À TOUS CEUX
qui, victimes de l’injustice sociale,
prirent les armes contre un monde mal fait
et formèrent,
sous le drapeau de la Commune,
la grande fédération des douleurs,
Je dédie ce livre.
Jules VALLÈS.
C’est peut-être vrai que je suis un lâche, ainsi que l’ont dit sous l’Odéon les bonnets rouges et les talons noirs.
Voilà des semaines que je suis pion, et je ne ressens ni un chagrin ni une douleur ; je ne suis pas irrité et je n’ai point honte.
J’avais insulté les fayots de collège ; il paraît que les haricots sont meilleurs dans ce pays-ci, car j’en avale des platées et je lèche et relèche l’assiette.
En plein silence de réfectoire, l’autre jour, j’ai crié, comme jadis, chez Richefeu :
« Garçon, encore une portion ! »
Tout le monde s’est retourné, et l’on a ri.
J’ai ri aussi – je suis en train de gagner l’insouciance des galériens, le cynisme des prisonniers, de me faire à mon bagne, de noyer mon cœur dans une chopine d’abondance – je vais aimer mon auge !
J’ai eu faim si longtemps !
J’ai si souvent serré mes côtes, pour étouffer cette faim qui grognait et mordait mes entrailles, j’ai tant de fois brossé mon ventre sans faire reluire l’espoir d’un dîner, que je trouve une volupté d’ours couché dans une treille à pommader de sauce chaude mes boyaux secs.
C’est presque la joie d’une blessure guérie à chatouiller.
Toujours est-il que je n’ai plus le teint verdâtre et l’œil creux ; il traîne souvent de l’œuf dans ma barbe.
Je ne la peignais pas autrefois, cette barbe ; mes doigts la fourrageaient et la maltraitaient, lorsque je songeais à mon impuissance et à ma misère.
À présent, je la lisse et l’égalise… j’en fais autant pour ma tignasse, et l’autre dimanche, devant le miroir, en laissant tomber mes derniers voiles, je me suis surpris, avec une pointe d’orgueil, une pointe de bedon.
Mon père était plus courageux, et je me rappelle avoir vu luire de la haine dans ses yeux, quand il était maître d’étude, lui qui ne jouait pas au révolutionnaire cependant, qui n’avait pas vécu dans les temps d’émeute, qui n’avait jamais crié aux armes, qui n’avait pas été à l’école de l’insurrection et du duel !
J’en suis là – et j’ai trouvé dans ce lycée la tranquillité de l’asile, le pain du refuge, la ration de l’hôpital.
Un des vieux de Farreyrolles, qui avait vu Waterloo, nous contait, à la veillée, que le soir de la bataille, avant qu’elle fût finie, passant devant un cabaret, à deux pas de la Haie sainte, il s’était abattu contre une table de bois, avait jeté son fusil et refusé d’aller plus loin.
Le colonel l’avait traité de lâche.
« Lâche si vous voulez ! Il n’y a plus de Bon Dieu, plus
d’Empereur… J’ai soif et j’ai faim ! »
Et il avait cherché sa vie dans le buffet de l’auberge, au milieu des cadavres ; et jamais, disait-il, il n’avait fait repas meilleur, trouvant la viande savoureuse et le vin frais. Puis il s’était étendu, faisant un traversin de son sac, et avait ronflé au ronflement du canon.
Mon esprit à moi s’endort loin du combat et loin du bruit, le souvenir du passé ne vibre plus dans mon cœur que comme peut vibrer, à l’oreille d’un fugitif, le roulement de tambour qui s’éloigne et qui meurt.
Gibier de garni, obligé, pendant des années, d’accepter n’importe quel trou pour alcôve, et de ne rentrer dans ces trous-là qu’à des heures toujours noires, de peur de l’insomnie ou de la logeuse ; échappé de campagne, à qui il fallait plus d’air qu’aux autres, et qui n’a pu renifler que des miasmes, dans des hôtels à plombs ; affamé qui n’a jamais mangé son comptant, alors qu’il avait une fringale et des dents de loup – c’est ce gaillard-là qui, un beau matin, se trouve sûr du pain et du lit, sûr de la nappe sans ordures, du sommeil sans punaises, et du lever sans créanciers.
Et Vingtras le farouche n’a plus la rage au cœur, mais le nez dans son assiette, une serviette avec un rond, et un beau couvert de melchior.
Même il vous dit le Benedicite tout comme un autre, avec un air de componction bien suffisante, et qui ne déplaît pas aux autorités.
Le repas fini, il remercie Dieu (toujours en latin, glisse la main au dos de son gilet pour défaire la boucle, lâche un bouton par-devant, et recroise là-dessus sa redingote – ramassée dans l’armoire du mort et arrangée pour sa taille, à la papa. Puis, les tripes emplies, la lèvre grasse, il prend, avec la division qu’il dirige, le chemin de la cour des grands, qui domine le pays, ainsi qu’une terrasse de château féodal.
Sur cette hauteur-là, à de certaines heures, le ciel me fait l’effet d’une robe de soie tendre, et la brise me chatouille le cou comme un frôlement d’ailes.
Je n’ai jamais eu, devant moi, tant de douceur et de sérénité.
Le soir.
La petite chambre qui est au bout du dortoir, et où les
maîtres d’étude peuvent, à leurs moments de liberté, aller travailler ou rêver,
cette chambre-là donne sur une campagne pleine d’arbres et coupée de rivières.
Dans l’haleine du vent arrive un parfum de mer qui me sale les lèvres, me rafraîchit les yeux et m’apaise le cœur. À peine il palpite, ce cœur-là, à l’appel de ma pensée, comme le rideau contre la fenêtre sous un souffle plus fort.
J’oublie le métier que je fais, j’oublie les moutards que je garde… j’oublie aussi la peine et la révolte.
Je ne tourne pas la tête du côté où mugit Paris, je ne cherche pas, à l’horizon, la place fumeuse où doit être le champ de bataille – j’ai découvert dans le fond, tout là-bas, une oseraie et un verger en fleurs, sur lesquels je fixe mon regard humide et que je sens plus doux.
Oui, ceux de l’Odéon avaient raison : Sacré lâche !
Quand je sors du collège, je me trouve dans des rues tranquilles et endormies, et je n’ai que cent pas à faire pour arriver à un ruisseau que je longe en ne pensant à rien, en suivant d’un œil assoupi un branchage ou un paquet d’herbes que le courant, emporte, et qui a des aventures en route.
Au bout du chemin est une guinguette, avec un chapelet de pommes enfilées pour enseigne ; moyennant quelques sous, je bois du cidre qui a une belle couleur d’or et me pique un brin le nez.
Ah ! oui ! Sacré lâche !
Mais aussi, je n’ai pas eu de chance…
Par un hasard bourgeois, ce lycée est plein d’air et de lumière ; c’est un ancien couvent, à grands jardins et à grandes fenêtres ; il tombe dans les réfectoires des disques de soleil ; il entre dans les dortoirs, quand les croisées sont ouvertes, des échos de feuillage et des tressaillements de nature déjà rouillée par l’automne, avec des tons chauds de bronze et de cuivre.
Je n’ai pas déplu à ces collégiens, habitués à être surveillés par des novices à peine sortis des bancs, ou par de vieux pions à brisques, plus bêtes que des sergents de chambrée.
Ils m’ont accueilli un peu comme un officier d’irréguliers en détresse, que la mort de son père – un régulier à chevrons – a rappelé par hasard ; puis, j’ai mon auréole de Parisien. C’est assez pour que je ne sois pas haï par ce monde de jeunes prisonniers.
Mes collègues aussi m’ont trouvé bon garçon, quoique trop sobre, eux qui enferment leurs heures de liberté dans un petit café humide et sombre, et s’y abrutissent à boire de la bière, à siroter des glorias, et à caleçonner des pipes.
Je ne bois pas et ne fume point.
Le temps que j’ai à moi, je le passe auprès du poêle, dans mon étude vide, un livre à la main, ou bien dans la classe de philosophie, un cahier sur les genoux.
Le professeur est le gendre du recteur lui-même, et cela le flatte de voir ce Parisien à l’air crâne, à la barbe noire, assis comme un écolier sur un banc, et écoutant parler des propriétés de l’âme. Elles m’ont joué un tour pour le baccalauréat, il ne faut pas qu’elles me fichent encore dedans pour la licence. J’ai besoin de savoir combien l’on en compte dans le Calvados : six, sept, huit… ou moins, ou plus !
Et je suis les leçons avec assiduité, pour être bien au courant de la philosophie du département.
15 octobre.
C’est aujourd’hui l’ouverture de la Faculté des lettres ; le discours de rentrée sera prononcé par le professeur d’histoire.
Mais je l’ai déjà vu, ce professeur-là !
C’est lui qui vint au lycée Bonaparte, en qualité de normalien de troisième année, nous faire la rhétorique, au temps où j’étais rhétoricien.
C’était en 1849 – il avait, ma foi, la phrase hardie et révolutionnaire. Je me rappelle, même, qu’il allait au café avec Anatoly, dont il connaissait le frère aîné, et qu’il releva la tête en m’entendant, à une table voisine où l’on se disputait, insulter la lévite de Béranger.
Il m’avait remarqué, sans retenir mon nom ; mais il se souvenait de l’incident, et quand, au sortir du cours, je l’ai abordé, il m’a tout de suite reconnu.
« Et que faites-vous ? J’avais entendu dire que vous aviez été déporté, ou tué en duel. »
Je lui confie à quel point je me sens envahi, résigné à mon
sort, heureux de la discipline, content de vivre, la main sur le tire-bouchon à
cidre ou sur la cuiller à fayots, les yeux sur un flot de rivière.
« Diable, diable ! a-t-il dit, comme un médecin qui entend de mauvaises nouvelles. Venez donc me voir, nous causerons. Cela me fait plaisir de m’échapper quelquefois de ce milieu de niais et de scélérats ! »
Il montrait, du geste, les autorités, et tout le groupe de ses collègues.
C’est lui, l’universitaire bien en cour, qui parle ainsi !
Ah ! pourquoi l’ai-je rencontré ! je vivais calme, je me reposais délicieusement ; il m’a remis le feu au ventre, et quand, le dimanche, je dégrafe une boucle au dessert, et me défends contre l’émotion, il me secoue :
« Vous n’allez pas devenir bourgeois, au moins, et engraisser ! Je préfère encore que vous m’insultiez pour ma croix de juin. »
Je l’ai insulté, en effet, à propos de sa décoration, le premier jour où je suis allé chez lui, puis je me suis dirigé vers la porte.
Il m’a retenu.
« J’avais vingt ans… j’étais avec tout le troupeau de la Normale… Ne sachant pas ce que signifiait l’insurrection, je me suis mis du côté de Cavaignac, que je croyais républicain, et je suis entré le premier au Panthéon, où s’étaient barricadés les blousiers. On m’a envoyé porter la nouvelle à la Chambre et ils m’ont noué leur ruban à la boutonnière. Mais, je vous le jure, loin de faire assassiner un homme, j’ai sauvé la vie de plusieurs combattants au péril de la mienne. Restez, allez ! Vous voyez bien que l’on peut changer, puisque vous avouez que vous n’êtes plus le même… »
Il m’a tendu la main, je l’ai prise, et nous avons été amis.
Je suis devenu aussi le favori de son confrère à cheveux blancs, le père Machar, qui s’est enterré en province, après avoir eu son heure de gloire à Paris.
« Lequel de vous s’appelle Vingtras ? », a-t-il demandé aux maîtres d’étude, rassemblés pour la seconde conférence de l’année.
Je me détache du groupe.
« D’où venez-vous ? où avez vous fait vos classes ? … Là-bas ? Vous les y avez terminées au moins, je l’aurais parié ! »
Et il m’a fait lire tout haut ma dissertation, mon devoir.
« Vous êtes un écrivain, monsieur ! »
Il m’a jeté ça à la tête, sans crier gare, et, en sortant, m’a emmené jusqu’à sa porte. Je lui ai conté mon histoire.
« Eh ! Eh ! a-t-il dit en hochant la tête, s’il n’y avait que le camarade Lancin et moi, vous seriez reçu licencié en août ; mais resterez-vous seulement jusque-là ? Le proviseur vous gardera-t-il ? Vous avez l’air d’un homme, il lui faut des chiens couchants…
– Je me fais petit, je suis décidé à être lâche !
– Peut-être, mais on voit que vous ne l’êtes pas, et les pleutres devinent votre mépris. »
Il a dit vrai, le vieux maître ! Il ne m’a servi à rien de paraître endormi, et de prendre du ventre, et de réciter le Benedicite !
Les cagots de la Faculté, le proviseur et l’aumônier du collège ont décidé que je sauterais. Mon poil de sanglier, mon œil clair, mon coup de talon, si mou que soit mon pas, insultent leur menton glabre, leur regard louche, leur traînement de semelles sur les dalles.
Ne pouvant me reprocher d’être inexact ou ivrogne, ils ont eu une idée de génie, les jésuites !
Ils ont fait organiser, en dessous, une conspiration contre
moi.
Minuit.
Le dortoir, où je piochais à la chandelle, est devenu le terrain d’embuscade des complotiers.
Il prête à l’émeute par sa construction monacale. Chaque frère avait jadis une cellule à ciel ouvert, chaque élève a maintenant la sienne, si bien que l’on ne voit personne de l’intérieur des boxes ; le maître d’étude entend les bruits, mais ne peut distinguer les gestes.
Un beau soir, il y a eu insurrection entre ces murs de bois : tapage contre les cloisons, sifflets, grognements, cris, et si drôles que, ma foi, j’ai voulu m’en mêler.
Et j’ai, moi aussi, cogné, sifflé, grogné et crié avec des notes aiguës de soprano :
« À bas le pion ! »
C’est ma première heure vivante depuis mon entrée ici.
Je suis là, en chemise, au milieu de la cellule, cognant le chandelier contre le pot de chambre, faisant le coq et le cochon, glapissant toujours : À bas le pion !
On pousse la porte…
C’est le proviseur lui-même. Il a l’air stupéfait de me voir bannière au vent, les pieds nus sur le carreau, mon vase de nuit d’une main, mon bougeoir de l’autre, et il balbutie d’un air égaré :
« Vous n’en… n’en… n’entendez donc pas ?
– ? ? ?
– Cette révolte ! … ces cris ! …
– Des cris ? … une révolte ? … »
Je me suis frotté les yeux et j’ai pris la mine ahurie et confuse… Oh ! il a bien vu de quoi il retournait, et il est parti, blanc comme la faïence du pot. Il n’y aura plus d’émeute au dortoir : il n’y a pas de danger !
Je me recouche, désolé que le boucan soit fini.
Mais je vois bien que je suis fichu. Je vais me payer des fantaisies, avant qu’on me chasse.
L’occasion vient de se présenter.
Le professeur de rhétorique est tombé malade. Il est de règle que ce soit le maître d’étude qui remplace le titulaire, quand celui-ci est, par extraordinaire, empêché ou absent.
C’est donc moi qui ferai la classe ce soir, qui monterai à cette chaire.
M’y voici.
Les élèves attendent, avec l’émotion que cause tout incident nouveau. Comment vais-je m’en tirer, moi le beau parleur, le favori de la Faculté, le Parisien ?
Je commence.
« Messieurs,
« Le hasard veut que je supplée votre honorable professeur, M. Jacquau. Mais je me permets de ne point partager son opinion sur le système d’enseignement à suivre.
« Mon avis, à moi, est qu’il ne faut rien apprendre, rien, de ce que l’Université vous recommande. (Rumeurs au centre.) Je pense être plus utile à votre avenir en vous conseillant de jouer aux dominos, aux dames, à l’écarté – les plus jeunes seront autorisés à planter du papier dans le derrière des mouches. (Mouvements en sens divers.)
« Par exemple, messieurs, du silence ! il n’est pas nécessaire de réfléchir pour apprendre du Démosthène et du Virgile, mais quand il faut faire le quatre-vingt-dix ou le cinq cents, ou échec au roi, ou empaler des mouches sans les faire souffrir, le calme est indispensable à la pensée, et le recueillement est bien dû à l’insecte innocent que va, messieurs, sonder votre curiosité, si j’ose m’exprimer ainsi. (Sensation prolongée.)
« Je voudrais enfin que le temps que nous allons passer ensemble ne fût pas du temps perdu. »
Tableau !
Le soir même, j’ai reçu mon congé.
Me voilà de nouveau sur le pavé de Paris, n’ayant que quarante francs en poche, et brouillé avec toutes les universités de France et de Navarre.
De quel côté me tourner ?
Je ne suis plus le même homme : huit mois de province m’ont transformé.
J’avais vécu, pendant dix ans, tel que l’ivrogne qui a peur de l’affaissement, au lendemain de l’ivresse, et qui reprend du poil de la bête, saute sur le vin blanc dès son lever, et garde toujours une bouteille à portée de sa main qui tremble. Je me soûlais avec ma salive.
Et j’en étais le plus souvent pour mes frais de courage !
Ceux-là mêmes à qui je faisais l’aumône d’une gaieté qui cachait ma peine ou distrayait la leur, ceux-là, plutôt que de comprendre et de remercier, me traitaient d’Auvergnat et de cruel. Pouilleux d’esprit, lâches de cœur, qui ne voyaient pas que je jetais de l’ironie sur les douleurs comme on mettrait un faux nez sur un cancer, et que l’émotion me rongeait les entrailles, tandis que j’étourdissais notre misère commune à coups de blague, ainsi que l’on crève un carreau à coups de poing pour avoir de l’air dans un étouffoir !
C’était bien la peine de se ranger !
Qu’ai-je fait, depuis que je suis revenu de cette province ? … Je ne le sais plus. J’ai vécu à la façon d’une bête, comme là-bas, mais sans la joie du pâturage et de la litière.
Vais-je descendre jusqu’au cimetière en ne faisant que me défendre contre la vie, sans sortir de l’ombre, sans avoir au moins une bataille au soleil ?
Tant pis ! Ils crieront à la trahison s’ils veulent !
Je vais chercher à vendre huit heures de mon temps par
journée, afin d’avoir, avec la sécurité du pain, la sérénité de l’esprit.
Après tout, Arnould, qui est un honnête homme, est bien entré à la Ville ; Lisette, que j’ai rencontrée l’autre matin, me l’a dit.
Voici qu’il faut faire apostiller ma demande… Encore un serment à fouler aux pieds !
N’importe !
J’ai été parjure en étant pion – parjure je serai encore en allant mendier la signature de gens qui ont tenté de nous assassiner au Deux-Décembre.
Misérable ! au lieu de gagner du terrain, j’en ai perdu et je viens de me trouver des cheveux blancs !
C’est fait ! – Un général de la Garde, un libraire des Tuileries, un ancien proviseur de mon père, ont donné, chacun, deux lignes de recommandation.
Elles ont suffi. Je viens d’être nommé auxiliaire, à cent francs par mois, dans une mairie qui est au diable et qui a l’air d’une bicoque.
J’y file, monte les escaliers et demande le chef de bureau.
Un monsieur à lunettes et un peu bossu me reçoit.
« C’est bien. Vous serez aux naissances. »
Il me mène au bureau des déclarations et me confie à un employé qui me toise, me fait signe de m’asseoir et me demande si j’écris bien ( ! !).
« Pas trop.
– Faites voir. »
Je plonge une plume dans l’encrier, je la plonge trop fort, et en la retirant, j’éclabousse, d’une tache énorme, la page d’un grand registre que l’homme a devant lui.
Il donne les signes du plus violent désespoir.
« C’est juste sur le nom ! … Il faut un renvoi ! »
Il se jette à la fenêtre, se penche au-dehors, fait des gestes, pousse des cris.
Appelle-t-il au secours ? Sent-il venir l’apoplexie ? Veut-il me faire arrêter ?
Qui lui répond ? Est-ce le médecin, le commissaire ?
Non. C’est un charbonnier, un marchand de vin et une sage-femme qui, cinq secondes plus tard, se précipitent dans le bureau et demandent, avec effroi, « ce qu’il y a ? »
« Il a que monsieur, que voilà, a débuté par envoyer une saloperie sur mon livre, et qu’il faut maintenant que vous signiez tous, en marge, pour que l’enfant ait un état civil. »
Il se tourne vers moi avec fureur.
« Vous entendez ? un é-tat ci-vil ! Savez-vous au moins ce que c’est ?
– Oui, j’ai fait mon droit.
– J’aurais dû m’en douter ! »
Et il ricane.
« Ils en sont tous là… Les bacheliers, c’est la mort aux registres ! »
Encore des miaulements et un bruit de gros souliers, encore une sage-femme, un charbonnier et un marchand de vin.
Mon collègue me lance en plein danger.
« Interrogez vous-même la déclarante. »
De quelle façon vais-je m’y prendre ? que dois-je dire ?
« Madame, vous venez pour un enfant ? … »
Il hausse les épaules, fait mine de jeter le manche après la cognée.
« Et pour quoi diable voulez-vous qu’elle vienne ? … Enfin, vous serez peut-être capable de constater ! Assurez-vous du sexe.
– M’assurer du sexe ! … et comment ? »
Il rajuste ses lunettes et me fixe avec stupeur ; il semble se demander si je ne suis pas arriéré comme éducation et exagéré comme pudeur au point d’ignorer ce qui distingue les garçons des filles.
J’indique par signes que je le sais bien.
Il pousse un soupir d’aise, et s’adressant à l’accoucheuse :
« Déshabillez l’enfant. Vous, monsieur, regardez. Mais de là-bas vous ne voyez rien, approchez donc !
– C’est un garçon.
– Je vous crois ! » fait le père en se rengorgeant, avec un coup d’œil au charbonnier.
Me voilà nourrice, ou peu s’en faut.
Je suis bien obligé, par politesse, d’aider un brin à ouvrir les langes, à retirer les épingles, à désemmailloter le moutard, et à lui faire une petite chatouille sous le menton, quand il crie trop fort.
Heureusement, la pension Entêtard m’a donné une manière et mon coup de main devient célèbre, dans l’arrondissement, autant que jadis mon tour de chemise. À moi le pompon !
Ils ne sont guère forts, mes collègues, mais ce ne sont point de méchantes gens. Il n’y a pas en eux ce levain de fiel et de chagrin qui fermente chez les universitaires constamment jaloux, peureux, espionnés.
Ils ne me font point sentir trop cruellement mon infériorité ; mon copain n’a pas rechigné, ni ronchonné, plus de deux jours.
« Sommes toute, que vous a-t-on enseigné au collège, Le latin ? Mais c’est bon pour servir la messe ! Apprenez donc plutôt à faire des jambages, des pleins et des déliés. »
Et il me donne des conseils pour la queue des lettres longues et pour la panse des lettres rondes. Nous restons même après la fermeture des bureaux, pour soigner mon anglaise, sur laquelle je sue sang et eau.
Un jour, à travers la croisée, un ancien camarade m’a vu, un de la bande des républicains.
« Tu faisais des émeutes autrefois ; tu fais des majuscules maintenant ! »
Eh bien, oui ! mais, mes majuscules faites, je suis libre, libre jusqu’au lendemain.
J’ai ma soirée à moi, – le rêve de toute ma vie ! – et je n’ai qu’à me lever aussi tôt que les ouvriers pour avoir encore deux heures de frais travail, avant de venir vérifier le sexe des mioches.
Je les démaillote, mais je me suis démailloté aussi, et je pourrai montrer que je suis un homme à qui voudra regarder.
Enterrement Murger.
J’ai demandé congé pour suivre le convoi d’un illustre.
Je veux voir les célébrités qui accourront en foule ; je veux entendre aussi ce que l’on dira sur sa tombe.
On a pleurardé, voilà tout.
On a parlé d’une maîtresse et d’un toutou que le défunt aimait bien, on a jeté des roses sur sa mémoire, des fleurs dans le trou, de l’eau bénite sur le cercueil ; – il croyait en Dieu ou était forcé de paraître y croire.
Des pioupious aussi suivaient le cortège avec leurs fusils : le peloton des décorés.
Il avait la croix ; c’était comme une médaille d’aveugle, une contremarque de charité. On ne laisse pas crever de faim les légionnaires ; resté misérable, il avait dû nouer sa gloire, comme une queue de cheval, avec le ruban rouge.
Je suis revenu songeur, et soudain j’ai senti dans mes entrailles un tressaillement de colère. Il m’a fallu huit jours encore pour comprendre ce qui remuait en moi – un matin, je l’ai su.
C’était mon livre, le fils de ma souffrance, qui avait donné signe de vie devant le cercueil du bohème enseveli en grande pompe et glorifié au cimetière, après une vie sans bonheur et une agonie sans sérénité.
À l’œuvre donc ! et vous allez voir ce que j’ai dans le ventre, quand la famine n’y rôde pas, comme une main d’avorteuse qui, de ses ongles noirs, cherche à crever les ovaires !
Moi qui suis sauvé, je vais faire l’histoire de ceux qui ne le sont pas, des gueux qui n’ont pas trouvé leur écuelle.
C’est bien le diable si, avec ce bouquin-là, je ne sème pas la révolte sans qu’il y paraisse, sans que l’on se doute que sous les guenilles que je pendrai, comme à la Morgue, il y a une arme à empoigner, pour ceux qui ont gardé de la rage ou que n’a pas dégradés la misère.
Ils ont imaginé une bohème de lâches, – je vais leur en montrer une de désespérés et de menaçants !
Il fait lugubre dans ma chambre, une chambre de trente francs qui a vue sur un boyau de cour où, au-dessus d’un tas de débris, est juché un pigeonnier dont les roucoulements me désespèrent.
Je n’entends guère que cette musique irritante, et les sanglots d’une femme qui occupe, près de moi, un cabinet sombre qu’elle n’arrive pas à payer, et qui se lamente – institutrice à cheveux gris dont on ne veut plus et qui cherche des leçons à dix sous.
La malheureuse ! Je l’ai rencontrée l’autre soir qui, pour ce prix-là, offrait à des garçons de salle du Val-de-Grâce ses caresses de vieille et entrouvrait sa robe pour laisser prendre ses seins.
J’aurais voulu partir : il me semble qu’il passe à travers la cloison une odeur qui empoisonne ma pensée !
Il a bien fallu rester, cependant, et ne point donner congé, car j’aurais dû débourser pour rien une quinzaine. Or, j’ai réglé ma vie – le livre de comptes est là, près du livre de souvenirs – mon budget est inexorable. Je n’ai qu’à courber la tête sur le papier et à me bourrer les oreilles de coton, pour rester sourd aux hoquets de douleur de la voisine et aux ronrons de tendresse des tourterelles.
L’une d’elles va souvent, sur la fenêtre du cabinet, chercher un peu de pain qu’y émiettent les mains de la pauvresse, des mains qui sentent encore la sueur d’amour des infirmiers.
Au collège, la colombe était l’oiseau des voluptés et se rengorgeait sur l’épaule des déesses et des poètes. Ici, elle fait la belle et s’aiguise le bec contre les vitres d’une pierreuse. Gemuere palumboe.
Je me lève à six heures, j’enveloppe mes pieds dans un restant de paletot, parce que le carreau est froid, et je travaille jusqu’au moment où il faut se diriger vers la mairie.
Je reviens à la besogne de cinq à huit heures seulement, pas plus tard. Le soir me fait peur, dans ce taudis de la rue Saint-Jacques, tout près de l’ancien Carrefour de la guillotine, tout contre l’Hôpital militaire, tout proche de l’Hôtel des Sourds-Muets. Les alentours manquent de gaieté, vraiment !
« Mais en te mettant à la croisée, tu peux voir le panthéon, où tu iras dormir un jour si tu deviens un grand homme », m’a dit, en ricanant, Arnould, qui est venu me voir.
Je ne crois pas au Panthéon, je ne rêve pas le titre de grand homme, je ne tiens pas à être immortel après ma mort – je tiendrais seulement à vivre de mon vivant !
Je commence à y arriver, mais il fait encore bien sale et bien triste sur le chemin.
La femelle d’à côté s’est enhardie ; elle se soûle, maintenant, et amène des hommes qui boivent avec elle.
Un jour, un de ces pochards a refusé de cracher au bassinet et a voulu la battre ; elle a appelé au secours.
C’est moi qui ai tordu le poignet de l’ivrogne – il avait ramassé un couteau sur une assiette à fromage, et allait frapper le ventre de la femme. Je l’ai poussé jusqu’à la porte de l’allée, que j’ai refermée sur lui, et contre laquelle il a cogné plus d’un quart d’heure, en criant : « Viens-y donc, le mangeur de blanc ! »
Du coup, on a chassé l’institutrice, a dit la logeuse avec une nuance de regret. Et il n’y a plus que les ramiers qui s’aiment et font leurs crottes devant ma fenêtre, ne trouvant plus de pain sur l’autre.
Mon travail n’avance guère, pourtant. C’est qu’aussi il gèle dans cette chambre, et qu’il est long à faire flamber, mon tas de houille ! Je grelotte, en brûlant des allumettes, et si j’ai le courage de m’asseoir devant ma table, sans feu dans la cheminée, peu à peu le frisson vient et la pensée s’en va.
J’ai longtemps réfléchi. Je suis allé à Sainte-Geneviève chercher, dans les livres, des procédés d’allumage qui puissent me sauver des longues stations en chemise, devant le foyer plein de fumée et non de flammes, avec la fraîcheur du matin sur mes jambes nues.
Mais j’ai échoué, et le vent est au nord. Je ne fais rien depuis huit jours – que prendre des notes au crayon, en sortant à peine mes bras du lit.
J’ai essayé d’aller écrire à la bibliothèque. Mais, si j’ai trop froid ici, là-bas j’ai trop chaud. Mes idées s’amollissent et se décolorent, comme la viande rouge au fond de la marmite, dans cette atmosphère d’une moiteur pesante, et je roupille sur mon papier blanc. Un invalide vient me réveiller insolemment.
N’arriverai-je donc pas à attaquer mon livre avant le printemps ?
Eh bien, si ! Je ferais plutôt faillite ! Je sors de la maison Dulamon et Cie, à laquelle j’ai été présenté par un ancien collègue de mon père, qui vend du latin aux enfants.
Nous avons fait marché pour une robe de chambre avec capuchon, cordelière et traîne, en drap de couvent. On doit me la livrer dans une semaine, contre moitié – prix convenu, l’autre moitié payable à la fin du mois prochain. En tout : soixante francs.
Je flâne jusqu’au jour de la réception.
La voici !
« Prenez vos trente francs ! »
L’homme les a empochés, et a filé. Moi, je me carre dans mon froc de laine.
Ah ! bourgeois qui l’avez taillé, mercier qui l’avez vendu, vous ne savez pas ce que vous venez de faire ! Vous venez de donner une guérite à la sentinelle d’une armée qui vous en fera voir de dures !
Si cette houppelande n’avait point été bâtie, je lâchais pied, peut-être, en face de l’âtre noir, je fuyais ma cellule glacée, je jetais le manche après la cognée – je n’écrivais pas mon livre !
Le moment de l’échéance approche ! Nous sommes au 22, c’est pour le 30 !
J’ai profité de ce que c’était dimanche et de ce que je n’allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.
Vite, relisons-nous ! … Des ciseaux, des épingles ! Il faut retrancher ceci, ajouter cela !
J’ai jeté de l’encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noir sur l’œil, ou comme des bleus sur le nombril ! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles ; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages – on dirait les mémoires d’un chiffonnier assassin !
C’est que le mercier n’attendra pas ! Il ira me relancer à la mairie, montrera mon billet, criera, et je serai destitué. Car je suis fonctionnaire, maintenant, et je dois faire honneur à ma signature, sous peine de compromettre le gouvernement, qui ne me donne pas quinze cents francs par an pour que je vive en bohème.
Il est trois heures. J’entends carillonner les vêpres. Pas un bruit dans la maison – que la toux d’un poitrinaire qui finit de cracher son dernier poumon.
Oh ! que c’est affreux d’être obscur, pauvre, isolé !
Le quart, la demie !
J’étais resté la main sur mes yeux pour les empêcher de pleurer. Mais il ne s’agit pas de rêvasser. Et ma dette !
Il s’agit de me rendre chez le rédacteur en chef du Figaro, de pénétrer dans son foyer. On ne le trouve pas au journal, à la sortie du bureau, pendant la semaine ; et, d’ailleurs, on n’écoute guère les inconnus, dans ces endroits-là.
Me recevra-t-il ? n’est-ce point son jour de repos ? On dit qu’il aime ses enfants, et qu’il veut les embrasser tranquillement, sans être importuné pendant ses vingt-quatre heures de vacances.
Ah ! tant pis !
Comme mes jambes flageolent en montant l’escalier !
Je sonne.
« M. de Villemessant ?
– Il n’y est pas. Monsieur est parti depuis une semaine pour la campagne et ne reviendra que dans quinze jours. »
Absent ! … Mais alors je suis perdu !
La bonne a dû lire mon désespoir sur ma figure.
Elle voit, d’ailleurs, le bout de mon manuscrit roulé, crispé, qui a l’air de se tordre de douleur au fond de ma poche.
Elle ne ferme pas la porte, et se décide enfin à me dire qu’à défaut de Villemessant son gendre est à la maison, que si je veux donner mon nom elle le fera passer, et, que même, elle remettra ce que j’apporte.
En disant cela, elle désigne du coin de l’œil l’article, qui ressemble à un hérisson, avec ses épingles de raccord. Je le sors, et le lui fais prendre par le ventre, pour qu’elle ne se pique pas. Elle rit, d’un air compatissant, et part – en le tenant à bras tendu.
On me laisse seul pendant un quart d’heure, au moins.
Enfin la porte s’ouvre :
« Mais ça mord, votre copie, cher monsieur ! » dit un gros homme chauve, en secouant ses doigts en saucisses.
Je m’excuse en balbutiant :
« N’importe ! J’ai vu le titre, j’ai lu dix lignes, ça mordra sur le public aussi ! Nous publierons cela, jeune homme ! Par exemple, il faudra attendre quelque temps ; c’est long en diable ! »
Attendre ? Ma foi, je lui explique que je ne peux pas attendre.
« J’ai une perte de jeux à régler demain, et c’est pourquoi j’ai osé venir tout droit ici.
– Tiens, tiens ! vous pelotez donc la dame de pique ? Est-ce que vous tirez à cinq ? »
Je ne sais pas ce que c’est de tirer à cinq ; mais il faut bien répondre quelque chose, et d’une voix caverneuse je dis :
« Oui, Monsieur, je tire à cinq.
– Cristi ! vous avez de l’estomac ! »
Beaucoup trop ! je m’en suis aperçu souvent ; les jours de jeûne surtout.
« Tenez, Voilà un mot pour le caissier. Présentez-le-lui demain, on vous donnera cent francs. C’est le grand prix, mais votre article a du chien ! au revoir ! »
Du chien ? … Peut-être bien !
Je n’ai pas regardé, comme on l’enseigne à la Sorbonne, si ce que j’écrivais ressemblait à du Pascal ou à du Marmontel, à du Juvénal ou à du Paul-Louis Courier, à Saint-Simon ou à Sainte-Beuve, je n’ai eu ni le respect des tropes, ni la peur des néologismes, je n’ai point observé l’ordre nestorien pour accumuler les preuves.
J’ai pris des morceaux de ma vie, et je les ai cousus aux morceaux de la vie des autres, riant quand l’envie m’en venait, grinçant des dents quand des souvenirs d’humiliation me grattaient la chair sur les os – comme la viande sur un manche de côtelette, tandis que le sang pisse sous le couteau.
Mais je viens de sauver l’honneur à tout un bataillon de jeunes gens qui avaient lu les Scènes de Bohème et qui croyaient à cette existence insouciante et rose, pauvres dupes à qui j’ai crié la vérité !
S’ils en tâtent encore, de cette vie-là, c’est qu’ils ne seront bons qu’à faire du fumier d’estaminet ou du gibier de Mazas ! À l’issue de leurs trente ans, ils seront happés au collet par le suicide ou la folie, par le gardien d’hospice ou le gardien de prison, ils mourront avant l’heure ou seront déshonorés à leur moment.
Je ne les plaindrai pas, moi qui ai déchiré les bandages de mes blessures pour leur montrer quel trou font, dans un cœur d’homme, dix ans de jeunesse perdue !
La mode est aux conférences : Beauvallet doit lire Hernani au Casino-Cadet.
Séance solennelle ! great attraction ! C’est une protestation contre l’Empire, en l’honneur du poète des Châtiments.
Mais il faudra, comme au Cirque, un artiste d’ordre inférieur, clown ou singe, de ceux qui, après le grand exercice, occupent la piste, tandis que l’on reprend les chapeaux et que l’on fait appeler les voitures.
On m’a offert d’être le singe : j’ai accepté.
Dans quel cerceau sauterai-je ? J’offre et je prends pour titre : Balzac et son œuvre.
Les histoires de Rastignac, de Séchard et de Rubempré m’ont agrippé le cerveau. La Comédie humaine est souvent le drame de la vie pénible – le pain ou l’habit arraché à crédit ou payé à terme, avec les fièvres de la faim et les frissons du papier-douleur. Il est impossible que je ne trouve pas quelque chose de poignant à dire, en parlant de ces héros qui sont mes frères d’ambition et d’angoisse !
Le jour de la représentation est venu – le Maître et le singe ont leurs noms accolés sur le programme.
Il y aura du monde. Les vieilles barbes de 48 seront là pour se retrousser contre Bonaparte, chaque fois qu’un hémistiche prêtera à une allusion républicaine. Il y aura aussi toute la jeune opposition : des journalistes, des avocats, des bas-bleus qui, de leur jarretière, étrangleraient l’empereur s’il tombait sous leurs griffes roses, et qui ont mis leur chapeau des dimanches en bataille.
Mais, de loin, je vois qu’on se pousse devant la porte du Grand-Orient, autour d’un homme qui colle sur l’affiche une bande fraîche.
Que se passe-t-il ?
On a interdit la lecture du drame d’Hugo, et les organisateurs annoncent que l’on remplacera Hernani par Le Cid.
Beaucoup s’en vont, après avoir dédaigneusement épelé mes quatre syllabes… qui ne leur disent rien.
« Jacques Vingtras ?
– Connais pas. »
Personne ne connaît, sauf quelques gens de presse, ceux de notre café qui, venus exprès, restent pour voir comment je m’en tirerai, et dans l’espoir que je ferai four ou scandale.
Je laisse débiter les alexandrins et m’en vais attendre à la brasserie la plus voisine.
« À ton tour ! Ça va être à toi. »
Je n’ai que le temps de grimper les escaliers.
« À vous ! à vous ! »
Je traverse la salle ; me voici arrivé sur l’estrade.
Je prends du temps, pose mon chapeau sur une chaise, jette mon paletot sur un piano qui est derrière moi, tire mes gants lentement, tourne la cuiller dans le verre d’eau sucrée avec la gravité d’un sorcier qui lit dans le marc de café. Et je commence, pas plus embarrassé que si je pérorais à la crémerie :
« Mesdames, messieurs… »
J’ai aperçu, dans l’auditoire, des visages amis, je les regarde, je m’adresse à eux, et les mots sortent tout seuls, portés par ma voix forte jusqu’au fond de la salle.
C’est la première fois que je parle en public, depuis le Deux-Décembre. Ce matin-là, je montais sur les bancs et sur les bornes pour apostropher la foule et crier : « Aux armes ! », je haranguais un troupeau d’inconnus, qui passèrent sans s’arrêter.
Aujourd’hui, je suis en habit noir, devant des parvenus endimanchés qui se figurent avoir fait acte d’audace, parce qu’ils sont venus pour entendre lire des vers.
Vont-ils me comprendre et m’écouter ?
On déteste Napoléon, dans ce monde de puritains, mais on n’aime pas les misérables dont le style sent la poudre de Juin plus que celle du coup d’État. Ces vestales à moustaches grises de la tradition républicaine sont – comme étaient Robespierre et tous les sous-Maximiliens, leurs ancêtres – des Bridoisons austères de la forme classique.
Et les cravatés de blanc qui sont là, et qui m’ont lu, ont été déroutés, les cuistres, par mes attaques d’irrégulier, déchaînées moins contre le buste de Badinguet que contre la carcasse de la société tout entière, telle qu’elle est bâtie, la gueuse, qui n’a que du plomb de caserne à jeter dans le sillon où les pauvres se tordent de douleur et meurent de faim – crapauds à qui le tranchant du soc a coupé les pattes, et qui ne peuvent même pas faire résonner, dans la nuit de leur vie, leur note désolée et solitaire !
Seulement, à cette heure, c’est le dédain plus que le désespoir qui gonfle mon cœur, et le fait éclater en phrases que je crois éloquentes. Dans le silence, il me paraît qu’elles frappent juste et luisent clair.
Mais elles ne sont pas barbelées de haine.
Ce n’est point la générale, c’est la charge que je bats, en tapin échappé aux horreurs d’un siège et qui, porté tout d’un coup en pleine lumière, crâne et gouailleur, riant au nez de l’ennemi, se moquant même des ordres de l’officier, et de la consigne, et de la discipline, jette son képi d’immatriculé dans le fossé, déchire ses chevrons, et tambourine la diane de l’ironie avec l’enthousiasme des musiciens de Balaklava.
Ma foi, pendant que j’y suis, je m’en vais leur dégoiser tout ce qui m’étouffe !
J’oublie Balzac mort pour parler des vivants, j’oublie même d’insulter l’Empire, et j’agite, devant ces bourgeois, non point seulement le drapeau rouge, mais aussi le drapeau noir.
Je sens ma pensée monter et ma poitrine s’élargir, je respire enfin à pleins poumons. J’en ai, tout en parlant, des frémissements d’orgueil, j’éprouve une joie presque charnelle ; – il me semble que mon geste n’avait jamais été libre avant aujourd’hui, et qu’il pèse, du haut de ma sincérité, sur ces têtes qui, tournées vers moi, me fixent, les lèvres entrouvertes et le regard tendu !
Je tiens ces gens-là dans la paume de ma main, et je les brutalise au hasard de l’inspiration.
Comment ne se fâchent-ils pas ?
C’est que j’ai gardé tout mon sang-froid, et que, pour faire trou dans ces cervelles, j’ai emmanché mon arme comme un poignard de tragédie grecque, je les ai éclaboussés de latin, j’ai grandsièclisé ma parole, – ces imbéciles me laissent insulter leurs religions et leurs doctrines parce que je le fais dans un langage qui respecte leur rhétorique, et que prônent les maîtres du barreau et les professeurs d’humanités. C’est entre deux périodes à la Villemain que je glisse un mot de réfractaire, cru et cruel, et je ne leur laisse pas le temps de crier.
Puis il y en a que je terrorise !
Tout à l’heure, je venais de crever un de leurs préjugés avec une phrase méchante comme un couteau rouillé.
J’ai vu toute une famille s’étonner et se récrier, le père cherchait son pardessus, la fille rajustait son châle. Alors, j’ai dirigé de ce côté mon œil dur, et je les ai cloués sur leur banc d’un regard chargé de menaces. Ils se sont rassis épouvantés, et j’ai failli pouffer de rire.
Mais il est temps de conclure ; il me faut ma péroraison, je la brûle !
L’aiguille a fait son tour… Je viens de finir mon heure et de commencer ma vie !
On a parlé de moi, pendant vingt-quatre heures, dans quelques bureaux de journaux et quelques cafés du boulevard. Ces vingt-quatre heures-là suffisent, si je suis vraiment bien bâti et bien trempé. Je n’ai plus la tête dans un sac, le cou dans un étau.
Allons, la journée a été bonne ; et ma salive a nettoyé la crasse des dernières années, comme le sang de Poupart avait lavé la crotte de notre jeunesse !
Je pouvais ne jamais saisir cette occasion. Elle m’échappait, en tout cas, si j’étais resté de l’autre côté de l’eau, si seulement je n’avais pas fréquenté l’estaminet où vont quelques plumitifs ambitieux.
C’est parce que je suis venu manger à cette table d’hôte, parce que je me suis grisé quelquefois et qu’étant gris j’ai eu de l’audace et de l’entrain, c’est parce que je suis sorti de la vie de travail acharné et morne pour flâner avec ces flâneurs, que je suis parvenu enfin à trouer l’ombre et à déchirer le silence.
Il fallait avoir un louis à casser de temps en temps ! … Je l’avais le jour où je touchais mes appointements.
Combien je te bénis, petite place de 1500 francs qui m’as permis d’aller là dépenser dix francs, les premiers du mois, trois francs les autres jours, qui m’as donné des airs de régulier et m’as valu, pour ce motif, des leçons à cent sous l’heure – les mêmes que j’avais fait payer cinquante centimes pendant si longtemps !
C’est cet emploi de rien du tout qui m’a sauvé ; c’est grâce à lui que je déjeune ce matin.
Car ma conférence ne m’a pas rapporté un écu. Le directeur m’a payé en nature, largement : hier soir nous avons fait un bon dîner.
Mais aujourd’hui mon gousset est vide : je ne suis pas plus riche que si l’on m’avait sifflé. Mes gants, mes bottines, ma chemise d’apparat m’ont coûté les yeux de la tête. Comment souperai-je ?
Vers neuf heures, mes boyaux grognaient terriblement. Je me suis rendu au Café de l’Europe, où des camarades ont crédit, et j’ai accepté une bavaroise – parce qu’on y met des flûtes.
Le lendemain, comme d’habitude, je suis allé à la mairie. Les employés, qui m’ont vu venir, sortent sur le seuil de leurs bureaux.
« Qu’y a-t-il donc ?
– Monsieur Vingtras ! Le maire vous demande. »
Du couloir, j’aperçois en effet, par la porte de la salle des mariages entrebâillée, le maire qui m’attend.
Il me fait entrer dans son cabinet.
« Monsieur, vous devinez sans doute pourquoi je vous ai appelé ?
– ? … »
« Non ? … Eh bien, voici. Vous avez prononcé dimanche, au Casino, un discours qui est une véritable offense au gouvernement. Ce sont, du moins, les termes dont s’est servi l’inspecteur d’Académie, dans son rapport communiqué au préfet. Personnellement, j’ai à vous exprimer mon étonnement de vous voir compromettre une administration dont je suis le chef et une situation qui, vous me l’avez dit vous-même, est, quoique infime, votre véritable et seul gagne-pain. Officiellement, j’ai à vous avertir qu’il vous sera désormais interdit de remonter à la tribune, et à vous prier de me remettre ou de me promettre votre démission. »
Ne pas remonter à la tribune – de cela je m’en console ; après tout, le coup est porté, et j’aurai, de plus, le bénéfice de la persécution.
Mais remettre ma démission ! perdre ma petite place ! cette idée me donne froid dans le dos. Tous les bouts d’articles qui me promettent un avenir glorieux ne valent pas une soupe. Et je suis habitué à la soupe maintenant, et j’aurais beaucoup de peine à rester plus d’un jour sans manger !
Il a bien fallu partir, cependant. J’ai pâli en serrant la main de ce brave homme, et en disant adieu à cette bicoque.
Que faire ?
Me voilà lancé à nouveau dans la politique. Mais, aujourd’hui, je n’ai pas à craindre de faire destituer mon père, je n’ai plus le boulet de la famille au pied, je suis maître de moi. Il ne s’agit que de savoir si j’ai du talent et du courage !
Pauvre garçon ! crois cela et bois de l’eau, de cette eau sale que tu as lapée si longtemps, dans les cruches ébréchées des garnis – comme les chiens errants trempent leur langue dans le ruisseau – et qui va redevenir ta boisson, malgré ton triomphe d’hier, si tu veux demeurer un homme libre !
Tiré du bourbier ? … allons donc ! Tu n’as que la tête hors de la vase, le reste est encore englué.
Plains-toi ! Tu agonisais sans que l’on te vît souffrir, on te regardera claquer maintenant !
Girardin avait chargé Vermorel de me prévenir qu’il voulait me voir.
« Qu’il vienne dimanche. »
J’y suis allé.
Il m’a fait attendre deux heures et m’aurait oublié, dans la bibliothèque vide où tombait le crépuscule, si je n’avais ouvert la porte, grimpé l’escalier, forcé la consigne, et pénétré dans le cabinet où il fouaillait de reproches trois ou quatre individus qui baissaient la tête et se rejetaient les torts, comme des écoliers qui ont peur du maître.
Il s’est à peine excusé, a continué de traiter en laquais les gens qui étaient là – dont un ou deux avaient les cheveux blancs – et m’a expédié, à mon tour, par une phrase brève :
« Tous les matins, à sept heures, je suis visible ; demain, si vous voulez. »
Il m’a salué ; et voilà !
Je ne m’attendais pas à la sécheresse de cet accueil. Je ne croyais pas surtout assister à cette scène de la rédaction brutalisée comme de la valetaille.
6 heures du matin.
Il me faut trois quarts d’heure pour arriver jusqu’à la grille de l’hôtel ; je traverse la cour, gravis le perron, pousse la grande porte vitrée, et me trouve aussi embarrassé que si j’étais dans la rue. Des domestiques sont là qui bâillent, ouvrent les fenêtres et secouent les tapis. Je les prie d’avertir Jean, le valet de chambre, qui m’annoncera à son maître.
Me voici enfin devant lui.
Quel visage blafard ! quel masque de pierrot sinistre ! Une face exsangue de coquette surannée ou d’enfant vieillot, émaillée de pâleur, et piquée d’yeux qui ont le reflet cru des verres de vitres !
Nul ne croirait qu’il y a un personnage là-dedans !
Ce sac de laine contient, pourtant, un des soubresautiers du siècle, un homme tout nerfs et tout griffes qui a allongé ses pattes et son museau partout, depuis trente ans. Mais comme les félins, il reste immobile quand il ne sent pas, à sa portée, une proie à égratigner ou à saisir.
Le voilà donc, ce remueur d’idées, qui en avait une par jour au temps où il y avait une émeute par soir, celui qui a pris Cavaignac par le hausse-col et l’a jeté à bas du cheval qui avait rué contre les barricades de Juin. Il a assassiné cette gloire, comme il avait déjà tué un républicain dans un duel célèbre.
On ne voit plus, sous sa peau ni sur ses mains, trace de sang – ni le sien, ni celui des autres !
Non, ce n’est pas une tête de mort ; c’est une boule de glace où le couteau a dessiné et creusé un aspect humain, et buriné, de sa pointe canaille, l’égoïsme et le dégoût qui y ont fait des taches et des traînées d’ombre, comme le vrai dégel dans le blanc du givre.
Tout ce qui évoque une idée de blêmissement et de froid peut traduire l’expression de ce visage.
Il m’a laissé de son spleen dans l’âme, de sa neige dans les artères !
Je suis sorti en grelottant. Dehors, il m’a semblé que mes veines étaient moins bleues sous l’épiderme brun, l’arc de mes lèvres s’est détendu, et j’ai roulé des yeux blancs vers le ciel.
D’ailleurs, je lui avais amené, en ma personne, un pauvre et un simple. Il l’a deviné tout de suite, je l’ai vu, – et j’ai senti que, déjà, il me méprisait.
J’allais lui demander un avis, un conseil, et même, dans son journal, un coin où mettre ma pensée et continuer, la plume à la main, ma conférence de combat.
Qu’a-t-il dit ?
En langage de télégramme, avec deux mots gelés il m’a réglé mon compte.
« Irrégulier ! dissonant ! »
À toutes mes questions, qui parfois le pressaient, il n’a répondu que par ce marmottement monotone. Je n’ai pu tirer rien autre chose de ses lèvres cadenassées.
Rencontrant Vermorel, le soir, je lui ai conté ma visite, et j’ai vomi ma colère.
Lui, avait revu Girardin ; il m’a brusquement interrompu :
« Mon cher, il ne prend que des gens dont il fera des larbins ou des ministres et qui seront son clair de lune… pas d’autres ! Il m’a parlé de votre entrevue. Savez-vous ce qu’il m’a dit de vous ? « Votre Vingtras ? Un pauvre diable qui ne pourra pas s’empêcher d’avoir du talent, un enragé qui a un clairon à lui et qui voudra en jouer, au nom de ces idées et pour la gloire, taratati, taratata ! Croit-il pas que je vais le mettre avec mes souffleurs de clarinette, pour qu’on ne les entende plus ? »
– Il a dit cela ?
– Mot pour mot. »
J’ai été me coucher là-dessus et j’ai passé la nuit en face de cette conversation qui m’a fait frémir d’orgueil… et trembler de peur.
Je n’ai pas dormi. Le lendemain, au saut du lit, ma résolution était prise ; je m’habille, mets mes gants, et en route pour l’hôtel de Girardin.
Il a retiré son masque devant Vermorel, je vais lui demander de l’enlever devant moi ; s’il ne l’ôte pas, je le lui arracherai !
« Oui, monsieur, vous avez une personnalité dont vous êtes l’otage, et qui vous condamne à vivre hors de nos journaux. La presse politique vous évincera ; aussi bien les autres que moi, entendez-vous ! Il nous faut des disciplinés, bons pour la tactique et la manœuvre… jamais vous ne vous y astreindrez, jamais !
– Mais mes convictions ?
– Vos convictions ? Elles doivent adopter la rhétorique courante, le mode de défense qui est dans l’air. Or, vous avez une langue à vous ; vous ne vous l’arracherez pas de la bouche, alors même que vous l’essaieriez ! Rien à faire, rien ! Je ne voudrais pas de vous, quand vous me paieriez pour ça ! »
« Eh bien, ai-je dit, désespéré, je ne vous propose plus d’être un polémiste à cocarde rouge, je vous demande seulement de devenir un collaborateur littéraire, de vous vendre mon talent… puisque vous prétendez que j’en ai ! »
Il a mis son menton glabre dans sa main et a hoché la tête.
« Pas davantage, mon cher monsieur. Tandis que vous exécuteriez des variations sur les petites fleurs des bois ou les petites sœurs des pauvres, il s’échapperait de votre mirliton des notes de cuivre. À votre insu, même. Et, vous le savez, ce ne sont point tant les paroles mâles que l’accent viril qui font peur à l’Empire. On me supprimerait tout aussi bien pour un article de vous sur la goguette de Romainville que pour un article d’un autre sur le gouvernement de M. Rouher.
– Je suis donc condamné à l’obscurité et à la misère !
– Faites des livres ! Et encore je ne suis pas bien sûr qu’on les imprimera, ou qu’ils ne seront pas poursuivis. Faites un héritage plutôt croyez-moi ! ou de la Bourse, ou de la Banque… ou une révolution ! Choisissez.
– Je choisirai. »
« Oui, vous êtes bête comme un cochon ! Ah ! mes enfants ! quel machin que ce Vingtras ! Le voilà qui pisse de l’œil parce qu’il ne peut pas faire d’articles sur la Sociale, dans la boîte à Girardin ! … Et vous dites qu’il ne veut même pas de vos petites fleurs des bois ? Eh bien, je les prends, moi ; à cent francs la botte, une tous les samedis. »
C’est Villemessant qui, me rencontrant à l’angle du boulevard, m’a demandé ce que je devenais et m’a fait cette proposition, après m’avoir bousculé avec son ventre, après m’avoir déclaré que j’étais bête comme un cochon.
« Ah ! mes enfants quel machin que ce Vingtras ! »
Une heure après, je l’ai retrouvé, par hasard, au détour d’une rue ; il criait encore :
« Quel machin ! Ah mes enfants ! »
Eh bien, oui ! j’avais souhaité de porter dans la politique ma réputation naissante, de sauter en plein champ de bataille…
Girardin m’a guéri de ce rêve-là.
Je ne me suis fié, cependant, ni à ses avis, ni à ses conseils. J’ai monté d’autres escaliers – je les ai redescendus Gros-Jean comme devant. Nulle part il n’y a de place pour mes brutalités.
Je laisse bien passer le bout de mon drapeau entre les lignes de mes chroniques du Figaro ; dans mes bouquets du samedi je glisse toujours un géranium sanglant, une immortelle rouge, mais perdue sous les roses et les œillets.
Je raconte des histoires de campagne ou de baraque, des souvenirs du pays ou des amours de foire ; mais, si je parle des va-nu-pieds, c’est en saupoudrant de soleil leur misère, et en faisant cliqueter les paillettes de leurs costumes.
LE LIVRE.
Voici qu’en comptant les feuillets, il me semble que j’ai achevé mon œuvre ! L’enfant est sorti… celui dont le premier tressaillement date de l’enterrement de Murger !
Le voilà devant moi. Il rit, il pleure, il se débat dans cette ironie et ces larmes – j’espère qu’il saura faire son chemin.
Mais comment ?
Ceux du bâtiment disent tous que les articles en volumes « c’est des fours » et que les libraires n’en veulent plus.
J’ai tout de même pris mon gosse sous le bras, et nous sommes allés frapper à deux ou trois portes. On nous a, partout, poliment priés de déguerpir.
À la fin, cependant, là-bas, au diable, un éditeur qui commence s’est aventuré à parcourir les premiers feuillets.
« Topez là ! vous aurez des épreuves à corriger dans quinze jours, et le bon à tirer dans deux mois. »
J’ouvre les narines, je me gonfle.
Le bon à tirer, cela équivaut au commandement de « Feu » à la barricade, c’est le fusil passé à travers la persienne !
Le livre va paraître, le livre a paru.
Cette fois, il me semble bien que je suis arrivé. J’ai plus que le visage hors de terre, je suis délivré jusqu’à la ceinture, jusqu’au ventre – je crois que je n’aurai plus jamais faim.
Ne t’y fie pas trop, Vingtras !
Mais, en attendant, savoure ton succès, mon bonhomme : le vagabond et l’inconnu d’hier a du rata dans sa gamelle, avec un brin de laurier.
Le bouquin va de l’avant, le môme a vraiment du sang, et l’on trinque à sa santé dans les cafés du boulevard et les mansardes du Quartier latin. Les sans-le-sou ont reconnu un des leurs, les bohèmes ont vu le gouffre, j’ai sauvé de la fainéantise ou du bagne un tas de garçons qui y couraient, par le sentier que Murger a bordé de lilas !
C’est toujours ça !
J’aurais pu rouler là-dedans, moi aussi !
J’en ai le frisson, quand j’y pense – même sous le rayon de ma jeune gloire !
Ma jeune gloire ? Je dis cela pour me rengorger un peu, mais, vraiment, je ne me trouve guère changé depuis que je lis, dans les journaux, qu’un jeune écrivain vient de naître, qui ira loin.
J’ai eu plus d’émotion à ma conférence ; j’ai été autrement secoué, les jours où il m’a été donné de parler au peuple. J’avais à jeter l’émotion, minute par minute, dans des cœurs qui palpitaient là, devant moi ; pour entendre leur battement, il me suffisait de pencher la tête, je pouvais voir flamber ma parole dans des yeux qui fixaient les miens et dont le regard me caressait ou me menaçait… c’était presque la lutte à main armée !
Mais ces gazettes que voilà sur ma table – comme des feuilles mortes ! – elles ne frémissent pas et ne crient point !
Où donc le bruit d’orage que j’aime ?
J’ai plutôt honte de moi, par moments, quand c’est seulement le styliste que la critique signale et louange, quand on ne démasque pas l’arme cachée sous les dentelles noires de ma phrase comme l’épée d’Achille à Scyros.
J’ai peur de paraître lâche à ceux qui n’ont entendu dans les cénacles à gueux, promettre que, le jour où j’échapperais à la saleté de la misère et à l’obscurité de la nuit, je sauterais à la gorge de l’ennemi.
C’est cet ennemi-là qui m’encense aujourd’hui.
En vérité, j’ai eu plus de gêne que de plaisir à recevoir certains saluts, faits par des hommes que je méprise.
Mon vrai bonheur, celui qui m’a arraché des yeux de sincères larmes d’orgueil, c’est lorsque, dans des lettres venues de je ne sais où, et qui m’ont rejoint je ne sais comment, j’ai trouvé des poignées de main d’ignorés et d’inconnus, de conscrit effaré ou de vaincu saignant.
« Si je vous avais lu plus tôt ! » dit le vaincu.
« Je ne vous avais pas lu ! » dit le conscrit.
J’ai donc pénétré dans la foule, il y a donc derrière moi des soldats, une armée ! … Ah ! j’ai passé des nuits à rôder dans ma chambre, tenant ces chiffons de papier dans mes doigts crispés, ruminant l’assaut sur le monde avec ces correspondants pour capitaines !
Heureusement, je me suis vu dans la glace : j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David d’Angers.
Pas de ça, mon gars : halte-là !
Tu n’as à copier ni les gestes des Montagnards, ni le froncement de sourcils des Jacobins, mais à faire de la besogne simple de combat et de misère.
Contente-toi donc de te dire qu’il est doux de sentir venir à soi des tendresses étrangères, quand on a été incompris et supplicié par les siens.
Avoue la joie que tu éprouves à te découvrir une famille, qui t’aime plus que ne t’aima la tienne, et qui, au lieu de t’insulter, ou de rire de tes grands espoirs, tend ses bras vers toi et te salue – comme dans les campagnes on salue l’aîné qui porte l’honneur et le fardeau du nom.
Oui, c’est là ce qui m’a pris l’âme.
Je me sens apprécié par quelques-uns et j’en avais vraiment besoin, car il est dur de rester, comme je l’ai fait, railleur et sombre, tout le long d’une jeunesse robuste.
Il y a dans ces lettres un billet de femme.
« Et personne ne vous a aimé pendant que vous étiez si pauvre ? »
Personne !
J’ai retrouvé, au Figaro, un garçon que j’ai connu autrefois.
Encore un masque pâle, mais avec de beaux grands yeux clairs, la bouche fine, des dents de marbre, la peau grêlée, trouée, couturée, une barbiche au menton comme un fer de toupie, une chevelure crépue et laineuse, plantée comme la perruque d’un clown – les pointes de tout cela aiguisées, tordues, éternellement affilées par les doigts nerveux de l’homme – cette face étrange est juchée sur des épaules en portemanteau, et vissée dans un faux col qui l’empêche de tourner.
On dirait qu’elle a été fichée sur la nuque, après coup, et qu’on l’a adaptée, comme une tête-de-loup, sur l’épine dorsale, plus raide qu’un manche à balai !
Un ensemble osseux, crochu, anguleux, à ne pas prendre avec les mains de peur de s’y piquer !
J’ai pourtant vu des menottes câliner ce visage-là.
La première fois que je le rencontrai, il portait dans ses bras une enfant qui pleurait (la mère étant malade ou partie) et c’était lui qui faisait la maman et essuyait les larmes.
Il m’en vint un petit brouillard aux paupières, à moi aussi.
Je l’aidai à amuser la fillette qui, au bout d’un moment, se consola en tirant les cheveux du père – de drôles de cheveux, avec leur mèche vrillée qui faisait ressort sous les doigts mignons.
Rochefort écrivait des vaudevilles, en ce temps, avec un vieux bouffon. Il a fait du chemin depuis.
Il est devenu égratigneur d’Empire ; il égratigne avec son esprit, son courage, ses crocs, ses ongles, son toupet, sa barbiche, avec tout ce qu’il a de pointu sur lui, la peau des Napoléon. Et cela, en ayant l’air de s’en défendre, sans paraître y toucher : bélier à la corne sournoise, régicide à coiffure de pitre, abeille républicaine à corset rouge, qui s’est faufilée dans la ruche impériale et y tue les abeilles à corset d’or, frissonnantes sur le manteau de velours vert.
On se le dispute, dans les journaux. Voilà qu’il vient d’être enlevé au Figaro par Le Soleil, et Le Figaro ne sait à quel saint se vouer.
« Vingtras, voulez-vous prendre sa place ? » me crie à brûle-pourpoint Villemessant.
Déjà !
Ah ! je vais prendre ma revanche.
Ce ne sera pas pour rien que l’on aura mis si longtemps à deviner quelle force était en moi.
« Combien pour m’avoir ? … Dix mille francs ? Allons donc ! Il faut que mon année me rapporte ce que j’ai dépensé dans le ruisseau, pendant les dix ans que j’y ai trempé mes pattes gelées. Mettons dix-huit cents francs qu’on mangeait (oh ! pas plus !) du 1er Janvier à la Saint-Sylvestre. Donc, collez dix-huit mille balles, et ça y est. Sinon, non ! »
On a signé.
J’ai bien un peu fait l’Auvergnat ; le soir, je me suis vanté trop haut du chiffre arraché.
Mais, songez donc ! j’ai enlevé ce sac d’écus à la force d’une mâchoire, qui, pendant un quart de siècle, avait eu les dents longues !
J’aurais pu succomber vingt fois – tant d’autres ont sombré à mes côtés !
J’ai survécu. Ce n’est pas la faute des bourgeois. En les rançonnant aujourd’hui, je ne rentre pas précisément dans mon dû. Je ne les tiens pas quittes pour ça !
Et puis, ma fierté vient moins du taux élevé auquel on me cote, que de ce qu’en ma personne les irréguliers sont vengés.
J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là ! … Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.
Eh bien, merci !
Il n’y a pas une semaine que je suis au Figaro, et voilà qu’ils en ont assez.
Le journal a une clientèle d’insouciants et d’heureux, d’actrices et de mondaines ; le fait est que je ne dois pas les faire rire toujours.
Une fois par hasard, du Vingtras, c’est drôle, comme une escapade chez Ramponneau, comme une dînette à la ferme où l’on trempe du pain noir dans du lait blanc, comme une visite d’élégante dans un logis de blousier où la soupe sent bon – mais quotidiennement, jamais !
Or, je ne puis ni ne veux être l’amuseur du boulevard.
Je n’ai pris personne en traître. Je sentais si bien, quand l’on m’a embauché, que j’aurais à lutter contre le Tout-Paris, que j’avais repoussé les rouleaux d’or, tant qu’on n’avait pas stipulé que je serais libre de mener la campagne à ma guise.
On savait à qui l’on avait affaire.
Il paraît que non.
Il ne me reste qu’à plier bagage ; je n’aurai pas été moi au péril de ma dignité, au risque de ma vie, pendant les jours obscurs, pour devenir un chroniquailleur d’atelier ou de boudoir, un guillocheur de mots, un écouteur aux portes, un fileur d’actualités !
« Si vous vouliez pourtant, avec votre coup de pinceau ! » dit Villemessant, qui tiendrait à me garder.
Oui, parbleu ! J’ai des adjectifs pour la rue Bréda aussi bien que pour le faubourg Antoine. Je m’entendrais tout autant à écraser des vessies de couleur sur ma palette qu’à bitumer mes toiles ou à buriner mes eaux-fortes.
Si je voulais… Oui, mais voilà, je ne veux pas ! Nous nous sommes trompés tous les deux. Vous voulez un égayeur, je suis un révolté. Révolté, je reste, et je reprends mon rang dans le bataillon des pauvres.
Car me voilà pauvre de nouveau, – encore, toujours !
On avait bien fait des traités, convenu que, dans le cas de séparation, je serais payé quand même. Et pourtant il a fallu lutter, car il s’agissait non seulement de la sécurité que donne l’argent en poche, mais d’une défaite à éviter. Ça a fini en marmelade : une combinaison, quelques billets de mille, l’offre d’un roman…
Je l’ai essayé, ce roman ! Mais, décidément, je ne suis pas assez loin de ma jeunesse empestée et meurtrie, et ces pages-là, on les trouverait, certes, bien plus que mes articles, pleines de rages sourdes et hérissées de fureur !
Je suis sorti pour rien de mon taudis – le temps seulement de gagner la haine de mes confrères qu’a glacé ma pâleur de Cassius. C’est un élan de perdu !
Mais voici qu’il y a du bruit dans le Landerneau politique ; Ollivier s’agite et Girardin le défend. Une lueur a passé dans le lorgnon planté sur le nez du masque pâle, qui a levé sa main grise, et menacé l’aréopage d’hommes d’État qui entoure l’Empereur.
On a tué son journal.
Oh ! ses ongles ressortent, ses nerfs se raidissent, il se retrouve sur ses pattes ! Et il se démène et rugit dans le sac où l’on veut le coudre, – le vieux chat !
Son journal est mort, mais il a trouvé un homme en peine, qui lui a vendu le sien, prêté sa maison, et il va s’installer là, donnant rendez-vous à tous ceux qui désirent mordre.
Il s’est rappelé mes crocs. Je reçois un mot de lui : « Venez. »
Je le trouve en veston bleu, une rose à la boutonnière ; il arrive à moi, la main tendue et le sourire aux lèvres :
« Bouledogue, on va vous déchaîner ! Vous ferez la chronique le dimanche… Et qu’on vous entende aboyer, n’est ce pas ? »
Ses babines se retroussent et il miaule en croisant ses griffes !
J’ai donné un coup de gueule, et ça n’a pas traîné !
On a ordonné à Girardin d’abattre son chien. Il n’a fait ni une ni deux, et m’a dépêché son gérant, pour m’attacher la pierre au cou et me jeter à la rivière.
Il eût pu attendre, cependant.
Car un soldat s’est chargé de me descendre pour tout de bon – un soldat à panache et à trois galons d’or, qui a déjà repassé sa flamberge, à ce que l’on raconte, et qui veut venger son général.
Ce général, Yusof, un barbare, vient de rendre ce qu’il avait d’âme. J’ai hurlé à la mort près de son cadavre, au nom des innocents qu’il avait fait assassiner.
Son état-major a délégué le plus fort au sabre pour me clouer saignant sur le cercueil.
C’est ce qu’on dit du moins ; c’est ce que vient de m’apprendre Vermorel.
« On vous provoquera demain, ce soir peut-être…
– C’est bien. Restez là et écoutez-moi. Si, au nom de ce colonel, les culottes rouges viennent me demander réparation, réparation ils auront et je leur ferai bonne mesure. Vous savez mon duel avec Poupart ? Il était entendu que l’on tirerait jusqu’à ce que le plomb manquât, et canon contre poitrine, à volonté ! Or, Poupart était mon camarade, et ces soudards sont mes ennemis ; nous devons donc aller plus loin avec ceux-ci. Il n’y aura qu’une balle, une seule : les casseurs de poupées en seront pour leurs frais de tir. On se postera dans cette cour, là-dessous, s’ils veulent ; on ira où j’ai abattu Poupart, s’ils préfèrent. Mais deux heures après leur visite, sans procès-verbal, et sans pourparlers ! Voulez-vous être mon témoin ?
– Diable ! …
– Allons, vous le serez. Mon cher, nous allons vider une bouteille de derrière les fagots, et trinquer à la belle occasion qui est donnée à un pékin et à un réfractaire de tenir en joue un commandant de régiment ! »
Il fait un soir tiède, mon logis est loin du bruit… c’est le crépuscule et le silence.
Deux ou trois fois des bottes ont fait sonner le pavé. J’ai espéré que c’étaient eux ; je voudrais en finir du coup.
« Je reviendrais demain, à dit, près de minuit, Vermorel. Le bateau est peut-être parti trop tard d’Algérie. Au matin, ils pourront être arrivés. »
Personne ne s’est présenté, pas plus aujourd’hui qu’hier.
C’est à mourir de colère ! Avoir fait ses provisions de courage, s’être préparé à une fin superbe ou à une victoire qui dominerait la vie – et rester sur les angoisses de l’attente, et l’humiliation du suicide imposé par Girardin !
L’officier a été moins bête que je ne croyais. Peut-être même n’a-t-il jamais songé à aiguiser son bancal, voyant que j’avais déjà la langue coupée, et, qu’en tant que journaliste, j’étais mort.
En effet, l’avertissement collé en tête de la feuille de Girardin me désigne comme dangereux. Nulle part, on ne voudra de celui qui, du premier jour, attire la foudre sur la maison où il entre.
Me voilà bien loti : repoussé de partout !
Je me sens moins libre que quand je traînais la guenille dans les coins sombres. J’avais l’indépendance de celui qui, dans un cul-de-basse-fosse, peut creuser la pierre, et faire un trou par où il sautera sur la sentinelle pour l’égorger.
C’était ma force – maintenant, la mèche est éventée, je suis signalé. Et, comme la bête noire des gardes-chiourme, au bagne, je verrai s’écarter de moi ceux qui ont peur du bâton aussi bien que ceux qui le manient.
C’eût été une autre paire de manches si j’avais tué raide le colonel !
« Mais, mon cher, les témoins n’auraient pas voulu, et vous eussiez encore passé pour un lâche. »
C’est bien possible !
Je vis dans un monde de sceptiques et de nonchalants. Les uns n’auraient pas cru à mon envie tragique, les autres m’en auraient voulu d’introduire la mort dans le duel de presse et m’eussent calomnié, pour que je ne plantasse pas, sur le chemin du boulevard, ce jalon sanglant.
Heureusement, je suis fort, et si mes conditions avaient été repoussées, j’aurais endommagé la binette du provocateur et je lui aurais tiré les moustaches, jusqu’à ce que la foule s’attroupât !
Aux faubouriens et aux sergents de ville accourus, j’aurais crié :
« Il voulait me saigner, comme un cochon, parce qu’il sait le sabre, je lui propose la partie à bout portant, et il cane ! Laissez-moi donc taper dessus ! »
On m’aurait peut-être fait assassiner, par mégarde, fait casser les côtes ou les reins, sournoisement, pendant le transfert au commissariat, sinon au poste, dans un tumulte de violon, où un faux ivrogne eût soulevé la querelle, et où la clef du geôlier, ayant l’air de nous séparer, m’aurait défoncé la poitrine.
Rien de tout cela ne s’est passé.
Je n’ai, par bonheur, confié à personne cette rumeur venue jusqu’à moi. Si j’en avais ouvert la bouche, les camarades n’eussent pas manqué de prétendre que j’avais inventé le colonel pour inventer le duel à mort.
Quelle misère !
Villemessant continue à crier sur les boulevards :
« Vingtras ? … Ah ! mes enfants, quel machin ! »
Drôle d’homme !
C’est un Girardin avec de gros yeux ronds, les bajoues blêmes, la moustache d’une vieille brisque, la bedaine et les manières d’un marchand d’hommes, mais amoureux de son métier et arrosant d’or ses cochons vendus.
Capable de massacrer de sa blague féroce un rédacteur qui a fait four chez lui, mais, deux minutes après, « pissant de l’œil » comme il aime à dire, au récit d’une misère de foyer, d’une maladie de gamin, d’une infortune de vieillard ; vidant sa poche à sous et celle à louis dans le tablier d’une veuve en larmes, d’un geste aussi crâne que celui avec lequel il crevait la paillasse à l’orgueil d’un débutant, ou même d’un ancien ; s’asseyant sur toutes les délicatesses des gens – l’animal ! – mais ayant le cœur sous la fesse !
Il faut que ses bonisseurs attirent la foule ! Si un des gagistes ne fait pas l’affaire, il lui flanque son sac devant le public, à la parade, et lui fait descendre, la tête en bas, l’escalier de la baraque. Il exige des sujets qui, sur un signe de lui, cabriolent et se disloquent, sautent au lustre, fassent craquer le plafond ou le filet…
Je ne lui en veux pas de ses brutalités graissées de farce !
« Eh ! là-bas ; le croque-mort, j’ai quelque chose à vous demander ! C’est-il vrai que quand vos parents sont venus à Paris, pour s’égayer, vous les avez conduits à la Morgue et au Champ-des-Navets ? Oui ? … Ah ! zut, alors ! Et moi qui veux des rigolos ! Vous ne l’êtes pas pour deux sous, vous savez ! Non, vrai, vous n’êtes pas rigolo ! Ah ! je sais bien ce qu’il faudrait pour faire faire risette à monsieur… une bonne révolution ? Si ça ne dépendait que de moi… mais que dirait « Mon Roy » ? Voyons, oui ou non, sans barguigner, fusillera-t-on papa à l’avènement de Sainte-Guillotine ?
Ma foi, non ! Après tout, il a ouvert un cirque à toute une génération qui se rongeait les poings dans l’ombre ; sur le sol où l’Empire avait semé le sel biblique de la malédiction, il a jeté, lui, le sel gaulois à poignées – de ce sel qui ravive la terre, assainit les blessures, et remet la pourpre dans les plaies ! Paris lui doit, à ce patapouf, un regain de gaieté et d’ironie. Légitimiste, royaliste ? allons donc ! Il est un blagueur de la grande école, et, avec son journal tirant à blanc contre les Tuileries, le premier insurgé de l’Empire.
Girardin aussi.
Il en est du momifié de La Liberté comme du poussah du Figaro. Si l’on casse la glace dans laquelle il a mis refroidir son masque, on trouve de la bonté tapie dans la moue de ses lèvres, et des larmes gelées dans ses yeux froids.
Il n’a pas le loisir d’être sentimental, le pâle, ni d’expliquer son dédain de l’humanité, ni pourquoi il a le droit de fouailler, en valets, ceux qui sont gens à se laisser fouailler, les pleutres ! Il n’insulte pas ceux qu’il estime, pas de danger !
Il a donné un coup de couteau dans mon fatras d’illusions, mais il me l’a porté en pleine poitrine.
« C’est parce que je vous ai reconnu courageux », m’a-t-il dit l’autre jour, où, en pleine soirée, il m’a pris le bras, devant tous, et s’est promené avec moi longtemps.
Il s’est arrêté tout d’un coup, et me fixant :
« Vous croyez que je méprise les pauvres, n’est-ce pas ? Non ! Mais je trouve imbécile l’homme au cerveau robuste qui fait le puritain avant d’avoir assuré sa liberté en mettant de l’or dans son jeu. Il en faut ! Et puis, a-t-il ajouté plus bas, on peut faire le bien – en cachette, par exemple… sans quoi les affamés vous mangeraient la vie ! »
Il paraît, en effet, qu’il est charitable, ce cynique !
J’ai appris même que, dans le cimetière de Saint-Mandé, l’homme atteint par sa balle peut dormir consolé ; que la veuve du mort vit, depuis l’enterrement, du pain donné par la main ensanglantée du duelliste, et que le fils a pour tuteur inconnu dans la vie celui qui tua son père.
Shakespeariens à leur façon, ces deux journalistes du siècle : l’un traînant le ventre de Falstaff, l’autre offrant la tête d’Yorick aux méditations des Hamlets !
« Mettez-vous dans vos meubles, mon cher, ayez un journal à vous ! » ne cesse de me beugler le gros Villemessant.
C’est bientôt dit ; mais je vais essayer tout de même !
J’y ai consacré six mois – six mois pendant lesquels je n’ai, employé mon temps qu’à prendre des consommations ruineuses, dans des endroits luxueux où je faisais des stations de deux heures en guettant les richards, comme jadis, à l’époque de Chassaing, en attendant les sept sous pour le gloria, bu à l’œil, et pour lesquels le délégué au crédit était parti en expédition.
Que de petites lâchetés et de hontes comiques !
J’ai ri aux calembours de fils de famille, plus bêtes que des oies ; j’ai fait la bouche en cul de poule quand ils en contaient, « une bien bonne » parce qu’ils devaient mettre cent louis dans l’affaire ; j’ai rincé le bec à des chevaliers d’industrie qui me promettaient un héritier ou un usurier… et qui se fichaient de moi.
Ah ! j’ai bien fait de naître Auverpin !
Un autre se serait lassé et aurait demandé grâce à l’ennemi. Moi, je n’ai pas cédé d’une semelle – ce sont mes semelles qui ont cédé.
Car j’ai croqué, pendant ce chômage, ce qui me restait de l’argent du Figaro ; j’ai même des dettes. Me voici arrivé au dernier billet de cent francs.
Je le ménage, en mangeant du pain et en buvant de l’eau, chez moi, pour pouvoir aller sucer une côtelette et prendre une tasse de thé, au café où vont les capitalistes.
À la fin, j’ai mis le grappin sur un collet tout pelucheux, et j’ai pincé entre les battants de ma porte une redingote de juif.
Je le tiens !
Il mettra son nom en tête, aura le titre de Directeur, la moitié des bénéfices, et versera, pour cela, deux mille francs !
On va vraiment loin avec deux mille francs !
Mais, loin ou non, j’ai hâte d’en finir.
« Vous avez le génie de l’administration, dites-vous ? Moi, je suis sûr de moi ! … Au mur, les affiches ! »
On en a collé pour cinquante francs.
Si rares qu’elles soient, les malheureuses, l’une d’elles a frappé les yeux d’un patron de journal qui a prétendu que si j’étais allé le voir, il m’eût accueilli à bras ouverts. Il ment.
« Voulez-vous lâcher votre canard qui crèvera en cassant sa coquille et entrer chez moi ?
– Non ! »
J’ai envie de rire un peu au nez de cette société que je ne puis attaquer de vive force, fût-ce au péril de ma vie !
L’ironie me pète du cerveau et du cœur.
Je sais que la lutte est inutile, je m’avoue vaincu d’avance, mais je vais me blaguer moi-même, blaguer les autres, hurler mon mépris pour les vivants et pour les morts.
Et je l’ai fait ! – je me suis payé une bosse de franchise, une vraie tranche de dédain !
J’ai appelé à moi les premiers venus.
Il m’est arrivé un jeune homme de seize ans, à la figure maladive, avec des airs de fille, mais aussi avec l’ossature faciale d’un gars à idées et à poil. Espèce de moulage de plâtre jauni à l’air, avec le rat de la phtisie logé dedans ! C’est Ranc qui me l’a envoyé.
Il a rôdé deux heures devant la maison, avant d’oser monter ; c’est sa mère qui a fini par pousser la porte et demander, pour son fils, Gustave Maroteau, l’aumône d’une auscultation littéraire.
Derrière lui est entré Georges Cavalié, le Don Quichotte de la laideur, long, sec, dégingandé, biscornu, que j’ai baptisé Pipe-en-Bois, il y a deux ans, au café Voltaire – à cause de son air de calumet à tuyau de frêne, taillé par un berger – et qui, sous ce nom, représente le sifflet du paradis, depuis le boucan d’Henriette Maréchal au Français ! Fruit sec de la Pipo, mais pas bête ; bizarre ; gai, vaillant aussi, n’ayant pas de poitrine, mais ayant du cœur.
Un autre, rougeaud, trapu, avec un crâne chauve bleui par places, comme une poularde où il y a des truffes, l’air paysan, les oreilles percées, la mouche du vigneron sous la lèvre. Il est débarqué chez moi, se disant patronné par les Goncourt, et m’a emmené chez eux.
Il a encore pour parrain Lepère, un avocat de son pays, député de demain, poète de jadis, auteur de la chanson du Vieux Quartier latin, qui connaît depuis dix ans et aime comme tout le garçon au crâne truffé.
« Vous pouvez compter sur lui, a-t-il fait en tapant sur l’épaule de l’homme. Lourd, mais sûr. »
Et Gustave Puissant est devenu le Roger Bontemps du journal. Il fait des articles saisissants à force d’être surveillés et fouillés ; il espionne la nature, moucharde ses héros, et vous livre des dossiers empoignants.
J’ai un Normalien qui fait pipi sur la Normale.
Et tous de casser le mufle aux rengaines et d’allumer des incendies de paradoxes, sous le nez des cipaux de marbre qui montent la garde dans les musées – la blague ayant toujours sa cible sérieuse et devant, sans cesse, aller écorcher le pif de Badinguet aux Tuileries !
Mais il faudrait un cautionnement pour pouvoir jaboter politique, même en se moquant ! Et tous les mois on saisit notre pauvre Rue, on arrête la vente des kiosques, on nous fait les cent mille misères !
Un beau jour, j’ai écrit une page brutale, Les Cochons vendus, qui, en paraissant souffleter des maquignons, giflait magistrats et ministres, légalité et tradition.
L’huissier est venu.
Mais je ne suis pas en nom ; la loi ne s’en prend qu’au gérant et ne désire pas atteindre le coupable, pourvu que l’arme soit brisée.
Pauvre gérant ! Il m’a été adressé, par je ne sais qui, et s’est fait reconnaître à moi en deux mots qui ont réveillé l’une des souffrances que j’ai tenues cachées, depuis mon enfance, dans le coin le plus ensanglanté de mon cœur.
Un jour, quand j’avais dix ans, alors que le père était pion et avait obtenu que son fils travaillât, à ses côtés, dans la chambrée des grands, un élève irrita M. Vingtras, qui leva la main et effleura le visage de l’écolier insolent.
Le frère de cet écolier, solide, fort, déjà moustachu, qui se préparait à la Forestière, sauta par-dessus la table, et vint, à son tour, frapper le maître d’étude, et le bouscula et le battit.
J’aurais voulu tuer ce grand-là ! J’avais entendu l’économe parler d’un pistolet qu’il avait dans son armoire. Je m’introduisis comme un voleur chez lui, fouillai dans les tiroirs, ne trouvai rien. Si j’avais mis la main sur l’arme, j’aurais peut-être passé en cour d’assises.
Le proviseur s’émut, et des excuses furent faites, en plein réfectoire. – Mon père pleurait.
Quand, excitée par un hasard, ma mémoire a reconstruit la scène, je l’ai maltraitée, bourrée d’autres pensées et traînée vite sur un autre terrain, parce qu’il me semblait sentir fermenter de la boue sous mon crâne !
Et voilà que c’est le cadet de celui qui insulta mon père qui offre ses joues pour recevoir les soufflets de la Justice !
J’ai eu, un moment, l’envie de me venger sur l’innocent. Si ses cheveux n’avaient pas été gris, je lui rendais la gifle, alourdie par vingt-cinq ans de fureur, et je l’assommais.
Mais il a l’air bon, ce candidat à la gérance. Puis il ne demande presque rien. Et, parce que le frère du souffleteur s’offre au rabais, le fils du souffleté oublie l’injure, et l’embauche. Pour un million, je n’aurais pas voulu de la douleur que le scandale me laissa : pour vingt francs de moins à donner, je tope dans la main de l’individu.
Il sanglote, à son tour, quoique pourtant ce ne soit pas une humiliation, mais presque un honneur qui l’attend. Il sera « condamné politique » et ceux qui ne l’auront pas vu geindre et se lamenter devant les juges le salueront.
L’avocat du journal tire de son attitude des effets de pitié joyeuse, et il demande grâce pour le pauvre homme, qui en attrape pour six mois tout de même, et sort en épongeant son crâne chauve, sans s’apercevoir que son mouchoir à carreaux dégoutte, grâce à la rigole des larmes.
« Tâchez d’obtenir que je ne fasse pas la prison, demande-t-il, entre deux hoquets, au défenseur qui promet de s’en occuper. Six mois ! six mois ! »
Il fait pisser son foulard… et Laurier de rire derrière lui.
Il rirait derrière une douleur pour tout de bon, ce Laurier ! Point par cruauté, mais parce que ses veines charrient le mépris de l’humanité et que ce mépris tortille et fronce sa bouche menue : museau de rongeur, face de rat – de rat qu’on aurait pris par la queue et trempé dans un tonneau de Malvoisie. Le teint est vineux, c’est un sanguin !
Il y a de la vigueur, sous son enveloppe frêle, et, entre ses petites dents à grignoter le bois, siffle une voix aiguë et ferme, qui s’enfonce en vrille dans l’oreille d’un tribunal.
Il est gai et mordant, hardi même. Il n’a pas seulement des grains de sel sur la langue, mais aussi des grains de poudre ; il fait rire et fait peur, avec son ironie qui tantôt amuse et tantôt ensanglante, qui pique ou déchire au choix – sans que la passion s’en mêle jamais !
Il est le scepticisme incarné ; c’est un tireur pour la joie de tirer et de toucher, qui fait rouge de son épée et blanc de ses convictions.
Ce petit homme sans menton, sans lèvres, à tête de belette et aussi de linotte, est une des caboches les plus fortes de son temps, le Machiavel de son époque… un Machiavel chafouin, blagueur, Fouilleur, viveur, puisqu’il vient après Tortillard, Jean Hiroux, Calchas et Giboyer.
Il n’écrit plus Le Prince – pas de danger ! – il est en train d’écrire Le Tribun.
Il a rencontré au Palais un gars du Midi, à la tignasse noire, au timbre ronflant, jouant les débraillés, et borgne ; ce qui en fait un être à part, lui donne une marque de fabrique, un signe qui le fera reconnaître. S’il eût eu ses deux yeux, l’autre ne l’aurait pas pris ; un homme comme tout le monde, sans une taie, une bosse, un tire-l’œil, n’aurait pas fait son affaire.
Laurier n’hésite pas, et étend la main sur le phénomène. C’est le bélier qu’il dressera pour faire, à coups de corne, les trous par où se glisseront ses envies de millions et ses fièvres de curiosité.
Il pourrait ronger avec ses quenottes et passer – il préfère qu’un autre enfonce.
Il a flairé son temps.
On espère une grosse voix, un geste peuple, une allure d’orateur de carrefour, un Thérésa mâle. On est las de Schneider et de Morny, de Cochonnette et de Caderousse ; la bourgeoisie a plein le dos de l’Empire et veut paraître courageuse contre lui, après l’avoir préparé par sa lâcheté, ses assassinats d’ouvriers et ses transportations sans jugements.
L’orgueil de la race, son intérêt aussi, la poussent à faire les gros yeux au Bonaparte. Les prunelles de Gambetta, même celle qui a un voile – surtout celle-là ! – lanceront le regard de colère et la lueur de mort qui doivent menacer le pouvoir !
C’est sa façon de rire au Forum, à ce Laurier qui aime les mystifications féroces et se délecte à ce rôle de Barnum au nez creux, qui sent que le vent est à la paillasserie de l’éloquence.
Car la vulgarité même de Gambetta sert à sa vogue, la banalité de son fonds d’idées est l’engrais de son talent. Cabotin jusqu’au bout des griffes, il ne prend pas une minute de vacances, n’accroche à aucune patère, ni de salon bourgeois, ni de café de noceurs, ni de cabaret louche, son ulster en peau de lion – toujours Dantonesque, même à table, même au lit !
Il a lu que Danton, avant d’éternuer dans le son, déclara qu’il ne regrettait pas la vie, ayant bien soiffé avec les buveurs, bien riboté avec les filles ; et il fait le soiffeur, le riboteur, le Gargantua et le Roquelaure.
Il se crée, autour de ses tapages et de ses orgies, une légende que Laurier chauffe.
Ce mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunitienne emplit d’admiration les petits de la conférence Molé ou les ratés du café de Madrid, qui s’en vont criant à la foule :
« Hein ! est-ce un mâle ! »
Cabotin ! cabotin !
Un article de La Rue m’a retiré le pain de la bouche. J’y signalais comme farceurs ou fusilleurs futurs les députés de Paris.
Désormais, les journaux de l’opposition me sont fermés. J’ai osé toucher aux idoles : les bonapartistes m’ont emprisonné, les tricolores vont m’affamer.
Chaque barreau de l’échelle parlementaire porte un des cinq coqs de la gauche que j’ai déplumés, dont j’ai fait saigner le croupion. Ils ont juré, pour leur revanche, de me faire saigner l’estomac et le cœur.
On ne laissera pas plus gazouiller mes rossignols littéraires qu’on ne laissera aboyer mes colères politiques. J’ai engagé la lutte, le rire aux dents. Il faudra que ces dents s’allongent, ou que je me les laisse arracher, que je demande grâce, et que j’aille leur lécher les bottes.
J’ai vraiment eu une riche idée en écrivant ces deux cents lignes ! … Elles me désignent à la calomnie et à la mort !
« Elles vous désignent au peuple aussi ! m’a dit un vieil insurgé, en me prenant le poignet et avec un éclair dans les yeux. Tenez bon, nom de Dieu ! et, aux jours de révolution, c’est vous que le faubourg appellera ; c’est eux qu’il collera au mur ! Rappelez-vous ce que je vous dis là, citoyen ! »
Tenir bon ! Oh ! si j’avais seulement la miche assurée, la chemise blanche, un galetas, l’ordinaire de la crémerie, – cent sous de rente par jour !
Je ne les ai pas !
Il va falloir gagner sa vie à tripoter encore les livres, à compiler les vieux, à pondre des œufs de cane pour les faiseurs de dictionnaires, qui, moyennant dix centimes la ligne, prendront le droit de m’humilier à plaisir, de me faire stationner dans l’antichambre, de hocher la tête en brocanteurs qui déprécient la marchandise qu’on leur apporte… surtout quand celui qu’ils exploitent est un failli du succès.
Oh ! mieux vaudrait casser des pierres sous le grand soleil !
« Je t’écoute ! » m’a crié Landriot, qui a lâché la Normale pour être secrétaire d’un gros bonnet de la Sorbonne, lequel a claqué et l’a laissé dans la panne.
Il est devenu la béquille de Gustave Planche ; claqué aussi le père Planche !
Et Landriot, depuis des années, a la salive rouge ; c’est en toussant, et d’une voix cassée, qu’il a cinglé l’ambition de mon souhait avec son rire poussif de gavroche agonisant.
Il a essayé de tout, lui – jusqu’à la mendicité !
Il ne le cache pas, il lance son aveu, avec les lambeaux de ses poumons, à la face de cette société qui a permis à la faim de lui ronger la poitrine – et l’honneur !
Il est même cause que je passe pour un gredin auprès de gens qui se contentent de le plaindre, et de s’égayer au récit et à la pantomime de la scène d’aumône.
« Moi, ai-je crié, j’aurais mieux aimé arrêter l’homme et lui dire : « Donne de quoi acheter du pain, ou je t’étrangle ! »
Ils se sont voilé la face !
« C’est qu’il serait capable de le faire comme il le dit ! »
Oui, j’aurais préféré attaquer au coin d’un bois que mendier au coin d’une borne ; mais j’aurais préféré aussi me briser la tête contre un mur, ou me jeter à la rivière, que de ne pas garder ma probité intacte. C’est un outil qu’il me faut conserver pur et tranchant comme une lame neuve.
Landriot a ricané de nouveau.
« Ta probité ? Tu en crèveras, comme moi de ma phtisie. Seulement, il faudra peut-être qu’ils te tuent, parce que, toi, tu es solide… Mais si tu te figures que tu vas manger ton soûl de par les dictionnaires, et avoir ton chalumeau de paille et ton droit au vin sur le radeau de Lachâtre ou de Larousse, il faut en rabattre, mon fiston ! Moins qu’avant, je te dis ! Ils se tiennent comme les doigts du pied, les libérâtres, et tu as marché, avec tes sabots, sur leurs bottines. En quarantaine ! au lazaret ! … Ah ! il te reste une chance, néanmoins, celle de devenir poitrinaire aussi. Alors, ils te feront peut-être la charité de te donner à rédiger des mots ayant rapport à ton mal. Et même, la veille de ton agonie, ils t’augmenteront, parce que tu n’auras eu qu’à coller, sur la page blanche, ton mouchoir plein de sang, pour décrire une pneumonie, comme Apelle, ce vieux birbe, peignit la rage ! … Tiens ! quand on ne croit ni à Dieu, ni à diable, on devrait se faire prêtre ! On a au moins des hosties à manger ! Toi, imbécile, tu es l’hostie qu’on mange ! »
Heureusement, j’ai mon ardoise chez Laveur, le père nourricier de quelques vilains jeunes, comme moi, et de quelques beaux vieux, comme Toussenel et Considérant.
« Nous ne sommes pas inquiets, allez ! Vous nous paierez à la façon de M. Courbet chez Handler… quand ça lui plaît. Et ne vous ne gênez pas pour les extra ! Seulement, quand vous serez quelque chose vous vous souviendriez de nous, n’est-ce pas ? »
Les simples ont l’air de croire que je serai « quelque chose » un jour, mais les éduqués haussent les épaules en entendant prononcer mon nom.
« Pourquoi, diable, vous occupez-vous de la politique ! Avec ce que vous avez dans le ventre, si vous faisiez seulement de la littérature, l’avenir serait si beau pour vous ! tandis que c’est la misère, la prison… Tenez, vous êtes toqué ! »
« Moi d’abord, je rogne les basques » a dit, avec une moue significative, un tailleur des grands quartiers qui m’habillait depuis longtemps, et à qui je donnais de l’argent… quand j’en avais de trop. « Comment ! vous pourriez être député, et vous vous mettez à insulter les Cinq ! Je ne travaille pas pour les barricadiers, je ne coupe pas des redingotes qui vont se salir contre les blouses. »
Justement, j’avais besoin d’un complet de demi-saison.
Heureusement, un juif qui habille des camarades – à tempérament – a bien voulu me prendre mesure, et m’offrir toute sa maison. Mais il a à écouler un stock de velours tramé et il faut que j’accepte un costume de charpentier.
J’hésite, je soupire. Le juif en appelle à mes convictions. Un peu plus, il me traitait de renégat !
« Fus gui hêdes pur les hufriers, foyons ! Fus rucheriez te hêdre hapillé gomme eusses ! Vaut bas êdre incrat, cheune homme, gui zait se gu’ils veront pur fus ! »
Lui aussi !
À qui se fier : de l’insurgé, du patron de table d’hôte ou de ce Shylock à tant par mois ?
Lequel croire ?
Je n’ai à croire ni ceci, ni cela. J’ai à reprendre, tout connu que je suis, le collier des anciennes détresses.
Mais cette fois, si l’on appelle : « Aux armes ! » quand j’apparaîtrai, on me reconnaîtra, et si je suis vêtu en gueux, on saluera ma misère.
Seulement, il faut pouvoir attendre le moment de bien mourir – et c’est dur d’être en complet de commissionnaire, lorsqu’on a été un moment sur le chemin de la fortune et de la gloire.
C’est moi qui l’ai voulu.
Pourquoi n’ai-je pas baissé d’un cran mon pavillon ? Pourquoi ai-je défendu les pauvres ?
Mais où serait le mérite : si je vivais d’eux – comme leur vermine !
Sainte-Pélagie.
On a fait la noce un brin, hier soir, entre camarades, avant de me conduire à Pélago.
J’ai écrit deux articles chez les autres, depuis que La Rue est morte. Les deux tartines m’ont valu la prison.
Je suis entré un peu parti !
On m’a cru malade, et on m’a dépêché le pharmacien.
Je me suis fâché. Un révolté avoir recours à l’apothicaire !
« Mais, monsieur, a fait le Diaforius, tout le monde se drogue ici, pour le moment, le pavillon des Princes est à ma merci ! »
C’est un rieur. Il m’a donné des détails.
« Le personnel des politiques est divisé en deux camps : ceux qui vont et ceux qui ne vont pas… vous m’entendez ! 89 va à peu près, 93 pas du tout, 1830 entre les deux. Il y a un ancien disciple de Pierre Leroux – par exemple, je ne vous dis que ça ! »
C’est qu’il touche juste, le pharmacien, et qu’il a mis le doigt où il fallait !
Non, 93 ne va pas.
Je vois, tous les matins, passer un homme qui porte, comme un calice sous un linge, une urne blanche. On dirait qu’il va dire une messe basse ; mais il entrouvre une porte dérobée qui se referme sur lui, hermétiquement.
Quand il ressort, c’est si vite que je m’y perds, et je puis à peine glisser, sous la serviette, un regard qui dévisage le récipient. Je ne reconnais pas le ventre ordinaire, la panse familiale.
J’ai fini par soulever les voiles.
L’urne mystérieuse est un vase intime qui s’est grimé pour tromper le monde, un Thomas qui a pris des allures d’amphore ; mais le bout de l’oreille passe, en un tuyau vert qui étrangle mes derniers doutes. D’ailleurs, l’homme s’est déboutonné, m’a dit tout, et m’a tout montré.
« J’en prends un tous les jours depuis tente ans, et je m’en trouve bien, vous le voyez.
– Oui. Seulement, pourquoi ne pas faire vider l’ostensoir par l’auxiliaire. »
Il s’est redressé, et, me fixant d’un air courroucé
« Citoyen, dans une république telle que je la veux, chacun vide son pot. Il y a des corvées comme il y a des devoirs !
– Mais vous avez une tasse d’indiscipliné, un bénitier de ci-devant, vous trahissez.
– Non ! je suis centralisateur pour le fond et individualiste pour la forme. La giberne à tous, mais ronde ou ovale, au choix.
– L’exercice du tuyau serait-il obligatoire ?
– Ne plaisantez pas, jeune homme, je suis un vétéran ! Vous êtes trop nouveau, et pas assez mûr, pour avoir le droit de peser mes actions.
– Je ne demande pas à peser ! »
Trop nouveau ? pas assez mûr ? … Pas mûr encore pour le narguilé, non ! et pas fou des canules, l’ancien !
Ne voudrait-il pas que j’en eusse une aussi et que je m’exécutasse le matin, au commandement – sur un ordre du Comité du salut public. Artilleurs, à vos pièces !
« Je suis un pur », dit-il toujours.
Ah ! bien ! s’il n’était pas pur, après tant de coups de piston !
« Je reste à cheval sur les principes »
Il quitte bien les étriers une fois par jour, au moins.
« Nos pères, ces géants… »
Mon père était de taille moyenne, plutôt petit ; mon grand-père était appelé Bas-du-cul dans son village. Je n’ai pas de géants pour ancêtres.
« L’immortelle Convention…
– Un tas de catholiques à, rebours !
– Ne blasphémez pas ! »
« Et pourquoi donc ! Est-ce que je n’ai pas le droit de jeter ma boule dans le jeu de quilles de vos dieux ? Je croyais que vous étiez pour la liberté de penser, et de parler, et de sacriléger – si ça me prenait. Allez-vous me percer la langue avec un fer rouge, ou m’infliger le supplice de l’eau, par la bouche, avec le petit outil-là… si je ne demande pas grâce ? Ah ! non ! par exemple ! »
Peyrat répond par un sourire amer, et renfonce sur ses oreilles un passe-montagne comme on en a pour gravir le mont Blanc, lui qui est du mont Aventin. Car il en est. C’est un Gracque, cet homme à la cuvette, à la seringue, et au bonnet à mentonnière !
Le disciple de Pierre Leroux s’en paie !
Une légende court sur lui.
Cantagrel a été, dans un coin de France, membre de la Société du Circulus. Chacun devait, pour la prospérité commune, fournir sa part d’engrais – coûte que coûte ! L’humanitarisme le perdit, il voulut faire du zèle, prit des herbes qui lui mirent le feu au corps, et dut revenir à Paris, pour tâcher d’enrayer.
« Si encore quelqu’un en profitait ! » dit-il parfois mélancoliquement.
Il a, paraît-il, écrit à Hugo, à propos du chapitre sur Cambronne, dans Les Misérables. Hugo lui a répondu :
« Frère, l’Idéal est double : idéal-pensée, idéal-matière ; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre ; gazouillements en haut, borborygmes en bas – sublimité partout ! Votre fécondité égale la mienne. Frère, c’est assez… relevez-vous »
« C’est moi qui est signé Hugo et monté la blague », m’a dit un camarade.
Sont-ils drôles, tout de même !
Ce Circulutin a été condamné comme gérant d’une feuille incendiaire – je m’en doutais !
L’autre est le rédacteur en chef du seul journal républicain qui ait pu venir au monde, avoir droit à la vie, trouver grâce devant l’Empereur. Non pas que l’homme soit un courtisan et ait commis une lâcheté – il est, au contraire, un raide et un inflexible. Mais à la manière des Jacobins, et Napoléon sait bien que Robespierre est le frère aîné de Bonaparte, et que quiconque défend la République au nom de l’autorité est un Gribouille de l’Empire !
Je puis m’isoler, heureusement.
Au Petit Tombeau.
J’habite le Petit Tombeau.
C’est, au haut de la prison, une chambre étroite et triste ; mais, en grimpant sur la table, on arrive jusqu’à la fenêtre, et, de cette fenêtre, on voit la cime des arbres et une grande bande du ciel.
Je passe des heures entières la tête contre les barreaux, à humer la fraîcheur du vent ou à recevoir, sur le front, ma part de soleil.
Cette solitude ne m’effraie pas. Souvent même, je plante là 89 et 93 pour me trouver simplement en face de moi, et pour suivre ma pensée, blottie dans un coin de la cellule ou baignant, dans l’air libre, au-delà de la croisée grillée.
Cette captivité n’est point pour moi la servitude : c’est la liberté.
En cette atmosphère de calme et d’isolement, je m’appartiens tout entier.
Le club.
Ce calme-là a été tout troublé, parce que des vides se sont produits ; j’ai été appelé à la chambre d’honneur, qui a été envahie, et que j’ai laissé envahir de bon cœur. Mon logis est devenu le salon, la salle à manger, la salle d’armes, et le club de la prison.
On en fait un tapage là-dedans !
Mais le preu, pour le boucan, est, hors de marque, l’ancien collaborateur de Proudhon, le père Langlois.
« Nom de Dieu ! Sacré nom de Dieu ! ! ! »
– Ah ! c’est vous ! … Quel temps fait-il dehors ?
– Quel temps ? »
Il tape sur les meubles, roule des yeux féroces, chasse, d’un coup de botte irrité, une paire de pantoufles qui traînait près du lit.
« Quel temps ? … Il fait très beau ! »
C’est avoué d’un ton furieux et menaçant. Sa main semble chercher le sabre ; il a l’air de déchirer une cartouche en se mouchant, de porter une dépêche au général, quand il part avec de vieux journaux dans ses doigts crispés – revenant quelquefois d’un bond, la figure contractée.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
– Il y a quelqu’un ! »
Au bout de dix minutes qu’il est là, le chahut devient terrible. On monte sur les chaises ; lui, grimpe sur la table de nuit !
C’est une pantomime et des cris d’hystérique !
Nous ne sommes que des choses de chien !
Comment ! moi, Vingtras, j’hésite à pendre le gouverneur de la Banque !
« On a donc parlé de le pendre ?
– Oué ! oué ! et vous renaudez, nom de Dieu ! »
Il a, aujourd’hui, envie de dresser une potence pour le détenteur du numéraire, qui ne vit que sur son porte-feuille – le sale bougre !
Il simule l’exécution.
Il pend son mouchoir, se pend un peu lui-même, fait couic au grand moment, risque d’avaler sa langue, se décide à redescendre… et se précipite de nouveau sur les chaussons, avec une rage de jeune chien qui fait ses dents.
« Maî il ait tooquaî çait hôômme ! dit Courbet, qui fume dans un coin. Il parle de Peurrouddhon ? moâ seul l’ai côônnu. N’y avait que nous deusse de praîts en Quarante-huit ! Haî ! pourquouâ que vous criaî côômme çââ ? nom d’un paitit bonhôômme !
– Je ne crie pas, je suis plus calme que vous, nom de dieu ! sacré nom de dieu ! ! ! »
Comiques et assommants, ces visiteurs gueulards, ces détenus qui vont ou qui ne vont pas – des gens qui ont fait leurs classes, pourtant, des éduqués, des bourgeois !
Quelquefois, un travailleur vient leur faire honte de leur bêtise, et refouler leurs bouillons pointus. Plus fort qu’eux, le manieur d’outils !
Il a conquis un nom, ce Tolain, dans les réunions publiques. Il est le chef moral de la classe ouvrière.
Une face étroite – qu’allonge et amincit encore une longue barbe coupée ras sur les joues – œil vif et bouche fine, un beau front.
Il zézaie un peu, lui aussi, comme Vermorel. Ambitieux redoutables, ceux qui mâchent ou ont l’air de mâcher le caillou de Démosthène ! C’est derrière des bégaiements d’enfants que s’embusque leur énergie d’hommes d’action.
Distingué sous ses habits vulgaires.
J’ai déjà vu un célèbre qui avait cette allure-là : le prêcheur blond de la Saint-Barthélemy de Juin, celui qui, d’un geste bénin et avec du miel sur les lèvres, décréta le grand massacre – de Falloux.
Peut-être n’ont-ils pas le nez fait de la même façon ; mais je rapproche leurs silhouettes dans le miroir, parce que leurs aspects se dressent pareils devant moi et qu’ils ont la même élégance grêle, la même douceur d’accent, la même lueur de regard… ce noble et ce roturier !
Il a la marche un peu balancée du plébéien ; mais c’est exprès, peut-être ! S’il voulait, cela deviendrait la souplesse du gentilhomme. Avec son rire discret, son regard pointu, son profil aiguisé, sa barbe, dont il affine les poils, il me semble ne songer qu’à crever l’atmosphère populaire et l’air sombre dans lequel il vit. Il cisèle avec patience l’outil de son ambition, ex-ciseleur qui a lâché ses outils de métier depuis longtemps.
« Il est même question d’ouvrir une souscription pour les faire repasser, tant ils sont rouillés ! » a dit un farceur d’atelier.
Mais s’il a la peur du travail qui salit les mains, il n’a pas peur de l’étude solitaire, des longues veillées passées en tête-à-tête avec les Pères de l’Église économique et les Pères de la Révolte sociale. Il a acheté, sur les quais, Adam Smith et Jean-Baptiste Say, vendus au bouquiniste par quelque bourgeois tombé, quelque déclassé descendu dans le ruisseau. Ils sont maintenant sur la table de l’artisan qui monte.
Avec quatre ou cinq volumes de Proudhon, cela a fait le compte. Il a la pierre de touche de toutes les monnaies de métal et d’idées, il deviendra un savant – il l’est. C’est lui, le contremaître de l’atelier où se fabrique la révolution ouvrière.
Il gagne sa vie, comme employé, chez un quincaillier tout fier d’avoir pour commis un garçon qui en sait si long.
Il a déjà un clan, ce plébéien émancipé. Un bûcheur massant pour de bon, Perrachon, qui, lui, n’a pas quitté l’établi, représente le labeur manuel dans ce ménage d’opinions. Il vénère à l’égal d’un dieu celui qui s’est fait teneur de livres et dévoreur de grimoires. Et il le copie et il le singe, taillant sa barbe et ses cheveux tout pareil, boutonnant son paletot de même, et plantant son chapeau à semblable inclinaison sur le front ou l’oreille.
C’est encore, je me figure, une habileté de mon Falloux de faubourg, ce Sosie ! Avec les bretelles de son tablier de travail, Perrachon lie à son patron d’idées le peuple, qui, sans cela, se défierait peut-être de cette veste qui s’allonge en redingote.
Pourvu qu’il ne coupe pas ce cordon-là, un matin – et qu’il ne lâche pas les blousiers comme il a lâché la blouse !
J’ai entrepris l’histoire des vaincus de Juin. J’en ai retrouvé plusieurs, tous pauvres, mais presque tous dignes dans leur misère. Quelques-uns, seulement, ont été gâtés par les habitudes fainéantes des prisons, et laissent à la femme le poids du travail et le soin de nourrir le ménage.
Beaucoup de ces femmes ont été héroïques. Elles ont élevé la marmaille pendant que le père était à Doullens ou au bagne, se privant de tout pour que les petits citoyens ne manquassent de rien, dépensant autant de génie que de courage pour faire sortir de terre un métier, une industrie, un truc à pain. Et les moutards ont poussé – graine d’insurgés !
Quelques filles ont bien disparu, à l’âge où un ruban bleu affole et où la misère enlaidit. C’est la douleur des mansardes, où le proscrit n’a retrouvé que l’image fripée, salie, de l’enfant qu’il avait fait photographier, pour dix sous, un dimanche de foire, aux environs de Paris. Ç’avait été le diable pour la faire tenir tranquille ; il avait fallu que le papa l’embrassât dix fois, et lui recommandât d’être sage.
Elle l’avait été.
Depuis longtemps, elle ne l’est plus, et l’on ne sait où la retrouver. Elle n’ose revenir voir sa mère : elle craint que le vieux ne se jette sur elle.
« Non ! m’a dit l’une d’elle en sanglotant, j’ai trop peur de le voir pleurer ! »
Je vis dans ce monde en bourgeron, plus ému, certes, que je ne le fus jamais sous l’œil des explicateurs de Conciones, dans le monde des héros antiques. Leurs casques, leurs tuniques et leurs cothurnes m’avaient vite embêté.
Et voilà que dans le voisinage de mes camarades nouveaux, dans la fréquentation des simples, m’est venu aussi le dédain de la défroque jacobine.
Tout ce fatras de la légende de 93 me fait l’effet du tas de guenilles effrangées et déteintes que l’on vient offrir au père Gros, le chiffonnier, dans son échoppe de la rue Mouffetard, ouverte à tous les vents.
Il me fait l’honneur de m’inviter, de temps en temps, au repas de famille ; et je suis tout heureux de me sentir estimé et aimé, moi, le déclassé, par ce régulier de la hotte qui fait ajouter, pour le citoyen Vingtras, un morceau de lard, dans la marmite qui fume et sent bon parmi les odeurs de corroyage de la Bièvre.
Et il dit à la bourgeoise :
« Pas besoin de faire des économies, ma vieille, pourvu que l’on ait la pâtée de chaque jour… »
Puis, se tournant vers moi :
« La vie est dure, c’est vrai ; mais ça nous console, nous, les ouvriers, de voir que des instruits comme vous passent du côté des prolétaires. Ah ! par exemple, vous me le promettez bien : si jamais il faut voir à retrouver le fusil, que j’ai enterré, le soir du 24 juin, derrière les Gobelins, vous viendrez à la soupe de la barricade tout comme à celle-ci, n’est-ce pas ? »
Et la bourgeoise de répondre, avec un sourire grave :
« Oui, père, j’en suis certaine, monsieur sera avec les malheureux. »
Moi, j’ai désigné un bout de flanelle rouge qui tirait la langue par la gueule d’un sac :
« Nous mettrons cela au bout d’une baïonnette.
– Ah ! jeune homme ! ce n’est pas la Marianne qui est tout, c’est la Sociale ! Quand nous l’aurons, on fera de la charpie avec les bannières ! »
La Sociale, la Marianne – deux ennemies !
Ils m’ont conté, ces vieux de Juin 48, que, dans les prisons où vinrent les rejoindre ceux du 13 juin 49, on menaça les nouveaux venus du regard et du geste, et l’on dressa des retranchements, dès le premier jour de l’arrivée. Il y eut des cognements de tête terribles, sous ce même bonnet de prison, quoique dans les cérémonies en commun, enterrements ou anniversaires, tous eussent à la boutonnière l’immortelle écarlate.
La haine subsista, implacable, entre les partis, saisissant tous les prétextes pour éclater. À propos d’un bout de jardinet mal enclos, d’une branche de fraisier dépassant la ligne de cailloux formant frontière, à propos d’un pied de capucines s’étirant entre deux cellules, on se jetait au nez les malheurs et les fautes de la Révolution !
J’ai beaucoup appris dans la gargote tenue par un ancien de Doullens, où tous mes débris d’insurrection viennent échouer, les soirs de grande paie ou les matins de chômage. Chacun arrive faire sa déposition, témoigner de ce qu’il vit aux heures tragiques, résumer ses souvenirs de la sinistre bataille.
Le beau parleur de la bande est un gaillard aux yeux gris d’acier, brillants et aigus, aux pommettes comme fardées de rouge, au front trop vaste, comme celui de quelques cabotins qui l’ont fait raser pour l’ennoblir, aux cheveux longs et tombant en rouleaux, à l’instar des saltimbanques – et des poètes.
Il ne lui manque que le cercle de cuivre qui retient les tignasses des acrobates, ou la couronne en papier des Jeux floraux.
On ne devinerait jamais que c’est un ex-menuisier qui fut condamné à perpétuité pour avoir, la serpillière au ventre, donné le coup de fion à la grosse étagère de pavés qui faisait le coin du Marché noir.
Pour le moment, le métier n’allant pas, il s’est fait courtier-placier et, s’il faut l’en croire, il gagne à peu près sa vie. Sa redingote bleue est propre ; il conserve pourtant la casquette.
« Ça épargne mon chapeau quand je ne vais pas chez les clients, dit-il. Et puis, camarade, je suis toujours un ouvrier : ouvrier voyageur au lieu d’être ouvrier à l’attache, voilà tout. »
« Et Ruault, qu’est-ce qu’il devient ? Y a-t-il longtemps que tu ne l’as pas vu ?
– Non. Pourquoi ça ?
– Tiens, au fait, tu ne sais pas, on a raconté qu’il était mouchard.
– Parlons d’autre chose, eh ! les amis ! a interrompu le vieux Mabille. Tout le monde en serait, si l’on écoutait ce qui se dit ! Il n’y a qu’à saigner ceux pour qui c’est prouvé… ça en dégoûtera les autres ! »
Le père Mabille est un ancien ciseleur qui a perdu le tour de main de son état dans l’oisiveté cruelle de la détention, et qui s’est fait marchand des rues.
Mais, pendant les années de prison, il a étudié dans des bouquins empruntés à ses voisins de travée ; il a réfléchi, discuté, conclu. Son grand front ridé et dégarni raconte ses méditations ; ce vendeur d’éventails ou d’abat-jour – suivant la saison – a la face d’un philosophe de combat. S’il avait un habit noir sur le dos, on s’arrêterait devant ce haut vieillard et l’on saluerait sa tête grave.
« Qu’enseigne-t-il ? » demanderaient les gens de la Sorbonne ou de la Normale.
Ce qu’il enseigne ? Sa chaire est ambulante comme sa vie ; elle est faite de la table sur laquelle il s’accoude, dans un cabaret pauvre, pour prêcher la révolte aux jeunes, ou d’un tonneau enlevé à la barricade et mis debout, pour qu’il y monte et harangue de là les insurgés.
Pas mal de ceux que je vois en vêtements misérables, beaucoup de ces crève-la-faim ont lu Proudhon et pesé Louis Blanc.
Chose terrible ! au bout de leurs calculs, à l’extrémité de leurs théories, c’est toujours une sentinelle d’émeute qui se tient debout !
« Il faut encore du sang, voyez-vous ! »
Et pourquoi ?
Pourquoi ces hommes qui vivent de rien, qui ont besoin de si peu, pourquoi ces espèces de vieux saints à la longue barbe et aux yeux doux, qui aiment les petits enfants et les grandes idées, imitent-ils les prophètes d’Israël, et croient-ils à la nécessité du sacrifice, à la fatalité de l’hécatombe ?
Une gamine de huit ans s’était, l’autre jour, coupé le doigt – un farouche à poitrail velu s’est évanoui. Il fallait voir comme tout ce gibier de prison d’État s’est mis à consoler et à embrasser la fillette ! L’un a fait un poupon de linge, l’autre a été acheter une poupée d’un sou. Ce sou-là était pour son tabac, il n’a pas fumé de la soirée. Et l’on a lié le chiffon autour du bobo, avec plus d’émotion qu’on n’en eût eu à bander la plaie d’un combattant, affreusement mutilé dans une ambulance de carrefour.
Le garçon aux yeux aigus a voulu faire un livre. Il écrit ; je m’en doutais.
« Oui, j’ai noté ce que j’ai vu à Toulon. J’en ai deux cahiers gros comme ça. Je vous les montrerai, si vous voulez venir à la maison. »
Nous avons pris rendez-vous.
« Vous allez voir ma femme, c’est la fille de Pornin, la Jambe de bois. »
Une créature frêle et mince, gracieuse et triste – triste jusqu’à la mort ! – de la distinction, et une mélancolie sans nom, venant on ne sait d’où, reflet d’un mal incurable et caché ! Les cheveux sont gris, d’un gris qui trahit une mue de chagrin ; quelque révélation douloureuse a dû, un soir, jeter de la cendre sur cette tête jeune, faner ce visage tendre, et le griffer de ces rides fines comme des fils de soie.
Elle a à peine répondu au bonjour banal de son mari, et m’a accueilli presque avec douleur.
Je lui ai parlé de son père, cette fameuse Jambe de bois qui eut sa minute de résonance dans l’histoire intime des événements de Février.
« Oui, je suis fille de Pornin. Mon père était un honnête homme ! »
Elle a répété cela plusieurs fois : « Un honnête homme ! » l’œil baissé, serrant, ses petits bras sur sa poitrine, écartant sa chaise, me semblait-il, pour que l’autre ne la frôlât pas en allant et venant par la chambre, à la recherche de son manuscrit.
À la fin, il s’est frappé le front et a dit : « Je me rappelle maintenant, c’est en bas. »
Il est descendu – à pas de loup – courbant l’échine, le pied traînant, le geste gauche, mais sa prunelle luisant toujours et perçant l’ombre de l’appartement endormi dans le crépuscule.
Les persiennes étaient restées closes ; elle n’avait point levé le crochet quand nous étions entrés, on aurait dit qu’elle ne voulait pas qu’on vît la couleur de ses paroles.
Pendant que nous étions seuls, elle n’a prononcé qu’un mot :
« Est-ce que vous êtes d’un complot avec mon mari ?
– Je ne conspire pas. »
Elle ne répondit rien, et nous demeurâmes muets, dans l’obscurité.
Il revint avec ses cahiers.
« Ce n’est pas rédigé comme par un écrivain de profession, mais il y a beaucoup de souvenirs. Tirez-en profit pour votre travail. Imprimez seulement mon nom, afin que l’on voie que les condamnés au bagne de Juin n’étaient ni de si grands ignorants, ni de si grands scélérats qu’on l’a prétendu. »
Elle a relevé ses paupières, et son œil a dirigé vers l’homme une lueur froide qui m’a glacé au passage, tandis qu’il me reconduisait en étouffant sa marche et sa voix comme dans une maison où il est défendu de parler parce qu’il y a une agonie – ou un cadavre.
Je suis descendu dans Paris, par des rues discrètes et noires, le cerveau hanté d’idées troubles, me demandant quel était le drame qui se jouait entre ces deux êtres.
« Ah ! vous y êtes allé, alors, me dit le vieil échappé de Doullens. Sa femme y était-elle ? Une courageuse, celle-là ! Je l’ai vue à l’œuvre quand elle était jeune fille… fine comme une mouche et gaie comme une alouette ! Il a plus de chance qu’il n’en mérite.
– Ah ! certes, oui ! Mais n’a-t-on pas dit de lui ce qu’on a dit de Ruault : qu’il était de la rousse ?
– Pas possible ! Elle le prendrait par les moustaches et nous l’amènerait, toute petiote qu’elle soit, après l’avoir souffleté. Elle le donnerait à Mabille pour qu’il le saigne ! N’est-ce pas, Mabille ?
– Oui. À moins qu’elle n’ait trop honte ; ou qu’elle l’aime… ça s’est vu ! »
Quelqu’un est entré.
« De qui donc parlez-vous là ?
– De Largillière. »
Quelques hommes sont venus me trouver et m’ont sommé, au nom de l’idée révolutionnaire, de me présenter à la députation contre Jules Simon. Je n’ai point refusé.
Pauvre fou !
Ah ! ceux qui croient que j’ai accepté par orgueil et envie de me mettre en vue ne savent point quelles pâleurs me prennent et quels frissons me secouent, à la pensée que je vais entamer la lutte !
Mais puisqu’on m’a appelé, je ne reculerai pas.
Et que lui dirai-je, à ce faubourg Antoine ? À ces gens de Charonne, à ces blousiers de Puteaux, comment parlerai-je ? – moi qui vais jeter, dans la balance, des théories a peine mûres et que je n’ai guère eu le loisir de peser dans mes mains de réfractaire.
Je n’ai jamais eu assez d’argent pour acheter les œuvres de Proudhon. Il a fallu qu’on me prêtât des volumes dépareillés, que je lisais la nuit.
Heureusement, la Bibliothèque était là ; et j’ai, de temps en temps, fourré mon nez et plongé mon cœur dans la source. Mais j’ai dû boire au galop et en m’étranglant, parce que j’avais autre chose à faire, rue Richelieu, qu’à étudier la justice sociale.
J’avais à arracher, du ventre des bouquins, le germe des articles qui me faisaient vivre, et que le chef du dictionnaire me refusait quand ils avaient odeur de philosophie belliqueuse ou plébéienne. Or, cela arrivait parfois, lorsque j’avais avalé une gorgée de Proudhon – il en roulait des gouttes toutes rouges sur mon papier.
Je ne sais donc que la moitié de ce qu’il faudrait savoir, et encore ! Et je me trouve exposé à la chute grotesque, ignorant qui veut heurter de front le vieux monde, apprenti qui va se dresser contre un maître, conscrit qui ose engager à fond le drapeau !
C’est à lâcher pied, à se laisser rouler du haut en bas de l’escalier ! … comme les filles enceintes qui ne veulent pas que l’on connaisse leur faiblesse.
J’en ai eu la tentation, au risque de m’estropier ou de me défigurer, car je serai bien autrement meurtri, si je mérite les huées de l’auditoire ! Être blessé ne serait rien ; être bafoué serait la ruine de toute une jeunesse bourrée de douleurs, mais aussi bourrée d’espérances !
La première réunion a lieu ce soir.
J’essaie de préparer ma harangue… Ah ! bien oui ! Il me faudrait des heures et des heures ! Je me contente de tracer, pour toute la campagne, deux ou trois grandes lignes, comme des cordes de piste, en semant des idées, comme les cailloux du Petit Poucet. Je suivrai ces lignes-là et je ramasserai ces cailloux sur mon passage lorsque j’irai vers l’ogre.
Tout au moins aurais-je besoin d’une escorte de dévoués ! Mais Passedouet et les hommes de Juin ne sont plus là. Ils sont repartis dès que j’ai eu accepté le danger, repartis dans leurs quartiers, à la recherche d’autres Vingtras.
Personne – par un hasard barbare – n’est de la circonscription où l’on m’a dit d’aller me faire tuer, comme Napoléon ordonnait à ses lieutenants de se camper en travers d’un pont et d’y mourir. Et je viens de me mettre en chemin, tout seul, pour la salle du club, sur une banquette d’impériale.
J’entends, sur cet omnibus, encenser le mérite de celui que je vais combattre.
« Oh ! celui-là arrivera haut la main ! Il battra Lachaud comme plâtre.
– Il n’a pas d’autre concurrent ?
– Certes non ! Qui donc oserait, parmi les républicains ? »
Eh ! malheureux ! il y a là, à côté de toi, un pauvre diable qui en passant ses trois sous avec les tiens, au conducteur, vient de laisser tomber des bouts de notes sur lesquels il avait inscrit les deux premières phrases qu’il va prononcer contre ton favori ; plus, quatre ou cinq effets, criards comme des images d’Épinal et qui doivent colorier sa harangue.
Tu es peut-être assis dessus – tu as le derrière sur mon éloquence !
« Le 105 de la rue ?
– C’est ici. »
Je dégringole.
Mon comité est pauvre comme Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. À peine peut-il y tenir trois cents personnes.
Elles y sont.
« Citoyens ! … »
Où ai-je pris ce que je leur ai conté ? J’ai attaqué je ne sais comment, parlant de l’odeur de crottin, de la bizarrerie du local, de la misère qui nous ridiculisait, dès le début. J’arrachais mes paroles aux murailles suintant le fumier, et où étaient scellés des anneaux auxquels une discipline républicaine voulait nous attacher aussi – comme des bêtes de somme !
Ah ! mais non !
Et j’ai rué, et je me suis cabré, trouvant en route de l’ironie et de la colère !
Quelques bravos ont éclaté et m’ont mis le feu sous le ventre. Quand j’ai eu fini, on est venu à moi de toutes parts.
Le président, debout :
« Citoyens, nous allons voter sur la prise en considération de la candidature Jacques Vingtras. »
On a levé les mains.
« Le citoyen Jacques Vingtras est adopté pour candidat par la démocratie socialiste révolutionnaire de l’arrondissement. »
Une acclamation de ces trois cents pauvres a souligné la déclaration solennellement prononcée.
J’ai eu froid dans le dos, car ce succès-là ne prouve rien.
Cette poignée d’acclamants a été triée sur le volet des logis misérables ; et encore, parmi ceux qui m’ont applaudi, parce que ma voix tonnait, ou pour ne pas faire « scission ouverte », combien m’abandonneront demain pour suivre le cortège de Simon triomphant !
Ma victoire a été trop facile ! Je les touchais du doigt, mon souffle leur brûlait le visage, et je sais bien que j’ai, dans le geste et l’accent, quelque chose qui commande, alors que l’on est si près de moi !
Mais quand je serai devant l’ennemi ; dans une salle immense et bondée ? …
Salle du Génie.
J’y suis – la salle est bondée et immense ! elle me paraît telle du moins. Ce sont les adversaires qui ont préparé la rencontre. Moi, je n’ai eu que le loisir de ne rien préparer, rien ! pas la frimousse d’un exorde, pas la queue d’une péroraison !
Les ardents de mon comité m’ont tiré à hue et à dia pour aller, dans les communes, à la chasse aux influents. J’ai couru ici, là, ailleurs encore, j’ai fait le tour de la circonscription à pied, en wagon, en charrette – malade des canons pris sur le zinc pour trinquer avec les braves gens.
Je me contentais d’humecter mes lèvres, mais je n’en avais pas moins la nausée du vin, et je passais pour bien froid ou bien fier auprès de ceux qui me voyaient accepter en rechignant la tournée qu’ils offraient de si bon cœur.
Disséminés et rares, les frères à qui l’on rendait visite et qu’on avait à aller chercher tout au bout d’un champ, ou à faire demander à l’atelier – dont on mangeait le temps, que l’on compromettait, même, auprès des patrons, et sur le compte desquels on s’était quelquefois trompé.
Ils me toisaient alors, du haut en bas, s’indignaient qu’on les eût crus capables de m’aider à semer la division dans le parti.
Émotions mesquines qui tuaient la fleur de la pensée dans ma tête ! promenades éreintantes qui écrasaient mes idées en chemin !
Imbécile que je suis !
Je me figurais que ma défaite piteuse viendrait de ce que je n’ai pas assemblé un faisceau de doctrines.
Allons donc !
J’ai, à deux ou trois reprises, vu jour pour les amener, rigides et nettes, devant la foule… Ils ont trouvé que je parlais froid. Ils espéraient des mots qui flambaient – et mes partisans eux-mêmes m’ont tiré par le pan de la redingote pour me souffler qu’il n’y avait, devant ce public, qu’à faire ronfler la toupie des grandes phrases.
Mais moi qui, jadis, avais dans la main le nerf de bœuf de l’éloquence tribunitienne, je n’ai plus l’envie de le faire tournoyer et de casser, avec cela, les reins aux discours des autres ! J’ai honte des gestes inutiles, de la métaphore sans carcasse – honte du métier de déclamateur !
Pardieu, oui ! j’évoquerais des images saisissantes et qui empoigneraient ce monde-là, si je le voulais ! … Or, je ne me sens plus le courage de le vouloir. J’ai perdu, avec l’ardeur de la foi jacobine, le romantisme virulent de jadis… et ce peuple m’écoute à peine ! Je n’ai pas encore la charpente d’un socialiste fort, et je n’ai plus l’étoffe d’un orateur de borne, d’un Danton de faubourg – c’est moi-même qui ai déchiré ce chiffon-là ! Ce n’est pas décadence, c’est conversion ; ce n’est pas faiblesse, c’est mépris.
Une fois, à Boulogne, j’ai failli y passer.
« C’est vous qui voulez empêcher Simon d’être nommé ! »
On m’a cerné, bousculé, frappé.
J’étais seul, tout seul.
Pour me défendre, il ne m’est venu d’abord que la vieille formule classique :
« On assassine la liberté de parole en ma personne !
– Eh bien, oui ! on l’assassine. Et à coup de poing sur le mufle ! » a vociféré un blanchisseur à encolure de taureau.
Le bureau a eu peur que mon écrabouillage ne fît une tache sale dans l’apothéose du concurrent. Puis j’ai eu un peu de toupet. J’avais au moins de quoi répondre à ces arguments-là, je pouvais ceinturer le blanchisseur, tandis que, pendant toute la campagne, cette anguille de Simon m’avait filé entre les doigts, visqueux et souple, obséquieux à force d’onctuosité, et noyant dans du lait les serpents qui me sifflaient dans la gorge.
Ça été une grande minute ! Seul ! J’avais osé venir seul ! – Jamais je n’ai été fier de moi comme en ce jour d’immense humiliation.
Une autre fois encore, cependant, j’ai eu un revenez-y d’orgueil, à la sortie d’une réunion où, l’un après l’autre, le glorieux et moi, nous avions parlé à la foule.
J’entendis un de ceux du comité dire, en me désignant :
« Ça saura se faire écouter de la canaille… »
Enfin, la corvée est finie, la période électorale est close ! Je suis libre !
Il y a là-bas, du côté de Chaville, une ferme où j’ai passé des journées calmes et heureuses à regarder battre le blé, courir les canards vers la mare, à boire du petit vin blanc sous un grand chêne ombreux, et à faire la sieste dans l’herbe coupée, près des pommiers en fleur.
J’ai soif de silence et de paix. Je suis allé là – oubliant le vote des sections dans Paris, me roulant sur le foin, écoutant les rainettes qui chantaient dans les roseaux verts. Et, le soir, je me suis endormi entre des draps de toile bise et dure comme ceux où me fourraient mes cousines au village.
Au village !
Ah ! j’étais plutôt fait pour être un paysan qu’un politiqueur – quitte à prendre la fourche avec les Jacques une année de disette, un hiver de famine !
7 heures du matin.
Un homme vêtu en entrepreneur cossu, avec une grosse chaîne d’or, un pantalon gris trop court sur des souliers épais, a frappé à ma porte, s’est présenté comme un coreligionnaire et m’a demandé de l’écouter un moment.
« Si vous voulez, avec vos relations, votre talents. »
« Tardy, Tardy ! »
Tardy est un ancien camarade de collège, pauvre, pauvre, plus pauvre que moi ! à qui je paie un cabinet garni près de ma chambre, et qui gagne sa part à la gamelle en recopiant ce que j’écris.
Je l’appelle à mon secours. Il saute en chemise sur le carré.
« Tiens ! regarde, regarde bien celui là ! Il venait pour m’acheter… et il m’a cru capable de l’écouter, le misérable !
– Non ! non ! monsieur, balbutie l’individu pâle comme un mort, et trébuchant dans l’escalier.
– Plus vite ! ou je vous crève !
– Non ! non ! monsieur ! » répète-t-il en dégringolant.
Mais comment ont-ils osé ! Qui l’envoie ?
Voyons ! C’est mon comité qui a fait les frais – mais avec l’aide d’un homme qui disait donner pour la cause en offrant l’argent des affiches et des bulletins !
Il faut aller le trouver, tirer cela au clair !
J’ai averti les camarades. Ils ont traînassé…
« Vous êtes au dessus de ça », ont-ils fini par dire en haussant les épaules. »
J’ai insisté.
« Laissez-nous donc tranquilles ! »
Je n’en ai pas moins gardé un frisson, et j’ai peur qu’il n’y ait là-dessous un danger dont je sentirai les griffes un jour !
Je suis un des dix nommés par une assemblée populaire pour aller poser une question, presque porter une sommation aux députés de Paris.
Millière, Trinquet, Humbert, Cournet, sont aussi de ces dix-là.
Chez qui ira-t-on d’abord ? Lequel des représentants abordera-t-on le premier ?
On découvre l’adresse de Ferry – quelque part, rue Saint-Honoré – dans le Bottin du petit café où la commission s’est donné rendez-vous.
« Chez Ferry ! … Vous êtes de son arrondissement, Vingtras. C’est vous qui lui parlerez. »
Entrée spacieuse, paliers solennels, maison silencieuse et grave.
Je monte les étages, aussi ému que si je gravissais les marches de l’échafaud.
« C’est ici. »
Une bonne arrive au coup de sonnette.
« M. Jules Ferry ?
– Il est là. »
Mes jambes vacillent. Je suis plus blanc que le tablier de la servante… lequel n’est pas très blanc.
« Qui dois-je annoncer ? »
Nous nous regardons. Aucun de nous ne vient en son nom personnel ; nous ne nous présentons pas non plus de la part d’un comité reconnu, d’une association républicaine ayant pignon sur rue.
« Dites que ce sont des gens du VIe qui ont une communication à faire.
– Du sixième ? Il n’y a pas de sixième ! »
On s’explique… difficilement. Elle a peur, cette fille !
« Je m’en fiche ! Nous y sommes nous y restons ! » déclare Trinquet en s’accotant, comme un factionnaire, contre le mur.
Le bourgeois apparaît, en petit veston, et le nez allongé.
« Messieurs ? … » fait-il en tournant vers nous un œil morne, vraiment morne !
Sa voix tremble un peu, ses doigts aussi.
Une minute de silence. Allons-y !
« Vous connaissez, monsieur, la lettre de M. de Kératry proposant de répondre au décret de prorogation de la Chambre par l’arrivée en masse des députés devant le Palais-Bourbon, au jour et à l’heure où, suivant la loi, la session devrait s’ouvrir. Une réunion publique a décidé qu’on mettrait les représentants de Paris en demeure de se prononcer catégoriquement à ce sujet, et nous a chargés de réclamer leur présence à une séance où le Peuple exprimera sa volonté… Y viendrez-vous ? »
Les mains grelottent toujours ; l’homme, qui a pourtant, la carrure et la face d’un résolu, semble déconcerté :
« Je ne dis pas non. Mais je dois consulter mes collègues. Je ferais ce qu’ils feront.
– Nous rapporterons vos paroles à qui de droit », ai-je déclaré d’un ton de greffier aux Septembrisades.
Nous avons salué, et nous sommes sortis.
Place de la Madeleine, maintenant.
« M. Jules Simon ?
– Entrez, messieurs. »
Voilà le fameux grenier.
Il n’y a trop rien à dire. Ce n’est point un nid à rats ; mais ce n’est pas, non plus, un palais caché sous les combles.
Patouillard, félin, avec des gestes de prêtre, les roulements d’yeux d’une sainte Thérèse hystérique, de l’huile sur la langue et sur la peau, la bouche en croupion d’oie de Noël – il me reconnaît, et vient à moi en avançant ses doigts grassouillets et moites.
« Mon ancien et cher concurrent… »
J’ai mis les mains derrière mon dos et me suis reculé, laissant à d’autres le soin d’interroger le personnage.
Comme Ferry, il répond je ne sais quoi – que lui aussi sera au rendez-vous, si tel est l’avis de son groupe.
Dans l’escalier, on discute mon refus d’accolade.
Millière s’irrite, invoque son titre de doyen, m’accuse d’avoir été égoïstement blessant, et déclare qu’il n’entend pas que l’on trouble, par de pareils incidents, les visites nouvelles.
Il va aller chez M. Thiers « mais il sera respectueux », ajoute-t-il en me regardant.
« Soyez ce vous voudrez ! moi, je garde la liberté de ne pas chatouiller la paume de l’ennemi ! »
« Vous avez bien fait ! » disent tous les jeunes.
J’ai fait ce qui m’a plu. Je ne reconnais à personne, pas même à un ancien, le droit de discipliner mes poignées de main.
Mais impossible de refuser la patte au gros réjoui à favoris d’acajou, au large bedon et au large rire, qui me siffle dans les oreilles, avant même que j’aie pu desserrer les crocs :
« Eh ! l’éreinteur, comment va ? Vous pouvez vous vanter de nous avoir bien arrangés dans votre Rue ! Oui, du joli ! »
Et de me taper sur ce que j’ai de ventre, en demandant ce qui nous amène.
« Enfin, messieurs, que veut le Peuple ? Envoie-t-il chercher ma tête ? C’est que j’ai la faiblesse d’y tenir ! Vous savez… une vieille habitude… »
De la bonne humeur à pleines lèvres et à pleine redingote.
Ses doigts ne tremblent pas, à celui-là, mais battent sur la table une réminiscence de la Mère Godichon, et sa caboche vire, sur son corps de pingouin, avec des fébrilités d’oiseau-mouche.
« Si J’irai à la manifestation du 26 ? …
– Deux de vos collègues ont déjà dit oui.
– Ça je m’en fiche !
– Alors, vous ne viendrez point ? …
– Jamais de la vie ! Aller exposer Bibi sans qu’on sache de quoi il retourne ? Vous n’y pensez pas, mon petit ! »
Il rit, et l’on ne peut s’empêcher de rire avec lui, car il ne biaise pas, au moins.
« Si Belleville triomphe, j’accours ! Mais quant à l’entraîner, jouer les Brutus… non, mes enfants, je n’en suis pas ! Je ne m’engage à rien, ne promets rien. Pas ça ! »
Et il fait claquer son ongle contre ses dents.
« Vous me paraissez tous de bons garçons, et assez convaincus pour aller vous faire casser la margoulette. Ces margoulettes, je les salue, mais j’efface la mienne ! … Ah ! l’éreinteur, à propos ? Le mot que vous m’avez prêté : « Manuel fut un héros, seulement il ne fut pas réélu », je ne l’ai pas dit, mais je le pense… Allons, au revoir ! Ma parole, on dirait que vous ne songez qu’à mourir, vous autres ! Moi, je tiens à vivre, c’est mon goût. Dame, ça s’explique : vous êtes des maigres, je suis un gras ! … Prenez garde, il y a une marche ! Dites donc, si vous vous faites foutre en prison, j’irai vous porter des cigares et du bourgogne. Et vous savez, je ne vous dis que ça ! »
Il se penche sur l’escalier et fait sonner, sur ses cinq doigts en faisceau, un baiser plein de promesses.
Une tête d’apôtre : Pelletan.
Il a, en effet, prophétisé ; c’est un bibliste de la Révolution, un missionnaire barbu de la Propagation de la Foi républicaine, qui a le poil, le regard, l’allure d’un capucin ligueur. Il exorcisa, avec le goupillon de Chabot, les insurgés de Juin, et les excommunia, à travers les grilles du caveau des Tuileries. De bonne foi, il les traita – le visionnaire ! – de scélérats et de vendus.
Que va-t-il répondre ?
Pas grand-chose… Il en conférera avec ses collègues lui aussi. Et il étend ses mains velues de notre côté, comme pour la bénédiction.
« Amen ! » psalmodie Humbert en nasillant.
Notre tournée est finie.
Et Gambetta ?
Gambetta a inventé une angine dont il joue chaque fois qu’il y a péril à se prononcer.
Cette ficelle ne me va pas, je devine le pantin au bout. Mais ils risquent gros, ceux qui se moquent du Peuple. Ils ont d’abord des angines pour de rire, puis un jour arrive où on leur scie le cou pour de bon.
Jules Favre a déchiré la sommation sans la lire, et a roulé sa grosse lèvre dans une moue de suprême dédain.
Millière a-t-il vu Thiers ? Je ne sais. En tout cas, s’il l’a rencontré, il ne lui a pas renfoncé son chapeau gris sur les oreilles – bien sûr !
Bancel était en province.
Viendront-ils ?
Salle Biette. Boulevard Clichy.
Ils sont venus.
Ils ont monté l’escalier branlant qui conduit à une salle aux murs tout nus, éclairée par des lampes qui fument, meublée, en guise de sièges, par de vieux bancs de classe disloqués.
Dans le fond, on a planté une table et quelques tabourets de paille, sur une estrade construite avec des madriers plâtreux.
C’est là que se tiendront les représentants, comme sur la sellette des assises ; c’est de cette tribune mal équarrie que la conscience faubourienne, par la voix de quelques déclassés en paletot ou en cotte, dirigera l’accusation et convaincra le jury – un jury de cinq ou six cents hommes, dont le verdict n’aura point force de loi, mais n’en sera pas moins menaçant pour ceux qu’il aura frappés : le pouce du Peuple les marquera à l’épaule.
Je me trouve dans un groupe qui pérore et gesticule avec passion.
Il s’agit de choisir celui qu’on proposera à l’auditoire pour président.
Germain Casse intrigue, supplie, va, vient – il veut être en vue…
Millière, qui a mis son chapeau aux plus larges ailes et pris sa figure de quaker, l’œil tendu et brûlant sous ses lunettes, la bouche crispée, la main fiévreuse, réclame cette distinction comme un honneur dû à son passé, à son âge, et promet, en mâchant les mots comme les Aïssaouas mâchent le verre, d’être le Fouquier-Tinville de la soirée.
On décide que c’est son nom que l’on jettera à la foule. Le mot d’ordre est donné aux chefs de bancs, et il n’y a que Casse qui se plaigne et grogne, et qui mordrait les mollets de Millière, s’il osait ! Mais un forgeron qui l’entend lui rebrousse le poil ; il redevient couchant et va se pelotonner dans un coin, la gueule méchante, mais la queue basse.
Les voilà.
Ferry, Simon, Bancel, Pelletan.
Un murmure. Ils doivent deviner, du coup, qu’ils sont en plein camp ennemi. On se dérange à peine pour leur livrer passage.
Comme ils sont loin des clairons et des officiers qui font fanfare et cortège devant le président de la Chambre, loin des huissiers en habit noir et à chaîne d’argent !
Ici, il n’y a que des mal-vêtus. Dans le tas, les députés de Paris peuvent reconnaître les socialistes qui déjà ont entamé leur procès dans les réunions publiques, et qui ruminent, pâles et résolus, les réquisitoires qu’ils vont prononcer au nom du peuple souverain !
« Millière, Millière ! ! »
Il était prêt, et n’a qu’un pas à faire pour prendre place devant la table verte.
« Parlerez-vous, Vingtras ?
– Non ! »
Je ne suis pas assez sûr de moi, et je n’ai point l’oreille du tribunal en blouse comme ceux qui sont allés, tous les soirs, causer avec lui dans les clubs nouveaux.
Si tout ce qu’il faut dire n’était pas dit, je me hasarderais peut-être ! Mais tout sera dit.
Je le vois aux lueurs de quelques yeux ; je le sens au frisson qui court dans la salle, je le lis sur le visage même des accusés. Ils sont graves, et échangent, à voix basse, des réflexions inquiètes.
« Citoyens, la séance est ouverte ! »
L’exécution va commencer ! Briosne, prépare ta colère ! Lefrançais, arme ton mépris ! Ducasse, empoisonne ta langue !
Briosne : un Christ qui louche – avec le chapeau de Barrabas ! Mais point résigné, s’arrachant la lance du flanc, et se déchirant les mains à casser les épines qui restent sur son front d’ancien supplicié de ces calvaires qu’on nomme les Centrales.
Condamné pour société secrète à cinq ans, renvoyé quelques mois plus tôt parce qu’il crachait le sang, rentré sans le sou dans Paris, n’ayant pu cicatriser ses poumons – mais ayant l’âme de la Révolution chevillée dans le corps !
Voix pénétrante, sortant d’un cœur meurtri comme d’un violoncelle fêlé ; geste tragique : le bras tendu comme pour un serment ; secoué parfois, de la tête aux pieds, d’un frisson de pythonisse antique ; et de ses yeux, qui ont l’air de trous faits au couteau, crevant le plafond fumeux des salles de clubs, comme un prédicateur chrétien crève, d’un regard extasié, la voûte des cathédrales et va chercher le ciel.
Ayant trouvé le temps, entre ses maladies et ses chômages, d’étudier les grands livres, il en a exprimé le suc et mâché la moelle. Cela le soutient, comme du sang de bœuf bu chaud à l’abattoir. Vivant de sa passion – le cœur soutenant la poitrine ; ayant même tiré de son mal une théorie qui, sans qu’il le sache, est la fille de sa souffrance et fait peur sur ses lèvres : « Le capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait pas les rouages de ses machines avec de l’huile d’homme. Il faut, à ces bêtes de fonte et d’acier, le pansage et la poussée de l’ouvrier. »
À lui aussi, il faudrait le pansage de ses bronches qui suent rouge, et quelques gouttes de cette huile qu’on appelle le vin dans sa charpente détraquée.
Il n’y faut point songer ! il mange à peine et boit de l’eau. Il est feuillagiste, et le feuillage ne va pas. La manipulation des outils de travail achève de lui ronger ce qu’il a de vie – le poison aide la famine.
Mais cet autre poison qu’on appelle le gaz, et les émanations lourdes qui se dégagent des foules entassées dans les locaux trop étroits, combattent le mal par le mal. Il prend la fièvre là-dedans, et la fièvre le galvanise, le relève, et l’emporte haut.
Après tout, il aura eu son comptant d’existence ! Il vit pendant trois heures ; chaque soir, plus que d’autres pendant une année – élargissant, de son éloquence, le temps présent ; empiétant, par le rêve, sur l’avenir ; jetant, ce malade, la santé de sa parole à une légion d’ouvriers aux épaules d’athlètes et aux poitrines de fer, tout émus de voir ce prolétaire sans poumons se tuer à défendre leurs droits.
Briosne est toujours avec un camarade plus petit que lui, vêtu d’une redingote à la proprio, et marchant lentement, la tête un peu de côté et un parapluie sous le bras.
Il ressemble – à s’y méprendre – à un homme qui, en 1848, à Nantes, me frappa en plein cœur par la hardiesse de son langage. Cette hardiesse-là le chassait de la modeste situation où il gagnait de quoi manger. L’autorité qu’il avait prise au club humiliait et épouvantait ses patrons. On venait de lui régler son compte, et il faisait ses adieux au peuple avec simplicité et grandeur.
« Je ne puis plus rester parmi vous, j’ai dans le dos la croix des affamés. Je vais à Paris, où je trouverai peut-être à vendre mon temps contre un morceau de pain… où je trouverai aussi à donner ma vie, moi pauvre, si elle peut boucher une brèche, un matin de révolte. »
Quelque temps après, on apprenait qu’il avait fait le cadeau promis. On avait ramassé son cadavre, étoilé de balles, au pied de la barricade du Petit-Pont – tribune de pierre de ce socialiste acculé dans la famine et s’échappant dans la mort.
Lefrançais rappelle cet homme, avec son visage jaune et pensif, troué de deux yeux profonds et doux. On dirait, au premier abord, un résigné, un chrétien. Mais le frémissement de la lèvre trahit les ardeurs du convaincu, et le « prenant » de la voix dénonce l’âme de ce porteur de riflard. La parole jaillit, chaude et vibrante, dans un trémolo de colère ; mais, de même qu’il a l’habit de tout le monde et le chapeau plat, il a le geste simple. Sa phrase ne flambe point – quoiqu’elle brûle !
Cette tête de rêveur ne s’agite pas sur le buste chétif qu’elle surmonte, son poing fermé n’ébranle pas le bois de la tribune, son geste ne boxe pas la poitrine de l’ennemi.
Il s’appuie sur un livre, comme quand il était instituteur et surveillait la classe.
Parfois même il semble, en commençant, faire la leçon et tenir une férule ; mais, dès qu’il arrive aux entrailles de la question, il oublie l’accent du magister et devient, soudain, un frappeur d’idées qui fument sous son coup de marteau à grande volée. Il cogne droit et profond ! C’est le plus redoutable des tribuns, parce qu’il est sobre, raisonneur… et bilieux.
C’est la bile du peuple, de l’immense foule au front terreux, qu’il a dans le sang, et qui jaunit ses phrases pleines, et qui donne à ses improvisations le ton des médailles de vieil or.
Portant la peine de cette jaunisse révolutionnaire, ayant une sensibilité d’écorché, lui, l’avocat des saignants ! blessant les autres sans le vouloir, ce blessé mais plein d’honnêteté et de courage – et sa vie parlant aussi haut que son éloquence en faveur de ses convictions. Ce Le français-là est le grand orateur du parti socialiste.
Ducasse – un écarquillé. Il écarquille ses yeux tout ronds ; il écarquille ses coudes pointus ; il écarquille ses jambes qui tricotent ; il écarquille sa bouche coupée en fente de tirelire, d’où s’échappe une voix pointue et enchifrenée dont le son ne vous égratigne pas seulement le tympan, mais la peau.
« Tu ressembles à un chat jaune qui c… dans de la braise », lui a dit Dacosta.
Il ressemble aussi à un chat qui fait grincer ses griffes après les vitres d’une chambre où on l’a oublié trois jours, et où il a maigri de famine et de rage.
C’est bien la double physionomie de ce garçon à cheveux carotte, qui joue les Marat avec les mines ahuries de Lassouche, qui prêche la guillotine avec des gestes de marionnette, qui prend l’accent de Grassot pour parler « des immortels principes » et qui dit Gnouf ! Gnouf ! entre deux tirades sur la Convention.
Sec comme un cent de clous, les bras comme des allumettes, les tibias comme des fuseaux, les jointures en fil de fer, et grimaçant et claquant comme un lot de pantins de bois à la porte d’un bazar. Drôle à tuer, dans ce rôle de bouffon féroce, devant la table du café où il entasse des bocks que le comptoir n’a pu défendre contre ses demandes comiques et menaçantes !
« Si tu mets un faux col, je te mettrai une cravate de chanvre. Si tu n’en apportes pas deux autres, pour moi et la citoyenne – bien tirés ! – on te coupe le cou à la Prochaine. Arrose le peuple et dépêche-toi ! »
Le pauvre cafetier se dépêche, en se passant instinctivement le revers de la main sur la nuque.
Gnouf ! Gnouf !
Mais, en public, Gnouf-Gnouf arrive avec une tête de décapité parlant. Il monte gravement les marches de l’estrade, riboulant des prunelles, fronçant le sourcil, les trois poils safran de sa barbiche tombant en garde, serré dans une redingote qui l’étrique et dont ses os crèvent le drap, avec un pantalon en amadou brûlé, dont les mollets tire-bouchonnent sur des bottines de femme en coutil gris. Son pied de fœtus danse encore là-dedans – tant les orteils en sont menus et décharnés !
Il serre contre ses côtes un portefeuille qui rappelle celui d’un huissier ou d’un professeur de collège communal. L’usure y a plaqué des gales blanches sur la peau noire, mais, tout de même, le peuple regarde cette serviette avec respect.
Il semble qu’il y ait là-dedans les cahiers de la Révolution, la contrainte à délivrer aux riches, l’arrêt de mort des accapareurs, l’affiche à coller sur la porte du Comité de salut public.
Ce portefeuille le fait passer pour un bûcheur austère, absorbé par son travail de bénédictin socialiste ou de terroriste méthodique. Aussi, quand il a planté son petit corps devant la tribune et ouvert cette chemise de cuir lentement, lentement, pour y prendre quelque note qu’il lit comme un prêtre nasille le verset de l’Évangile sur lequel il va gloser, l’assistance fait « Chut ! ». On se mouche comme à l’église avant que le sermon commence, et les durs à cuire, ceux qui ont pour opinion « qu’il faut que ce soit comme 93 », écoutent religieusement, tout en regardant de travers les voisins suspects de modérantisme.
« Ce n’est pas lui qui hésiterait à faire tomber les têtes ! »
C’est dit pour moi, cela… pour moi qui hésiterais, paraît-il. J’ai, à la salle Desnoyers, la réputation d’un homme qui ne ferait pas « comme nos pères », qui reculerait devant les grands moyens, qui, au troisième tombereau, dirait à l’exécuteur d’aller casser une croûte et boire une chopine.
Mais Ducasse ferait « comme nos pères », lui, et apporterait en personne le déjeuner sur l’échafaud, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu.
« Oui, citoyens, je n’aurais vraiment rempli mes devoirs civiques, je ne me croirai digne de mon titre auguste de révolutionnaire que le jour où j’aurai, de ma propre main, fait faire couic à un aristocrate. »
Et il fait couic, d’abord avec un geste de polichinelle rigoleur – le peuple aime la grimace burlesque et hardie – puis avec là majesté d’un tueur de Stuart ou de Capet, qui tire son épée au clair, l’abat sur un cou royal, et fait sauter une tête jusqu’alors inviolable et sacrée.
Il lichotte le couteau de la guillotine avec sa langue ; il en repasse le fil contre l’eustache d’une éloquence sanguinaire et farceuse ; il se pend, en riant, à la ficelle, comme un singe s’accrochant par la queue au cordon de sonnette du bourreau.
11 heures du soir.
Oui, certes, tout ce qu’il fallait dire a été dit ! Je viens de sentir qu’il était un parti inconnu qui minait le sol sous les pas de la République bourgeoise, et j’ai deviné la tempête prochaine. Des mots irréparables ont flamboyé, sous le plafond, comme des éclairs de chaleur courent dans un ciel qui va se fendre.
Et les députés de Paris ont quitté la salle, diminués et meurtris, blêmes devant l’agonie de leur popularité.
10 janvier 70.
Nous sommes à la Bibliothèque Richelieu.
« Mince de rigolade ! on dit que Pierre Bonaparte vient d’assassiner son tailleur ! »
Celui qui parle a des lunettes, le nez long, une barbe épaisse, la bouche moqueuse, la voix éraillée : il s’appelle Rigault.
« Chouette ! chouette ! un Bonaparte au bloc et les tailleurs n’osant plus réclamer leur bedide node ! Mais pas de blague ! il faut savoir si c’est sûr, et faire du boucan !
– Qui t’as donné la nouvelle ?
– Un ancien mouchard dégommé qui fournit de notes Machin, tu sais, celui qui a la commande d’un livre contre la Préfecture. Viens-tu à La Marseillaise ?
– Au galop ! »
En route, des camarades nous accostent.
« Ce n’est pas un fournisseur qui a été tué… C’est un de chez vous…
– Un du journal ?
– Oui, tué raide ! Allons ensemble rue d’Aboukir.
– Dis donc, Vingtras, c’est malheureux pour le copain, mais, nom de Dieu ! comme c’est bon pour la Sociale ! »
Ce sera bon. C’est bien un copain qui a étrenné. C’est Victor Noir.
« Oui il paraît que l’autre gredin lui a flanqué une balle dans la poitrine ; mais on dit qu’il n’est pas mort.
– Pas mort ! … Qui est-ce qui m’accompagne ?
– Où donc ?
– Chez le Bonaparte… À Auteuil, à Passy, je ne sais trop… enfin, où est allé Noir ce matin… Habeneck, donnez-nous cent francs. »
« Ce n’est pas seulement des sous qu’il faut, mais aussi des armes ! » crient Humbert et Maroteau.
Habeneck, le secrétaire de rédaction, n’est que médiocrement rassuré.
« Tenez voilà cinquante francs. Prenez un fiacre, courez là-bas… mais pourquoi des armes ? C’est bien assez une victime. Vous pouvez tout perdre, compromettre la situation… Laissez l’assassinat sur les bras de l’assassin !
– Faut-il aussi lui laisser l’assassiné ?
– Les voyageurs pour Auteuil, en voiture ! »
Nous sommes riches : cinquante balles en argent, dix en plomb.
Le sapin roule cahin-caha. Le soir descend ; il fait frais sur les quais.
« Où m’avez-vous dit d’arrêter ? » demande le cocher qui ne se souvient plus et fouille d’un œil inquiet la tristesse du chemin.
Nous avions donné une adresse banale, désigné un but quelconque.
« On vous indiquera quand vous rentrerez dans le pays. »
Nous y sommes.
Nulle trace de drame ! Nous abordons les rares passants, un à un. Ils ne savent rien.
« Où est la maison du prince Pierre ? …
– Ici ! … Non ! … Plus loin ! … »
Mais voilà une lanterne rouge : un commissariat.
Ni une, ni deux, allons-y !
« Monsieur, nous sommes rédacteurs de La Marseillaise. On dit que M. Victor Noir…
– Est blessé… Oui, monsieur.
– Grièvement blessé ? … »
Il fait un geste navré et disparaît.
C’est chez son frère que Noir a été porté, dans une rue de Neuilly, calme, muette, où quelques arbres dressent leurs branches noires et nues, au-dessus de maisons neuves qui respirent la tranquillité et sentent le plâtre.
« Passage Masséna : c’est ici ! »
L’aîné vient à nous. Nos yeux l’interrogent, son silence nous répond.
Sans mot dire, il nous conduit dans une chambre qu’envahit l’ombre, et nous met en présence du mort.
Il est étendu sur le lit non défait, le visage presque souriant. Il a l’aspect d’un énorme poupon qui dort ; l’air aussi, avec ses mains encore gantées de chevreau noir, d’un garçon d’honneur monté pour faire la sieste, tandis que la noce s’amuse au jardin.
La taille est prise dans un pantalon de casimir qu’il avait acheté à la Belle Jardinière – le faraud ! – pour les grandes cérémonies ; et le plastron de sa chemise colle sur son large torse, sans une cassure, mais moucheté dans un coin d’une tache bleue. C’est la balle qui a fait cette tache-là en entrant dans le cœur.
« Il n’a pas eu l’agonie terrible ?
– Non, mais il faut lui faire de terribles funérailles. »
Et les mots de sortir, pressés et brûlants, de nos lèvres sèches d’angoisse.
« Si nous l’emportions ? … Ce sera le pendant de Février ! … On l’assoira sur un tombereau comme les fusillés du boulevard des Capucines et on criera aux armes le long des rues ! …
– Ça y est ! »
Les voix sont étranglées, mais l’accent résolu.
« Le cocher voudra-t-il recevoir le cadavre ? …
– Il n’y verra que du feu ; remettons-lui sa redingote sur le dos, descendons-le comme un malade ; on lui plantera, au bas de l’escalier, son chapeau sur la tête et on le tassera dans le fiacre… »
Louis même n’hésite pas, il nous livrera son cadet.
Mais un effroi nous prend.
« Nous ne pouvons pourtant pas, à nous quatre, engager le peuple ! »
Et, pour le malheur de la Révolution, nous avons été modestes – ou lâches ! Nous avons abandonné notre atout ; nous n’avons pas osé risquer le coup sur cet enjeu sanglant.
On a repris le chemin de la ville.
Il ne faisait plus clair et quand nous nous retournâmes pour regarder encore, à travers la portière, le pavillon où gisait notre ami, il nous sembla le voir, accoudé à la fenêtre et nous fixant de ses yeux agrandis.
C’était son frère qui exposait au vent du soir son front moite et ses paupières rougies.
Nous avions la gorge serrée. Ils se ressemblaient comme deux gouttes de sang.
À La Marseillaise.
Paris connaît le crime !
Au journal, les rédacteurs sont en permanence et, de tous côtés, accourent les républicains.
Fonvielle arrive, le pardessus troué – une balle lui a fait une boutonnière neuve. Il dit ce qu’il a vu : le pistolet tiré de la poche, Noir visé, atteint et fuyant, son chapeau rivé à ses doigts crispés, la mort dans la poitrine !
« Et vous ? » nous demande-t-on.
Nous contons notre voyage, l’idée qui nous est venue.
« Mais où l’aurait-on mis ?
– Ici ! … – Dans un faubourg ! … – Chez Rochefort ! Son domicile est inviolable ! »
Cette thèse est défendue avec passion.
« En tant que député, il a le droit de faire repousser à coups d’épée et à coups de fusil, ceux qui franchiraient son seuil. Et qui sait ? La rue de Provence n’est pas si loin des Tuileries ! … »
Je voudrais, moi, que ce fût sur notre table de travail même que l’on étendît Victor Noir, cette nuit, comme sur une dalle de la Morgue, et que ceux qui sont les favoris de la foule, en paletot ou en bourgeron, montassent la garde autour de l’assassiné !
« Il faudrait l’avoir, pour ça !
– Allons le chercher ! »
Mais le mot des révolutions est jeté : Il est trop tard !
La maison de là-bas doit être surveillée et cernée maintenant.
Journalistes que nous avons été !
Et cependant la partie se présentait si belle ! Est-ce que, dans la guerre civile, il faut laisser geler l’audace ! Qui est prêt à jouer carrément sa vie n’a-t-il pas le droit de construire sa barricade à sa façon, et de la faire commander par un cadavre – si un tué fait plus peur qu’un vivant !
Il avait justement une taille de géant, et une tête si grosse qu’il aurait fallu vingt décharges avant qu’elle fût émiettée sur ses épaules d’hercule.
En attendant, Paris s’agite. Il y a une réunion à Belleville. Dans la grande salle des Folies, le peuple s’entasse, frémissant.
Au-dessus du bureau, un voile funèbre, et, à l’ombre de cette guenille, les explosions de fureur contre le meurtrier et le rendez-vous de combat pris autour du cercueil.
« Il faut en finir ! »
Encore une phrase qui fut lancée, jadis, aux heures tragiques, une parole ramassée dans le lointain de l’histoire, qui sort du cimetière des insurgés d’autrefois, pour devenir la devise des insurgés de demain.
Des femmes partout. – Grand signe !
Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte.
12 janvier.
On doit se retrouver à l’enterrement.
Mais il aurait fallu que le convoi partît de La Marseillaise ; que le ralliement eût lieu dans la rue du journal ; que le quartier en émoi fût envahi par les manifestants irrités, et qu’on attendît d’être des milliers pour se mettre en route.
Qui sait si cette trombe humaine n’aurait pas entraîné les régiments et l’artillerie, noyé la soute aux poudres de l’Empire et emporté, comme charognes, les Napoléon ?
Peut-être bien !
Sous l’Odéon.
C’est Rigault qui commande la manœuvre ; comme un sergent qui gourmande des recrues, comme un chien de berger qui harcèle un troupeau, il aligne les uns et aboie après les autres.
« Quatre par quatre, en serre-file. À votre rang, nom de Dieu ! … »
Des mots graves :
« Ceux qui ont des pistolets, en tête ! »
Des mots drôles :
« Les taffeurs au centre ! »
À la queue ceux qui n’ont que des bistouris, des compas, des eustaches à virole qui, d’ailleurs, feraient d’épouvantables blessures – tronçons d’acier ou de fer cachés sous des vestes d’ouvriers… car il y a des ouvriers plein cette colonne du Quartier latin.
Ils ont été voisins et sont devenus camarades des étudiants dans le complot de la Renaissance ou autre conspiration avortée et poursuivie. Ils ont fait partie des comités socialistes avec les partisans des candidatures Rochefort et Cantagrel. On a bu des glorias ensemble, les jours d’élection, on a mangé, au même moment, la boule de son de Mazas.
Rigault est plus sûr de ces gars d’atelier que des garçons des Écoles ; voilà pourquoi il les a mis à l’arrière-garde. Ils piqueront le centre aux reins pour le faire avancer ; ils le larderont s’il essaie de fuir.
Il me conte cela en prisant, prisant toujours, le menton souillé, le gilet sali, les narines grillées, mais avec quelque chose de fier dans le front et le regard.
Il fait grincer sa tabatière, à la Robert-Macaire, il me fait aussi – le mâtin – songer à Napoléon, pinçant son tabac dans son gousset, tout en dictant le plan de bataille.
Il n’y a pas à barguigner, il a du chien !
Quand il dit à son revolver en le caressant, comme on tapote la joue d’un môme : « Do, do, l’enfant do ! » pour ajouter ensuite, en le menaçant gaiement du doigt : « Faudra voir à te réveiller, moucheron ! et à péter sur les cipaux », cela rassure le centre, qui ne croit pas qu’on blague ainsi quand on doit y aller pour tout de bon.
Et cela ne déplaît point aux résolus qui sentent que ce gavroche à lunettes et à barbe crachera des balles aussi bien que des ordures au nez des soldats, et qu’il leur offrira sa poitrine comme il leur montrerait son derrière – héroïque ou ignoble suivant que la situation sera tragique ou bouffonne.
En route.
« En avant ! »
Ce sont cinq ou six porte-lorgnons qui se sont mis au premier rang, jeunes gens à l’air réfléchi.
Rigault est le seul évaporé de la bande, et encore aurait-il la mine sérieuse s’il ne hérissait pas exprès son poil, s’il n’avait pas éraillé et hiroutisé sa voix, et adopté, pour traduire son opinion sur le clergé, l’aristocratie, la magistrature, l’armée, la Sorbonne, le geste du toutou qui, la patte en l’air, déshonore les monuments.
Breuillé, Granger, Dacosta, eux, ressemblent à des professeurs de sciences dont les yeux se sont brûlés sur les livres.
Les traditionnels de la colonne se demandent pourquoi ces binoclards « s’érigent en chefs ? ».
Ils ne rappellent ni Saint-Just, ni Desmoulins, ni les Montagnards, ni les Girondins ! Avec cela, on les entend qui traitent de sots et de traîtres les députassiers de la Gauche !
De qui relèvent-ils ? … Ce sont les hommes de Blanqui.
De tous côtés, par petits groupes, ou en bataillon comme nous, Paris monte vers Neuilly. On marche au pas dès qu’on est cent, on se donne le bras dès qu’on est quatre.
Ce sont des morceaux d’armée qui se cherchent, des lambeaux de République qui se sont recollés dans le sang du mort. C’est la bête que Prudhomme appelle l’hydre de l’anarchie qui sort ses mille têtes, liées au tronc d’une même idée, avec des braises de colère luisant au fond des orbites.
Les langues ne sifflent pas ; le chiffon rouge ne remue guère. On n’a rien à se dire, car on sait ce qu’on veut.
Les cœurs sont gonflés d’un espoir de lutte – les poches sont gonflées aussi.
Si l’on fouillait cette cohue, on trouverait sur elle tout l’attirail des établis, toute la ferraille des cuisines : le couteau, le foret, le tranchet, la lime, coiffés d’un bouchon, mais prêts à sortir du liège pour piquer la chair des mouchards. Que l’on en découvre un… on le saigne !
Et gare aux sergots ! S’ils dégainent, on ébréchera les outils de travail contre les outils de tuerie !
Les oisifs aussi ont leur affaire ; des crosses de pistolets riches suent sous des mains fiévreuses et gantées.
Parfois, un de ces museaux affilés en dague, la gueule d’un de ces revolvers sort d’un paletot ou d’une redingote mal fermée. Mais personne n’y prend garde. Au contraire, on indique, avec un sourire orgueilleux, que soi aussi l’on est en mesure, et en goût de répondre à la police – même à la troupe.
Muette la police ! invisible la troupe !
C’est bien là ce qui me fait réfléchir ! Qui sait si, tout à l’heure, nous ne serons pas pris en écharpe par une fusillade partie d’une maison aux portes closes, aux volets fermés, dès le premier cri contre l’Empire que jettera un ardent ou un vendu !
« Mais tant mieux ! me dit un voisin à masque de carbonaro. La bourgeoisie est sortie de ses boutiques, s’est jointe au peuple. La voilà notre prisonnière, et nous la retiendrons devant la bouche des canons jusqu’à ce qu’elle soit étripée comme nous. C’est elle, alors, qui hurlera de douleur et donnera, la première, le signal de l’insurrection. À nous d’escamoter le mouvement et de mitrailler toute la bande : bourgeois et bonapartistes mêlés ! »
Une figure grave s’est tournée vers nous, une main ridée s’est posée sur mon bras. C’est Mabille, qui vient d’arriver, juste à temps pour entendre la théorie de l’algébriste du massacre et qui, de sa face grise, approuve.
Je lui demande s’il est armé.
« Non. Il vaut bien mieux qu’on m’assassine sans que j’aie de quoi me défendre. Les sentimentalistes feront des phrases sur le vieillard sans armes, tué par des soldats ivres ! Ce sera bon, croyez-moi ! … Ah ! si le sang pouvait couler ! a-t-il conclu, avec de la douceur plein ses yeux bleus.
– Nous n’avons qu’à tirer les premiers.
– Non ! non ! Il faut que ce soient les chassepots qui commencent. »
Passage Masséna.
Rigault, moi, quelques autres, nous avons fait trou dans la multitude, qui s’est ouverte devant nous.
Elle n’y met pas d’orgueil et ne se plaint pas d’être dépassée. Aux heures de décision suprême, elle aime à voir marcher en avant d’elle, écriteaux vivants, les personnalités connues qui portent un programme attaché, comme une enseigne, entre les syllabes de leur nom.
Que se passe-t-il ?
Un colosse, debout sur une chaise de paille, défend, de sa parole et de ses poings, la grille du passage contre l’avant-garde du cortège.
C’est l’aîné, celui qui, l’autre soir, consentait à livrer son frère tout chaud pour chauffer l’insurrection.
Il s’est refroidi en même temps que le cadavre.
Et aujourd’hui il refuse le cercueil à Flourens qui, pâle et la flamme aux yeux, le réquisitionne pour le service de la Révolution et veut que le convoi traverse tout Paris parce qu’avec le timon du corbillard on pourra battre en brèche, comme avec un bélier à tête de mort, les murailles des Tuileries.
Elles peuvent s’écrouler avant la nuit si l’on empoigne l’occasion, si l’on retourne du côté du Père-Lachaise, la bride des chevaux tournée du côté du cimetière de Neuilly.
« Monsieur Vingtras, croyez-vous que l’on va se battre ? »
Je ne connais pas celui qui m’interpelle.
Il se nomme.
« Je suis Charles Hugo… Vous êtes mal avec mon père (question d’école !) mais vous me semblez bien avec les énergiques d’ici. Pourriez-vous me rendre un service de confrère et me placer aux premières loges ? Cela ne vous sera pas difficile, vous commandez un peu tout ce monde…
– Personne ne commande, détrompez-vous ! Pas même Rochefort et Delescluze, qui seront peut-être débordés tout à l’heure, si dans un discours d’orateur de borne passe un éclair qui éblouisse, ou seulement, si dans ce ciel nuageux luit, à l’improviste, une reflambée de soleil ! … Enfin, je vais voir. »
Voir qui, voir quoi ?
« Êtes-vous pour Paris ou pour Neuilly ? me demande, la fièvre dans le regard et dans la voix, Briosne, qui me prend au collet.
– Je suis pour ce que le peuple voudra. »
Avenue de Neuilly.
Le peuple n’a, pas voulu la bataille, malgré les supplications désespérées de Flourens, malgré l’entêtement de quelques héroïques qui essayèrent de le prendre aux entrailles et saisirent les rosses aux naseaux.
« La rédaction de La Rue en tête ! ont crié, deux ou trois fois, des pelotons révolutionnaires.
– Ne conduisez pas ces gens à la tuerie, Vingtras ! »
Croyez-vous donc que l’on conduise personne à la tuerie, pas plus qu’on n’impose à des foules la sagesse ou la lâcheté ?
Elles portent en elles leur volonté sourde, et toutes les harangues du monde n’y font rien !
On dit que lorsque les chefs prêchent l’insurrection, elle éclate.
Ce n’est pas vrai !
Deux cent mille hommes qui ont au ventre la fringale de la bataille n’ont pas d’oreilles pour les capitaines qui leur disent : « Ne vous battez pas ! » Ils passent par-dessus le corps des officiers, si les officiers se mettent en travers, et sur leur carcasse brisée montent à l’assaut !
Mabille, seul, avait raison. Si les chassepots faisaient merveille sans provocation, si un ordre insensé amenait un régiment et une fusillade autour de cette maison, ah ! les tribuns populaires n’auraient qu’un mot à dire, un geste à faire, et le drapeau de la République surgirait d’entre les pavés, quitte à être effiloché par les boulets sur des milliers de cadavres !
Mais ni chez le peuple, ni chez ceux de l’Empire il n’y a l’envie sincère de se rencontrer et d’en venir aux mains sur la tombe d’un petit journaliste assassiné – terrain mauvais pour la victoire des soldats, trop étroit pour la mise en ligne de l’idée sociale.
À un moment, on est venu me prendre dans mon groupe.
« Rochefort est en train de s’évanouir. Allez voir ce qu’il devient… lui arracher le dernier mot d’ordre. »
Je l’ai trouvé, pâle comme un mort, assis dans l’arrière-boutique d’un épicier.
« Pas à Paris ! » a-t-il dit en frissonnant.
Au-dehors, on attendait sa réponse. Je me suis juché sur un tabouret et je l’ai donnée, telle quelle.
« Mais vous ! m’a crié Flourens, vous, Vingtras, n’êtes-vous pas avec nous ? »
Il nous rattrape à l’instant, débraillé, l’œil en feu, beau de douleur, ma foi, et s’est pour ainsi dire jeté sur moi.
« Pas avec vous ? Je suis avec vous si la foule y est.
– Elle s’est décidée !... voyez le corbillard, il marche vers nous.
– Eh bien, marchons vers lui.
– À la bonne heure ! merci, et en avant ! »
Flourens me serre la main et nous dépasse. Il a la foi et la force d’un saint, il écarte la cohue de ses maigres épaules et la fend, comme un nageur qui court à un sauvetage fend l’Océan.
Mais en arrière, tout d’un coup, une rumeur, des cris… C’est Rochefort qui nous rejoint en voiture. Qu’y a-t-il ?
Une idée vient d’être jetée dans l’air.
« Au Corps législatif ! »
Je saute là-dessus, Rochefort aussi.
« Au Corps législatif ! c’est dit. »
Et le fiacre, qui allait vers le cimetière, fait volte-face et roule vers Paris.
J’ai pris place aux côtés de Rochefort, Grousset également ; et nous voilà muets et songeurs, traînés Dieu sait où !
Pour mon compte, je me dis tout bas que si l’on nous laisse arriver jusqu’à la Chambre, elle sera envahie, que nous allons assister à un 15 Mai accompli par deux cent mille hommes – dont un quart de bourgeois.
Car ils sont deux cent mille !
Quand nous mettons la tête à la portière, nous apercevons la chaussée débordante et houleuse, comme le lit d’une rivière envahi par un torrent.
On cache encore les pistolets et les couteaux, mais on a tiré des poitrines l’arme de la Marseillaise.
La terre tremble sous les pieds de cette multitude qui a l’air de marcher au pas, et le regain de l’hymne va battre le ciel de son aile.
« Halte-là ! »
La troupe nous barre la route.
Rochefort descend :
« Je suis député et j’ai le droit de passer
– Vous ne passerez pas ! »
Je regarde en arrière. Sur toute la longueur de l’avenue, le cortège s’est égrené, cassé. Il se faisait tard, on était las, on avait chanté…
La journée est finie.
Un petit vieux trottine près de moi, seul, tout seul, mais suivi, je le vois, par le regard d’une bande au milieu de laquelle je reconnais des amis de Blanqui.
C’est lui, l’homme qui longe cette muraille, après avoir rôdé tout le jour sur les flancs du volcan, regardant si, au-dessus de la foule, ne jaillissait pas une flamme qui serait le premier flamboiement du drapeau rouge.
Cet isolé, ce petit vieux, c’est Blanqui !
« Que faites-vous donc là ? »
J’étais resté cloué sur place, stupéfait de voir soudain ce calme et ce vide.
« Vous allez vous faire empoigner ! » m’a dit le peintre Lançon en m’entraînant.
Dans les flaques d’eau qu’avait faites la pluie sur la place, nous avons trouvé des camarades éreintés et crottés.
On a dîné ensemble chez le mastroquet.
Quelques-uns ont reçu le conseil de ne pas coucher à domicile.
L’artiste m’a pris et emmené chez lui.
Mais ils n’ont osé arrêter personne, trop heureux qu’hier il n’y ait pas eu de grabuge.
Mauvais signe pour l’Empire ! À défaut de soldats, il n’a pas lancé de mouchards. Il hésite, il attend – ses jours sont comptés ! Il a sa balle au cœur comme Victor Noir !
15 juillet.
Gare au bouillon rouge !
Ils en ont besoin, ils la veulent ! La misère les déborde, le socialisme les envahit.
Sur les bords de la Sprée aussi bien que sur les rives de la Seine, le peuple souffre. Mais, cette fois, sa souffrance a des avocats en blouse, et il n’est que temps de faire une saignée, pour que la sève de la force nouvelle s’échappe par l’entaille, pour que l’exubérance des foules se perde au bruit du canon, comme le fluide qui tue va mourir dans la terre au bruit de la foudre.
On sera vainqueur ou vaincu, mais le courant populaire aura été déchiqueté par les baïonnettes en ligne, brisé par le zigzag des succès et des défaites !
Ainsi pensent les pasteurs de la bourgeoisie française ou allemande, qui voient de haut et de loin.
D’ailleurs, les pantalons garance et les culottes courtes de Compiègne ne doutent pas de la marche triomphale des régiments français à travers l’Allemagne conquise.
À Berlin ! À Berlin !
J’ai failli être assassiné, au coin d’une rue, par une poignée de belliqueux devant lesquels j’avais hurlé mon horreur de la guerre. Ils m’appelaient Prussien et m’auraient probablement écharpé si je ne leur avais jeté mon nom.
Alors ils m’ont lâché… en grognant.
« Ça n’en est pas un, mais il n’en vaut guère mieux ! Ça ne croit pas à la Patrie, les frères et amis, et ils s’en fichent bien que les cabinets de l’Europe nous insultent ! »
Je crois que je m’en fiche, en effet.
Tous les soirs ce sont des disputes qui finiraient par des duels, si ceux-là mêmes qui s’acharnent contre moi ne disaient pas qu’on doit garder sa peau pour l’ennemi.
Et les plus chauvins dans la querelle sont souvent des avancés, des barbes de 48, d’anciens combattants, qui me jettent à la tête l’épopée des quatorze armées de la garnison de Mayence, des volontaires de Sambre-et-Meuse et de la 32e demi-brigade ! Ils me lapident avec les sabots du bataillon de la Moselle ; ils me fourrent dans l’œil le doigt de Carnot et le panache de Kléber !
Nous avons pris des bandes de toile, sur lesquelles on a écrit avec une cheville de bois trempée dans une écuellée d’encre : « Vive la paix ! » et nous avons promené cela à travers Paris.
Les passants se sont rués sur nous.
Il y avait des gens de police parmi les agresseurs, mais ils n’avaient pas eu à donner le signal. Il leur suffisait de suivre la fureur publique et de choisir alors, dans le tas, ceux qu’ils reconnaissaient pour les avoir vus dans les complots, aux réunions, le jour de la manifestation Baudin ou de l’enterrement de Victor Noir. Sitôt l’homme désigné, la canne plombée et le casse-tête s’en payaient ! Bauër a failli être assommé, un autre jeté au canal !
Il me prend parfois des repentirs lâches, des remords criminel.
Oui, il m’arrive au cœur des bouffées de regret – le regret de ma jeunesse sacrifiée, de ma vie livrée à la famine, de mon orgueil livré aux chiens, de mon avenir gâché pour une foule qui me semblait avoir une âme, et à qui je voulais faire, un jour, honneur de toute ma force douloureusement amassée.
Et voilà que c’est sur les talons des soldats qu’elle marche à présent, cette foule ! Elle emboîte le pas aux régiments, elle acclame des colonels dont les épaulettes sont encore grasses du sang de Décembre – et elle crie « À mort ! » contre nous qui voulons boucher avec de la charpie le pavillon des clairons !
Oh ! c’est la plus grande désillusion de ma vie.
À travers mes hontes et mes déceptions, j’avais gardé l’espoir que la place publique me vengerait un matin… Sur cette place publique, on vient de me rosser comme plâtre ; j’ai les reins moulus et le cœur las !
Si demain un bâtiment voulait me prendre et m’emporter au bout du monde, je partirais déserteur par dégoût, réfractaire pour tout de bon !
« Mais vous n’entendez donc pas la Marseillaise ? »
Elle me fait horreur, votre Marseillaise de maintenant ! Elle est devenue un cantique d’État. Elle n’entraîne point des volontaires, elle mène des troupeaux. Ce n’est pas le tocsin sonné par le véritable enthousiasme, c’est le tintement de la cloche au cou des bestiaux.
Quel est le coq qui précède de son cocorico clair les régiments qui s’ébranlent ? Quelle pensée frissonne dans les plis des drapeaux ? En 93, les baïonnettes sortirent de terre avec une idée au bout – comme un gros pain !
Le jour de gloire est arrivé ! ! !
Oui, vous verrez ça !
Place du Palais-Bourbon.
Nous sommes devant le Corps législatif, tous les trois, Theisz, Avrial et moi, le jour de la déclaration.
Il fait grand soleil, de jolies femmes apparaissent en fraîches toilettes, avec des fleurs au corsage.
Le ministre de la Guerre, ou quelque autre, vient d’arriver tout fringant, dans une voiture à caisse neuve, traînée par des chevaux au mors d’argent.
On dirait une fête de la Haute, une cérémonie de gala, un Te Deum à Notre-Dame ; il flotte dans l’air un parfum de veloutine et de gardénia.
Rien ne dénote l’émotion et la crainte qui doivent tordre les cœurs quand on annonce que la patrie va tirer l’épée.
Des vivats ! des cris ! …
Le sort en est jeté – ils ont passé le Rubicon !
6 heures.
Nous avons traversé les Tuileries, silencieux, désespérés.
Le sang m’était sauté à la face et menaçait de m’envahir le cerveau. Mais non ! ce sang que je dois à la France est sorti bêtement par le nez. Hélas ! je vole mon pays, je lui fais tort de tout ce qui coule, coule et coule encore !
J’ai le museau et les doigts tout rouges, mon mouchoir a l’air d’avoir servi à une amputation, et les passants, qui reviennent enthousiastes du Palais-Bourbon, s’écartent avec un mouvement de dégoût. Ce sont les mêmes, pourtant, qui ont applaudi le vote par lequel la nation est condamnée à saigner par tous les pores.
Mon pif en tomate les gêne ! … Bande de fous ! Viande à mitraille !
« Il devrait cacher ses mains » fait, avec une moue de répugnance, un barbu qui tout à l’heure criait à tue-tête.
Je me suis débarbouillé dans le bassin.
Mais les mères s’en sont mêlées.
« Est-ce qu’il a le droit de faire peur aux cygnes et aux enfants ? » ont-elles dit, en rappelant leurs bébés dont trois ou quatre étaient harnachés en zouaves.
Croix de Genève.
Tous les journalistes sont en l’air. C’est à qui ira à l’armée.
On a organisé un bataillon d’ambulanciers. Ceux qui ont été, rien qu’un quart d’heure, étudiants en médecine, qui ont quelque vieille inscription dans leur poche de bohème, s’adressent à une espèce de docteur philanthrope qui met la chirurgie à la sauce genevoise. Il a inventé un costume de chasseur noir, de touriste en deuil, sous lequel les enrôlés prennent des airs religieux ou funèbres.
Je viens de les voir sortir du Palais de l’Industrie. Le sergent, marchant en tête, est le secrétaire de rédaction de la Marseillaise – celui-là même qui voulait bien nous accorder quelques sous, mais nous refusait des pistolets, le jour de l’assassinat de Victor Noir – un brave garçon, belliqueux comme un paon, qui fait la roue avec un harnachement de tous les diables en éventail sur le dos.
Dans ces équipes d’infirmiers qui viennent de partir du pied gauche pour les champs de bataille, bien des dévoués, mais aussi que de romantiques et de cabotins !
Les jardins et les squares sont couverts de pelotons d’hommes vêtus moitié en civils, moitié en militaires, qu’on fait courir, piétiner, former le carré, former le cercle…
« Contre la cavalerie, croisez ! En garde contre l’infanterie ! À cinq pas, prenez vos intervalles ! … Rentrez donc les coudes ! … Le 9, vous sortez des rangs ! … Gauche, droite ! Gauche, droite ! »
Et les coudes rentrent, et le 9 renfonce sa bedaine !
Gauche, droite ! Gauche, droite !
Et après ?
Croyez-vous que l’on garde ainsi les distances, qu’on manœuvre la baïonnette avec ce geste de métronome, quand on se trouve au fort des mêlées, dans le pré, le champ ou le cimetière, où l’on rencontre l’ennemi tout d’un coup ?
Chaque jour, des détachements prennent le chemin des gares, mais c’est plutôt une cohue qui se débande que des régiments qui défilent ! Ils roulent en flots grossiers, avec des bouteilles en travers de leur sac.
Et moi je sens, à l’hésitation de mon cœur, que la défaite est en croupe sur les chevaux des cavaliers, et je n’augure rien de bon de tous ces bidons et de ces marmites que j’ai vus sur le dos des fantassins.
Ils s’en vont là comme à la soupe… J’ai idée qu’il y pleuvra des obus, dans cette soupe, pendant qu’on pèlera les pommes de terre et qu’on épluchera les oignons.
Ils feront pleurer, ces oignons-là !
Personne ne m’écoute.
C’est la même chose qu’en Décembre, lorsque je prédisais la dégringolade. On me répondait alors que je n’avais pas le droit de décourager ceux qui auraient pu vouloir se battre.
On me crie à présent : « Vous êtes criminel et vous calomniez la Patrie ! »
Un peu plus, on me conduirait à la Place comme traître !
Place Vendôme.
On vient de m’y conduire !
On m’a empoigné à la tête d’un groupe désespéré des vraies défaites, furieux de la fausse victoire et qui hurlait : « À bas Ollivier ! »
Reconnu et signalé, j’avais été porté en avant. C’était beaucoup d’honneur, mais quelle dégelée ! Rien n’y a manqué : coups de bottes dans les reins, coups de pommeau de sabre dans les côtes… et allez donc, l’insurgé !
Ils se sont mis à dix pour me traîner jusqu’à l’état-major de la garde nationale.
« C’est un espion ! » beuglait-on sur mon passage.
Et parce que je répondais : « Imbéciles ! » quelques baïonnettes bourgeoises se disputaient la joie de me larder, quand un lieutenant, qui commandait le poste, m’a arraché à l’appétit des compagnies.
Il me connaît, il a vu ma caricature en chien, avec une casserole à la queue.
« Quoi ! c’est vous ! … mais vous êtes un gaillard que je gobe, un gaillard qui me va ! On a failli vous écharper ? … Affaire ratée ! mais ils sont fichus de vous envoyer à Cayenne ! Ah ! mais oui ! »
Il a raison ! Du ministère de la Justice vient d’arriver l’ordre de me livrer aux agents.
Ils m’ont encadré de leurs quatre silhouettes noires et nous sommes partis avec des allures d’ombres chinoises.
On entend nos pas dans le silence de la nuit ; les noctambules s’approchent et regardent.
Station au commissariat. – Interrogatoire, fouille, mise au violon !
Une estafette apporte, à galop de cheval, une dépêche qui me concerne.
Transfert au Dépôt.
Je viens de m’abattre sur une planche de lit de camp, entre un mendiant à moignons qui renouvelle ses ulcères avec des herbes, et un garçon à mine distinguée, mais éperdue, qui me voyant à peu près bien mis, se blottit contre moi et me dit tout bas, les dents serrées, la respiration haletante :
« Je suis sculpteur… Je n’ai pas mouillé ma terre… Je n’ai pas donné à manger à mon chat… J’allais lui acheter du mou… on m’a pris avec les républicains… »
Le souffle lui manque.
« Et vous ? achève-t-il péniblement.
– Je n’allais pas acheter du mou… Je n’ai pas de chat, j’ai des opinions. »
« Vous vous appelez ?
– Vingtras.
– Ah ! mon Dieu ! »
Il s’écarte, se roule dans son paletot, y rentre sa tête comme une autruche.
Il la ressort pourtant, au bout d’un moment, et, avec un trémolo dans la gorge, m’embrassant presque l’oreille :
« Quand les gardiens viendront, vous ferez semblant de ne pas me connaître, n’est-ce pas ?
– Non, non ; bonne nuit ! Eh ! l’estropié, rentrez donc vos ailerons ! »
C’est le lever : l’artiste fait peine à voir.
On l’interroge le premier.
« Je n’ai rien fait… J’allais acheter du mou pour mon chat… Je suis sculpteur… Je n’ai pas mouillé ma terre… On va me mettre en liberté ? … Je suis pour l’ordre.
– Pour ou contre, on s’en fiche ! Enlevez-le ! »
Moi, je suis un cheval de retour.
Le porte-clefs le devine, et nous causons, en allant vers la cellule.
« Vous êtes déjà venu ? … oh ! j’ai compris ça tout de suite ! Avec Blanqui ? Delescluz ? Mégy ? … j’ai connu tous ces messieurs… En usez-vous ? »
Et il me tend sa tabatière.
On m’a laissé sortir pour respirer – entre quatre murs toujours, mais à ciel ouvert.
Le tumulte du moment retient les geôliers ailleurs, les prisonniers sont abandonnés à mi-chemin du promenoir.
Un homme s’approche de moi et me touche l’épaule… point un homme, un spectre ! un revenant !
« Vous ne me reconnaissez pas ? »
Il me semble bien avoir vu cette redingote flétrie, qui a pris des airs de sac vide.
« Je suis sculpteur.
– Oui, bien… la terre… le chat… le mou…
– Que croyez-vous qu’ils vont faire de nous ?
– Ils vont nous fusiller.
– Nous fusiller ! … J’avais pourtant quelque chose là !
– Où ça ?
– Je ne vous ai donc pas dit mon nom ?
– ? …
– Je m’appelle Francia. »
Francia ! Ah bien ! elle est forte, celle-là ! C’est lui qu’on a chargé de faire la statue de la République guerrière – flamberge au vent !
J’attends toujours qu’on m’interroge ; j’attends, plein d’angoisse !
Un gardien m’a fait des confidences, et j’apprends que devant la Chambre il y a eu une manifestation orageuse, l’autre jour. Cet après-midi, prétend-il, il y en aura une autre, Rochefort en tête ; on doit aller le prendre à Pélagie.
À l’instruction.
« Monsieur, vous êtes accusé d’excitation à la guerre civile. »
Je veux m’expliquer.
Le magistrat m’arrête d’un regard et d’un geste.
« Depuis que vous êtes ici, monsieur, de grand malheurs ont frappé la France, elle a besoin de tous ses enfants. L’officier même qui a ordonné votre arrestation m’a demandé que les portes de la prison vous fussent ouvertes : vous êtes libre. »
Il avait dit cela simplement, et sa voix avait tremblé en parlant des « grands malheurs ».
Je suis sorti du Dépôt plus triste que je n’y étais entré.
J’ai couru vers les affiches. Ces grands placards blancs, étalés sur les murs, m’ont fait peur, comme le visage pâle de la patrie.
Qu’est-ce donc ? …
Tu avais été au fond, avoue-le, plus malheureux que content quand on t’avait appris que l’Empereur avait un triomphe à son actif. Tu avais souffert quand tu croyais la victoire vraie, – presque autant que Naquet, le bossu, qui en pleurait de rage !
Et voilà qu’un nuage glisse sur tes paupières et qu’il y vient des larmes !
Je suis resté deux jours les yeux et le cœur dans les nouvelles de là-bas, écoutant l’écho du canon lointain et les bruits de la rue.
Rien ne bouge !
Dix heures du matin. On frappe.
« Entrez. »
Devant moi, un grand gaillard, à figure toute blême enfouie dans une grosse barbe noire, des lunettes d’étudiant allemand, un chapeau de bandit calabrais.
« Vous ne me reconnaissez pas ? »
– Ma foi, non !
– Brideau ! … un de vos élèves de Caen. »
Eh ! oui, je me rappelle ! j’avais un garçon qui s’appelait ainsi dans la division à qui je conseillais de ne rien faire lors de mon avènement provisoire à la chaire de rhétorique.
« Eh bien, qu’êtes vous devenu ?
– J’ai crevé la faim ! … Une fois mon bachot en poche, j’ai voulu faire mon droit. Mon père a pu me payer trois inscriptions : pas davantage ! C’est un petit notaire de campagne que je croyais à peu près riche et qui m’a avoué en pleurant qu’il était pauvre, bien pauvre… Confiant dans ma réputation de fort en thème, j’ai couru les bahuts… Ah ! bien, oui ! Ceux qui ont fait leurs classes à Paris ont encore des relations, sont protégés par leurs anciens maîtres ; mais le fort en thème de province, qui rêve d’exercer entre Montrouge et Montmartre, celui-là ferait mieux de se flanquer à l’eau, sans hésiter ! … J’ai eu plus de courage… Je me suis fait ouvrier, ouvrier graveur. Je n’ai jamais été bien habile, mais je suis parvenu, avec mon burin maladroit, à gagner à peu près ma vie… Que de fois j’ai songé à vous, à ce que vous nous disiez de l’éducation universitaire Je croyais que vous plaisantiez, dans ce temps-là ! Oh ! si je vous avais écouté…Mais ce n’est pas tout ça ! Je ne suis pas venu pour larmoyer mon histoire. Depuis trois ans, j’appartiens à une section blanquiste. Les sections vont marcher ! »
Je lui ai empoigné les mains.
« Les sections vont marcher, dites-vous ? … Eh bien, ne me le racontez pas ; gardez votre secret ! Je ne veux pas avoir ma part de responsabilité dans une tentative qui avortera et dont le seul résultat sera d’envoyer de braves gens à Mazas et aux Centrales.
– C’est une mission que je remplis. Hier, on a parlé de ceux qui sont hommes à dresser l’oreille, si un coup de pistolet part dans un coin. Votre nom est venu l’un des premiers sur les lèvres de Blanqui ; il vous connaît par les camarades, et a décidé qu’on vous avertirait… Maintenant, vous ferez ce qu’il vous plaira. Je sais qu’on ne vous entraîne point où vous ne voulez pas aller, mais cet après-midi, à deux heures, soyez devant la caserne de La Villette, et vous verrez commencer l’insurrection. »
1 heure 1/2.
J’y suis.
Ils y sont aussi, ventrebleu ! Quatre pelés : Brideau, Eudes, qui me fait un signe de tête, auquel je réponds par un clignement d’yeux, un garçon brun en casquette, le lorgnon sur le nez, et un vieux à tête longue et douce, un peu voûté – plus un tondu.
Blanqui est là-bas, près du bateleur.
Rapataplan, plan, plan ! …
« Mesdames et messieurs, je vends du poil à gratter ! … Vous êtes chez la femme d’un ministre, vous mouchez la chandelle. Alors vous jetez ma poudre… »
Et le paillasse de dévider son boniment en allant, de temps à autre, à son tambour tanné pour en tirer un rra ou un fla, dans un jonglé de baguettes.
Est-ce sur cette caisse de foire qu’on va battre la charge, dis-moi, Brideau ?
« Ah ! il y a assez longtemps que nous avons un compte à régler, citoyen Vingtras ! Je vous tiens… et ne vous lâche plus. »
Le hasard m’a jeté dans les jambes un mécanicien du quartier avec lequel nous nous sommes pris aux cheveux quelquefois. Il est communiste ; je ne le suis pas.
Oh ! non, il ne me lâche plus ! Et il me force à lui faire un bout de conduite.
Il m’entreprend ; je lui réponds. Mais j’ai l’esprit ailleurs. Malgré moi, j’écoute si dans la brise chaude qui court sur nos têtes, ne résonne pas l’écho des fusillades, et au moment où l’autre me demande carrément quelles sont mes objections contre la propriété collective je songe à Brideau, à Eudes et à Blanqui.
Pourquoi donc s’est-il tu, le tambour du pitre ?
« Vous êtes collé, avouez-le donc ! fait le mécanicien, en choquant gaiement son verre contre le mien. Ah ! Si nous tenions jamais le pouvoir ! »
Le pouvoir ? Ils sont six là-bas, près du saltimbanque, qui sont en train de s’en emparer.
Mais je ne préviens point le camarade ; je ne me reconnais pas ce droit-là.
Je me contente de lui demander s’il pense qu’un mouvement commandé par des hommes d’attaque entraînerait le peuple contre l’Empire.
Il prend une allumette et la frotte lentement contre sa culotte.
« Il n’y aurait qu’à faire ça, tenez, et tout flamberait. Rien que ça !
– Vous croyez, l’ami ? »
Et pourtant, s’il y avait eu quelque chose, nous le saurions ici… mais, rien !
Ils ont dû être enlevés dans la foule, sans avoir le temps de dire ouf, au moment où le bateleur escamotait la muscade, et les mouchards sont en train de dévisager les suspects.
4 heures.
Pas un bruit, pas une rumeur !
Les ouvriers, qui ont mis leurs frusques neuves, promènent la bourgeoise, qui s’est attifée aussi, et les grandes sœurs traînent leurs petits frères devant les boutiques d’images ou de sucreries. Il y a des fleurs dans des mains calleuses, et l’envie du repos sur tous les fronts de ces gens de labeur.
Mauvaise date que le dimanche pour les insurrections ! On ne veut pas salir ses beaux habits, on a mis quelques sous de côté pour une fête au cabaret, on n’a que cet après-midi-là pour rester avec les siens, pour aller voir le vieux père et les amis.
Il ne faut pas appeler aux armes les jours où les pauvres font de la toilette, alors qu’ils ont, durant la semaine et du fond des logis sombres, rêvé une partie dans une guinguette cravatée de verdure.
C’est Gustave Mathieu, le poète, et Regnard, le chevelu, qui, m’abordant à une table de Bouillon Duval où je viens de m’asseoir, m’apprennent qu’une trentaine d’individus se sont jetés sur la caserne des pompiers de La Villette, et ont fait feu sur les sergents de ville.
Ils ont bien dû en descendre un ou deux.
« Les criminels ! dit Mathieu.
– Les imbéciles ! » dit Regnard, qui est blanquiste et qui devait en être.
Imbéciles ! Criminels ! ces honnêtes et ces braves ! …
Faudra voir à discuter ça un de ces matins.
Une imprudence a fait arrêter Eudes et Brideau.
Conseil de guerre. Verdict : la mort.
Comment les tirer de là ?
Peut-être une lettre écrite par un homme populaire et glorieux pèserait-elle sur l’opinion publique ?
Et l’on cherche quel est celui qui doit rédiger et signer cette lettre suprême.
Elle est difficile à faire.
Les condamnés ont proclamé qu’ils repousseraient tout recours en grâce présenté à l’Empire, et nous ne tenons pas, non plus, à commettre une faiblesse en leur nom – même pour les sauver.
Les convaincus sont terribles.
Mais l’on pense que si un grand, tel que Michelet, parle, sa voix sera entendue… et peut-être écoutée.
On s’est rendus chez lui : Rogeard, Humbert, Regnard, moi et quelques autres.
Il s’est bien montré à nous tel qu’il est : solennel et féminin, éloquent et bizarre.
Il a accueilli d’emblée la proposition, et il ne s’est plus agi que de savoir à qui serait envoyée cette missive, qui ne doit point ressembler à une supplique, et qui a pour but, cependant, de tuer l’arrêt de mort.
« Aux chefs de la Défense ! ai-je proposé.
– Bien, très bien ! »
Mais, en même temps, il se lève, passe dans la pièce voisine et nous laisse seuls un moment.
Puis il revient, et reprend place à la table autour de laquelle nous nous tenons, silencieux et émus.
« Monsieur, fait-il en se tournant vers moi et du ton d’un homme qui rapporte un oracle, Mme Michelet est de votre avis. »
Et l’on passe à la rédaction.
Il n’aime pas Blanqui, et à la première ligne qu’il brouillonne, rejette sur lui la responsabilité de l’attaque et de la condamnation.
« Nos camarades, déclare l’un de nous, ne consentiraient pas à renier leur chef, fût-ce pour échapper à la mort. »
Il pince les lèvres fait : « Hum ! » et de nouveau disparaît ; mais il ne reste pas longtemps, et quand il rentre, c’est pour dire encore :
« Vous avez les femmes pour vous, messieurs, décidément ; Mme Michelet comprend votre sculpture et l’approuve. Biffons la phrase. »
Enfin, quand tout est terminé, il veut consulter encore une fois son Égérie, et nous en sourions, mais avec une larme d’émotion aux yeux.
Il a interrogé le cœur de celle qui est la compagne de sa vie et le compagnon de ses idées. Ce cœur a parlé, comme parle le nôtre, pour le salut et l’honneur de nos amis.
Michelet se promène de long en large.
« Ils n’oseront pas les tuer, je ne crois pas, il fait si beau ! … Par ce soleil, du sang éclabousserait le gazon d’une tache trop laide… le bourgeois ne mange pas sur l’herbe là où cela sent le cadavre. Il sera de notre avis, vous verrez. Je les défie, en tout cas, de fusiller un dimanche ! »
L’appel se termine par ces mots, ou d’autres du même sens :
Dieu qui regarde les nations.
Dieu ! … cela ne va pas à notre quarteron d’athées : il y a une moue et un silence.
Michelet regarde les physionomies et, haussant les épaules, il dit :
« Sans doute ! … Mais ça fait bien. »
Nous sommes allés porter la lettre dans les journaux, on s’est même disputé cet honneur !
Ah ! sacrebleu ! que j’ai donc bien fait de n’être d’aucune coterie, d’aucune Église, d’aucun clan, et d’aucun complot !
Il paraît qu’il y a deux courants de blanquisme, et chaque secte, de son côté, refuse à l’autre le droit de sauver la tête des condamnés.
Ils y passeraient, si on laissait faire tel groupe qui ne veut se mêler de désarmer le peloton d’exécution que s’il est seul à avoir la gloire de mettre la sentence en joue.
Les indépendants de mon acabit ont fini par être acceptés, heureusement, et nous avons fait le tour de la presse.
Aux Débats, un homme qu’on désigne comme Maxime Du Camp a hoché la face d’un air irrité, en nous écoutant. Il est dur pour les vaincus, celui-là !
Presque partout, on a pris ça pour de la bonne copie et on l’a publié, mais sans une ligne de sympathie ou de pitié.
On a couru chez les députés de Paris qu’on a rejoints à grand-peine, et qui ont fait des promesses vagues ; quelques-uns ajoutant des mots lâches qu’on a dû arrêter sur leurs lèvres.
Gambetta s’acharne sur les condamnés, et a demandé à la tribune qu’on les frappât comme complices de l’ennemi !
Ah ! bandit ! il sait mieux que personne que ce sont des gens de cœur qui ont fait le coup ! Mais les gens de cœur l’inquiètent ; c’est une menace pour l’avenir. Qui sait s’il n’y aura pas à pêcher une dictature dans le sang trouble de la défaite ? Il serait bon d’être débarrassé de ces insoumis par les troupiers de l’Empire.
Et les collègues de Gambetta hésitent, tant il est leur maître. Pourtant, ils ne nous ont pas fermé la porte au nez, parce que l’horizon devient sombre et qu’ils ne veulent pas, pendant la tourmente qui peut éclater demain, traîner leur refus cousu à leur écharpe, comme la lanterne collée, dans les ténèbres de la nuit, sur la poitrine du duc d’Enghien, pour qu’on vît clair à le fusiller.
3 septembre. Nouvelles de Sedan.
On s’est réunis quelques-uns et l’on a monté les escaliers des journaux d’opposition bourgeoise où déjà ont eu lieu, ces jours-ci, des conciliabules auxquels n’assistaient point des irréguliers comme moi.
Je ne suis bien qu’avec les révolutionnaires bons garçons. Je suis mal avec les pontifiards, dont j’ai blagué les catéchismes, et qui ne me pardonnent pas l’article sur les Cinq.
Mais, aujourd’hui, les délégations prennent le droit de forcer toutes les portes à écriteaux libérâtres.
D’ailleurs, les dissidences s’effacent devant la gravité des événements, et ceux mêmes qu’on a traités de gueulards sont recherchés, à cette heure, par les doctrinaires en quête d’hommes d’action.
C’est bon, les gueulards, devant les régiments muets et hésitants. Ce sont les indisciplinés qui font plier la discipline.
Donc on se servira d’eux, quitte à les acculer, demain, dans le coin des gens à tenir en joue, lorsqu’ils auront arraché les fusils aux soldats ou leur auront fait lever la crosse en l’air.
Ah ! je sais bien ce qui nous attend !
On continue à se raccommoder avec une poignée de main, avec un coup de chapeau, dans le tohu-bohu général, sur la nouvelle d’une manifestation en germe ou d’une protestation en marche.
Le mot d’ordre est donné.
« À onze heures, rendez-vous au café Garin, côté des femmes – chut ! c’est pour dépister la police ! »
On recevra communication d’une proclamation républicaine. À minuit, elle sera imprimée, et chacun en emportera des exemplaires… pour les coller.
Voilà ce que chuchotent les initiés des feuilles jacobines, et voilà aussi ce qui me fait prendre mes jambes à mon cou.
Allez vous faire lanlaire !
Je file, moi, en pleine foule ; je plonge dans le tas. Où y a-t-il du grabuge, la cohue sans nom, le courage sans chef ?
Dix heures du soir.
Du côté du Gymnase, une bande a attaqué un poste.
Ils n’attendent pas minuit, ceux-là ; ils ne savent pas s’il y aura une circulaire à plaquer aux murs. Ils sont l’affiche vivante qui va se coller, d’elle-même, en face du danger, que les agents ont déjà tenté de lacérer avec leurs sabres et qui vient d’être timbrée par les balles.
On a fait feu !
C’est Pilhès qui a été visé ; c’est lui qui a répondu. Coup pour coup. On a tué un des nôtres. Il a tué un des leurs.
C’est bien !
Je cours de ce côté, mais un flot de peuple me submerge et m’emporte dans sa course vers le Palais-Bourbon.
Y a-t-il quelque célèbre en tête ? Pas un !
Du reste, on ne distingue pas grand-chose dans le flux et le reflux ; la poussée des incidents brise et confond les rangées humaines, comme la marée roule et mêle les cailloux, sur le sable des plages.
Plusieurs m’ont reconnu.
« Vous n’êtes donc pas à la conférence des députés, Vingtras ?
– Vous voyez bien que non ! Pas besoin de leur avis, ni de leur permission pour crier : « Vive la République, à bas Napoléon ! »
– Chut ; chut ! ! ! ne soyez pas séditieux !
– Pas séditieux ! … moi qui aime tant ça !
– C’est que les représentants doivent nous recevoir sur les marches du Corps législatif, nous donner la consigne. D’ici là, motus ! »
Toujours des consignes à attendre – comme le diamant du nègre – sous le derrière des états-majors.
Mais croient-ils donc, ceux qui m’entourent, que parce qu’ils ne diront rien, les troupes ou la police les ménageront ? Ils peuvent mettre leur langue dans leur poche, on leur cassera la gueule tout de même, si le pouvoir se sent encore assez solide pour se payer ça.
Hurler « Vive la République ! », camarades, mais c’est plutôt sauvegarder sa peau ! Quand une émeute a un cri de ralliement, un drapeau qui a vu le feu, elle est à mi-chemin du triomphe. Chaque fois que les fusils se trouvent en face d’une idée, ils tremblent dans la main des soldats, qui voient bien que les officiers hésitent avant de lever leur épée pour commander le massacre.
C’est qu’ils sentent, les porte-épaulettes, que l’Histoire a les yeux sur eux.
Une heure du matin.
Je me suis arrêté place de la Concorde dans un groupe qui prêchait l’insurrection tout haut.
Qu’ont-ils fait, les autres ? Ont-ils continué jusqu’à la Chambre, ont-ils vu les députés ? Je n’en sais rien.
Toujours est-il que la foule se morcelle et s’émiette.
Le serpent se tord dans la nuit. La fatigue le hache en tronçons qui frémissent encore. Deux ou trois saignent ; il y a par là quelques blessés, gens de courage qui ont attaqué isolément, au début de la soirée, alors que la rousse osait encore sortir et tirer.
La nuit est fraîche, le calme descend d’un ciel tranquille et bleu.
4 septembre. Neuf heures du soir.
Nous sommes en République depuis six heures ; « en République de paix et de concorde », j’ai voulu la qualifier de sociale, je levais mon chapeau, on me l’a renforcé sur les yeux et on m’a cloué le bec.
« Pas encore ! … Laissez pleurer le mouton ! La République tout court, pour commencer… Petit à petit l’oiseau fait son nid ! Chi va piano va sano… Songez donc que l’ennemi est là, que les prussiens nous regardent »
Je laisse pleurer le mouton ! mais il me semble que depuis que je suis au monde il ne fait que sangloter devant moi, ce mouton, et je suis toujours condamné à attendre qu’il ait fini.
Vas-y, mon gros ! Pourvu qu’on me laisse y aller de ma larme aussi ! … C’est moins sûr, ça.
Alors, nous sommes en République ? Tiens ! tiens ! !
Pourtant, quand j’ai voulu entrer à l’Hôtel de Ville, on m’a écrasé les pieds à coups de crosse, et comme je me faisais reconnaître :
« Ne laissez pas passer ce bougre-là, surtout, a crié le chef de poste. Savez-vous ce qu’il disait tout à l’heure ? « Qu’il faudrait fiche par les fenêtres ce gouvernement de carton et proclamer la Révolution ! »
Ai-je dit cela ? … c’est bien possible. Mais pas dans ces termes-là, toujours !
Ce n’est pas moi qui grimperai sur une chaise pour faire pst ! pst ! à la Sociale. Par exemple, si elle avait montré son nez, je ne lui aurais certes pas refusé un coup de main pour faire passer toute cette députasserie par les croisées – sans défendre pourtant d’étendre des matelas dessous, pour qu’ils ne se fissent pas trop bobo.
Dans plusieurs endroits, on avait attrapé les policiers et on les houspillait. Quelques bourgeois, à mine très honnête, avec des têtes à la Paturot et d’un ton très calme, conseillaient de les jeter à la Seine. Mais les blousiers ne serraient pas bien fort, et il n’y avait qu’à parler de la femme et des petits du roussin pour leur faire lâcher prise.
J’ai aidé – sans suer – à la délivrance de deux officiers de paix, en uniforme tout flambant neuf, qui m’ont assuré, en s’époussetant et en refaisant leur raie, qu’ils avaient toujours été républicains et avancés en diable.
« Plus avancés que vous, peut-être, monsieur. »
Avancé ? … Je ne le suis pas trop, pour le moment. J’ai perdu mon chapeau dans la bousculade, et la voix aussi à force de beugler : « À bas l’Empire ! »
J’ai usé mes poumons, épuisé mes forces, je ne puis plus parler, à peine marcher, aussi las ce soir de triomphe que le soir de défaite, il y a dix-neuf ans.
Toujours enroué et éreinté, toujours menacé et crossé – les jours où la République ressuscite, comme les jours où on l’égorge !
Mais de quoi vais-je me plaindre ? Les députés de Paris ne sont-ils pas à l’Hôtel de Ville… après avoir, bien entendu failli faire rater le mouvement !
Le plus capon a été Gambetta. Il a fallu que Jules Favre l’appelât, et encore il n’est pas venu tout de suite, le Danton de pacotille !
À la fin, pourtant, il s’est décidé, et ils se sont empilés dans les fiacres et se sont partagé les rôles, sur la banquette. Celui qui était en lapin, près du cocher, a été volé : on ne lui a laissé que des résidus.
En route, un homme a voulu attaquer un des sapins. On s’est jetés sur lui.
« À bas le bonaparteux !
– Je suis garçon de café, a-t-il dit, il y en a deux, dans cette voiture, qui me doivent des cigares et des roues de derrière. »
On a ri. Pourtant, dans le cortège, deux ou trois types à mine de pion voulaient lui faire un mauvais parti, disant que Baptiste insultait le gouvernement.
Baptiste a riposté.
« S’ils ne me paient pas mes soutados, au moins qu’ils me donnent une place ! »
Tu l’auras, mais cours plus vite ! Tous les trous vont être bouchés ; la curée, commencée au trot du cheval, monte au galop des cupidités et des ambitions.
Le bon peuple fait la courte échelle à tout ce monde de politiqueurs qui attendaient, depuis Décembre 51, l’occasion de revenir au râtelier et de reprendre des appointements et du galon.
Ils font la parade sur les tréteaux des grandes tables, dans la salle Saint-Jean, se penchent à la fenêtre et tapent, à tour de bras et à tour de phrases, sur l’Empire qui n’en peut mais, comme Polichinelle sur le commissaire assommé.
Et le brave chien d’aboyer en leur honneur, ne se doutant pas, le malheureux, que déjà l’on s’arme contre lui, que ces harangues ne sont que gâteaux de miel où se cache le sale poison, qu’on ne songe qu’à lui couper les pattes et à lui casser les crocs. Aujourd’hui, l’on se fait défendre et garder par lui : demain, on l’accusera de rage pour avoir prétexte à l’abattre.
« Pas de proscrits avec nous ! » a hurlé Gambetta, qui a entendu lancer le nom de Pyat.
Mais il a proposé lui-même Rochefort qui n’a pas de passé social, dont le nom signifie guerre à Badinguet seulement, et point encore guerre à Prudhomme.
Ils ont leur plan. Ils l’annihileront entre eux, le compromettront, s’ils le peuvent, puis le rejetteront, dépouillé de sa popularité, entre les bras de la foule.
En attendant, cette popularité sera leur manteau.
« Rochefort ! Rochefort ! »
Parbleu ! il pourrait entrer en ennemi !
On a ouvert aux détenus les portes de Pélagie, et les prisonniers d’hier descendent les boulevards, la boutonnière fleurie de rouge, l’écrivain de La Lanterne en tête.
Ils passent au milieu des vivats, entrent sous la voûte.
C’est fini, Rochefort est leur otage ! Les Gambetta et les Ferry vont l’étouffer dans le drapeau tricolore !
5 septembre.
J’ai vingt sous pour toute fortune, aujourd’hui, 5 septembre 1870, IIe jour de la République !
Ranvier, Oudet, Mallet en ont trente, à eux trois.
Nous sommes devant l’Hôtel de Ville, où chacun est venu d’instinct, sans qu’on se soit rien dit.
Sous la pluie, quelques réfractaires comme moi et quelques artisans comme les camarades rôdent, se cherchent, et causent de la patrie sociale, qui seule peut sauver la patrie classique.
Nous avons le dos trempé. Ranvier surtout a froid, parce que ses souliers sont percés et que ses pieds gèlent dans la boue.
Et il tousse !
Avec cela, un sabre d’agent a fait, le 3 au soir, un accroc à sa culotte trop mûre. On l’a inutilement rapiécée ; le vent passe quand même par ce trou-là. Il rit… mais il frissonne, pas moins !
La République ne l’habille pas plus qu’elle ne le nourrit. La victoire du peuple, c’est le chômage ; et le chômage, c’est la faim – après comme avant, tout pareil !
Comment avons-nous dîné ? … Je ne sais plus ! Avec du pain, du fromage, un litre à seize, une saucisse sur le pouce, debout au comptoir.
Des confrères en journalisme, des copains de métier passent devant le mastroquet, nantis déjà d’une place, et courant au café commander un gueuleton qu’on mettra sur l’ardoise de la mairie, ou chez les tailleurs militaires, un frac à collet tout galonné.
Ils me jettent un regard de pitié, m’adressent un salut de riche à pauvre, de chien repu à chien pelé. Et je vois luire dans leurs yeux toute la joie de me retrouver affamé, et en compagnie de mal-vêtus.
Sommes-nous encore perdus, bafoués, invisiblement garrottés, dès le lendemain de la République proclamée, nous qui, par nos audaces de plume et de parole, au péril de la dèche et de la prison, avons mâché le triomphe aux bourgeois qui siègent derrière ces murailles et qui vont, viennent, jouent les mouches du coche sur le char que nous avons tiré de l’ornière et désembourbé ?
On m’a déjà traité de trouble-fête, de fauteur de désordre, parce que j’ai arrêté par les basques un de ces appointés du régime nouveau, lui demandant ce qu’on faisait dans la boutique.
Je le secouais… C’est moi qu’on a secoué à la fin !
« Parce que nous sommes en République, ce n’est pas une raison pour que chacun veuille gouverner ! »
Je n’en ai pas envie.
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