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la musique ! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de cirque.
Je me croise à chaque instant avec d’anciens cancres qui ne s’en portent pas plus mal. Ils n’ont pas du tout l’air de se souvenir qu’ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans l’industrie, quelques-uns ont voyagé ; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l’espoir du collège.
« Eh bien, que deviens-tu ? Vas-tu un de ces jours faire parler de toi ?
– Dis donc, est-ce vrai que tu t’en es mêlé et que tu as failli être tué en décembre ? »
Il est interrompu par le rire et le coup de coude d’un autre qui dit :
« Allons donc, c’est pas Vingtras qui irait où l’on joue sa peau ! »
Que fais-tu ? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi ?
Que répondre ?
Un matin, je disparaîtrai pour n’avoir à rougir devant personne de n’être rien, de ne rien gagner ; sans aucun espoir d’être quelqu’un ni de jamais gagner quelque chose.
Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de malheureux.
Je ne sors plus le jour, je me cache.
Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues avec mon père ; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne les torts – Qu’on me les donne !
On m’accuse de le réduire au désespoir – Je me défendrais, que j’aurais encore plus l’air d’un fils indigne.
Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C’est épouvantable !
Chercher le bruit ? Me perdre dans la foule ?… Quelle émotion y trouverais-je ?
Il n’y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et comme foule, que les marchés où l’on fait tapage, sur le bord de l’Erdre ; mais je n’aime pas les paysans à la ville, – avec leurs têtes de renards méchants. – Ils ne me plaisent que dans la campagne, derrière les bœufs, ou battant le blé dans la grange !
Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j’aime.
Je leur sens l’insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable…
On entend des plaisanteries sur Bonaparte :
« Il les a tout de même foutus dedans, les républicains ! »
Et de rire !…
Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle désolé de la rue…
Et des prêtres, toujours des prêtres !
C’est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux sont si tristes aussi ! Elles ont la graisse jaune comme leur cierge d’un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les rats d’église, les bedeaux et les sacristains.
Où est donc la vie ? La vie !
À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des cicatrices ! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il passerait des blouses !
Le peuple ! où est donc le peuple ici ?
Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap vert, tout cela n’est pas le peuple !
Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu’un à qui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je souffre, qui ait dans le cœur un peu de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu !
Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici ! Mais il est parti.
N’avait-il pas un ami jadis, qui est venu s’installer à Nantes ?
J’apprends qu’il y est encore.
Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mourir sur l’échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable regardait l’exécution, son bras passé dans le bras du président des assises, et qu’une catin faisait des moumours au valet du bourreau.
C’était hardi.
Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple à défendre.
Je monte chez lui.
Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.
Il m’accueille singulièrement ; il me fait sentir qu’il n’est pas libre de recevoir qui il veut : il parle bas et marche mou.
« Vous a-t-on vu monter ? me demande-t-il.
– Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que cela ?… »
Quoiqu’il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s’il avait mon âge, et je lui reproche d’avoir trahi, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d’avoir abdiqué.
« Abdiqué, mais oui, j’ai abdiqué, du jour où j’ai eu la lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris ! »
Et il s’est levé au bout de trois minutes :
« Allons, jeune homme, quittons-nous ! Je ne veux pas avoir été si longtemps servile pour être compromis en un quart d’heure par vos éclats de voix. Vous n’avez pas de femme à nourrir, vous, ni de famille à élever. »
Il y a peut-être de l’héroïsme à faire ce qu’il fait ! Il a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens !
Comme il coûte cher, ce pain !…
Celui que mon père me donne est cher aussi.
On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant !
Je ne puis pas même me lever de table quand j’ai fini la part qu’on m’a donnée. Un jour mon père m’a dit :
« C’est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite ! »
Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.
J’y mets du courage. Je m’adresse à d’anciens camarades, en leur demandant s’ils n’ont pas des parents, des amis, grands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.
Ils rient ! – Il y a trop peu de temps que j’ai été élève, que je faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin ! L’un d’eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.
« Vous me donnerez ce que vous voudrez », ai-je dit.
J’ai même ajouté que c’était pour m’occuper, plutôt que pour gagner de l’argent, et il est entendu que moyennant vingt francs par mois j’enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être cinquante à la famille ; c’est ce qui m’a fait avoir la répétition, probablement.
Je repasse mon Burnouf, je prends un Conciones dans la bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.
Je reviens – c’est l’heure du dîner. – Ma mère est seule à table. Elle est fort pâle et m’annonce que mon père a une explication à me demander avant de consentir à s’asseoir près de moi.
« Laquelle donc ?
– Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, maintenant… »
Mon père entre sur ces entrefaites ; il essaie d’être calme, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme un linge.
J’interroge ma mère.
« Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante !… Ton père en est malade…
– Dis-lui qu’il peut ôter son bonnet de nuit ; je ne donnerai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix ! »
Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l’homme disait à sa femme :
« Comprends-tu ce fils Vingtras ?… Nous convenons hier qu’il viendra donner des leçons à Virgile (c’était le nom du petit mulâtre), il m’écrit ce matin qu’il ne faut pas compter sur lui.
– Quel braque !
– Dis plutôt quel feignant ! J’ai vu ça tout de suite, que c’était un feignant !… Ah ! son pauvre père n’a pas de chance ! »
Si j’allais trouver des fils d’armateurs maintenant ? Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire qui m’emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris : ce Paris où j’ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion son écho !
J’irai n’importe où : là où il y a la fièvre jaune, la peste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d’or ou chasseur de buffles ; j’irai peut-être avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, relever une République – ce qu’on voudra ! Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant la langue au bout d’une vergue…
C’est entendu. J’essaierai de m’évader sur l’Océan.
Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l’un d’eux est lieutenant sur un vaisseau marchand ; dans quelque temps il doit repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra ; j’aiderai à bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et il m’entraîne dans ses orgies.
Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues, dans ces bouges où l’on se soûle et où l’on s’assomme !
Mais pendant qu’on hurle et qu’on se bat, la fièvre me tient, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des blessures.
Le lendemain, j’ai les côtes brisées, j’ai aussi l’âme malade ; mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font plus peur encore ; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête et noyer mon cœur dans cette fange.
Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir l’horreur, de cette grande pièce où j’ai passé enfant de si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n’y crois plus !
Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux, qui me reparlent de ce qu’on m’a rabâché au collège. Non ! non ! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes grecs !
Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons. Chateaubriand ! Il y a les Natchez, les Martyrs ! C’est ce que m’apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des livres qui auraient l’air frivole ou trop libre.
Je dois être mal construit décidément ! J’ai tort d’accuser mes parents, c’est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne trouvais pas de joie saine – malgré ce que les professeurs en disent – dans le commerce de l’antiquité. Je n’en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu’on appelle Chateaubriand.
Ces Martyrs m’ennuient, mais m’ennuient ! Si je ne connaissais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n’avoir pas de cœur de venir dormir sur les chefs-d’œuvre. Puis il est défendu de dormir. Il n’y a qu’à baisser la tête et encore non ! Je ronflerais tout de suite.
On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant, – ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c’est-à-dire qu’il y a mille huit cent cinquante-deux ans qu’il y a eu des chrétiens avant le fils Vingtras. – Il faudrait remonter jusqu’à l’an I de notre ère. Remonter ! toujours remonter ! Je ne fais que remonter depuis le collège – et ça fatigue à la fin ! Les chevaux des diligences ont plus de chance que moi ; ils n’ont pas des côtes tout le temps !
Les Natchez sont moins « haut », il y a moins à remonter. Mais je n’ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans les forêts vierges. J’ai plus besoin de petit bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu’il me fallait pour ma semaine à Paris ! Et je trouvais cela chez le charbonnier du coin.
« Vous avez fini Chateaubriand ? me demande le bibliothécaire qui me protège.
– Oui. – Il m’a surpris au moment où je commençais un somme !
– Vous ne voulez pas le relire ?
– Pas tout de suite.
– Je vous conseille Marmontel maintenant. »
Les Incas ! les Mêlés-Caciques ! Mais j’aime mieux les sauvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais Guatimozin me rase ! Il ne m’est rien, Guatimozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin ! Dites donc vous, avez-vous vu les canons du coup d’État, les assassinés de la rue Montmartre, l’enfant de la rue Tiquetonne… Le soleil brûlant des Incas ! moi j’ai vu le ciel glacé du 2 décembre !
Je suis tombé sur Legrand !
Au collège, Legrand était d’une classe au-dessous de la mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour ; mais il m’avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.
J’avais remarqué, moi, qu’il était grand comme un officier : qu’il avait tout autant – sinon plus que moi – le mépris le plus parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.
Oh mais ! un mépris !…
Il n’apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l’injure, point le mensonge ; il opposait le sommeil et l’ahurissement…
Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu’on s’étonnait qu’il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se frottant les yeux et en ayant l’air d’être pris au saut du lit.
Lorsqu’on insistait, quand les pensums venaient, et que le professeur voulait absolument avoir une explication… alors on assistait à un spectacle vraiment lamentable… celui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire, d’un œil terne, la bouche ouverte, comme s’il se passait là quelque chose de curieux et qu’il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés : pas moyen d’en tirer autre chose !
Il n’avait pas l’air de se moquer, ni d’être méchant ! – Non ! Il voulait bien rendre service, s’il le pouvait, mais il indiquait par des gestes sans suite qu’il n’était pas à la conversation et qu’il vaudrait mieux qu’il fût dans un hospice de sourds ou d’innocents, plutôt que de faire ses études.
Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon ; mis à la porte de la classe, mais point du collège.
On avait pitié de lui.
« Sortez ! allez-vous-en ! »
Il ne bougeait pas ; ou bien, si on le mettait dehors par les épaules, il allait s’asseoir tranquillement dans la cour entre les colonnes : souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu, – chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer ; car Legrand faisait paquet, et devenait trop lourd.
Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d’élémentaires, où il n’y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en famille avec le professeur ; on laissait Legrand se mettre comme un vieux près du poêle.
J’avais conçu une grande admiration pour lui.
Cette patience, tant de simplicité ! – Se frotter les yeux ou faire heuh ! heuh ! et de cette façon, éviter le grec et le latin ! Que n’avais-je eu cette idée-là ! J’aurais passé pour un idiot ; mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de moyens.
On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je recevais mes raclées tout pareil quand j’étais petit.
« Mais comment ça t’est-il venu ? lui demandai-je un jour, avec le respect qu’on a pour l’inventeur et la curiosité qui se mêle à l’étude d’une découverte nouvelle.
– Je m’en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les ganaches au théâtre. J’ai voulu être acteur et faire les ganaches aussi… Voilà comment l’idée m’est venue. Je n’ai même pas fait exprès au commencement, je t’assure.
– Ah ! tu voulais être acteur ! »
J’aurais dû m’en douter. Il avait toujours des gilets à revers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux ; il marchait, dès qu’il n’était plus forcé d’avoir l’air ahuri – il marchait comme j’ai vu marcher au théâtre ; il secouait ses cheveux en arrière.
IL AVAIT UNE CANNE.
C’était le seul probablement dans tous les collèges de France ! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par semaine : pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face pendant les classes.
Il m’a mené chez lui.
Il a bien la plus drôle de famille qu’on puisse voir – et je comprends qu’il ait le goût du théâtre.
La maison est une comédie.
On n’entend que des cris, des gémissements et des appels à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui met tout le monde dans un état d’exaltation impossible à décrire.
Sa mère et sa sœur – deux créatures excellentes – le dévouement et la vertu même – croient au Bon Dieu d’une façon bruyante. Elles l’appellent à chaque instant en faisant bouillir l’eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses ! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m’y laisse moi-même prendre de temps en temps ! « Monsieur Jacques encore une goutte ! – Oh ! versez-nous ! – Je ne comprends pas bien qu’on me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux ! – Versez-nous la consolation !
– Comme en Normandie alors ? – Je vais chercher l’eau-de-vie ! Mais c’est du Bon Dieu qu’il s’agit, et elles repoussent la topette avec un geste religieux !
– Donnez-nous du sucre ? – Je ne m’y laisse plus prendre. C’est bon une fois. – Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous donner du sucre ? – C’est bien du sucre qu’elles veulent.
– Bénissez-nous, bénissez-nous. – Je vous en prie, bénissez-nous. » Est-ce à moi, est-ce à Lui ?
Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont l’air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir ? Comment bénit-on ? « Il est moins fort que l’autre fois ! » C’est du café qu’elles parlent !
Chaque fois que la bonne rentre des courses, c’est comme si la Nonne sanglante apparaissait – chaque fois que quelqu’un frappe, c’est comme s’il arrivait un revenant… Tout ce café qu’on boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême ; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers le ciel, – le ciel qu’on voit très peu, pas assez ! c’est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux devraient rester sur le devant – pas à un entresol – ou tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent : « Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout ! » pour croire qu’il les voit là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.
Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec lui, et il n’est pas toujours à le tirer par la manche pour lui parler.
Sa spécialité est de donner le moins possible pour l’entretien de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à l’habit et il est vraiment rat pour les vêtements.
Mais, au fond, il a aussi bon cœur que la mère et la fille et je vis près d’eux comme dans une nouvelle famille.
Je suis arrivé tout de même à deviner quand c’est à moi ou au ciel qu’on s’adresse. Je ne crois plus qu’il est arrivé un malheur quand on me demande l’heure sur le ton d’une douleur profonde et avec des déchirements dans la voix ! Je sais qu’un moment après on va me dire : « Je crois que Pinaud l’épicier met de la chicorée ! » ou bien : « Si nous achetions un melon pour ce soir ! » Cela sera dit sur le ton d’un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.
Mais on a tout de même un bon melon et l’on a très bien balancé Pinaud parce qu’il continuait à mettre de la chicorée.
Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu catholique, mais il n’en est pas moins une belle plante d’homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne.
Nous nous disputons, c’est clair – il y a des malentendus, c’est sûr – mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus que d’autres, tant nous avons été étouffés : lui, entre les feuillets d’un paroissien ; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon père et l’éducation paysanne de ma mère !
Aussi, comme nous nous en donnons ! Ma foi, ma douleur pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue aux pauvres ; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et l’eau-de-vie des bouges ; ma douleur d’hier s’est changée en une fièvre qui n’a plus la sueur si sale et si noire !
Nous cherchons querelle dans les cafés. C’est notre occupation, à mon élève et à moi – car Legrand est mon élève. C’est en qualité de camarade que je suis entré dans l’entresol de la famille, et que j’ai pris la première demi-tasse ; c’est en qualité de préparateur au baccalauréat que je suis resté.
Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat !
Je fais bien ce que je peux – lui aussi ! Il voudrait se débarrasser de cela, ramasser ce diplôme ! Et j’essaie de lui faire entrer cette bachellerie dans la tête, puisque je me connais mieux en bachellerie que lui, – moi nourri dans le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques des distributions !…
Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère n’ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.
Café Molière.
Nous allons au Café Molière.
Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.
Je ne savais pas qu’il y eût cette race de gens dans ce pays.
Je n’aurais pas eu des évanouissements de courage et d’espoir si profonds, si j’avais connu ce monde inquiet et fiévreux – bourreaux d’argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.
Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu – je n’ai pas de fortune à manger – mais ce voisinage me va !
Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d’argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.
Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s’est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur ! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d’avoir eu – comme leur père – la vertu de la lutte : déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière…
Mais je me suis senti à l’aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n’auraient pas l’idée de se moquer d’un paletot mal fait – ils ne s’amuseraient pas de si peu.
Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres : je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l’abîme… ils savent trop combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent facilement insolents !… Aussi mon habit ne me gêne pas. C’est la première fois peut-être.
On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.
J’ai vu des cimes d’herbes se gommer de rouge, l’autre matin.
C’était le frère d’un de nos anciens condisciples qui se battait ; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir, abrités derrière un bouquet d’arbres.
Il m’est venu des idées folles par la tête. J’aurais voulu être le témoin du blessé, prendre l’épée tombée de ses mains.
J’ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare ; je voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité – par besoin d’action ou par orgueil, je ne sais pas !…
Legrand est comme moi – pis encore…
C’est un homme de théâtre.
Je crois sur ma parole qu’il préférerait être blessé, pour avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu’a fouillée l’épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodrames.
Il le voudrait, il en crève d’envie, j’en suis sûr !
Je suis plus lâche…
Je ne comprends pas pourtant qu’on ait peur d’un duel.
Est-ce parce que je trouverais là l’occasion d’être l’égal d’un riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si le fer entrait bien ?…
Est-ce parce que je me figure qu’on ne peut pas me tuer ? Je me sens trop de force ! Mourir, allons donc ! J’ai encore à faire avant de mourir !
En me tâtant, j’ai vu que j’avais autant que ces viveurs ce qu’ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manquerais pas de toupet sur le terrain.
Ah ! je crois bien ! Il y a eu deux ou trois occasions de se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.
Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d’empoigner l’occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette belle lame d’acier, que cela m’apaiserait aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.
Nous serions certainement arrivés à un duel avec n’importe qui, si un jour le père Legrand n’avait dit à son fils :
« Tu tiens à aller à Paris ? – Eh bien, vas-y ! Je t’y ferai cent francs par mois. »
Legrand voulait m’emmener.
J’en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son geste menaçant – les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas majeur encore !
J’ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j’ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot ; j’ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité. – Pourquoi me retient-on ici ?
Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu’à vingt-et-un ans !
UNE OUBLIÉE
Mais la physionomie de la maison change tout à coup…
Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.
La barrière de glace qui séparait Vingtras senior et Vingtras junior est trouée, et désormais la vie est moins pénible ; toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
J’ai oublié qu’il y avait au pays jadis une créature qui m’aimait, qui fut la protectrice de ma vie d’enfance… qui depuis notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois – deux fois seulement – mais qui n’a pas cessé de penser à moi. Bonne mademoiselle Balandreau !
On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu’elle est depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu’elle parle de Jacques et qu’elle a fait venir le notaire pour lui annoncer qu’elle voulait – quand elle mourrait – laisser au petit Vingtras ce qu’elle avait.
Mon oncle m’avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier. Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards ?
Toujours est-il qu’on connaît à la maison – sans m’en rien dire – la maladie et le vœu de mademoiselle Balandreau, et voilà pourquoi on me ménage maintenant.
Un jour ma mère m’appelle.
« Jacques, ton père a à causer avec toi. »
Elle dit cela d’une voix grave et me conduit jusqu’au salon dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la table, mon père me la montre et dit :
« Tu te rappelles mademoiselle Balandreau ? »
Oh ! J’ai compris… et les larmes me sortent des yeux.
« Morte… Elle est morte ?…
– Oui : mais elle te fait son héritier. »
Mes larmes coulent aussi fort. – Je regarde à travers ces larmes dans mon passé d’enfant.
« Elle te laisse treize mille francs et son mobilier. »
Son grand fauteuil ? La table où elle mettait la nappe pour moi tout seul ? Sa commode avec des crochets dorés ? La chaise où je m’asseyais – meurtri quelquefois !… Brave vieille fille !
Ma mère reprend :
« Mais tu es mineur. »
Ah ! je m’en aperçois bien ! Si j’avais vingt-un ans, je ne serais pas ici. Pourquoi n’ai-je pas vingt-un ans !… Avec ces treize mille francs-là je retournerais à Paris – on aurait de quoi acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour faire évader Barbès…
Il m’en passe des rêves par la tête ! Des rêves qui brûlent mes pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant. Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir… mais je l’arrête.
Je me suis enfermé seul avec ma douleur.
J’ai pleuré toute la journée comme un enfant !
7 juin.
Dix heures cinq minutes, sept juin !
J’ai ma liberté ! J’ai le droit de quitter le quai Richebourg, de lâcher Nantes, de filer sur Paris.
Je l’ai payé, ce droit ; il est à moi ; on me l’a vendu. Me l’a-t-on vendu cher, bon marché ? Je n’y ai pas regardé.
On m’a dit : « Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant d’être maître de ton argent ; si tu veux t’arranger avec ton père, il te laissera libre dès aujourd’hui, tu pourras partir. »
« Mais, mineur, est-ce que j’ai le droit de signer ?
– Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi. Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons. »
Vous le savez ? – Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la vôtre ! Je me rappelle la dette du père Mouton… Oh ! le sang m’en bout dans les veines, à y penser !
Allons, faisons l’acte, écrivons la lettre que vous voudrez, demandez-moi la promesse qu’il vous plaira – et que je tiendrai. Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir ! Les gendarmes ne m’arrêteront pas maintenant que j’ai hérité. Je ne suis plus un gredin et un vagabond.
On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que j’ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma main. Mon père gardera l’argent de la succession, mais me servira quarante francs par mois – plus cinq cents francs d’un coup pour m’habiller et m’installer à Paris.
J’oubliais ; on m’assurera pour un billet de mille ou quinze cents contre la conscription.
« Quand aurai-je ces cinq cents francs ?
– Dans huit jours. »
C’est long !…
Je commande des habits chez le tailleur en vogue.
Qu’ils soient prêts samedi, surtout !
Ils arrivent à l’heure, les cinq cents francs aussi.
Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.
« Tu vas donc me quitter en me haïssant ?
– Non, non… Vous voyez bien qu’il me vient des sanglots… mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m’avez rendu trop malheureux !… »
Adieu ! adieu !
Je ne suis pourtant pas parti encore ! Ma foi, de le voir pleurer, j’en ai eu le cœur attendri et j’ai tout pardonné !
J’ai passé avec eux la dernière soirée.
« Je vous paie le spectacle : voulez-vous ? »
Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le bras à tous deux.
Il me semblait que c’était moi le père, et que je conduisais deux grands enfants qui m’avaient sans doute fait souffrir, mais qui m’aimaient bien tout de même !
Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.
Je reconnais l’homme qui brusqua ma malle lors de ma première arrivée à Paris ; il me parla alors d’un hôtel rue des Deux-Écus, où je ne pus aller parce que je n’avais que vingt-quatre sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche !
« Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus ?
– Oui, hôtel de la Monnaie. »
Mais je suis très mal à l’auberge de la Monnaie. Je n’y resterai que le temps de chercher un logement définitif.
J’ai écrit de Nantes, à Alexandrine : elle ne m’a pas donné signe de vie. J’ai prié Legrand d’y passer ; il m’a répondu qu’elle avait eu l’air de ne pas se rappeler M. Vingtras.
J’en ai souffert d’abord ! Mais peu à peu son souvenir s’est noyé tout entier dans mes colères de province.
En remettant le pied sur le sol de Paris, j’ai de nouveau pourtant un petit battement de cœur.
Je vais rue de La Harpe.
Elle est là – le père, la mère aussi. La mère me dit qu’il reste encore vingt-cinq francs de dus ; elle les avait oubliés dans le compte.
« Les voici. »
La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre amoureux, elle va se marier, paraît-il.
Qu’elle se marie ! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon compte est réglé. Son caprice est mort. N’en parlons plus !
J’ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était bonne fille.
Hôtel Jean-Jacques Rousseau.
J’ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.
M’y voici.
Une vieille femme – à tête de paysanne corrigée par un bonnet à rubans verts – est assise et tricote dans le fond du bureau.
Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille n’a pas l’air gaie non plus ; rien de la femme de roman.
Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de libre.
Causer ? – Elle cause peu ; on dirait même qu’elle redoute de montrer sa maison aux voyageurs, et qu’elle craint qu’on n’y découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m’a racontée : on versait du plomb fondu dans l’oreille des gens quand ils étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les donnait à manger aux cochons ! Je crois même que le voile se déchirait sur une exclamation d’un voyageur qui s’écriait : « Comme vos cochons sont gras ! » L’aubergiste se troublait, le voyageur le remarquait, et l’on remontait ainsi à la source du crime.
La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.
« Combien ?
– Dix-huit francs. »
Elle reprend :
« Vous avez une malle ? Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes étudiant ? »
Va pour étudiant ! – J’écris « étudiant » sur le livre de garni.
Ah ! ce livre ! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont fait des marques de toute crasse et de toute fièvre !…
Balzac, sans doute, a choisi l’hôtel qui lui paraissait répondre le mieux à l’ambition et au caractère de son héros… – C’est à donner la chair de poule !
Je suis gelé par l’aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du poing comme Rastignac ! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en face, avec des crottes d’oiseaux dessus. Dans un coin – sur une tuile rongée – un chat qui me regarde avec des yeux verts.
Je suis installé.
On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit, effacé la tache d’encre. On a même apporté sur la cheminée un vase en albâtre avec lequel j’ai envie de me frotter : il ressemble à du camphre. On a ajouté à mes gravures un Napoléon au siège de Toulon, qui a vraiment l’air d’avoir la gale. Je voulais le renvoyer d’abord, à cause de mes opinions ; mais je le garde, tout bien réfléchi – je cracherai dessus de temps en temps.
Je meurs d’ennui chez moi !
J’avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de côtelette que m’avait laissé Angelina, dans le cas où j’aurais faim la nuit… J’étais heureux parce que je me sentais libre !
Je me sens à peine libre aujourd’hui dans cette chambre trois fois plus grande, où je puis faire les cent pas.
C’est que je suis plus vieux, c’est que j’ai déjà été mon maître dans Paris !
Hôtel Riffault, je sortais du collège : voilà tout, aujourd’hui j’entre dans la vie.
Maintenant, c’est pour de bon, mon garçon !
J’ai de l’argent, heureusement ! – Courons après les camarades !
Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du vin à douze… je demanderai le cabinet qui donnait sur le jardin et où l’on met des nappes sur la table. Tant pis si les purs se fâchent !
Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous voudrons.
Je m’étais toujours dit : – « Dès que tu auras de l’argent, il faudra que tu te paies des moules jusqu’à ce que tu gonfles ! »
Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.
Ohé ! la marchande de moules !
Je demanderai du veau braisé – je n’ai jamais mangé mon content de veau braisé.
Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l’on buvait le vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs ! On invitera les carriers du voisinage !…
Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me revoir.
« On disait que tu étais parti pour les Indes !
– Où sont les amis ? Quel est le café où l’on va ?
– On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère Petray, rue Taranne, où l’on dîne en bande le soir. »
Je cours rue Taranne au restaurant Petray.
Ce n’est pas le chand de vin du quartier. Ce n’est pas la crémerie non plus. Il n’y a ni la fumée des pipes d’étudiants, ni l’odeur de plâtre des maçons ; ils n’y viennent pas à midi faire tremper la soupe.
Au comptoir se tient madame Petray ; elle a les cheveux blonds, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur sa croûte.
Je n’ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si claire.
Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l’odeur des sauces. Cela sent bon, si bon !…
Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d’un seul coup ses invitations de trois ans.
C’était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient le printemps, les lilas, et j’étais chargé d’aller chercher des fleurs en plein champ.
On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et avait un grand parfum de campagne.
Par le soleil d’aujourd’hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le petit restaurant, où je viens d’entrer, a l’air de gaieté honnête qu’avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison Vingtras !
Les joies du foyer, mais les voilà ! Je n’ai pas besoin de ma famille pour les savourer ; madame Petray peut me servir un bon dîner sans m’avoir donné le jour ; le père Petray a l’air plus aimable que mon père : il a une toque aussi et un uniforme, mais c’est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume de cuisinier.
« Garçon, l’addition !
– Vingt-quatre sous ! »
J’ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas mieux, voyons !
Quelle demi-heure exquise je viens de passer !
Je m’essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur, un pied sur une chaise ; je fais claquer entre mes dents de marbre le bout de mon cure-dent.
L’égoïsme m’empoigne !
Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté ?
Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.
Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues ! Oui, sortons !
« Garçon, payez-vous ! »
Payez-vous : avec de l’argent qui n’est ni à la famille, ni à la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l’hôtel Lisbonne, avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses sœurs blanches et de petites sœurs jaunes.
Il y a encore des roues de derrière par ici et dans cet autre coin quelques louis. Je suis sûr qu’ils y sont, car je tâte à chaque instant la place où dort ma fortune.
« Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous ! »
J’en ai une petite larme d’orgueil au bout des cils.
Un salut à madame Petray ; un dernier coup d’œil – jeté par pose – sur le journal, de l’air d’un homme qui regarde le cours de la rente ; un signe de tête au garçon ; et je m’esquive de peur d’incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.
Tous les bonheurs !
J’achète un trois sous : blond, bien roulé, et qui donne une fumée bleue…
« La bouquetière ! Vite un bouquet ! »
Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d’officier ; mon habit me va bien, on dirait.
Je vois dans une glace un garçon brun, large d’épaules, mince de taille, qui a l’air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s’appelle Vingtras.
Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d’acier.
Il me semble que j’essaie un tremplin : j’ai de l’élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère.
Je donne à tous les aveugles ; la monnaie qu’on m’a rendue chez Mme Petray y passe.
Je préférerais un autre genre d’infirmes, soit des sourds ou des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j’ai quand je suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire craquer ma culotte.
Les Tuileries ! Ah ! voilà le SANGLIER ! – C’est là qu’on faisait les parties de barres, au temps du collège.
Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me revient à la mémoire et va me gâter ma journée !…
J’aime mieux passer de côté où le pion défendait d’aller et où étaient les femmes.
Oh ! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le corsage échancré !… Il n’y a ni ces hanches, ni ces remous en province… Au quartier Latin non plus !
Et dire que je ne suis jamais venu m’asseoir sur un de ces bancs pendant tout le temps que j’ai habité autour du Panthéon ! Je regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans ; les promeneuses d’ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.
Elles s’en vont une à une. Il y en a qui s’attardent un moment avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur enfant : – « Va, va, fais aller ton cerceau. »
Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles : « Faites à celui qui sera le plus tôt à la grille ! » – et, tandis que les gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.
Tout ce monde a l’air heureux et amoureux ! Oh ! je reviendrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de soie ou d’indienne…
J’ai dîné au café !
Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des boucles de cheveux blonds autour d’une tête brune.
Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées, dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle d’argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop vilain effet.
Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre sur les fraises.
Mon dîner m’a coûté trente-cinq sous – sans vin. Je n’ai pas bu de vin ce matin non plus ; je veux prendre l’habitude de n’en pas boire. J’aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et m’étendre sur une chaise verte près du Philipoemen.
Je n’ai pas besoin – comme jadis, quand je cherchais Torchonette – de me donner du courage.
Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là… J’ai de quoi me payer une bouteille aujourd’hui. – Mais pourquoi ?
J’ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir ces femmes, à lécher les fourchettes d’argent !… Cela vaut mieux que dix canons de la bouteille.
Je vois passer tout Paris ! Il ne me fait plus peur comme jadis !
Peur ?…
J’ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C’est sur ce banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le 3 décembre : « Mort à Napoléon ! »
Encore ce souvenir ! – Faiblesse !… Regret d’enfant !…
« Garçon ! le Journal pour rire !… »
Où irai-je finir ma journée ?
On donne Paillasse à l’Ambigu. Va pour Paillasse !
Sacrebleu, c’est beau, la scène où Paillasse dit, en s’évanouissant : j’ai faim ! – C’est beau, l’acte de la maison vide, la femme partie, les enfants qu’il faut faire souper, le coup de couteau dans le cœur, le coup de couteau dans le gros pain !
En sortant, je suis allé m’asseoir à l’Estaminet des Mousquetaires, plein d’hommes de lettres, plein de comédiens, plein de femmes encore !
J’emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations douces et fortes.
Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou ? Est-ce l’émotion de ces heures si saines ?
Je ne sais ! – mais j’ai un frisson qui me va jusqu’au cœur : frisson de froid ou frisson d’orgueil.
Le ciel est clair et dur comme une plaque d’acier…
Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs ; on voit à cent pas devant soi… mon ombre s’allonge aux rayons de la lune et emplit toute la chaussée…
Il s’agit de me faire une place aussi large au soleil !
J’arrive chez Petray.
Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en attendant.
Je prends le journal, comme s’il devait y être question de moi, de mon bonheur d’hier, d’un monsieur qu’on a vu se promener, cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant : qui est allé aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu, trapu, et qui va compter dans Paris.
Parole d’honneur, je cherche entre les lignes s’il n’y a pas trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime, d’insouciance robuste et de confiance en moi !
C’est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable. – L’air d’un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de droite et de gauche comme s’il avait peur de la Bouche de fer, vêtu d’un paletot sombre et coiffé d’un chapeau triste.
Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa mine et son costume.
« Je t’aime encore mieux dans les rôles de cape et d’épée, tu sais ! Tu ressembles à un ermite, tu as l’air d’un capucin de baromètre.
– Rôles de cape et d’épée ! fait-il avec un sourire de Tour de Nesle : cinq manants contre un gentilhomme – ce temps-là est passé – c’est maintenant dix sergents de ville contre un républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison ! On voit bien que tu arrives de Nantes ! Vingtrassello, il n’y a plus qu’à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à faire de l’alchimie sociale comme un sorcier… J’ai le costume de la pièce ! »
Il a dit juste, le théâtral !
Le souvenir de la défaite m’est revenu deux ou trois fois hier, pendant que je me promenais, – mais j’ai chassé ce souvenir, je lui ai crié : « Ôte-toi de mon soleil ! »
N’ai-je pas dit une bêtise ? Ne viendra-t-il pas toujours, ce souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin ? Il enténèbre déjà ce restaurant !
Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout bas !…
Je n’y pensais plus, je n’en savais rien. Je suis parti le lendemain de la bataille, n’ayant vu que les soldats, la tragédie, le sang ! Je n’ai pas respiré la fange, je n’ai pas senti derrière moi l’œil des espions.
La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d’État ; maintenant c’est autre chose.
On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire… Les mots sont saisis au vol… les gestes et le silence sont mouchardés… Oh je sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne ! Mes impressions d’hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané, rayé de sale tout d’un coup…
Quelle pitié !
Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos faces s’essaient à mentir – parce qu’un homme à mine douteuse vient d’entrer et s’est mis dans ce coin…
Legrand m’a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au collège on criait : Vesse ! quand on croyait que le surveillant arrivait.
Je me sens plus malheureux que quand j’avais mes habits grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon père me battait devant le collège assemblé ! Je pouvais faire le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche !
« Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d’ermite, un trou de sorcier !
– Plus bas, plus bas donc ! »
Justement, le garçon a cligné de l’œil du côté de la mine douteuse, pour nous faire signe qu’on écoutait, et tout le monde a dit : « Plus bas, plus bas ! »
Voici d’autres camarades !
Mais ils n’ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes gestes que la dernière fois où je les vis !…
Les mains dans les manches, eux aussi : le pied traînant, la lèvre molle…
Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation est gelée.
Ils m’envoient des coups de genou sous la table.
Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme ? Il y a peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le canon !…
Non ! c’est bien Décembre qui pèse sur nous ; mais point le souvenir de ce que j’ai dit en ces heures de désespoir : c’est la peur de ce que je puis dire dans le milieu d’espionnage et de terreur que Décembre a créé.
L’homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.
Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive !
Je tire ma bourse.
« C’est moi qui paie, voulez-vous ?
– Allons, si tu es riche !
– J’offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il ?
– Non, non », disent-ils d’une voix fatiguée, d’un air indifférent, et nous sortons.
J’étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J’en sors désespéré.
Cette séance d’une heure m’a montré dans quel ruisseau j’avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire !…
« Eh bien ! tenez, je crois qu’il aurait mieux valu nous faire tuer au coup d’État… »
Je n’ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec tout cela, et je n’ai pas vu les intimes.
Pourquoi Renoul et Rock n’étaient-ils pas là ?
« Où est Renoul ? Que fait-il ?
– Entré au ministère de l’instruction publique comme surnuméraire.
– Où demeure-t-il ?
– Encore rue de l’École-de-Médecine, mais non plus au 39 ; plus haut, près de chez Charrière. »
J’y vais :
La concierge me reçoit mal – on dirait qu’elle croit que j’en suis.
« C’est au cinquième. »
Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son bureau.
En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de chambre.
Mais c’est la peste du chagrin, la gale du désespoir !… Il a l’air si las et si triste ! Sa robe de chambre le vieillissait moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux ?
« Tu as été malade ?
– Non… »
Lisette arrive.
Oh ! non, vous n’êtes plus Lisette !
« Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux ?… Vous ne m’en voulez pas ?… Ce n’est pas parce que ma visite vous déplaît ?
– Mais non, non ! »
Un « non » qui jaillit du cœur.
« Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire ! Nous te croyions perdu, enlevé, mort.
– J’ai eu ma part de supplice, en effet… »
Je leur racontai ma vie de Nantes.
Je file chez Rock, qu’on ne voit que par hasard chez Petray, parce qu’il reste trop loin.
Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.
Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le concierge et les voisins ; ils savent qu’on a été absent pendant les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et les poursuites, et l’on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et sa douleur.
J’aborde Rock plus difficilement encore que je n’avais abordé Renoul. C’est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le trou de la serrure, vient m’ouvrir en chemise.
Il me paraît bien changé.
Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à la défaite une consolation.
Il a le goût du complot, l’amour du comité dans l’ombre. Est-ce croyance ou manie ? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et fait toc toc à tous les placards. Il sait que, s’il y avait quelqu’un dedans, le son serait plus sourd.
Rock s’ouvre à moi – autant qu’il peut – il ne peut pas énormément. – Plus tard, il me dira tout, dès qu’il aura reçu du « centurion » le droit de me communiquer le mot d’ordre.
Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.
« Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit savoir ton retour, à la préfecture de police ! »
Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n’était pas sûr.
Il n’y a personne.
N’importe ! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi découragé.
Je m’accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis à ce que j’ai vu et entendu depuis deux jours !
Oh ! ma jeunesse, ma jeunesse ! Je t’avais délivrée du joug paternel, et je t’amenais fière et résolue dans la mêlée !
Il n’y a plus de mêlée ; il y a l’odeur de la vie servile, et ceux qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de polichinelle dans la bouche. C’est à se faire sauter le caisson, si l’on ne se sent pas le courage d’être un lâche !
Quand j’ai lâché en fermant ma porte, le cri que j’avais gardé au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin plein d’agents et de soldats ; à ce bruit, on a dû se demander dans la chambre à côté, s’il y avait par là un sanglier mangé par des chiens !
Ah ! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient dévorer le ventre par le renard ! Je me sens le cœur dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien ?
Que je ne dise rien ?… de combien de semaines, de combien de mois, de combien d’années ?…
Mais c’est affreux ! Et moi qui avais pris goût à la vie !… qui avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses !…
Malheureux ! Il n’y a plus qu’à se tapir comme une bête dans un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur !
Je le sens !… c’est la boue… c’est la nuit !…
J’ai fermé ma fenêtre du geste d’un dompteur qui boucle la porte de la cage où est le tigre et s’enferme avec lui.
RÉGICIDE.
Il m’est venu une pensée !…
Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n’en dors pas de la nuit.
Plus de calme, voyons ! Tes amis ont raison – il faut voiler ton œil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.
Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter et faire le coup…
Je n’oserai pas tout seul !
Il faut que j’aille consulter ceux qui ont de l’expérience et qui approchent les hommes influents du parti.
Il y a Limard, Dutripond, dont j’ai fait connaissance en 51.
Je les trouve gris, en face d’une absinthe qui est la cinquième de la soirée, et ils s’avancent vers moi en titubant ; ils me prennent les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l’œil écarquillé, la bouche béante.
« Laissez-moi !… »
Je les écarte d’un geste trop fort, l’un d’eux va rouler dans le coin ; il se relève gauchement avec des allures d’estropié.
C’est qu’aussi j’ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi qui venais parler du salut de la patrie !… Oui, je venais pour cela !
Le salut de la patrie ! – Et qui donc veut la sauver ?
Ce n’est ni celui-ci, ni celui-là ! À aucun je n’ose confier ce que j’ai rêvé, ni dire que j’épargne mon argent pour réaliser mon projet !… Car je l’épargne, je ne vis de rien.
Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai en bouquets.
Personne qui m’écoute, ou qui m’ayant écouté, m’encourage…
« Faites le coup ! nous verrons après », répondent quelques-uns.
D’autres s’indignent et s’épouvantent.
« Ne les écoutez pas !… Vous inspirerez l’horreur simplement et cela ne mènera à rien, à rien – me dit avec sympathie et effroi un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je dois croire. Chassez cette idée, mon ami ! Réfléchissez pendant dix ans ! IL Y SERA encore dans dix ans, allez !… »
Et comme je murmurais : « C’est pour qu’IL n’y soit plus !
– Vous n’avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et déporter en masse ! Vous n’avez pas ce droit là !… »
Il ne faudrait écouter personne.
Le courage me manque.
J’offre d’avancer le premier, de donner le signal. Je l’offre ! Je commanderai le feu en tête du groupe ; mais voilà tout… Et encore, je demande que l’insurrection soit prête derrière… moi ; que ce soit le commencement d’un combat !…
Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le bras, que je n’abaisserais pas l’arme si j’étais seul à avoir décrété la mort !…
J’ai voulu avoir l’opinion et l’appui de ceux qui font autorité, avant de confier aux intimes l’idée qui avait traversé mon esprit et me brûlait le cœur.
Puisqu’il n’y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.
Rock me répond comme on m’a répondu déjà :
« Cela ne servirait à rien, à rien !… N’y pense plus ! »
Mais il ajoute : « Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus qui s’en occupent. On te préviendra. Ne tente plus de démarches, ne bouge pas !… Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être arrêter aussi !… »
Ah ! il a raison !… Il n’est pas facile de tuer un Bonaparte !
Donc il n’y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la République.
Mon rêve est mort !
Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que c’eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la face – un homme pâle, que j’ai frappé… Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût spécialement l’assassin !
Il n’y a plus qu’à rouler sa carcasse bêtement, tristement, jusqu’au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt que par le combat – j’en tremble !…
Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d’or, pour acheter des armes, pour avoir aussi de l’argent dans mon gilet quand on m’arrêterait, afin qu’on ne crût pas que j’avais du courage par misère et que j’avais attendu mon dernier sou pour agir.
Puisque je n’ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira au moins à me consoler.
Mais la consolation ne vient pas !
Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières ; dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée ; il y a autant de bruit et d’éclat dans les cafés ; pour trois sous on a toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue – mais je n’ai plus le même regard, ni la même santé ! Je n’ai plus l’insouciance heureuse, ni la curiosité ardente ; j’ai du dégoût plein le cœur.
Je dois avoir l’air vieux que je reprochais à mes amis ; j’ai vieilli, comme eux, plus qu’eux peut-être, parce que j’étais monté plus haut sur l’échelle des illusions !
Oh ! je voudrais oublier cela… en rire… m’enfiévrer d’autre chose !
Contre quoi se cogner la tête ?
Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en cassant des chaises et du monde ! Nous nous rattrapons sur les civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et qui s’amusent ; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous !
Nous campons dans les restaurants des Halles où l’on passe les nuits.
On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre !
La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend méchante.
Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte !
On nous défend de faire tant de bruit.
Mais nous venons pour en moudre, du bruit ! C’est parce que dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter des harangues, crier : « Vive la République ! » que nous sommes ici et que nous poussons des hurlements.
Notre colère de bâillonnés s’y dégorge, nos gorges se cassent et nos cœurs se soûlent…
Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là !
L’achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père Mouton, avaient déjà fait un trou.
Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs ; je les retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes poches.
Oh ! j’ai eu tort !
Maintenant que l’argent est parti, je me dis qu’en mettant le pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite – le soir de mon arrivée – un mobilier de pauvre, et porter cela dans une chambre de cent francs par an dont j’aurais payé six mois d’avance.
J’avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées – bien à moi ! clef en poche !
Je pouvais regarder en face l’avenir.
Ah bah ! – Je ne pouvais pas être heureux ! Quelques sous de plus ou de moins !
Petit à petit, d’ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une ironie de crocodile.
Je me retrouve avec mes quarante francs par mois – la même somme que lorsque j’arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république et en pleine bohème.
Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on vivait avant décembre. On ne vivait pas d’ailleurs. Il fallait s’endetter chez les fournisseurs d’Angelina, ou chez le père Mouton.
Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.
Non. Pas de dettes !
J’ai trop souffert avec le compte Alexandrine.
D’ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui n’ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.
Je préfère me réfugier dans mon coin : travaillant le jour pour les autres, afin de gagner les quelques sous dont j’ai besoin en plus de mon revenu misérable ; le soir, travaillant pour moi seul, cherchant ma voie, méditant l’œuvre où je pourrai mettre mon cœur, avec ses chagrins ou ses fureurs.
Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail ! Tu ne peux charger ton fusil ! Prépare un beau livre !
Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui soit au niveau de mes ressources. Il s’agirait de trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.
Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire. Dans ce cours-là, il n’y a que les garnis de maçons – du côté de la place Maubert.
Comme j’ai une redingote, quand j’entre dans les maisons, on croit que je vais acheter l’immeuble, et l’on est prêt à me faire un mauvais parti. – Je ferais blanchir, tapisser, coller du papier… Où irait donc se loger le pauvre monde ?…
On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux – à savoir : un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux maçons – on me toise avec défiance et l’on me renvoie lestement. Si l’on m’accueille, il faudrait coucher à deux avec un limousin.
J’en fais de ces garnis, j’en monte de ces escaliers !…
Je me trompe quelquefois du tout au tout.
Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu’il me faut, quand la propriétaire m’a posé une question qui équivalait à celle-ci : « Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution ? »
Sur ma réponse négative :
« Mais alors quelles sont vos ressources, vous n’avez donc pas d’état ? »
Du haut de l’escalier, elle m’a encore regardé avec mépris :
« Va donc ! Hé ! feignant ! »
Enfin je suis tombé sur un logement qu’on ne voulait pas me montrer d’abord.
Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme au lieu de répondre à mes questions. – Quel étage ? Est-ce libre tout de suite ?…
Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l’air de faire de grands calculs.
« Je crois que ça pourra aller », a-t-il dit cependant, au bout d’un moment.
Se tournant vers moi :
« Combien avez-vous ? »
Je crois qu’il me demande mes ressources et m’apprête à répondre.
« Je te dis qu’il ne pourra pas entrer », dit la femme.
Est-ce qu’ils veulent me mettre dans une malle ?… Non, c’est bien d’une chambre qu’il s’agit. On m’y conduit. J’entre.
« Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis ! »
Ah ! quel coup ! – Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a cogné contre le plafond ; ça a fait clac comme si on cassait un œuf.
Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.
« La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu’il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c’est entendu… Je sais qu’il faut se courber, vous le savez aussi maintenant, mais c’est de la longueur qu’il s’agit… Voulez-vous vous mettre dans le coin de l’escalier ? Nous avons plus court de mesurer, ôtez votre chapeau ! »
Il me mesure.
« Je le disais bien ! Vous avez encore deux pouces de marge. »
Deux pouces de marge ! Mais c’est énorme ! Avec deux pouces de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser pousser mes ongles, par exemple !
Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez cet homme, qui n’est pourtant qu’un simple friturier ; il a ses poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.
J’ai tant trotté, traîné, j’ai été si mal reçu, si mal jugé, depuis que je cherche des logements, que j’ai hâte d’en finir. Puisque j’ai deux pouces de marge, c’est tout ce qu’il m’en faut !…
« Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.
– Ah ! si vous voulez vous promener, n’en parlons plus ! »
Il ne veut pas m’induire en erreur. Si je veux me promener, il me conseille de ne pas louer ce cabinet.
Je me gratte la tête pour réfléchir, – et aussi parce qu’elle me fait encore mal, – et je me décide.
« Vous dites neuf francs ? Mettons huit francs.
– Huit francs cinquante, c’est mon dernier mot.
– Tenez, voilà vingt sous d’acompte, je vais chercher ma malle. »
C’est petit la pièce, mais la rue est centrale, c’est très central. J’ai toujours entendu dire : Logez-vous autant que vous pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.
J’ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres. Je crois qu’il faut mettre un peu d’eau dans son vin, et finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas le lâcher.
Mon Dieu, pour ce que j’ai à faire, ce n’est pas absolument nécessaire d’être dans le centre et d’avoir la rue des Noyers devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la Parcheminerie à droite ! Je n’en aperçois pas tout de suite le grand avantage. C’est que je suis un sceptique aussi, j’ai des habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera ! Je ne pouvais décidément pas trouver mieux.
Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans l’escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
« Je crois que vous serez bien, dit-il ; et puis, vous savez… si un soir… j’ai été jeune aussi, je comprends ça ; si un soir… (il cligne de l’œil et me donne un coup de coude), si un soir l’amour s’en mêle !… eh bien, pourvu que ma femme n’entende pas, moi je fermerai les yeux… »
J’ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on peut la mettre. On peut même faire une petite pièce de ce renfoncement.
« Celui qui y était avant s’asseyait là, le soir, pour réfléchir, m’a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça tout à l’heure… Je me suis dit : « Il a l’air intelligent, il le remarquera tout seul » ; puis, on ne peut pas tout dire en une fois ! »
Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que j’ai l’esprit trop critique et que je cherche des poux où il n’y en a pas.
Pourvu qu’il n’y ait pas de punaises !… Ce n’est pas probable. S’il y en a, c’est deux ou trois tout au plus : Les autres ne pourraient pas tenir.
C’est que c’est l’exacte vérité ! Il n’y a que deux pouces de marge – et malheureusement je gagne beaucoup dans le lit.
Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout de mon long. C’est une habitude à prendre.
Le jour vient par une tabatière, qui s’ouvre en grinçant comme celle de Robert Macaire.
Je puis rentrer à l’heure où je veux. J’ai ma clef.
Je pourrai amener… Ô amour !
J’ai ce renfoncement où je n’ai qu’à méditer – pas autre chose ! et à méditer sérieusement et longtemps – car on ne s’amuse pas là-dedans, et c’est le diable pour en sortir.
Quand je n’ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans l’escalier, et je fais prendre l’air à ma tartine qui s’imbibe de l’odeur de friture dont la maison est empestée.
Je ne vole personne et j’ai un petit goût de poisson qui me tient lieu d’un plat de viande. De quoi me plaindrais-je ?
J’aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l’on a toute la place qu’on veut pour se promener !
Se promener, et après ? Flâner, toujours flâner, au lieu de réfléchir ! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de gauche dans un grand lit – comme une courtisane ou un saltimbanque !
Vendredi, 7 heures du soir.
Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas ! C’est une infection – elle ne devait pas être fraîche… non plus !…
Samedi, 7 heures du matin.
Tiens ! une de mes deux punaises !
Pas de fla fla.
Je vis comme cela sans faire de fla fla, dans mon petit intérieur.
« Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon correspondant, qui savait que j’en cherchais un.
– Oui, Monsieur, rue… entre la rue de la Parcheminerie et la rue des Noyers.
–Ah ! c’est très central ! »
Je ne le lui fais pas dire ! Aurais-je le génie du logement, l’instinct de la topographie ; la bosse du central : les bosses ne manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j’ai celle de la topographie. On le dirait. C’est peut-être celle qui saigne.
Tout s’arrange bien. Je n’ai pas de quoi manger beaucoup, mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j’engraisserais et ne pourrais plus entrer dans mon réfléchissoir.
Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine ; samedi l’on doit me rendre deux francs que j’ai prêtés à un garçon sûr. Sûr ? Aussi sûr qu’on peut être sûr de quelqu’un en ce monde !
J’ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le friturier me donne les raies dont on ne veut pas – en tout cas il me donne des têtes, beaucoup de têtes.
« Vous les aimez, m’avez-vous dit ? »
J’ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n’osais pas demander crédit d’une friture avec des poissons comme on les pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C’est le poisson de ceux qui paient comptant, celui-là ! C’est le poisson des arrivés !
J’ai dit :
« Quand vous aurez des têtes, vous m’en donnerez : c’est le morceau que je préfère. »
J’ai même eu bien peur, l’autre jour. Il y avait un homme, à face de mouchard, dans la boutique. On m’a appelé devant lui : l’homme qui demande des têtes ; c’était assez pour me faire arrêter.
Où est Legrand ?
Si l’on en croit des « on-dit » il vit dans le grand monde. Il est venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf !
On-dit !… Il y a bien des bruits qui courent.
Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf !
On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait de m’en apporter un peu, avant d’aller dans le monde ! On va dans le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
Je n’ai rien fait à Legrand pour qu’il me cache son beurre. Il sait pourtant qu’un demi-quart m’aurait rendu service !
Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes – trop courtes de jambes, décidément. – Ce n’est pas tout à fait assez, deux pouces de marge !… C’est monotone, presque humiliant de vivre en chien de fusil, l’estomac vide… Il crie, cet estomac, mes boyaux font un tapage ! Et comme c’est tout petit, ça vous assourdit.
Je n’ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d’en bas. Il commence à me faire horreur ! J’ai eu l’énergie de demander des queues – pas toujours des têtes ! On m’a donné des queues, mais c’est la même pâte ; il me semble que je mange de la chandelle en beignets. Je suis sûr qu’avec une mèche un merlan m’éclairerait toute la nuit.
Qui est là ?
Je dormais les jambes en l’air ! J’ai arrangé un petit appareil – comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent leurs bras. Ce n’est pas mes bras, moi, que j’ai envie d’accrocher, c’est mes jambes.
Je leur ai fait une petite balançoire – ça les délasse beaucoup.
Je dormais, les jambes en l’air…
Et l’enfant prodigue revint
(Bible, vers 11.)
On frappe à ma porte – on la pousse – c’est Legrand ! Je ne me dérange pas ! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de chaussettes – un vêtement complet – un chapeau mou – tout neuf – cinq livres de beurre salé – et qui a disparu sans donner de ses nouvelles pendant un mois !… Je ne me dé-ran-ge-pas !…
À lui de comprendre ce que ça veut dire ; tant pis s’il se sent blessé.
Mais il n’a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
Il faut tout pardonner à qui a souffert.
Legrand ne s’est pas jeté dans mes bras – il n’y avait pas de place, c’est trop bas. – Je ne le lui demandais point. – Une foule de raisons ! – Il ne s’est pas jeté dans mes bras, mais il m’a tout conté ; il m’a mis son cœur à nu !…
L’histoire de Legrand est lamentable ! C’est un béguin qui l’a perdu !
Legrand, sans en dire rien, aimait. Ayant reçu ces choses de chez lui, il les a portées dans la famille de sa connaissance qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses chaussettes, et puis l’a flanqué dehors.
Il pourrait plaider, il ne veut pas ; il lui répugne de salir un souvenir de tendresse.
En attendant, il n’a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la dent, et il vient me demander un bout d’hospitalité.
Une petite sole aussi, s’il y a moyen… il a bien faim…
Je lui ai pardonné.
Je voudrais bien tuer le veau gras ! Je ne puis !
J’obtiens même, à grand-peine, d’en bas, la petite sole pour lui et des têtes de merlan pour moi.
Il veut se coucher maintenant.
« Tu n’as pas peur de te coucher comme ça après dîner ? »
Se coucher ? Il n’y a pas moyen ! Il faudrait qu’il y en eût toujours un ou la moitié d’un sur l’escalier !
J’avais deux pouces de marge… Legrand a la tête de trop ! Il la met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche !
« C’est inutile, mon ami ! Mais il ne faut pas se décourager, allons ! Cherchons. »
En cherchant, on trouve qu’il peut garder ses jambes à l’intérieur, s’il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y passer sa tête.
Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là ; mais cette tête remue ; les voisins des mansardes, d’abord étonnés, se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.
Legrand a peur d’être égratigné par les chats.
Tout n’est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander du luxe quand on en est où nous en sommes !
Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les jambes dans le corridor, les jours où il n’est pas d’escalier. On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le chatouillait aussi (c’était pour avoir le beurre) et lui faisait ki-ki dans le cou.
Il a faim tout de même et il est incapable de faire œuvre lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le moment.
Il n’est pas né dans le professorat et perd la tête à l’idée d’être pion… Le jour où il aura de l’argent, il le jettera sur la table en disant : c’est à nous ! il n’est pas seulement long, il est large, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle universitaire, apporter plus à la masse.
Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je gagnerais notre vie, avec mon éducation. C’est que j’en ai, de l’éducation !
Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne ; j’ai charge d’âmes ; c’est comme si j’avais fait des enfants.
Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j’ai vu avec Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d’abord – il m’est venu des moustaches.
Je lui fais part de mon intention d’entrer dans l’enseignement.
« Mais ce n’est pas la saison ! Malheureux garçon, vous ne trouverez rien pour le moment. »
Il faut que je trouve ! Legrand a faim – j’ai faim aussi…
Le père Firmin continue à me déconseiller l’enseignement à une si mauvaise époque de l’année.
Il ne sait pas que Legrand a aimé et que nous en portons le châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la connaissance et le pain manque !
« Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque chose. »
Il feuillette son registre.
« Voulez-vous aller à Arpajon ?
– Je voudrais ne pas quitter Paris.
– Ah ! ils sont tous comme ça… Paris ! Paris !… »
Il continue à feuilleter le registre…
« Mon cher garçon, rien à Paris – rien !… qu’une place au pair, rue de la Chopinette – chez Ugolin – nous l’appelons Ugolin parce qu’on y crève la faim. »
Je ne puis accepter le pair – le pair, c’est la vie pour moi, mais pour Legrand, c’est la mort.
Madame Firmin intervient.
« Dis donc, Firmin ? dans les places où l’on siffle ?…
– Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d’une place où l’on siffle ? »
Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d’embarrasser la situation, je déclare qu’au contraire j’adore ces places-là. « C’est ce que je rêvais, une place où l’on siffle. » Nous verrons ce que c’est ! En attendant, il faut que Legrand mange ; je ne voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit : je ne pourrais pas dormir de la nuit.
« Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous avez le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois. »
Le déjeuner au pupitre !… quinze francs par mois – c’est dix sous par jour. Oh ! mon Dieu ! le mois a trente et un jours !…
Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.
INSTITUTION ENTÊTARD
Une immense porte cochère avec deux battants.
À gauche la loge.
J’entre. – La concierge est en train de faire cuire du gras-double.
« M. Entêtard ? »
Elle me toise d’un air de défiance et ne se presse pas de répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.
« Ah ! c’est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons ?
– Vous faites erreur…
– Si, si, je vous remets bien !
– Je vous assure, madame…
– Pour les saucisses alors ? »
J’essaie d’expliquer le but de ma visite.
« Je répands l’éducation…
– Nenni, nenni ! » elle secoue la tête d’un air malin.
Il n’y a pas moyen de pénétrer. Impossible !
Je rôde devant la porte désespéré ! Je cherche si je ne pourrai pas monter par-dessus le mur !…
En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après, la portière au gras-double qui sort.
C’est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur cette fois.
« Je viens… »
Il m’interrompt d’un air entendu :
« Vous venez pour les saucisses ?
– Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.
– Ah ! ah ! C’est bien vrai, ce que vous dites là ? »
Je proteste de ma sincérité.
« Eh bien ! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre affaire. »
Je traverse la cour. – Quel silence !…
Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il me semble entendre : « Il vient pour les confitures ! »
Je vais frapper à la porte que la concierge m’a indiquée.
J’y vais tout droit – tant pis !
Je crois deviner un œil qui se colle contre la serrure – un gros œil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines : « Ah ! petit polisson ! »
On ouvre au petit polisson…
Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes mes forces le nom du placeur :
« Monsieur Firmin !… »
Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d’un bal ! Je le crie sans m’adresser à personne, la tête en l’air, et fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour les confitures.
Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s’il y avait du savon dedans :
« Monsieur Firmin, monsieur Firmin ! »
Une main me prend, et je sens que l’on me conduit dans une petite salle.
« Ne criez pas si fort !… »
Je le faisais dans une bonne intention.
Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin et me dit :
« Monsieur, vous savez les conditions ? quinze francs par mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet. »
Je m’incline – décidé à ne m’étonner de rien.
M. Entêtard a encore un mot à ajouter.
« Une observation ! Êtes-vous fier ? »
Je pense qu’il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
« Oui, monsieur, je suis fier. »
J’essaie d’avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
« Eh bien ! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens fiers ici. »
Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment !
« Il y a fierté et fierté… »
Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix !
« Allons, je vois que vous ne l’êtes pas – pas plus qu’il ne faut, toujours. Venez demain à sept heures ; ayez votre sifflet… »
Un gros, un petit sifflet ? – je ne sais pas.
J’achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se dévernissent sous ma langue.
J’arrive le lendemain à sept heures du matin.
« Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois ! » m’a dit le concierge la veille.
J’arrive, je sonne et je siffle ! J’ai l’air d’un capitaine de voleurs.
On m’ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu’il ne fallait.
« Il n’y a pas de mal, dit le concierge, je m’habille ; asseyez-vous. »
Il me parle en chemise.
« Tel que vous me voyez, je suis concierge de l’Institution depuis dix ans ; pendant neuf ans c’était un autre que M. Entêtard qui tenait la boîte. – Il y faisait de l’or, monsieur ! – Mais M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout de suite fait des dettes, et va comme je te pousse !… Il s’est enferré au point d’acheter des caleçons à crédit pour les revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s’en est aperçue, allez !… Il n’a pas encore payé les caleçons, pas davantage les saucisses ! Il n’a payé, il ne payera personne, personne ! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de fourrage…
– Au marchand de fourrage ?
– C’est pour le cheval – il y a un cheval et une voiture, vous ne saviez pas cela ? On va chercher les élèves le matin dans la voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C’est vous alors qui allez être professeur et bonne d’enfants ? »
En effet, je suis bonne d’enfants, le matin et le soir. Je suis professeur dans le courant de la journée.
À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans l’étude.
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m’a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au bord.
La confiture en premier ?…
En premier et en dernier ! Du raisiné, rien de plus…
Le second jour, des pommes de terre frites.
Le troisième jour, des noix !
Le quatrième jour, un œuf !…
Cet œuf m’a refait – on me donne un œuf après tous les cinq jours, pour que je ne meure pas.
Heureusement, un gros croûton – mais les Entêtard ne paient pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n’a que des demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe à midi – un déjeuner qui sent bon la viande !
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse la barbe, ou avec mon œuf qui me clarifie la voix. Ce serait très bon si je voulais être ténor ; mais je ne veux pas être ténor.
J’ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable ; j’ai eu, c’est vrai, l’albumine de l’œuf, – et l’on dit que l’albumine c’est très nourrissant. – Mais l’albumine d’un seul œuf tous les quatre jours, c’est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le dîner-soupatoire, neuf sous !… Nous avons vendu à un usurier mon mois d’avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions dix à la fin du mois.
C’est le père Turquet, mon friturier maître d’hôtel, qui nous l’a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs dix sous d’avance et d’un coup. On aurait pu faire des provisions ; ça coûte bien moins cher en gros ; l’achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…
L’homme qui nous prête l’argent n’aventure ses fonds qu’au fur et à mesure ; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les jours d’œuf, j’ai assez bonne mine et il paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremble…
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à domicile.
J’ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
V’là vot’ fils que j’vous ramène…
Je siffle. Les enfants descendent.
La mère a fait la toilette à la diable… Elle n’a pas que lui, n’est-ce pas ? On a oublié de petites précautions !… Elle me crie souvent de la fenêtre :
« Voulez-vous le moucher, s’il vous plaît ! »
Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…
Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement ; quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et s’offrent à moi ingénument ; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.
Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui crient :
« Pas si fort ! Voulez-vous arracher le nez d’Adolphe ? »
Non, qu’en ferais-je !
En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.
On me donne même des marques de confiance qu’on ne donne pas à tout le monde.
Beaucoup de ces enfants sont jeunes – tout jeunes – ils ont des pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu !
« Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise ? »
Je suis nouveau dans l’enseignement, il y a une belle carrière au bout, il faut faire ce qu’il faut, et s’occuper de plaire au début !
Je remets en place la petite chemise.
On a l’air content – j’ai le geste pour ça, presque coquet, il paraît, un tour de main, comme une femme frise une coque ou une papillote d’un doigt léger. On reconnaît quand c’est moi qui ai opéré.
« Ce monsieur Vingtras ! (on me connaît déjà, cela m’a fait un nom) il n’y a pas son pareil, il a une façon, une manière de rouler… À lui le pompon !…
On attaque la voiture de l’institution quelquefois.
L’autre jour, un homme s’est jeté à la tête du cheval : c’étaient les Caleçons. Un second s’est précipité à la portière : c’étaient les Saucisses : les Saucisses, violentes, fébriles, qui se dressaient menaçantes et prétendaient qu’elles avaient faim !… Les Caleçons disaient qu’ils avaient froid.
On s’en prenait à moi, comme si c’était moi qui eusse commandé saucisses et caleçons.
La scène a duré longtemps.
On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement… heureusement la police est intervenue.
J’ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m’adresser – moi républicain – à un sergent de ville de l’empire… J’aurais préféré moucher quatorze nez d’enfants sur un théâtre et rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas toujours ce que l’on préfère.
À moi le pompon !
Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n’en ai point pris d’orgueil ; j’ai même gardé toute ma modestie. Je fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet, mon mouchoir… et je donne mon petit tour de main sans en être pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant d’autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la main à l’ouvrage.
Fin de mois.
La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce soir.
Joie saine de recevoir un argent bien gagné – je puis dire bien gagné, puisque ces quinze francs représentent l’effort de deux personnes – un travail d’homme et un travail de femme : l’éducation répandue, les petites chemises rentrées.
J’ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.
Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et m’accuser ! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.
J’attends pourtant inutilement que M. Entêtard m’appelle ; l’heure de monter en voiture arrive, et je n’ai pas vu le bout de son nez.
Je pars sans mes appointements.
La rentrée est terrible.
L’usurier est là : Turquet aussi. Oh ! ils doivent être associés !
J’explique qu’il y a eu oubli, retard… que c’est pour demain…
« Il faut bien se contenter de paroles quand on n’a pas d’argent ! » grogne le juif.
Jeudi, 5 heures.
M. Entêtard n’a pas paru !…
Autre signe : c’était mon jour d’œuf, j’ai eu du raisiné. C’est le troisième raisiné de la semaine. On veut m’affaiblir.
Je guette à travers les carreaux de la classe… les quarts d’heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.
Que dira le juif ?…
Je n’ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine. Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu’ils seront couchés !… Peut-être Legrand sera mort…
Ils sont couchés, Legrand est encore vivant ; mais Dieu seul – qui voit sa tête par la tabatière – Dieu seul sait ce qu’il a souffert ! Il me confie ses angoisses.
« Les heures étaient des siècles, vois-tu ! »
C’était mon tour d’être de lit, mais je me suis mis d’escalier pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte toujours les pieds en descendant.
6 heures du matin.
Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir, descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l’usurier ! Ce soir, j’aurai l’argent, mais, ce matin que leur répondrais-je ?
Vendredi.
Quelle journée !
J’ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.
« Trop, trop pressé en ce moment ! »
Il m’a éloigné d’un geste rapide…
« Ce soir, alors ?
– Oui, oui ! ce soir, ce soir !… » et il a disparu.
Six heures sont arrivées ! – Où est Entêtard ?…
Le cocher m’appelle…
Que faire ?
Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.
7 heures.
Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l’institution.
Où est Entêtard ? J’appelle !
J’appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle l’enfant qui s’est égaré dans la forêt.
L’écho me renvoie Têtard, rien que Têtard ! Entêtard ne vient pas.
Mais sa femme doit être là.
Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces volets…
On ne m’ouvre pas.
Une fois, deux fois !
J’enfonce la porte. Tant pis ! Il me faut mon dû !
Lanterne rouge.
Je suis chez le commissaire, accusé de m’être introduit chez Mme Entêtard par violence et de l’avoir poursuivie jusque dans sa chambre à coucher, où elle s’était réfugiée pour m’échapper.
Elle a fermé une porte, deux portes ! Je les ai forcées ; je criais : Quinze francs ! Quinze francs !
En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.
Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n’avait plus qu’un jupon et un petit tricot.
Nous sommes donc chez le commissaire.
M. Entêtard paraît…
Il sort de je ne sais où, l’air accablé, et plonge dans le cabinet particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de moi ; on craint une scène de honte et de douleur.
Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien revient un moment après, se glisse vers moi, s’assied d’une fesse sur mon banc et me dit à demi-voix d’un air sympathique et entendu :
« Avez-vous de la fortune ? ! ! ! ! !
– C’est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s’arranger.
– Ça ne s’arrangera donc pas ?… »
Une voix à travers la porte :
« Introduisez le sieur Vingtras. »
Je pénètre.
Le commissaire me fait signe de m’asseoir, et commence :
« Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre, jusqu’à ce qu’elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C’est là que la police est venue vous trouver.
– Monsieur… »
Le commissaire n’a pas fini, il a une phrase à placer.
« Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se précipitent sur les honnêtes femmes ; mais ils les choisissent généralement jolies. Madame Entêtard est laide… »
Je fais un signe de complète approbation.
« Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la tête… Mais il reste un point à éclaircir ! On vous a entendu crier « Quinze francs, Quinze francs ! » Offriez-vous quinze francs, ou demandiez-vous quinze francs ? Nous devons ne voir ici que des faits. Si Mme Entêtard était dans l’habitude de vous donner quinze francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous ; votre cas serait plus simple ; vous vivriez de prostitution, voilà tout ; l’accusation perdrait beaucoup de sa gravité. »
Vivre de prostitution ! – comme rue de la Parcheminerie, alors ! – Cela eût mieux valu, c’est le commissaire qui le dit !
Ah ! mais non !
Je ne m’appelle plus Vingtras, mais Lesurques.
Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications – « le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné ! »
Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j’ai des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.
Il sourit.
Je dévoile tout !… Je lève les caleçons, j’éventre les saucisses, je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur, déposera qu’on avait fait prix pour quinze francs !
Voilà pourquoi je criais : Quinze francs, quinze francs ! – mais ce n’était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation pour faveurs fournies par moi antérieurement.
« J’aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.
– Hé ! c’est un prix !… Mais c’est question à débattre entre les deux sujets. »
Le commissaire réfléchit un moment et reprend :
« Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes qu’ardentes… Vous aviez un œuf, à la vérité, tous les quatre jours, mais si ce que vous dites est vrai, – si vous pouvez faire constater qu’il y avait trois jours que vous n’aviez pas eu d’œuf – aucun médecin ne conclura en faveur de l’attentat par la violence.
– N’est-ce pas, monsieur ?
– Éteignons l’affaire ! Je vous conseille seulement de leur laisser les quinze francs.
– Mais, monsieur, je ne suis pas seul !
– Vous êtes marié, diable !
– Non, mais je nourris un orphelin. »
Je fais passer Legrand pour orphelin – j’espérais attendrir ! mais il a fallu laisser les quinze francs ; les Entêtard poursuivraient, si je ne les laissais pas ! J’en suis donc pour un mois de raisiné, de chemises roulées, d’enfants mouchés, et je serai traité de voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet ; et ce sera le second jour que Legrand n’a pas mangé !…
S’il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer !
Voilà mes débuts dans la carrière de l’enseignement !…
Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à sa famille – dans une lettre qui sent la queue de merlan – de lui tendre les bras. Il ira s’y jeter quelques semaines.
Les bras s’ouvrent en laissant tomber l’argent du voyage.
Il part, un peu contrefait et un peu fou à l’idée qu’il pourra étendre ses jambes la nuit. – Étendre ses jambes !
Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la friture.
Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d’une nouvelle position sociale.
Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage ; il marie sa fille.
Je vais chez M. Fidèle – un autre placeur.
M. Fidèle demeure rue Suger, à l’entresol.
Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour ouvrir la porte – il n’y a ni bonne ni domestique pour vous annoncer. On tourne le bouton et l’on entre…
Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières de pauvres diables ; noires – du noir qu’ont laissé les pantalons repeints à l’encre ; luisantes d’avoir trop servi comme les culottes ; les pieds boiteux comme ceux des frottés de latin qui – dans des souliers percés – ont marché jusqu’ici, le ventre creux.
Un jour sombre, des rideaux verts, fanés – on retient son souffle en arrivant ! Dans l’air, le silence du couloir de préfecture… du cabinet du commissaire – je m’y connais ! – du corridor où l’on attend le juge d’instruction comme témoin ou comme accusé…
On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait – comme au collège.
Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats !…
J’appréhende le moment où mon tour viendra !
C’était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez lequel j’étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m’a jamais vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau comme une fausse barbe de théâtre ; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.
Je n’ai pas peur des gens qui ont la mine féroce ; mais je tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert !
Mon tour est arrivé, M. Fidèle m’interroge :
« Que voulez-vous ? Avez-vous déjà enseigné ? Quels sont vos états de service ? Avez-vous des certificats ? »
Il me demande cela d’une voix dégoûtée et irritée ; il paraît écœuré de vivre sur le dos des pauvres ; il trouve trop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu’il procure !
Mes certificats ? Je n’en ai pas ! Je n’ose pas dire que j’ai été chez Entêtard ! Je ne sais que répondre ; je montre mon diplôme de bachelier. J’invoque la profession de mon père. Je suis né dans l’université.
« Ah ! votre père est professeur ! Vous auriez dû rester dans son collège, y entrer comme maître d’études, au lieu de pourrir dans l’enseignement libre. »
Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas prêter le serment ; il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison…
Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante :
« Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch, – de huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer par là pour faire votre apprentissage ?…
– Je veux bien. »
J’ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.
Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.
Je heurte, en entrant dans la rue, l’aveugle de l’église, bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine, – les lèvres luisantes d’une soupe grasse qu’il vient d’avaler et qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m’apporte la brise.
Il m’appelle « infirme », et replaque en grommelant son écriteau sur sa poitrine.
J’arrive chez M. Benoizet.
Il se dispute avec sa femme ; ils se jettent à la tête des mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s’en faut ! Je les dérange dans leur entretien, ils ne m’ont pas entendu venir.
J’avais pourtant frappé, et je croyais qu’on m’avait dit : « Entrez ! »
M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.
Je tends ma lettre.
« Avez-vous enseigné déjà ?… »
Toujours la même question ! – à laquelle je fais toujours la même réponse :
« Non, je suis bachelier.
– Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI, BO, BU ? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU ? – BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées ? »
Pas pendant des journées, non ! Quand j’étais petit seulement. Mais j’ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j’ai dit BA, BE, BI, BO, BU – BBA, BBÉ… J’en ai les lèvres qui se collent !…
Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.
« Tu peux en essayer », dit-elle à son mari, en me toisant, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.
On en essaie.
Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J’ai une demi-heure de libre à midi pour déjeuner.
Il n’y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d’écurie ; mais je préférerais qu’il y eût une écurie, l’odeur contrebalancerait celle de la classe. Oh ! s’il y avait une écurie !
J’étouffe, mon cœur se soulève ; cette atmosphère me fait mal !
Mais j’y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une pendule. Je viens avant l’heure, je pars après l’heure.
Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je me suis juré d’être brave.
Mes élèves ont de six à dix ans.
Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux autres.
J’ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme s’injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.
Aux plus âgés, je fais réciter : À est long dans pâte et bref dans patte ; U est long dans flûte et bref dans butte.
C’est le 30… M. Benoizet m’appelle.
« Monsieur, voici vos appointements. »
Ah ! celui-là est un honnête homme !
« Voulez-vous me donner un reçu ? »
Je le donne.
M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage :
« Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos services dans quinze jours. Cherchez une place d’ici-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens que l’odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n’ont pas besoin d’ouvrir les portes pour respirer.
– L’odeur ne me dégoûte pas. »
J’ai même l’air de dire : « au contraire ! » Mais M. Benoizet a pris sa résolution.
« Vous me donnerez un certificat, au moins ? fais-je tout ému.
– Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de l’exactitude, sans dire que vous êtes incapable – je pourrais le dire ; vous l’êtes – l’incapacité même ! Et de plus vous faites peur aux enfants. »
Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l’a trompé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela ; passe encore ! Mais quant à faire peur aux enfants !…
« Oui, vous leur faites peur. Vous avez l’air de ne pas vouloir qu’ils vous embêtent… Jamais une espièglerie ! Vous ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes ! Enfin, c’est bien ! vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez – ni vu, ni connu. – J’ai bien l’honneur de vous saluer !… »
Il me plante là et va sortir : mais comme il n’est pas mauvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa brusquerie :
« Ce n’est pas votre faute ; vous êtes trop vieux pour ces places-là, voilà tout… trop vieux. »
J’y serais resté, dans cette place, malgré l’odeur !
Je n’ai eu qu’un moment de faiblesse et de basse envie dans tout le mois : c’est quand j’ai senti le chou dans la respiration de l’aveugle.
BAHUTS
« Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin, – qui est de retour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre ses mains – mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de bachelier !… C’est trop pour les pensions où il faut faire la petite classe ; c’est trop peu pour les grandes institutions. Dans les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas professeur…
« Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa, commencer dans son lycée… Vous secouez la tête, vous avez l’air de dire : « Jamais ! »
En effet, je secoue la tête et je dis : « Jamais ! »
Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d’un maître d’études. J’ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon tour les élèves, pour qu’ils ne me martyrisent pas ! Non.
Je remercie M. Firmin ; je le quitte d’ailleurs avec l’idée qu’il se trompe ou me trompe.
Je frapperai à d’autres portes… J’irai chez Bellaguet, Massin, Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai :
« Je n’ai besoin que de gagner 30 francs par mois ; je vous donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 francs – je sais bien le latin, vous verrez ! – essayez-moi, faites-moi faire un thème, un discours, des vers… »
J’ai commencé par Bellaguet.
Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d’ancien « Bonaparte ».
– VOUS ÊTES TROP JEUNE.
M. Benoizet m’avait dit que j’étais trop vieux !
« Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet ; il faudrait sortir de l’École normale ! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas !… Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et quatre cents francs même ! et qui ne sont pas bacheliers ; mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu’ils s’entendent à seriner les élèves. »
C’est ce que le père Firmin m’avait dit !
Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.
Le professorat libre m’est défendu ! Il faut absolument commencer par le bagne du pionnage.
« Merci, monsieur. »
M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de l’Université, las de sa chaîne :
« Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les mettez pas ! »
Je ne me laisserai pas abattre ; je ne dois pas encore céder !
J’ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix ; on n’a voulu de moi nulle part.
Je n’ai pas de certificats ; – trop jeune ou trop vieux, c’est entendu !
Enfin, j’ai découvert un chef d’institution râpé, qui veut bien m’embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.
C’est justement dans mon quartier, c’est rue Saint-Jacques.
On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir le soir de sept à huit.
Six heures du matin, que m’importe ! J’aurai toute la journée et presque toute la soirée à moi !
« Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de congédier celui que vous devez remplacer : un professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d’être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une réputation, des titres… il écrit et il est agrégé.
– Vous l’appelez ?… »
Il me donne le nom.
C’est celui d’un républicain connu. Son refus de serment a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.
C’est donc lui que je remplacerais !
« Mettez, monsieur, que je n’ai rien dit. Je refuse de prendre la place de cet homme… S’il s’en va, voici mon adresse, écrivez-moi ; mais je ne veux pas lui voler son pain. »
Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et de ma phrase ; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne m’écrira jamais, certainement.
N’importe !
Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.
On est lâche.
Je regrette presque ce que j’ai fait. J’avais l’occasion de m’exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je pouvais m’acheter des habits et des livres… J’ai posé pour le généreux, j’ai fait le crâne ; jamais je ne retrouverai cette occasion-là !
Partout, de tout côté, c’est la même réponse.
« Pas normalien, pas licencié ! Pour un maître d’études, nous ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et qu’il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir, cependant… puisque votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière de l’enseignement !… »
Je parais l’aimer ? – Je la hais !
Vous invoquez la position de mon père ? – J’en rougis !
Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des places pour coucher au dortoir ! J’aimerais mieux être porteur à la Halle !
Je puis encore tenir la campagne d’ailleurs avec mes 40 francs par mois.
Mes souliers se décollent, mon habit se découd…
Eh bien, j’irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à personne ; je rôderai par les rues sans logement, si je n’ai pas l’héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour payer une chambre… mais je ne serai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.
On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l’étude, on fait trois repas par jour – Je préfère crever de faim et crever de froid.
Je n’aurais enseigné que si j’avais pu être l’employé d’un chef d’institution sans porter l’uniforme et sans prêter serment.
Le serment ?
Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n’est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait trouvé de l’ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.
L’enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples bacheliers, comme Vingtras, n’ont qu’à moisir chez les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des domestiques !
Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs des placeurs !…
Je vais chez tous.
C’est pour l’acquit de ma conscience, c’est pour pouvoir me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère ; c’est pour cela que je cherche encore ! Mais je n’ai fait que perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de sales déboires !
Professeur libre ! – Cela veut dire partout : petite salle qui empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe… les appointements refusés, rognés, volés !…
Quelqu’un m’a dit : – « On s’y fait, on finit par aimer cette vie-là. »
Est-ce vrai ?…
Oh ! alors je ne remonte plus un des escaliers ; je raye mon nom des livres des placeurs !
C’est fini !… Je préfère chercher ailleurs le pain dont j’ai besoin.
À bas le raisiné ! À BA, BE, BI, BO, BU. – À bas BA, BA, BU, BA !
J’en ai bé-bégayé pendant huit jours.
Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus haut ?
Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.
Secrétaire ?
Des amis m’ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien riche qui a besoin de quelqu’un pour écrire ses lettres et lui tenir compagnie le matin. J’aurais 50 francs par mois, j’irai de huit heures à midi.
C’est ce que je rêvais ! – J’aurais mes soirs à moi pour piocher.
J’arrive chez l’Autrichien.
Il est couché ; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles vides et de bouts de cigares.
On a dû faire une fière noce hier soir.
« Ah ! c’est vous qui m’avez été recommandé, fait-il en se tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements ? »
Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je viens comme secrétaire.
Je le lui dis.
« Qu’est-ce que vous me chantez ? »
Je ne chante pas – je lui rappelle que c’est pour être secrétaire !
« Je le sais. Passez-moi mon pantalon. »
J’hésite.
Il était peut-être gris. – Il a mal aux cheveux… Il est impoli quand il est en chemise, mais redevient gentleman quand il est habillé.
Je pose le pantalon sur le lit.
L’Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son pantalon.
« Voulez-vous me donner ma jaquette ? »
Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette – je lui donnerai une raclée, s’il y tient – c’est tout ce qu’il aura s’il insiste.
Il insiste – ah ! tant pis ! – Je n’y tiens plus ! et je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse !
J’y vais de bon cœur, mille misères !
J’ai pu réussir à m’échapper en bousculant voisins et portier. – Pourvu qu’il ne pense pas que j’emporte sa montre en partant !
C’est ma dernière tentative d’ambitieux !
Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.
Précepteur ? Éleveur d’enfants dans une famille riche ?
Je voudrais bien !
Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un jour ! J’aurai bien ma minute tôt ou tard !
Voyons à décrocher une place de précepteur !
J’ai remué ciel et terre. J’ai fait des demandes d’une incroyable audace.
Il faut se donner du mal, frapper partout, n’avoir pas peur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.
Je ne dis pas que je n’ai pas eu peur – au contraire ! Mais j’ai frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal douloureux et héroïque.
J’ai couru au-devant du ridicule ; j’ai avancé ma tête et mon cœur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont refermées avec mépris !… Courage, fierté, cœur et tête sont restés déchirés et saignants !
J’ai fait des sauts de grenouille sur l’échelle des chiffres.
« Demandez cher ! » me disait-on
J’ai demandé cher.
« C’est trop, ont répondu les payeurs.
– Demandez moins ! »
J’ai demandé moins.
« C’est un gueux », a-t-on murmuré en me toisant.
Chaque fois qu’une lettre de recommandation, prise je ne sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m’a amené jusqu’à un salon ; dès que j’ai rencontré une oreille forcée de m’écouter, j’ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu’il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m’adressais.
Mais on m’a toujours éconduit !
Ces recommandations étaient toutes de hasard – de bric et de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.
Puissant, haut placé ! Il faut appartenir à l’empire ! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l’empire. Plutôt l’hôpital !
Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n’ai pas la langue à ça !
Par mon origine, je n’ai de racines que dans la terre des champs – point dans la race des heureux ! Je suis le fils d’une paysanne qui a trop crié qu’elle avait gardé les vaches et d’un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même !… Il fait une petite classe, d’ailleurs, ce qui ne lui donne pas d’autorité et le prive de prestige.
Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés ?
J’ai eu une veine !
Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m’en débarrasser et je prends le parti de causer boxe et savate avec lui pour ne pas trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.
Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce d’écurie où il enseigne deux pelés et un tondu – et je me livre à la savate, faute de mieux ! J’ai des dispositions, paraît-il.
J’arrive à être un tireur – ce qui ne me donne pas mes entrées dans le grand monde et ne m’aidera pas à être de l’Académie, mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.
Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m’ont pas jusqu’ici trouvé pour un sou d’ouvrage. Les saltimbanques m’en procurent.
Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d’hermine, m’offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des parades, des affiches pour la lutte, Au tombeau des hommes forts, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la séance !…
Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.
Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin. Je me suis moi-même aligné, et l’on s’est touché la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.
Le saltimbanque m’a emmené après l’assaut à la Barrière du Trône, où est sa baraque.
Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les monstres ; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous sommes devenus deux amis et l’on a fini par me faire des commandes dans les caravanes célèbres.
C’est surtout pour les Alcides que j’ai à travailler.
On me demande des affiches d’avance pour faire imprimer les soirs de grande séance en province. J’en prépare qui sont des épopées.
Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose ! Je puis placer de l’Homère par-ci, par-là ; parler de Milon de Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête ; parler d’Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre !
Il ne m’avait servi à rien dans la vie, jusqu’à présent, d’avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d’épice.
J’ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n’en parlera pas dans sa prochaine édition de l’Histoire de la littérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C’est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d’ici et là, j’ai rajeuni les Buridans et l’infâme Golo des baraques. Et cela m’amusait ! Quelles soirées comiques j’ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d’être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j’ose le dire.
Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d’amour écrit par une femme qui pesait quatre cents… C’est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j’aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m’effraya et je m’éloignai, mais j’avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m’étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n’est pas inutile d’avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque ! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour !
Puis un hasard m’a mis sur le chemin d’une relation aimable.
Le Savatier mon voisin n’était pas un maladroit et connaissait les gloires du chausson. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d’une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d’élégance et de force !
Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.
Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j’eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d’avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire à l’anglaise de leurs travaux sérieux.
J’ai une société maintenant. – Il faut bien le dire, ce n’est pas à M. Vingtras, le lettré, que s’adressent les politesses ou les amitiés, c’est à M. Vingtras le savatier : à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de l’arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu’il n’a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.
J’ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques ; on m’a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux causer des Grands siècles, on m’arrête pour me demander comment je fais pour fouetter si fort. J’ai envie de dire que c’est de famille ! J’ai ce coup de fouet-là comme j’avais le tour de main chez Entêtard – et j’entends répéter ce mot flatteur : « À lui le pompon ! »
Un des tireurs de l’endroit possède un neveu qui est au collège et a besoin d’être pistonné pour le grec.
Il me demande si je voudrais pistonner le môme.
« Comment donc !
– Nous ferons en même temps de la savate », me dit-il.
Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon entrain, ma furie d’attaque. Je m’en aperçois dès le premier jour. – Il dit au bout d’une demi-heure de grec :
« C’est assez, ça fatiguerait Georges. »
Il ferme bien vite les cahiers, m’accroche par la manche et m’emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. « Allons-y ! »
Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m’en laisse donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de chausson.
Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.
C’est mes pieds qu’il faudrait couronner, s’il y avait encore une distribution de prix.
« Y êtes-vous ? Pan, pan, pan.
– Dans l’estomac, houp ! à moi, touché.
– Oh ! là ! là ! J’ai laissé la peau de mon nez sur votre gant… »
C’est vrai – la peau est sur le cuir, le nez est à vif.
J’ai avancé le nez exprès : En me le laissant écraser de temps en temps, j’aurai la répétition, toute ma vie.
Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe…
Je ne suis plus bon à rien, le neveu n’a plus besoin de répétitions.
On règle avec moi, et je n’ai plus que ma tête pour vivre ; ma tête avec ce qu’il y a dedans : thèmes, versions, discours, empilés comme du linge sale dans un panier !…
Trouverai-je encore un savatier amateur ?
Si j’avais assez d’argent, j’ouvrirais une salle de chausson. Il me faudrait une petite avance, un capital !
J’enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir. L’éternel rêve du pain gagné dans l’ennui, même la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept à minuit !
Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs ? Un Dieu avec une longue barbe et un faux col de deux jours ?
Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arrive un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je suis seul pour le moment, le peintre cuisant chez la voisine.
« Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l’homme des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien tourné… »
Eh ! eh !
« J’ai promis de trouver quelqu’un, et je ne connais personne. (Il a l’air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n’en manque pas ! Il suffit d’avoir vingt ans, mais comme il faut et bien tournés !… Où trouver ça ? »
Pas si loin ! Voyons ! Je sais quelqu’un qui n’est pas mal tourné – il est dans la peau d’un bon ami à moi, ce monsieur-là.
« Vous ne pourriez m’indiquer personne, reprend Boulimart, quelqu’un qui n’ait pas l’air bête comme tous ceux que je fréquente ? »
Malhonnête, va !
Il poursuit ses recherches avec conscience – « Un tel, un tel ! » – Je l’entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à lui-même : « Thérion, Meyret, Bressler », mais il passe outre, en secouant la tête.
« Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu !… Avez-vous du tabac, une pipe ?
– Voilà… »
Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la tête… On voit qu’il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.
« Je ne trouve rien, mon cher, et j’ai promis d’envoyer pour ce soir ! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller ? Si c’est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu’on ne soit pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père… Qu’en pensez-vous ?
– J’ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tourné…
– Si c’est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez passer. Il préfère même les gens communs, lui ! Ça y est, n’est-ce pas ? Vous y allez ?… »
Je balbutie un peu et je finis par accepter.
C’est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.
Il faut s’habiller pour se rendre là.
Quoique le père n’exige pas qu’on soit distingué, je ne puis y aller comme je suis. – Pantalon qui a deux yeux par-derrière, redingote à reflets de tôle…. souliers à gueule de poisson mort.
J’ai un vieil habit noir ! – Il n’y aura qu’à mettre un peu d’encre sur les capsules des boutons.
Je me promène dans ma chambre, nu en habit.
Un coup d’œil dans la glace !…
Ce n’est décidément pas assez.
Il s’agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
C’est le diable !
Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en médecine :
« As-tu un pantalon ?
– Tiens, si j’ai un pantalon !… Regarde ça ! »
Il me fait tâter l’étoffe sur sa cuisse.
« Peux-tu me le prêter pour deux heures ?
– Mais moi !…
– Tu n’en as pas d’autres ?
– J’ai le vieux. Si tu peux t’en servir… »
On le peut, en le réparant comme une masure…
Tertroud m’aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude d’une mère.
Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le fond… Je lui demande des nouvelles !
Tertroud n’ose pas s’avancer. Cependant il ne me décourage pas.
Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l’œil au guet, l’épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira – mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
Il n’a pas de vêtement long.
Lui, il apporte le pantalon – Qu’un autre y aille du pardessus !
« Eudel te donnera peut-être ce qu’il te faut. »
On va chez Eudel.
Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu’on ne lui a pas rendus ou qu’on lui a rendus tachés et décousus – avec des allumettes dans la doublure et une drôle d’odeur dans le drap.
« Cependant, si c’est indispensable !
– Merci, à charge de revanche ! »
J’essaie le vêtement, qu’il a décroché de son armoire.
J’entends un petit craquement ! Je ne dis rien… Eudel me retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit craquement.
Me voilà ficelé.
Je n’arriverai jamais à pied ; c’est tout au plus si j’ai pu descendre les escaliers en sautant.
Quand il faut marcher, c’est une affaire ! Je vais me partager en deux, sûrement – payer double place, alors ?… J’ai juste six sous.
On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on a assez de moi, on n’en veut plus.
Quel ennui pour descendre ! Je sue – tout le ventre de Tertroud est mouillé sur ma poitrine.
Je marche comme je peux – avec des airs bien équivoques ! Je finis par arriver à la maison où l’on attend un professeur, qui ait l’air comme il faut et bien tourné…
Je sonne. Oh ! je crois que la bretelle a craqué !
« Monsieur Joly.
– C’est ici.
– Y est-il ? »
Ah ! s’il pouvait ne pas y être !
Il y est : il arrive. Est-ce le fils difficile ? est-ce le père insouciant ?
C’est le fils !
« Vous venez pour la leçon ? »
Je ne réponds pas ! Quelque chose a sauté en dessous…
Le monsieur attend.
Je me contente d’un signe.
« Vous avez déjà enseigné ? »
Nouveau signe de tête très court et un « oui, monsieur », très sec. Si je parle, je gonfle – on gonfle toujours un peu en parlant. Cet homme ne se doute pas de ce qu’il est appelé à voir si le paletot craque.
Il continue à parler tout seul.
« Je voudrais, monsieur, – mais prenez donc la peine de vous asseoir, j’ai besoin de vous expliquer mon intention… »
Je m’assieds tout juste ! C’est encore trop ! une épingle s’est défaite par-derrière. Il m’expose son plan.
« Quelques mères s’adonnent à l’éducation de leurs enfants jusqu’à l’héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J’ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde – habitué aux belles manières – leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu’en vaut l’aune, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses de leurs petits. »
Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le fauteuil…
Il faut cependant que je réponde quelque chose !…
« Sans doute… »
Je m’arrête, l’épingle s’est mise en travers – c’est affreux ! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de danger.
« Eh bien ! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraissez sobre de gestes et de paroles… c’est ce que j’aime. Nous pouvons nous entendre… C’est dix francs le cachet de deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus ? »
Je voudrais dire « oui » pour faire des embarras, mais la pomme d’Adam me fait trop de mal et j’ai besoin de remuer la tête en largeur pour me soulager d’un col en papier qui m’étrangle : je remue en largeur – ce qui veut dire : « non » dans toutes les pantomimes.
« Bon, c’est bien ! Veuillez revenir ou m’écrire. »
Il se lève. Je n’ai qu’à m’en aller !
Je souffrirai moins debout.
Je m’éloigne à reculons.
Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
« Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly ? Il vous a trouvé une distinction !… – un peu de raideur – trop la manière anglaise – pas desserré les dents… assis comme sur un trotteur dur… des gestes un peu secs… – mais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu’il a dit.
« Bref, mon cher, l’affaire est dans le sac si vous voulez. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté !
– Eh ! eh ! maître Boulimart, vous m’envoyiez comme pis-aller… Vous voyez qu’ils se connaissent mieux que vous en distinction… Et qu’aurait-ce été si je n’avais pas eu d’épingles ?
– Quelles épingles ?
– N’insistez pas ! ou je vous mets en face d’un affreux spectacle » et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
« Revenez ou écrivez-moi », m’a dit le monsieur qui me trouve la raideur anglaise.
J’écris. – Je ne puis apparaître encore. Je n’ai toujours comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot d’Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J’ai cela – et les épingles…
J’aurais encore l’air distingué, c’est possible, si je m’assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l’air plus commun et ne plus souffrir comme j’ai souffert. La place est encore si sensible !
M. Jolyme fait savoir que j’ai à ouvrir mon cours le lundi suivant.
Quelles luttes tous les lundis !
Dès le vendredi, l’inquiétude me prend, et je tremble de ne pas pouvoir arriver !
Je vais emprunter des habits comme il faut chez l’un, chez l’autre.
Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma ceinture, pour devenir mon ami.
« Que pensez-vous d’un tel, me demande-t-on quelquefois ?
– Un tel ? – Ses pantalons pourront-ils m’aller ? »
Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce qui n’est rien, mais dissemblables aussi comme opinion ! – ce qui est grave !
Des vêtements de républicains modérés, que j’aurais fait fusiller si j’avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par là : ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.
Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut – parce que je suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.
Mais c’est dur ; il faut que je me surveille bien !
On n’aime pas mon caractère. « Drôle d’homme, nature si peu ouverte, trop boutonnée. » Voilà les bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m’ouvrir, ni me déboutonner !
Je n’ai déjà plus personne qui veuille m’habiller, c’est trop long, – il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y ont renoncé.
Les camarades !… C’est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire ; puis, peu à peu, l’indifférence arrive – l’indifférence, la fatigue – je ne sais quoi ! et ils ne sont plus là quand on a besoin d’eux, – on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond – ils sont loin, les camarades !…
Il me faudrait un tailleur, même au prix d’un crime.
Je L’AURAI.
Je ne rêve plus que toilette ! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.
Où cela me mènera-t-il ?
N’ai-je pas le vertige ? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello !…
C’est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.
Mais il m’a demandé l’épingle qui s’était mise en travers de mon avenir, en m’entrant dans la pelote.
« Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.
– Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason. »
J’arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.
Il m’accueille comme si j’avais quarante mille livres de rente. C’est la première fois que je suis si bien reçu et qu’on est si poli avec moi.
Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.
« M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer… »
M. Caumont a l’air étonné au possible.
J’insiste encore. « Ah ! cela se gâte !… »
« M. Vingtras !… Si vous parlez encore d’argent, nous nous fâchons ! Qu’allons-nous vous faire, voyons ?
– Une redingote… »
Une redingote ?… M. Caumont est ahuri ; madame Caumont aussi. Ils se consultent des yeux.
J’ai peur d’avoir été trop loin. – J’aurais dû demander un pet-en-l’air.
Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me viennent à mi-fesse ; je me scie la fesse avec la main.
« Avec de toutes petites basques. J’aime les basques courtes. »
Ce n’est pas vrai ; j’aime les basques longues. C’est comme pour les têtes chez Turquet – mais il faut moins de drap pour les basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l’habit est taillé comme pour un nain.
M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d’un grand poids.
« Vous parlez d’une jaquette ! Nous nous disions aussi !… une redingote, c’est bon pour les gens de bureau et pour les vieux, mais pour un jeune homme comme vous ! Il vous faut quelque chose dans le genre de ceci… »
On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une tournure élégante ! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance grise, d’un gris doux et vif comme de la poussière d’acier…
On me donne le drap à choisir.
Que c’est souple sous la main ! Il me semble que je caresse et compte des billets de banque.
Je joue le blasé et j’ai l’air de cligner de l’œil et de faire le connaisseur.
À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le sombre ; mais je me figure que je parais plus sérieux et par conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n’avoir pas mis des lunettes bleues.
« Voyons, décidément, vous voulez être de l’Académie ! dit M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante ans pour une étoffe comme celle-là ! Autant vous prendre mesure d’un cercueil ! »
Je fais fausse route : « Vingtras, tu fais fausse route ! Tu vas rater ta pelure ! »
Je saute dans l’éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal aux yeux ! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J’ai l’air d’un Munito, d’un Munito des rues, qui sait qu’il lui en cuira de ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle ! Si je commets encore un impair, il m’en cuira aussi. M. Caumont regarde mon choix. Que va-t-il me dire ? « Oui, oui ! – mais ça date. » Sa femme jette un petit coup d’œil et dit aussi : « Ça date. » Je fais comme eux, et je dis : « Ça date. » Je ne comprends pas – je ne sais pas si c’est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l’air d’un ignorant ni les contrarier. « Ça date peut-être un peu trop, répètent-ils. – Vous trouvez ? » Je dis vous trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n’en rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l’air de plaire à Mme Caumont. C’est Mme Caumont qui m’inquiète. J’ai toujours vu pour les crédits qu’il fallait d’abord regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va – ou bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l’échantillon. C’est entendu j’aurai cette jaquette.
« Le pantalon et le gilet pareil, n’est-ce pas ?
– Parfaitement.
– Maintenant au pardessus ! » J’ai peur de faire encore un four avec le pardessus.
Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n’y connaître rien ; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l’excuse de ma vie sédentaire.
« Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous choisir pour moi ?
– Nous ne le faisons jamais. Le client n’a ensuite qu’à être mécontent…
– Je comprends, mais je vous dis… l’habitude de penser… Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine…
– Oui, les gens qui travaillent de tête ! Je sais. »
M. et madame Caumont ont l’air d’avoir pitié de mon cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un pardessus.
« Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous ? »
Passer chez moi ! mais il n’y a pas moyen d’essayer, chez moi ! Il faut se mettre sur l’escalier pour enfiler ses bas et dedans, on se renfonce la tête.
« Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine. »
Il faut pourtant qu’on sache où je demeure. Je ne puis pas emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis, comme si j’allais rendre l’ouvrage, en marchant les reins cassés comme un tailleur. Il ne m’a pas encore demandé mon adresse. Il m’a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.
Je n’en ai pas de personnelles. J’ai eu longtemps les habitudes de ma mère ; depuis j’ai eu l’habitude d’acheter mes culottes toutes faites.
« Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond ? »
De même couleur !… oh ! de même couleur ! Mes derniers pantalons étaient comme fond d’une nuance si différente du ventre et des jambes !… De même couleur ! Je le demanderais à genoux !
Ces cris allaient m’échapper comme une culotte trop large que j’ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l’empoignant par le derrière.
J’ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.
« Vous ne dites pas pour le fond ?
– Ah ! c’est vrai ! »
Je fais l’homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec fatigue… M. Caumont insiste :
« Aimez-vous serré… la boucle en haut ?… la boucle en bas ?… »
Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n’aurai pas de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans !
« La boucle correspondant au nombril, s’il vous plaît, monsieur Caumont. »
On passe à la jaquette.
« Quelle forme ont vos jaquettes, d’ordinaire ? »
L’air d’un sac généralement : d’un morceau de journal autour d’un os de gigot, d’une guenille autour d’un paquet de cannes – voilà la forme de mes pardessus jusqu’ici ; mais à M. Caumont, je réponds :
« Je n’ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un sourire grave et hochant la tête). – C’est que je vis du travail de la pensée ! »
Menteur ! menteur ! Je vis de rien ! D’un peu de saucisson ou d’un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me pencher sur les livres ! Ça me coupe tout de suite, d’ailleurs ; ça me fait comme une barre sur l’estomac quand les volumes sont un peu gros.
M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.
« L’orthographe de votre nom, s’il vous plaît ?… Vintras, sans g ? »
J’ai peur de lui déplaire ; il a peut-être l’horreur de la lettre g. Je consens à un faux, – je dénature le nom de mes pères !…
« Oui sans g.
– L’adresse ?
– Hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52. »
Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52, mais je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J’ai donné celle d’un camarade qui paie trente francs par mois. C’est un palais chez lui !
C’est la première fois de ma vie que j’ai eu du sang-froid, que j’ai trouvé illico ce qu’il fallait dire ; le mensonge m’a donné de l’assurance.
M. Caumont connaît justement la maison !
« Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cour ?…
– Oui… »
Je n’ai jamais remarqué la statue – je ne remarque pas les statues généralement, – mais je dis : « oui » à tout hasard, parce que la maison a l’air de plaire à M. Caumont.
« Vous aimez les arts, M. Vin-tras ?
– Beaucoup. »
Il attendait plus, je le vois.
J’ai répondu comme s’il m’avait interrogé sur un plat, des radis, des boulettes, de mou de veau ; je crois bon d’insister, de donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète d’un petit air échauffé :
« J’aime beaucoup les arts ! »
Je suis habillé…
On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À chaque commande j’ai un frisson.
J’hésite à m’endetter, mais les camarades m’y poussent…
« Tu végètes avec tes capacités ; quand tu pourras te présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà ! »
Je me laisse aller, d’autant mieux que je grille d’être bardé de drap fin et chaussé de chevreau.
On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l’ai pas trop vilain – je ne l’ai jamais su.
Je n’ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis chaussé à la fortune du pot – à six sous la paire – toujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m’a fait, plus d’une fois, accuser de manquer de courage, sous l’Odéon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.
On accuse les gens de manquer de courage ! On ne sait pas comment sont leurs chaussettes, si la main d’une mère n’a pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier !
J’ai toujours eu du linge propre, par bonheur ! Je l’envoie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des Messageries ; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.
Le jour où j’essaie mes bottines, il y a des cris d’admiration. Je garde un moment l’ancien soulier à l’autre pied pour constater la différence. C’est celle du pied d’éléphant au pied de biche, du moignon à la griffe.
Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma jaquette ; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d’une bande de beau cuir rouge ; à l’aise dans ce drap souple.
J’ai fait tailler ma barbe en pointe ; ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais ; mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange.
« Savez-vous que vous avez l’air d’un mâle ! » dit une femme de camarade, de l’air d’un sauvage qui dit, en apercevant un missionnaire entrelardé, – et se léchant les lèvres : « J’en mangerais. »
Je tiens haut ma tête.
C’est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis « étudiant ». Jusqu’à ce jour, je n’ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu lancé. J’oubliais alors que j’avais à cacher le gras de ma cravate.
Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je dis.
J’ai pu penser en particulier, quand j’étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours ! – mais je n’ai jamais pu penser à ce que je disais en public.
J’avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s’en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile.
Toujours sur le qui-vive ! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l’épaule, les pieds près de l’encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.
Je m’évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l’horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l’aplatissement public – le cœur et le nez y sont faits maintenant, et l’on ne sent plus la mauvaise odeur qu’on a respirée des années : l’odorat s’est rallié !
Je n’ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m’empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête… comme un grand d’Espagne.
Me voilà fier et libre de nouveau !
Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n’avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l’Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade en queue de cervelas, au fond des lugubres centrales.
Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d’être écrasé par les voitures, j’y marche. Je n’en ferai pas une habitude, c’est trop gênant, mais j’ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l’on verra reluire mes bottines ; en attendant, j’aveugle les gens de l’entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre.
American Bar
Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d’aller vers quatre heures.
Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d’herbe, d’or et de sang. Ils font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.
Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.
« Il a l’air d’un terre-neuve », a dit Maria la Croqueuse.
Je croyais que c’était une injure ; il paraît que non !…
Avant les habits Caumont, j’avais l’air d’un chien de berger, d’un caniche d’aveugle, d’un barbet crotté auquel on avait coupé la queue. – Un homme vêtu de bric et de broc a l’air aussi bête qu’un chien à qui l’on a coupé la queue tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m’aurait offert du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau terre-neuve…
« Et pas bête », ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes audaces de conversation.
Pas bête ? – Mais si demain j’avais de nouveau la redingote à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon m’écartelant comme Ravaillac ; si demain j’avais des chaussettes trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau bête et laid, – bête comme une oie, laid comme un singe !
Vous ne savez donc pas de quoi j’ai eu l’air pendant quatre ans ?
Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me calomniaient quand j’étais mal mis, sont arrivés caresser mes habits neufs.
« Bas les pattes ! » ai-je sifflé en leur fumant au visage.
Je les ai traités comme des chiens.
Ah ! vous voulez vous remettre avec Vingtras : ce Vingtras qu’on dit distingué à sa façon, à présent ! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.
Je n’ai jamais eu l’envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.
Je vaux moins pourtant depuis que j’ai ces habits-là !
Il a fallu mentir à mes habitudes d’honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros.
J’en ai souffert dans un coin de mon cœur.
Quelquefois je trouvais une vanité d’orgueilleux à me jurer que j’irais ainsi, mal vêtu, jusqu’au jour où je forcerais la chance ; si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs habits – moi je ne devais rien, pas même une paire de savates.
Je vaux moins. J’ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements, ces bottines et ce chapeau – une comédie dont j’ai honte !
Mes souliers percés étaient miens ; je pouvais les jeter à la tête du premier passant, en disant :
– Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n’es pas plus honnête que moi.
À un ruiné, je pouvais crier :
« Je te fais cadeau de l’empeigne. »
Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant ! Le Vingtras est en hausse.
« Il a mis de l’eau dans son vin, dit l’un ; il a jeté sa gourme, dit l’autre ; j’avais toujours dit qu’il avait du bon, ce garçon-là ! » fait un troisième.
Je n’ai pas mis d’eau dans mon vin, j’ai mis du vin dans mon eau ; je n’ai pas jeté ma gourme, j’ai jeté mes frusques.
Tas de sots !
Partout, je fais prime.
Je suis devenu un grand homme chez Joly.
Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les devoirs.
Il y a une des mères, trente ans, cheveux d’or, rire d’argent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon épaule…
Un matin, ma jaquette m’allait bien, paraît-il, dans le demi-jour qui baignait la classe de latin – le corsage de la dame aux cheveux d’or luisait et sentait bon comme un gros bouquet ! Sur un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées…
Elle m’a présenté à son mari, l’autre soir.
« L’enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions ? me demande-t-il.
– Beaucoup. »
Je n’ai pas dit ce « beaucoup » – là, comme j’ai dit le beaucoup à M. Caumont, quand il m’a demandé, à propos du Dieu des jardins, si j’aimais les arts.
Mon beaucoup a été entraînant et passionné.
M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n’est-ce pas ?) et il me demande mes prix. Jadis, j’aurais répondu : deux francs l’heure, vingt sous même, si j’avais eu le derrière sur les épingles.
Je ne l’ai plus sur des épingles, qu’on le sache ! et qu’on se le tienne pour dit une bonne fois !
Je n’ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq francs l’heure !
« Cinq francs l’heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne ?
– Merci ! J’ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a fallu sabler le Jacquesson.
– Le Jacquesson ! » J’ai voulu avoir l’air d’avoir une marque à moi que je préférais !
J’ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier d’argent et j’ai dit : « sabler le Jacquesson ! »
M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J’ai lâché une bêtise ; je le vois du coup.
« Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l’air de regarder si ma jaquette est de la Belle Jardinière.
– Pas Ja-que-sson. » Je lui parle très durement, comme un homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.
« Pas jac-qué-sson ! Savez-vous l’anglais ?
– Non ! » Ah ! il ne sait pas l’anglais ! Attends, va !
« Je n’ai pas dit Jac-qué-sson ! j’ai dit Jack-sonn ! une marque anglaise, la grande marque des William Jackson. » Je n’ai pas insisté sur l’n, je ne suis pas de ceux qui disent Baïronne, pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut pas en abuser.
« Je vous demande pardon. J’avais entendu Jacquesson, la marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne !
– Ah ! ah ! ah ! » Je ris comme d’un calembour fait entre marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal habillé je n’aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n’aurais pas ri d’un rire de marquis, bien sûr.
Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d’une famille noble et je raconte, la jambe en l’air dans un fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le roi. Je n’oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions républicaines.
L’un de mes ancêtres s’est trouvé avec un roi, il a dû le saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d’écurie. Du côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond de l’écusson.
Je donne mes répétitions à cinq francs l’heure.
M. Caumont a déclaré qu’il me fallait un habit du matin.
J’ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en matin de pièce de vers ou de féerie ? Aurai-je des gouttes de rosée ? M’entr’ouvrirai-je de quelque part au soleil levant ?
Non. J’ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui est « du matin » au possible. Oh mais ! Comme c’est du matin !
M. Caumont ajoute que c’est un vêtement de neuf heures à midi – pas avant neuf heures, pas après midi.
Je le garde pourtant jusqu’à une heure, deux heures même, quelquefois ! – Car ma leçon va jusque-là – Ma leçon ? C’est-à-dire la correction des cahiers de l’enfant, qu’on éloigne…
On entr’ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles fines, et qui moule un corps de statue…
Mes amours jusqu’ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.
J’avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes qui trouvaient que j’avais de grands yeux et de larges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.
Je respire maintenant l’élégance à pleines narines.
Je lui ai caché mon adresse, qu’elle me demande toujours.
« Si tu ne veux pas me la dire, c’est que tu as une autre femme !…
– Non, je demeure avec ma mère.
– Elle est rentière, ta mère ? »
Je n’ose mentir, ni répondre oui.
Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les allusions qu’elle fait à mon genre de vie, je réponds par la comédie de la médiocrité dorée.
« C’est pour être un jour professeur de faculté que j’ai pris la carrière de l’enseignement et que je donne des leçons.
– Oh ! j’irai t’entendre ! Mais toutes seront amoureuses de toi !… »
Elle fait une moue chagrine et reprend :
« Quelle couleur de meubles as-tu ?… (Rougissant un peu.) Comment sont les rideaux de ton lit ?… »
Elle baisse la tête et attend.
« Les rideaux de mon lit ?… »
Je ne trouve rien.
« De quelle couleur ?
– Couleur puce… »
J’ai failli dire : punaise !
« C’est moi qui t’arrangerais ta chambre de garçon !… »
J’ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne suis pas riche. Les louis d’or fondent en route, dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux, où elle veut un rien – mais un rien, entends-tu ! dit-elle en se dégantant.
Il m’est arrivé de souper avec du pain et de l’eau claire, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un rien, chez le pâtissier d’abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.
Elle avait quelquefois peur de son mari.
Peur ? – Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.
Peur ? – Mais elle s’affichait à mon bras !
Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses cheveux qui touchaient les miens…
Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha parce que je ne la tutoyais pas.
Patatras !
J’étais dans mon taudis. On a fait du train dans l’escalier.
« Que demandez-vous ? criait l’hôtelier. Vous demandez M. Vingtras ? Je vous dis : c’est ici ; vous me dites : non ! Je vous dis : si ! Je sais bien les gens qui logent chez moi. – Monsieur Vingtras !
– Qu’y a-t-il ?
– Une dame qui vous cherche. »
Par la cage de l’escalier j’ai vu une tête passer, mais qui a tout de suite disparu !… J’ai entendu un bruit de soie, des pas précipités… Une robe fuyait dans la rue.
Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.
Cette robe, ce châle !… C’est ELLE, la femme au rire d’argent, aux cheveux d’or, au peignoir bleu…
Quelle honte ! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m’exilerai de ce coin de Paris.
J’ai envoyé un mot de démission.
Je suis resté huit jours et huit nuits à m’arracher les cheveux ; heureusement j’en ai beaucoup.
Aux heures où elle avait l’habitude de m’attendre, près du Gymnase, je vais malgré moi de ce côté ; je cours après toutes celles qui lui ressemblent – en me cachant quand je crois la reconnaître !
Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.
Je vais bûcher, bûcher, faire de l’argent, de l’or, louer ensuite un appartement avec un lit à rideaux puce, puis je lui écrirai. J’inventerai un roman ; j’en cherche l’intrigue, j’en ourdis le mensonge…
Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du matin au fils d’un ancien colonel ; la dernière à huit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le style. Je le lui apprends. Crétin !
Tout va comme sur des roulettes d’argent. Même ma blessure se ferme.
Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m’en a pas moins enhardi ; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d’or, je flirte auprès d’une miss anglaise, sœur d’un de mes élèves, qui n’a pas l’air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.
LA DETTE
Mais M. Caumont m’a envoyé sa note.
Diable !
C’est plus que je ne pensais ! deux fois plus !
Je donne un acompte. L’acompte donné, il me reste sept francs pour finir mon mois ! Il s’agit d’être économe, sacrebleu !
Je le suis.
Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.
Un jour, j’avais très faim. Je n’ai pas attendu d’être chez moi ; j’ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à luncher sous la porte cochère d’une vieille grande maison, gaiement, sans penser qu’un malheur me menaçait !
Ce malheur arrive au trot.
C’est une calèche qui entre. Je n’ai que le temps de me garer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.
Une jeune fille crie au cocher : « Prenez garde ! »
Mais je la connais ! – C’est la miss anglaise !
Elle m’a vu !
L’homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une main, un petit pain dans l’autre…
Je vais bien, moi !
On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune : Le Christ au saucisson : quatre couplets et un refrain.
Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et enseigner le style.
Mais j’ai été un maladroit !
Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit :
« Montrez-vous donc ! Faites des visites ! Promenez vos chevaux ! Vous devenez ours. On ne veut pas d’ours dans le milieu où vous emboquez vos élèves. »
Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les bourgeois que Brignolin me recommande de ménager ; je voudrais être libre, – ma journée faite – libre de travailler pour moi.
Je ne suis pas libre.
On ne gagne pas plus ou moins. On n’est pas maître de l’étoffe qui s’appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.
Boulimart me répète :
« Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un lion. »
Il faut, pour pouvoir m’habiller comme un lion, que je continue à loger dans le taudis où la patricienne m’a surpris, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une fille !
Je me maquille pour mes leçons.
J’en ai le cœur qui se soulève !
Un soir, mon hôtelier me prend à part.
Il m’annonce qu’un homme « petit, trapu, brun » est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.
Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.
« Tu n’as plus l’air d’un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.
– Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre. »
Il monte.
Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.
J’ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2 Décembre.
Ambitieux ou révolté, j’ai souffert, – à en mourir ! – de la vie sourde et vile de l’empire ; et dans le brouillard qui m’étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n’ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.
Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j’ai renfoncé en moi-même ma douleur, j’ai essayé de la noyer dans l’idée d’un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah ! bien oui ! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachellerie qui m’a laissé la tête gonflée de grec et le ventre presque toujours vide en face d’un monde qui me rit au nez. Avant d’écrire un livre comme on charge une pièce, il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au pointeur. Mon livre est dans mon cœur et point sur le papier. À quoi bon ! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne ? Je ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs ! S’il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j’y entre et en avant !
Rock est venu me voir pour m’avertir que tout est prêt.
– Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en souriant ! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t’arrivent pour les dangers que je t’offre.
– Le danger, mais je l’aime, j’en serai.
Des détails maintenant…
« On est prêt », me dit Rock.
Qui, on ?
Rock peut me confier le nom d’un des conjurés, c’est celui d’un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.
« Va toujours ! »
Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes ; on dirait un prêtre, s’il n’avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.
C’est un professeur de philosophie qui a refusé le serment ; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l’œil dur – avec cela le nez un peu rouge : ce n’est pas la boisson, c’est l’âcreté du sang.
J’avais cru qu’on pouvait rire – surtout la veille de mourir
– j’avais pensé même qu’il fallait rire par prudence, parce qu’on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l’oreille du complotier la cocarde de l’insouciance. J’ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.
L’homme aux lunettes m’a regardé d’un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m’a même dit un mot sévère, je crois.
C’est bon ! Respect à la discipline ! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.
Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.
Nous nous rendons dans une chambre au fond d’une vieille cour, et là, nous recevons la nouvelle que c’est pour demain.
Fichtre ! on n’en a pas pour longtemps à vivre. C’est donc sérieux, décidément ?
Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face de bocks dont nous regardons s’épanouir le faux col, et que nous vidons d’un air blasé.
« Vos hommes sont prêts ? » me demande tout bas un des affiliés.
J’ai un peu honte, je rougis légèrement. « Mes hommes ! » c’est bien solennel ! – J’ai horreur du solennel !
Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras que je ne connais pas.
Je suis leur chef, il paraît, mais je n’en sais guère plus qu’eux. On m’a jugé trop blagueur, ou bien Rock s’est souvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n’a pas voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l’organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.
Je n’y regarde pas et n’en demande pas plus long. Je prends de bon cœur le rôle qu’on me donne – sans croire, à vrai dire, qu’il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c’est que de songer à tuer un homme. J’en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions qui me serraient le cœur et me glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je tirerais mon arme, … où je viserais… où je ferais feu…
Puis j’ai lu des livres, j’ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort que jadis à l’efficacité du régicide.
C’est le mal social qu’il faudrait tuer.
Sans perdre de temps à creuser la question, j’ai accepté ma part de danger dans l’entreprise, mais je n’ai pas la foi. C’est par amour de l’aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé dans le complot.
Je n’ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.
Certes. – S’il y a du tumulte dans l’air, s’il faut une voix pour donner le signal, s’il s’agit de monter sur les marches de cet Odéon où j’ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de crier debout sur ces pierres : « Vive la République ! » en déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés – s’il ne s’agit que de cela : en avant !
Ce sera un éclair dans mon ciel noir.
J’ai communiqué à Legrand le projet d’attaque.
Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.
« J’en suis », dit-il.
Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons la responsabilité d’engager la lutte dans ce coin de Paris.
Sept !
C’EST POUR AUJOURD’HUI.
On m’avait annoncé qu’il me serait délivré des pistolets et des cartouches quand le moment serait venu.
Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l’heure dite.
Allons, le sort en est jeté !
Au dernier moment j’avertis encore un ancien copain de Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo !
On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et sa peau dans une entreprise de révoltés !
Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain républicain. – Il glisse les pistolets et les munitions dans les poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend place, d’un air dégagé, à une table du café où les émissaires arriveront, le coup fait.
Le coup consiste à tirer sur l’empereur qui doit aller ce soir à l’Opéra-Comique. On l’attendra à la porte ! Feu. Vive la République !
À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche !
On m’a promis que des sections d’ouvriers accourront à ma voix.
Est-ce bien sûr ? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non plus ; je pense bien ! Mais c’est bon pour rassurer les autres, sinon moi. Qu’il y ait des sections ou non, je réponds que si on tire des coups de pistolet, là-bas, on fera parler la poudre, ici.
Il est sept heures. – Ils sont partis !
Nous attendons.
Est-ce le doute, est-ce l’insouciance ? Est-ce un effet des nerfs ou l’effet de la fièvre ? Nous avons le rire aux lèvres.
Le puritain n’est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos tournures de conjurés ; car les pistolets et les poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnent l’air d’avoir volé des saucissons ou de réchauffer des marmottes.
Nous sifflons des bocks.
Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir, et nous vivons là-dessus – jusqu’au grand moment où, si l’on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le quartier en feu.
Huit heures et demie.
Il est huit heures et demie. – Point de nouvelles, pas d’orage dans l’air, pas d’affilié qui accoure !
Dix heures – Personne.
Minuit.
Minuit !… – Encore rien !
Mais c’est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles ! Ils ont eu le temps de revenir ! – Ils devraient être là pour nous dire qu’on a hésité, qu’on a eu peur, que les chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois – pour les calendes grecques !
Il faut prendre un parti.
« Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l’Odéon avec Collinet. »
Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu – nous sommes un arsenal à nous deux ! Si un sergent de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l’avenir, ou la fusillade peut-être pour ce soir même.
Des pas !…
Est-ce la police ? Est-ce un des nôtres ?
C’est un camarade – mais il ne sait rien.
« Hé ! Duriol ! D’où viens-tu comme ça ?
– D’où je viens ? »
Il s’approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à l’oreille le mot d’ordre de la conjuration.
Comment ! Duriol en est ?
Qui donc l’a averti ?
Il l’explique en deux mots, – c’est Joubert, un des initiés.
Puisqu’il en est, voyons, que sait-il !
« Étais-tu à l’Opéra-Comique ?
– Oui.
– Eh bien ?
– Eh bien ! On n’a pas tiré quand l’empereur est entré ; on n’était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa poche ; la police a pris l’homme ; il a eu peur, il a fait des révélations, désigné des complices ; on les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit…
– Qui a-t-on pris ?
– Rock a-t-il été arrêté ?
– Non, je ne crois pas. »
Encore des pas !… Cette fois, c’est le chapeau d’un sergent de ville !
Ah ! il faut fuir !
Dans l’obscurité, nous longeons les murailles.
À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n’en pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d’anxiété mortelle.
Mes luttes contre l’empire se terminent toutes par des courbatures – des blessures piteuses font saigner mes pieds. C’est bête et honteux comme la fatigue d’un âne.
Je vais chez Duriol, au matin.
C’est un chétif, une tête faible ; il n’a ni opinion, ni envie d’en avoir. Comment se fait-il qu’il ait été mis dans le secret ?
Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes bizarres.
Il m’interroge moi-même et me demande ce que je sais.
« Halte-là ! »
Je n’ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai même personne d’un mois, en dehors de mes familiers. – L’affaire manquée, égaillons-nous !
Ça va mal.
J’apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu’il était à l’Opéra-Comique.
Ceux qui n’y étaient pas s’en tireront-ils ?
Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d’une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des extras.
« Mère Marie, encore un Montpellier d’un rond ! »
Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d’eau-de-vie d’un sou, faite avec du poivre et du vitriol ; nous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au Café Anglais.
Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour s’amuser, qui jettent l’argent par les fenêtres…
Au nom de la loi.
Il est huit heures du soir.
Je viens de demander un petit mouton – c’est le demi-plat de ragoût qu’on appelle ainsi.
Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…
Mouton ! Autant dire Mouchards. Cette épithète de petit a l’air d’une impertinence. De plus ce n’est pas le moment de jouer avec le feu.
Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.
Je tâche de réparer ma bévue en disant :
« Non, mère Marie, un grand mouton ! »
Je m’en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais effet. C’est six sous le grand mouton.
La crémerie est envahie !…
Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept individus de mauvaise mine en bourgeois.
Il ordonne de fermer les portes – Au nom de la loi, que personne ne sorte !
L’écharpe tricolore, au milieu d’un silence profond, tire un papier de sa poche et appelle des noms :
« Legrand ?
– Il n’y est pas.
– Voilquin ?
– Il n’y est pas.
– Collinet ?
– Voilà. »
Collinet, qui heureusement n’est plus saucissonné de pistolets, demande ce qu’on lui veut.
« On vous le dira tout à l’heure.
– Vingtras ?
– Présent ! »
J’avais envie de répondre : « Il n’y est pas. » Si l’on m’avait appelé avant Collinet, je n’y aurais pas manqué bien sûr ; mais du moment où l’on ne ruse plus, je réponds d’une voix pleine et d’un air insolent.
J’ai été chef une soirée : je ne dois pas songer à m’esquiver quand les autres se livrent.
Le juge d’instruction a essayé de m’intimider.
Imbécile !
« Vous mangerez longtemps des lentilles d’ici si vous voulez faire le héros comme cela », m’a-t-il dit d’un air goguenard et menaçant.
Mais je ne les déteste pas, ces lentilles ! Mais il ne sait donc pas que je me régale avec la chopine qu’on me donne. Je n’ai jamais tété de si bon vin.
Qu’est-ce donc ? par la porte de la cellule, en face de la mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.
J’ose en parler à un gardien qui me dit :
« Ah ! oui ! l’innocent qui dit beu, beu ! heuh, heuh quand on l’interroge. »
Je vois qu’il a continué sa tradition ; il fait comme au collège ; il joue les ahuris.
J’en fais à peu près autant. J’ai l’air de ne pas comprendre. À ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d’instruction en est pour ses airs de menace.
Armes et bagages !
Ma tactique a réussi !
On vient de me crier : Armes et bagages !
Cela veut dire : « Vous êtes libre. Ramassez vos frusques ! »
Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà dehors !
Tous les camarades aussi – moins Rock ! Mais tous ceux de ma fournée ont échappé ! Enfoncés, les juges !
Mais, hélas ! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.
Je suis de la canaille, à présent.
On me règle, on me paye, et c’est fini.
Ma clientèle est morte. Il n’y a plus même de leçons à deux francs, ni à vingt sous.
« Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste ? »
J’ai essayé.
Je suis parvenu à avoir ce que j’ai rêvé si longtemps, une place de teneur de copie.
On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.
On n’a besoin que d’un gamin pour prendre l’article et le lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l’épreuve, voit s’il n’a rien laissé passer et si l’imprimé correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.
Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un phénomène.
« Il n’a donc pas d’autre état ? Il est donc bien pauvre ? »
Oui, je suis bien pauvre ; non, je n’ai pas d’autre état. J’ai obtenu la place par un ancien maître d’études de Nantes qui est l’ami d’enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c’est un brave homme) de m’aider à gagner quelques sous.
J’ai trente francs par mois, c’est mon chiffre ! Dans le journalisme ou l’enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.
Ma mère avait raison de dire que j’étais un maladroit. Je fais mal mon métier.
Je confonds les articles, je mêle les feuillets.
Je lis trop vite – quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme un mauvais apprenti.
J’ai une grosse voix, malheureusement, et il m’échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d’un coup dans le silence de l’imprimerie.
On se retourne, on rit, on crie : « Pas si fort, le teneur de copie ! »
Puis j’ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers ; et c’est à recommencer ; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l’écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut : « Si c’est un crétin, qu’on le jette dehors ! »
Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c’est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d’un Normand, favoris de sable et d’anjou joints en pelure d’oignon, A. Guéroult, et d’autres !
Je ne fais pas l’affaire décidément.
On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de douze ans, qui n’a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.
J’ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n’ose pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J’ai bien débuté dans les imprimeries !
AUX 100 000 PALETOTS
Il vient de me venir une chance ! J’ai un protecteur.
C’est le gérant des « 100 000 paletots » : la grande maison de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de classe ; ce camarade m’écrit :
« Va voir M. Guyard des “100 000 paletots”, il est à Paris pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant la porte. Il peut t’être utile pour le journalisme. »
Je me rends passage du Grand-Cerf.
Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.
Je rôde devant le magasin, n’osant entrer.
On m’entoure :
« Monsieur a besoin d’un vêtement… Il y en a pour toutes les bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours des cartes de la maison. »
Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.
M. Guyard paraît.
« Que voulez-vous ?
– C’est mon ami, M. Leroy, qui…
– Ah bien ! Vous voulez écrire, il m’a dit ça !
« Dunan !… »
Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en passe-montagne.
« Dunan ! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.
– Est-ce pour les affiches ?
– Je ne sais pas.
– Aimeriez-vous à rédiger des affiches ? Sauriez-vous faire des choses comme ça ? » Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m’a-t-il donc servi de faire toutes mes classes ? Celui qu’on a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d’inquiétude.
« Ah ! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot ? »
Le Pierrot est le journal appartenant aux « 100 000 paletots ».
On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le programme des spectacles et les prix de la maison : « Grand déballage de pantalons de lasting ! Grand succès de M. Mélingue ! Un vêtement complet pour 19 francs ! Demain, reprise de Gaspardo le pêcheur ! »
Il y a des comptes rendus des premières représentations et des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une phrase au moins sur les cent mille paletots. Les comptes rendus des premières contiennent des attaques sourdes contre les tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d’élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un sifflet d’habit biscornu ou un revers de redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.
On m’a confié un article à faire !
J’ai eu du mal à défendre la confection au bas d’une colonne ! Je l’ai défendue tout de même, et j’ai réussi à annoncer en même temps un déballage. J’avais à analyser un drame de M. Anicet Bourgeois.
L’article doit paraître jeudi.
Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m’asseoir sur une borne, d’où l’on peut voir le coin de la maison où le Pierrot s’imprime.
5 heures, – 6 heures, – 7 heures, – 8 heures !…
J’ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude !
« Monsieur, dis-je à un homme qui a l’air d’être de l’imprimerie, savez-vous où l’on fait le Pierrot ? »
Il n’est pas de l’imprimerie et croit que je l’appelle Pierrot. Nous avons été sur le point de nous battre !
Le Pierrot a fini par paraître. Je l’achète au premier porteur qui sort et je cherche…
– Programme… Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois.
Une colonne et demie, et au bas la signature que j’ai adoptée – celle de ma mère ! J’ai voulu placer mes premiers pas dans la carrière sous son patronage, et j’ai pris chastement son nom de demoiselle.
Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins !…
Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais le plus ! J’avais écrit l’article pour elle – c’était le coup de poing de la fin.
Je la sais par cœur ; je l’avais tant travaillée !
Je m’étais couché et j’avais mis mon front sous les draps en fermant les yeux pour mieux la voir.
Je donnais la moralité :
Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant le foyer paternel pour se lancer sur l’océan de la vie d’orages ! Que j’en ai vu trébucher, parce qu’ils avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur cœur !
Ont-ils su au journal que je n’ai jamais vu personne sauter par-dessus son cœur ? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s’embarquant ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie ?
Sont-ils des classiques ?…
Je me perds en suppositions !…
Nous le saurons en allant me faire payer.
On m’a dit :
« Vous passerez à la caisse samedi. »
J’aurais donné l’article pour rien. – Presque tous les débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiration.
La Revue des Deux Mondes ne paie jamais le premier article. Le Pierrot paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive, depuis que le Pierrot existe. J’ai fait sensation sans doute !…
On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce n’est pas une raison pour qu’on ne l’ait pas remarquée, et ils tiennent probablement à m’attacher à eux, ils font des sacrifices d’argent pour cela.
Je ne puis refuser cet argent ! D’ailleurs, il me servira à payer un raccommodage que m’a fait un petit tailleur.
Je ne veux pourtant pas avoir l’air trop pressé et paraître entrer dans les lettres pour faire fortune.
Je flâne un peu le samedi – au jour fixé – avant d’aller toucher le paiement de ma copie.
Il ne faut pas non plus les faire trop attendre !
J’entre dans le bureau.
Le bureau est un petit trou noir à côté de l’endroit où l’on met les rossignols.
Je demande le rédacteur en chef, l’homme aux sabots et au passe-montagne.
« M. Dunan-Mousseux ?
– Il n’y est pas, me dit un homme, mais il m’a prié de vous remettre le prix de votre article. »
Il me tend un paquet ficelé.
En billets de banque ? – Mais c’est trop ! c’est vraiment trop, un gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes. – Enfin !
« Mais, j’oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour vous ! »
Voyons la lettre :
« Cher monsieur,
« Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre article. Ci-joint un pet-en-l’air. J’aurais voulu faire mieux ; nos moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne vous donner qu’un petit gilet. J’ai eu toutes les peines du monde à obtenir le pet-en-l’air. Mais travaillez, monsieur, travaillez ! et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu’au pardessus d’été et même au paletot d’hiver.
« En vous souhaitant sous peu un joli complet.
« DUNAN-MOUSSEUX. »
Fallait-il refuser ? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l’air qu’en bras de chemise. J’emportai le paquet, et ce petit vêtement me fit beaucoup d’usage.
Je n’ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que j’ai écrit. J’ai gagné une paire de chaussures, dans le Journal de la Cordonnerie, pour un article sur je ne sais quoi ! – sur la botte de Bassompière, si je m’en souviens bien. On m’a remis une paire de souliers : presque des escarpins.
« C’est assez pour faire son chemin », m’a dit le rédacteur en chef, un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.
Ces souliers m’ont en effet aidé à aller quelque temps.
Comme ils avaient craqué, j’ai été au bureau du journal en offrant une nouvelle à la main, si l’on voulait mettre une pièce.
« On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodages. »
Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées ! C’est tout ce qu’on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.
J’accepte, et bien m’en a pris. Je me suis promené avec ces pantoufles-là pendant toute une saison.
Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j’avais des amis dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j’avais l’air de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas des portes.
Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un entrefilet et une nouvelle à la main.
D’autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients ! Je n’osais plus élever la voix dans les discussions, je n’osais plus passer dans les endroits où l’on se disputait, moi qui les aimais tant jadis, je devenais vil, je tournais à la lâcheté… C’est que si j’avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui est mon fort m’est défendu. Ce n’est pas la peine de taper sur le tibia, je ne le casserais pas, ni d’enfoncer comme je le faisais autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n’est pas la peine ! Je me rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui évite la pluie. Je n’ai pas encore reçu de volée. J’en recevrais à tout coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.
Un pet-en-l’air et une paire de chaussures. Je m’y habitue ! Si je trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.
Pour le logement il n’y a pas à y compter, il faut être dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous les hôtels parce qu’il dit qu’il fera des caricatures dans les coins les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de penser à lui.
Mais la littérature ! Je ne pourrai jamais échanger de la copie contre une quinzaine de chambre.
Il ne faut pas désespérer de la Providence !
On m’a présenté à un monsieur qui m’a vu en pantoufles et qui, tandis que les autres s’étonnaient, a dit :
« Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.
– Ah ! il a des détails là-dessus ! on a fait cercle.
– C’est parce qu’il n’a pas de souliers. »
Il est fort et l’on dit en effet qu’il est un des annonciers d’avenir sur la place de Paris.
« Vous crevez la faim, n’est-ce pas ? »
Mais non, Ah ! pardon, j’ai justement des souliers aujourd’hui. Prenez garde, je n’aime pas qu’on mette le doigt sur ma pauvreté.
« Je vis de mon travail, monsieur !… »
Il n’est pas mauvais homme et m’a demandé très rondement pardon de sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel était le travail si mal payé qui m’obligeait à aller en pantoufles de Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la vie.
« Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie ! Voulez-vous pouvoir sortir même par la pluie ? »
Il me semble que je donnerais un volume pour cela.
Il m’est défendu de sortir par les temps humides ! Je ne connais que la vie à sec. Je n’ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon troussé, un bas blanc tiré, comme j’en suivais, les jours d’orage ! Ma vie d’ermite me tue et je voudrais des chaussures à talons pour mon pauvre cœur.
« Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises comme à la foire de Beaucaire !
– Parlez !
– Voici. Je veux fonder un journal d’élégance pour l’annonce. Vous y rédigerez la chronique du grand monde. »
Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par mois d’argent comptant, rubis sur l’ongle, qui ne doivent pas un sou à personne, puis le tailleur m’habille, le bottier me chausse, le chemisier m’enchemise. Je suis couvert de parfums ! Mais je ne mange que des conserves !
Le journal n’en est pas à m’ouvrir les portes des restaurants. Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la Gazette du Grand Monde. S’il y en a quelques-uns qui s’y risquent, c’est le Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison grave pour que je ne fréquente pas les Maison Dorée, ni Brébant ni le Grand 16 du Café Anglais.
Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas venir à bout.
Si j’allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux viveurs en disant : « Voilà le Vicomte de *** » et il faudrait tenir le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner, nom d’un gentilhomme !
Je ne puis pas me déboutonner, nous n’avons pas encore mis la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j’ai fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C’est même gênant quelquefois.
Je n’ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une annonce d’un sardinier qui n’est pas chien avec moi pourvu que je parle de lui dans ma chronique. C’est assez difficile, je suis forcé d’inventer des histoires tirées d’une longueur. C’est généralement un fils de famille qui s’est engagé et qui revient en congé. Sur le boulevard un de ses amis l’accoste.
« Tiens déjà caporal !
– Oui mon cher, la sardine ! La sardine comme celle que nous mangions quand je finissais mon oncle ! la sardine régence, la sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier). Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine Bugeaud… »
Et pour les timbales de thon ?
« Qui est-ce qui donne le ton maintenant ? Voilà dix mois que je n’ai pas quitté le château !
– Qui est-ce qui le donne ? toujours la grande Clara. Qui est-ce qui le vend, toujours un tel… »
Je ne mets ces choses sur le papier qu’avec un sentiment profond de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux pour qu’on ne me voie pas. Mais j’en vis !
C’est même échauffant au possible, toujours des conserves, jamais de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne énormément à la quatrième page et j’ai toutes espèces d’eaux pour rincer mon sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue !
Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses boîtes à conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le tour du monde.
Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.
Je fais sauter le cachet.
Matoussaint, que je n’ai pas revu depuis des siècles, est rédacteur de la Nymphe. Il m’écrit pour m’en avertir – lettre simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.
Je me rends aux bureaux de la Nymphe ; c’est près des boulevards, de l’autre côté de l’eau. Heureux Matoussaint !
Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte du Capitole !
La maison est d’honnête apparence – sur le côté une plaque avec ces mots :
LA NYMPHE
JOURNAL DES BAIGNEURS
2e, porte à gauche
Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.
BUREAU DE RÉDACTION
de 11 h à 4 h.
Tournez le bouton, S.V.P.
Je tourne, et m’y voici.
Comme il fait noir ! Les volets sont baissés, les rideaux tirés – pas un chat !
J’entends un bruit de paille.
« Qui est là ? » dit une voix qui vient d’une autre chambre et n’est pas reconnaissable ; je ne suis pas sûr que ce soit celle de Matoussaint…
J’ai recours à un subterfuge, et avec l’accent d’un pauvre aveugle, je chante dans l’obscurité :
« Je suis un abonné de la Nymphe.…
– Vous êtes l’Abonné de la Nymphe ? »
Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.
« L’Abonné… l’Abonné… Mais où est donc mon caleçon ?… L’Abonné !… »
Matoussaint (c’est bien lui), apparaît en se boutonnant.
« Comment ! c’est toi !… Tu ne pouvais pas te nommer tout de suite ?… Tu me fais croire que c’est l’Abonné ! Je me disais aussi, ce n’est pas sa voix.
– Ils n’ont pas tous la même voix, tes abonnés ?
– Mes abonnés ? – pas mes ! – mon ! Nous avons un abonné, rien qu’un ! – Mais passe donc dans l’autre pièce… Assieds-toi sur le bouillon. »
Il y a des paquets de journaux par terre. J’ai le séant sur la vignette ; lui, il s’élance contre le mur et grimpe jusqu’à une soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière indienne – une odeur d’enfermé aussi.
Matoussaint demeure là.
Le reste de l’appartement appartient au journal ; ce coin est le logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.
Matoussaint me conte l’histoire de la Nymphe, journal des baigneurs.
C’est une feuille d’annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre, de publicité, comme le Pierrot, mais avec une idée de génie.
L’idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors soient attendris et qu’il puisse les arracher avec ses ongles.
On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l’eau ; c’était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s’empâtait point.
« Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front comme un vilebrequin, crois-tu qu’il y avait là une pensée grande !… Malheureusement, le siècle est à la prose, l’homme de génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les masses… On ne se lave plus, les riches vivent dans la corruption, les pauvres n’ont pas de quoi aller à la Samaritaine. Oh ! l’Empire !… »
Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse de côté. Cependant, à la fin, celui qui a l’air d’être le chef se penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.
Il dit après l’avoir écouté :
« Mais il pourrait faire notre affaire !… »
Je saute sur Matoussaint dès qu’ils sont partis.
« Il t’a parlé de moi ?
– Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux. »
Déjà ? Sur ma mine ? Je fascine décidément.
« Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu’un qui aille dans les bains demander la Nymphe, et qui, si on ne l’a pas, se fâche et crie : “Comment, vous n’avez pas la Nymphe ? Tous les bains qui se respectent ont la Nymphe !” – Tu fais alors sauter l’eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère. »
Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s’en aperçoit.
« Tu ne peux pas non plus, d’un coup, arriver à l’Académie ?
– Non, c’est vrai.
– À ta place, j’accepterais. Il faut bien commencer par quelque chose. »
J’accepte, je deviens demandeur de Nymphe.
La caisse du journal me paie mon bain – avec deux œufs sur le plat ou une petite saucisse – pour que je déjeune dans l’eau et aie le temps de causer avec le garçon.
Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon œuf, et je dis d’un air négligé, quand j’ai noyé le jaune qui est resté dans ma barbe :
« La Nymphe, maintenant ! »
Et si la Nymphe n’y est pas – elle y est rarement – je fais sauter l’eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la baignoire – on me l’a bien recommandé !
Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à me rhabiller.
Je détermine deux abonnements… mais ce n’est pas assez pour faire vivre le journal, et l’on trouve que je ne suis bon à rien, que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien propre, cependant ! Si je n’étais pas propre en me baignant si souvent, c’est que je serais un cas médical bien curieux !)
Je quitte le peignoir de demandeur de Nymphe, emportant avec moi pour un temps infini l’horreur de l’eau chaude, et criant souvent, au milieu des conversations les plus sérieuses : « Garçon, un peignoir ! » par habitude.
Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un vieux qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la porte des traductions.
Il me dit que c’est l’histoire de bien d’autres.
« On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien des odeurs qui soulèvent le cœur, allez ! »
Il me fait presque peur, ce vieux-là !
Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois, toujours à la même heure.
Il y a une semaine que je ne l’ai vu… Qu’est-il devenu ? – J’interroge la concierge.
« Vous ne savez donc pas ? Il y a huit jours, il est rentré, l’air triste ; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état je lui donnerais. « Lui donnerez-vous un état, au moins ? » On aurait dit qu’il tenait à le savoir… Il est monté et il n’est pas redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas de réponse ! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était déjà couleur de cire. « Je me tue par fatigue et par dégoût. »
JOURNAL DES DEMOISELLES
Boulimier, un de nos anciens camarades de l’hôtel Lisbonne, est entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en temps une pièce de vers dans la Revue de la Mode. Il veut bien essayer de faire passer une Nouvelle de moi.
J’ai beaucoup de barbe pour écrire dans le Journal des Demoiselles !
Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.
Quel sujet vais-je prendre ? Mes études ne peuvent pas m’aider !
Il n’y a pas de demoiselles dans les livres de l’antiquité. Les vierges portent des offrandes et chantent dans les chœurs, ou bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.
J’ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.
« Vous devriez faire le roman d’une canéphore ! » me souffle un agrégé en disgrâce pour ivrognerie.
Mais je ne sais plus ce que c’est qu’une canéphore.
« Si tu parlais d’une bouquetière ? me dit Maria la Toquée, qui fait des vers.
– C’est une idée. Viens que je t’embrasse ! »
Je préviens Boulimier.
Il me répond courrier par courrier :
« À quoi pensez-vous ? Voulez-vous donc encourager les filles de nos lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur accrocher des œillets à la boutonnière !… Où avez-vous la tête, mon cher Vingtras !… Que personne ne se doute chez Didot que vous avez eu cette idée-là !… Si on savait que je vous fréquente, je perdrais ma place. »
Je lui réponds qu’il se trompe, et j’explique mon plan.
Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré sa mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n’est plus. La nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.
Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste, naturellement ! Elle se suffit avec ça. Un soir enfin, elle trouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de saule pleureur dans les cheveux – ma bouquetière a toujours une branche de saule pleureur sur sa petite tête d’orpheline – il lui demande son histoire.
Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l’adopte, lui fait apprendre le piano, et puis la marie richement.
« Vous le voyez, mon cher Boulimier, c’est la bouquetière prise à un point de vue émouvant, et, j’ose le dire, assez nouveau ? »
Je trouve le lendemain une note de Boulimier :
« Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En effet, il y a quelque chose à faire avec cette idée touchante d’une orpheline qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous songé à l’hiver ? Que vendra-t-elle l’hiver ?
« Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-elle en garni ou dans ses meubles ? on ne loue pas facilement, vous savez bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous sous silence ? Oh ! mon ami !… Ne pas dire ce que la petite Cimetièrette (je vous félicite sur le choix du nom) fait quand les boutiques sont fermées !… M. Didot me renverrait, je vous assure. »
Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi !
Eh bien ! je m’en vais tout simplement raconter une histoire que j’ai vue.
Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu’on enterrait sa mère qui était morte de faim… – On avait prié une voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s’était enfermée avec son amoureux ; la petite en jouant a roulé sur les marches de l’escalier et s’est cassé la jambe, on a dû la lui couper – elle marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de l’hospice des orphelines.
Boulimier ne m’a pas écrit, il est venu lui-même, – en cheveux, et tout bouleversé ! Ç’a été une scène !…
« Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre les riches !… et vous prenez le Journal des Demoiselles pour tribune ?… Pourquoi ne pas proposer une société secrète tout de suite… ou bien défendre l’Union libre !… »
Il faisait peine à voir !
Il a repris l’omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis que je n’appellerais pas aux armes dans le Journal des Demoiselles.
Il a été bon comme un frère, – il m’a tout pardonné, il m’a lui-même trouvé un sujet.
Il m’en a envoyé le canevas.
Sujet d’article pour le JOURNAL DES DEMOISELLES.
LA TÊTE D’EDGARD
Une famille est rassemblée autour d’un berceau. Le père arrive.
« Est-ce une fille ? Est-ce un garçon ? (Passer légèrement là-dessus). »
C’est un garçon.
« Comme il a une grosse tête, mon petit frère ! »
On s’aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme… Le médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le père le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a l’air abattu. Il fait un signe aux domestiques :
« Que tout le monde sorte !
– Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale ! »
Voilà la première partie.
Dans la seconde partie l’enfant à grosse tête grandit. Le père est bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.
« Il y en a plus à aimer ! » dit-elle.
Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous voudrez, je le crois bon ; le geste du bras, qui se trouve être trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.
Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et mères et la froideur d’un oncle, qui trouve que cet enfant est plutôt une gêne pour la famille.
« Il vaudrait mieux qu’il remontât au ciel… on pourrait le vendre à des médecins !… »
« Vendre mon fils !… »
Vous voyez la scène.
Tout d’un coup un collégien saute dans la chambre. C’est le fils aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez « boursier », cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne venait pas en vacances parce que c’était trop cher.
Il a enfin fini ses classes – on ne l’attendait pas – il ne devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a ménagé cette surprise, et le voici !…
Il a tout entendu, caché derrière la porte ; et il va droit à son oncle :
– Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère ! il ne s’appelle pas Joseph ! (se tournant vers son père). Comment s’appelle-t-il ?
Je crois ce mouvement heureux, parce qu’il double le mérite de ce frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir son nom. On lui apprend qu’il s’appelle Edgard, et il continue :
« Je voulais être avocat, j’avais rêvé les palmes du barreau ! (avec mélancolie). La tête de mon frère m’impose d’autres devoirs… Je me ferai médecin… »
Indiquer qu’il avait toujours eu de l’horreur pour ce métier… Ça le dégoûte, la médecine… mais il a conçu dans sa tête – de taille moyenne – le projet de se vouer à l’étude des têtes grosses comme celle de son frère.
« Qui sait ! Ne peut-on pas les diminuer ?… n’est-ce pas une enflure provisoire ?… peut-être un dépôt seulement… ! »
Ce n’était qu’un dépôt !…
Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses études qu’il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui ne le sont pas.
C’est l’histoire d’Edgard – Edgard qu’on revoit avec une petite tête à la fin.
Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu’il n’avait entamés qu’avec répugnance et uniquement par dévouement fraternel.
Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus distingués.
Il a la clientèle de l’aristocratie.
« Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je crois, de broder avec succès un récit où s’exerceront toutes vos qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des abonnements d’hydrocéphales.
« M. Didot sait remarquer le talent où il est, s’il voit cela, il vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une grosse tête de la maison. »
J’ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je l’envoie.
Huit jours après je reçois une lettre.
« Monsieur,
« Nous vous renvoyons la nouvelle : La Tête d’Edgard, que vous aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et se jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué une tendance à l’attendrissement qui vous fait le plus grand honneur. Mais c’est cet attendrissement même que nous redoutons pour nos lectrices frêles et sensibles. Tous les petits cœurs en deviendraient gros.… Vous m’avez comprise, j’en suis sûre, vous qui cachez sous un nom d’homme la grâce d’une femme.
« Agréez…
« La Directrice,
« ERNESTINA GARAUD. »
La grâce d’une femme !…
C’est possible – quoique j’aie vraiment beaucoup de barbe et une culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet par-derrière.
BAS, LES COEURS !
J’ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur à l’Illustration. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a demandé à Renoul quelques garçons de talent pour composer la rédaction.
Il est vieux mais il aime les jeunes. C’est un vieillard aimable qui m’accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il voit vite que je n’ai rien sur la planche et que je suis un novice, malgré le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la Gazette du Grand Monde.
Je m’ouvre à lui.
« Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu’on me demande. Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense ! J’ai eu tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais ce n’est pas tout à fait exprès. C’est que je n’en ai pas d’autres.
– Vous n’avez pas de fortune ? » Il y a trop de pitié dans son accent pour que je lui dise la vérité. J’aurais peur de paraître m’être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.
« Pas de fortune, non, mais j’ai quelques ressources, de quoi vivre.
– À la bonne heure ! sans cela quelle vie, mon ami ! » et il lève les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.
S’il savait ce que j’ai déjà enduré ! S’il voyait le fond de ma bourse !
« Eh bien, mais… dit-il en revenant à ma confession. Vous ne savez faire que ce que vous pensez ! Ce serait beaucoup, savez-vous ! Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre le sujet qu’il vous plaira et vous le traiterez comme vous voudrez. Faites ce que vous pensez ! Je voulais vous offrir deux sous la ligne, vous en aurez trois. »
Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs ! Cet homme à donc des millions à dépenser ! Il a Rothschild derrière lui ?
Ce ne sera pas en pet-en-l’air, ni en escarpins, ni en pommade, ni en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais de l’argent.
« Quel sujet ? voyons ! me demande M. Mariani.
– Je ne sais trop…
– Avez-vous étudié telle ou telle question ?
– Je n’ai rien étudié en particulier, – ni en général, il faut bien le dire. J’ai habité le quartier Latin, – on n’y étudie guère !…
– Le quartier Latin ? Voulez-vous le raconter ? Est-ce entendu ? Un article, deux, trois, si vous voulez, intitulés : La jeunesse des Écoles. Le titre vous va-t-il ? »
Il sonne bien, en effet.
Je suis rentré chez moi tout ému.
J’ai bien de la peine au commencement ; je veux toujours parler des gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte, etc., etc. C’est ma plume qui écrit tout cela contre mon gré ; elle se refuse à me laisser entrer dans l’article, rien qu’avec mes souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n’avoir pas froid en travaillant.
Enfin, le voilà, mon article, tel qu’il est avec ses gribouillages. J’ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques phrases douloureuses et brutales.
J’arrive chez Mariani.
« Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon manuscrit.
– Eh bien, lisez vous-même ! »
Je lis – très pâle ma foi ! Mais à mesure que je retrouve le fond de mon cœur à travers ces ratures et dans ces explosions de phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute et claire.
Le rédacteur en chef m’écoute, l’œil tendu, et dit de temps en temps tout bas :
« C’est bien, bien… »
J’ai fini, j’attends mon sort.
« Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu’il ne faut pas perdre. Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point ! Il y a dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans le ventre. Je vous le paierai – et de grand cœur – mais je ne vous l’imprimerai pas !
– Alors, il n’y a pas à me le payer.
– Pas de fausse honte – il ne faut pas avoir travaillé pour rien, d’ailleurs vous m’avez empoigné, je vous le promets, pour l’argent que je vous donnerai ! Il y a de la verdeur et de la force là-dedans, savez-vous bien ? »
Je ne sais pas : je sais seulement que c’est le fond de mon cœur.
J’ai peint les dégoûts et les douleurs d’un étudiant de jadis enterré dans l’insignifiance d’aujourd’hui. J’ai parlé de la politique et de la misère !
« Il faut attendre un nouveau régime. Je ne crois même pas qu’un journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente. Cependant je vais vous donner un mot pour X… »
J’ai porté le mot. J’ai entrevu X…. entre deux portes.
« Ah ! de la part de Chose ? Laissez-moi votre copie. »
Huit jours après je reçus avis que tout cautionné et tout républicain qu’on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon travail. Je ferais condamner le journal.
Alors l’empire a peur de ces quatre feuilles que j’ai écrites dans mon cabinet de dix francs !
J’ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré ! Ce que je fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des autres est bête !…
Pour ne pas être l’obligé du journal et n’être pas payé d’une copie non publiée, j’ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même nombre de lignes en prose possible.
« Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du bailleur de fonds. »
J’ai bâclé deux ou trois articles que je n’ai pas eu le courage de relire quand je les ai vus imprimés !
Je serais honteux qu’on en parlât de ces articles, et je les cache comme des excréments.
Le jour de la paye, on m’a soldé en grosses pièces de cent sous, comme on paie à la campagne – elles suent noir dans ma main fiévreuse.
Une chance !
Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un Charlemagne, Monnain me reconnaît et m’arrête. Il est ému…
« C’est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite machine à esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins ?…
– C’est moi.
– Deschanel qui était de garde dit : « Ouvrez les fenêtres ! D’où vient cette odeur moderne ? » – Et elle était bonne, ton eau-de-vie !… Tu sais, je suis maintenant directeur de la Revue de la Jeunesse… Veux-tu faire la chronique ?… – C’est bien toi qui as allumé le brûlot ?…
– Oui, oui… Et c’est sérieux, ton offre de chronique ?
– Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant. »
J’arrive le 12 avec ma copie.
Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la table.
« Je ne peux pas publier ça ! Tu éreintes Nisard ! C’est mon protecteur à l’école et je compte sur lui pour me faire recevoir à l’agrégation… »
Et ce sont des jeunes ! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux ! Des jeunes qui n’ont pas le droit, ni le courage, ni l’envie de crier ce qu’ils pensent !
Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier ! Mon père ! pourquoi avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier !…
De quel droit m’avez-vous enchaîné à cette carrière de lâches ?…
« Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie pour le pognon. »
Soit ! je travaillerai pour le pognon.
Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une traînée d’encre, mais par exemple je ne signerai pas !
Non, je ne signerai pas. J’avais mis mon nom au bas de l’article contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n’ai pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer des niaiseries !
On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À l’ombre de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J’en livre pour l’argent qu’on me donne. Je ne relis pas la copie que je porte. Si par hasard c’est bon, tant mieux, si c’est mauvais, tant pis. Il paraît qu’une fois ou deux j’ai été intéressant entre autres le jour où j’ai parlé d’un mort célèbre dont j’avais connu la misère. C’est qu’il était mort celui-là et l’on pouvait le louer ou l’assommer sans crainte. J’avais laissé parler mon cœur et on ne l’avait pas fait taire.
Une semaine pourtant – celle où l’on a enterré un réactionnaire célèbre de 48 – je suis sorti de mon insouciance et de mon dégoût, et j’ai demandé à avoir le champ libre – je signerai cette fois, si l’on veut !
« Vas-y ! »
Ah bien oui ! J’ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.
« Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles ! On tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte. »
On tuerait ta revue ? Eh ! elle mourra, ta revue ! Elle mourra d’insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon !
« Il faut attendre un nouveau régime » – voilà mon avenir !…
« Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie ? Ce n’est pas brave ! me dit un homme de cœur qui essaie de me retenir et de me consoler. – Encore un effort, me crie-t-il. – J’irai voir P…, qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu’il vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire. »
Il a demandé et obtenu !
J’ai à faire une série d’articles sur les professeurs de l’empire : comme celui que j’avais écrit sur Nisard. – S’ils sont verts, on les prendra. Aussi verts que vous voudrez.
J’étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.
C’est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m’aimait un peu et ne se moquait pas trop de ma mère.
« Je suis de passage à Paris, et je me suis dit : j’irai serrer la main à mon ancien élève.
– Merci.
– Et les affaires ? – Vous n’êtes pas heureux, je vois ça !
– Ni heureux ni malheureux. »
Qu’a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère ! Est-ce qu’il vient pour m’offrir l’aumône ?
« Qu’est-ce que vous faites maintenant ? Est-ce encore des petites machines comme les choses dans la Revue de Monnain ?
– Vous savez donc que j’écrivais ?
– Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Nantes, nous l’a dit, mais je n’en ai pas été bien content, entre nous ! Vous, le républicain, vous avez été bien pâle. »
Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer pourquoi il m’avait trouvé si pâle.
Mais je lui ai lu l’article vert que j’étais en train d’écrire.
« Trouvez-vous ceci meilleur ?
– Certes ! mon cher, c’est superbe ! »
Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit avait été lu, même applaudi. J’avais vu à la façon dont les domestiques et les petits m’avaient salué quand j’étais sorti, que j’avais pied dans la place.
Mais j’ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.
« M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands universitaires… Tu veux donc me faire destituer ?… Quand paraît l’article ? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche ?… Nous trouveras-tu un lit à l’hôpital, après nous avoir jetés dans la rue ? C’est ainsi que tu nous récompenses de t’avoir fait donner de l’éducation. »
Votre éducation !… N’en parlons plus, s’il vous plaît.
Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la bouche. – Vous avez raison ! Ce serait la destitution, et je ne pourrais pas vous trouver une place à l’hôpital…
IL FAUT SE FAIRE
DES RELATIONS
LECAPET
Il y avait sous l’Odéon un petit journal qui pendait, le Mouvement artistique et littéraire. Il ne tenait que par une patte, le vent avait détaché l’une des pinces de bois qui le maintenait sur la ficelle.
Il allait dégringoler et s’envoler, emporté par la bise qui s’engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son secours. Le père Brasseur m’a remercié et du même coup, j’ai jeté un coup d’œil sur la feuille avant qu’on la rattachât à la ficelle.
Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige le Mouvement artistique et littéraire. Un des articles se termine ainsi : « Nous courons après des idées et non après des papillons. » Cette phrase indique des penseurs. L’envie me prend de voir ces jeunes courir après des idées.
C’est au fond d’une cour ! bien humide ! Mon nez coule, j’en serai pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas ! C’est bien petit pour courir – on ne court pas, au contraire on est assis.
Ils sont trois, le rédacteur en chef qui bégaie, le directeur qui zézaie et un troisième qui a l’air de communier ! Il ressemble à un enfant de chœur qui aurait les cheveux gris et la patte d’oie, ou à une jeune fille qui se serait fait des moustaches et une barbiche avec du bouchon brûlé. On l’appelle M. Lecapet.
Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d’un petit salsifis qu’on vient d’arracher d’un champ et qui est tout plein de terre, avec un petit fil qui le termine coquettement. Lecapet aussi a un fil qui pend de la doublure de sa redingote. Pourquoi ne boutonne-t-il pas sa chemise qui est toute ouverte par-devant, je vois son petit poitrail. Sa patte d’oie lui ride sa petite figure tout entière quand il rit. Quand j’étais enfant, dans les belles années de mon enfance, ma mère me donnait les pattes des volailles mortes, elle s’en privait pour me les donner et je tirais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes : c’était innocent et instructif. – Tu apprends quelque chose au moins : tu apprends le système nerveux des poules. La figure de Lecapet quand il rit ressemble à une patte de poulet qu’on tire. On ne voit que son œil comme une prunelle de crevette qui luit au-dessus d’un nez effilé et pâlot et un bout de langue qu’il laisse passer entre ses dents, ce qui est vraiment très enfantin et pas du tout déplaisant.
Il tient d’une main fluette, maigre, grise, une paire de gants noirs qu’il secoue : des gants qu’a écorchés la vie, ridés comme son cou de dindonneau.
Il est en train de réciter des vers :
Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire
De ses plis ondoyants n’a blessé mes bras nus.
Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnette à l’élévation, et son petit bout de langue est sorti religieusement – comme pour qu’on y mette une hostie ! Mais qu’entend-il par ses bras nus ? Est-ce qu’il compte se promener les bras nus ? Il doit avoir des bras comme des allumettes, ça doit faire pitié ses bras ! Il ferait mieux d’avoir un tricot avec des manches.
…Oui, mon front est paré de grâce et de pudeur !
Mais il est tout mâchuré ton front !
Quand courra-t-on après des idées ?
Ah ! l’on aborde un sujet littéraire.
Jusqu’à présent on n’a pas fait attention à moi. Quand je suis entré et qu’on m’a demandé ce que je voulais, j’ai expliqué que sous l’Odéon… – le journal – ses articles graves – enfin, j’avais eu l’idée de venir fraterniser avec des camarades de la République des lettres. On ne m’a pas accueilli comme un frère. On n’a pas trop répondu grand-chose. Je pensais qu’ils auraient l’air plus flattés. C’est qu’aussi je suis très mal mis ! Pourtant on me fait signe de m’asseoir sur une des deux chaises qu’il y a dans le bureau et l’on s’est remis à écouter Lecapet. Je me suis contenté de mettre une fesse comme tout le monde sur le rebord de quelque chose. Elle me fait mal même au bout d’un moment. J’ai choisi une place très incommode. M’asseoir pour me refaire ? Je n’ose. J’aurais l’air dans cette chaise au milieu de la pièce d’un homme qui attend qu’on lui fasse la barbe.
On m’a négligé, trop négligé. Pourtant quand Lecapet est arrivé au manteau du fourbe, aux bras nus, au front paré de grâce et de pudeur, j’ai remué un peu : le bois a crié ! On s’est tourné vers moi avec humeur, comme si on ne me tolérait qu’à condition que je ne ferais entendre aucun bruit. Avec ça, ce soupir du bois était comme une plainte étouffée ! Il y a eu doute dans l’esprit des assistants…
Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse ses paupières, dodeline sa petite tête et bat son genou pointu avec son gant fané. On reste un moment silencieux. Les yeux se tournent vers moi. Ça me gêne.
On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement l’objet de la curiosité générale que je sens qu’il faut parler ou me brûler la cervelle.
« Messieurs, les sentiments qu’on vient d’exprimer sont tout à fait les miens – tout à fait, tout à fait – » j’y mets de l’enthousiasme et je répète tout à fait d’un air crâne, presque provocateur ! On ne répond rien. S’il entrait un papillon, si on y souffrait les papillons dans cette maison, on entendrait le bruit de ses ailes !
On a l’air stupéfait.
L’idée du papillon qui passe me remet en selle. « C’est une phrase qui est une théorie, un drapeau ! “Nous ne courons pas après les idées mais après les papillons !” »
J’ai su depuis que je m’étais trompé ; c’était le contraire.
« Nous n’avons pas dit cela », bégaie le rédacteur en chef.
Me serais-je trompé de coin ? Je m’informe comme si j’arrivais :
« C’est bien ici le Mouvement artistique et littéraire ?
– Oui, monsieur. » Un « oui » très ferme et très carré.
Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas de leur rez-de-chaussée. Ils mettraient c’est ici sur la porte, en grosse lettres s’il n’y avait pas à craindre une fâcheuse confusion.
« Eh bien, n’avez-vous pas eu l’honneur d’écrire que vous ne couriez pas après – après ci, après ça ? »
Je mets tout, les papillons, les idées, papi-idées pa-llon-papi-pa-pardon !
Les yeux du rédacteur en chef jettent des flammes. Ils croient que j’imite le bègue pour me moquer de lui. Une querelle va s’en suivre, il y a un duel de bègues dans l’air, d’un vrai et d’un faux bègue.
Situation triste ! malentendu pénible !
« Enfin, qu’êtes-vous venu faire ici ? »
On s’avance vers moi.
« Fraterniser.
– Fra-fra-fra ? »
Le bègue ne peut pas finir.
« Monsieur, mon père était officier de la Garde républicaine, dit celui qui zézaie, et on a l’habitude dans ma famille de corriger les insolents ou de flanquer à la porte les idiots. Qu’êtes-vous, un malotru ou un imbécile ? »
Je ne veux pas y mettre d’animosité ni d’orgueil, de la franchise seulement.
« Monsieur, je suis un imbécile. »
Je donne cela comme ma profession, sans rougir ! pourquoi rougirais-je ? Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que des sottes gens !
Une fois que j’ai joué cartes sur table, je me suis senti plus à l’aise ! On savait qui j’étais maintenant sans avoir malheureusement d’adresse à distribuer. Je pense qu’on pouvait me croire sur parole et quelle raison avais-je d’abuser de la bonne foi des gens ?
Je ne prenais donc personne en traître et fort de ma franchise je retrouvai de l’assurance.
« Si votre père était officier de la Garde républicaine, c’est que probablement il était républicain… »
Ce n’était pas une raison. Cependant je m’appuyai là-dessus pour dire que j’étais républicain aussi – j’appartenais à une bande dont on avait parlé au Cours Michelet, aux manifestations et au 2 Décembre.
« Vous connaissez C…
– Comment vous appelez-vous ?
– Jacques Vingtras.
– Il fallait donc le dire ! C’est vous qui rappelez les Saint-Vincent pour leur donner des coups de pieds au cul. »
Je rougis timidement, j’ai toujours eu des scrupules de conscience à cet endroit. J’ai ce coup de pied au cul sur le cœur.
« C’est vous qui avez voulu enlever l’Empereur ?… » Et ils en content encore d’autres. Ils savent ma vie d’émeutier mieux que moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Boulimier est venu leur apporter des vers !
« Monsieur, dit Lecapet après un instant de recueillement, d’une voix douce et les yeux baissés. Vous n’avez pas senti ce que vous avez d’idéal en vous se troubler quand vous avez prié ce jeune homme de Saint-Vincent de prendre une attitude qui répondît aux concepts de votre intelligence à ce moment…
– Je n’ai rien senti… Peut-être un peu d’engourdissement.
– Dans les facultés de votre âme ?
– Non, au bout du pied qui avait frappé. J’avais tapé sur l’os probablement. C’est un os spécial qu’il ne faut pas prendre en biais. Quand on le prend en biais, on court le risque de se blesser. »
Lecapet me remercie d’un air séraphique et a l’air de se parler à lui-même.
J’ai revu souvent Lecapet.
Chaque fois que je l’ai revu, il lui manquait un lacet à ses souliers, des boutons à son paletot, il avait du noir sur le front, ses cheveux faisaient une petite queue par-derrière et sa cravate était nouée sur le côté. On voyait souvent son petit poitrail. Il a toujours un parapluie dont les baleines sont cassées, et un gros livre sous le bras droit, où il met l’état de son âme.
Lecapet écrit tous les soirs ce que son âme a fait dans la journée. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doit se tromper de temps en temps aussi, mettre l’état de l’âme d’un autre par inadvertance – ou bien mettre l’état d’autre chose que son âme, faire erreur, car comment s’expliquer les ratures de son manuscrit ?
Son âme fait ceci ou cela, il n’y a pas à dire – et pas à se tromper. C’est peut-être la faute du papier buvard. Il paraît que ce papier buvard lui a déjà joué de mauvais tours. Il a fait des pâtés dans certains endroits en essuyant des pensées trop fraîches, ailleurs il a brouillé les lettres et Lecapet ne s’y reconnaît plus. Il met des notes dans ce cas : « Je ne réponds pas de ce qui est sous le pâté » – « Je ne puis engager la virginité de ma pensée à l’endroit où il y a une tache de café ni à la place où un peu de jaune d’œuf est tombé par mégarde un jour de rêverie. »
Pendant longtemps son âme a senti la salade de chicorée. Nous avions pris son livre d’âme dans sa poche et nous l’avions frotté d’ail.
Il nous arriva rêveur quelques jours après.
« Il y a, dit-il, une mystérieuse corrélation entre les phénomènes moraux et les phénomènes physiques. J’avais pensé tout un jour à l’idolâtrie végétale des Égyptiens qui adoraient les légumes et aux poulets qu’égorgeaient les augures. Il en est resté, dans ma pensée et mon livre, ce jour-là, une odeur de chapon et comme un parfum d’oignon sacré. (La tête dans la main.) Ceci prouve bien que j’ai une âme…
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