ROBUR LE CONQUÉRANT
I
OÙ LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI EMBARRASSÉS L'UN OU L'AUTRE.
" PAN !... PAN !... "
Les deux coups de pistolet partirent
presque en même temps. Une vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une
des balles dans l'échine. Elle n'était pour rien dans l'affaire, cependant.
Ni l'un ni l'autre des deux adversaires
n'avait été touché.
Quels étaient ces deux gentlemen? On ne
sait, et, cependant, c'eût été là, sans doute, l'occasion de faire parvenir
leurs noms à la postérité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus âgé était
Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit l'inoffensif
ruminant venait de paître sa dernière touffe d'herbe, rien de plus facile.
C'était sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui réunit
la rive américaine à la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes.
L'Anglais s'avança alors vers
l'Américain :
" Je n en soutiens pas moins que
c'était le Rule Britannia! dit-il.

-- Non! le Yankee Doodle! " répliqua
l'autre.
La querelle allait recommencer, lorsque
l'un des témoins -- sans doute dans l'intérêt du bétail -- s'interposa, disant :
" Mettons que c'était le Rule Doodle et
le Yankee Britannia, et allons déjeuner! "
Ce compromis entre les deux chants
nationaux de l'Amérique et de la Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction
générale. Américains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent
s'attabler dans l'hôtel de Goat-Island -- un terrain neutre entre les deux
chutes. Comme ils sont en présence des oeufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et de flots
de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les dérangera plus. Il
est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore question d'eux dans cette
histoire.
Qui avait raison de l'Anglais ou de
l'Américain? Il eût été difficile de se prononcer. En tout cas, ce duel montre
combien les esprits s'étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais
aussi dans l'ancien continent, à propos d'un phénomène inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles à l'envers.
Os sublime dedit coelumque tueri,
a dit Ovide pour le plus grand honneur
de la créature humaine. En vérité, jamais on n'avait tant regardé le ciel depuis
l'apparition de l'homme sur le globe terrestre.
Or, précisément, pendant la nuit
précédente, une trompette aérienne avait lancé ses notes cuivrées à travers
l'espace, au-dessus de cette portion du Canada située entre le lac Ontario et le
lac Erié. Les uns avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia.
De là cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à
Goat-Island. Peut-être, en somme, n'était-ce ni l'un ni l'autre de ces chants
patriotiques. Mais ce qui n'était douteux pour personne c'est que ce son étrange
avait ceci de particulier qu'il semblait descendre du ciel sur la terre.
Fallait-il croire à quelque trompette
céleste, embouchée par un ange ou un archange?... N'était-ce pas plutôt de
joyeux aéronautes qui jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un
si bruyant usage?
Non! Il n'y avait là ni ballon, ni
aéronautes. Un phénomène extraordinaire se produisait dans les hautes zones du
ciel -- phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l'origine.
Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amérique, quarante-huit heures après
au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie, au-dessus du Céleste
Empire. Décidément, si la trompette qui signalait son passage n'était pas celle
du Jugement dernier, qu'était donc cette trompette?
De là, en tous pays de la terre,
royaumes ou républiques, une certaine inquiétude qu'il importait de calmer. Si
vous entendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces bruits, et, 51
l'enquête n'aboutissait à rien, n'abandonneriez-vous pas votre maison pour en
habiter une autre? Oui, sans doute! Mais ici, la maison, c'était le globe
terrestre. Nul moyen de le quitter pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute
autre planète du système solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait,
non dans le vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas
d'air, pas de bruit, et, comme il y avait bruit -- toujours la fameuse
trompette! -- c'est que le phénomène s'accomplissait au milieu de la couche
d'air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne s'étend pas à plus de
deux lieues autour de notre sphéroïde.
Naturellement, des milliers de feuilles
publiques s'emparèrent de la question, la traitèrent sous toutes ses formes,
l'éclaircirent ou l'obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux,
alarmèrent ou rassurèrent leurs lecteurs, dans l'intérêt du tirage, --
passionnèrent enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut
par terre, et les affaires n'en allèrent pas plus mal. Mais qu'y avait-il?
On consulta les observatoires du monde
entier. S'ils ne répondaient pas, à quoi bon des observatoires? Si les
astronomes, qui dédoublent ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de
lieues, n'étaient pas capables de reconnaître l'origine d'un phénomène cosmique,
dans le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes?
Aussi, ce qu'il y eut de télescopes, de
lunettes, de longues-vues, de lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers
le ciel, pendant ces belles nuits de l'été, ce qu'il y eut d'yeux à l'oculaire
des instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait
l'évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix fois, vingt
fois plus qu'on ne compte d'étoiles à l'oeil nu sur la sphère céleste. Non!
Jamais éclipse, observée simultanément sur tous les points du globe, n'avait été
à pareille fête.
Les observatoires répondirent, mais
insuffisamment. Chacun donna une opinion, mais différente. De là, guerre
intestine dans le monde savant pendant les dernières semaines d'avril et les
premières de mai.
L'observatoire de Paris se montra très
réservé. Aucune des sections ne se prononça. Dans le service d'astronomie
mathématique, on avait dédaigné de regarder; dans celui des opérations
méridiennes, on n'avait rien découvert; dans celui des observations physiques,
on n'avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n'avait rien remarqué;
dans celui de la météorologie, on n'avait rien entrevu; enfin, dans celui des
calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins l'aveu était franc. Même franchise à
l'observatoire de Montsouris, à la station magnétique du parc Saint-Maur. Même
respect de la vérité au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire
franc
La province fut un peu plus
affirmative. Peut-être dans la nuit du 6 au 7 mai avait-il paru une lueur
d'origine électrique, dont la durée n'avait pas dépassé vingt secondes. Au pic
du Midi, cette lueur s'était montrée entre neuf et dix heures du soir. A
l'observatoire météorologique du Puy-de-Dôme, on l'avait saisie entre une heure
et deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et trois
heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au Semnoz-Alpes, entre
Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où l'aube blanchissait le zénith.
Evidemment, il n'y avait pas à rejeter
ces observations en bloc. Nul doute que la lueur eût été observée en divers
postes -- successivement -- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était
produite par plusieurs foyers, courant à travers l'atmosphère terrestre, ou, si
elle n'était due qu'à un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se mouvoir
avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents kilomètres à
l'heure.
Mais, pendant le jour, avait-on jamais
vu quelque chose d'anormal dans l'air?
Jamais.

La trompette, du moins, s'était-elle
fait entendre à travers les couches aériennes?
Pas le moindre appel de trompette
n'avait retenti entre le lever et le coucher du soleil.
Dans le Royaume-Uni, on fut très
perplexe. Les observatoires ne purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint
pas à s'entendre avec Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait
rien.
" Illusion d'optique! disait l'un.
-- Illusion d'acoustique! " répondait
l'autre.
Et là-dessus, ils disputèrent. En tout
cas, illusion.
A l'observatoire de Berlin, à celui de
Vienne, la discussion menaça d'amener des complications internationales. Mais la
Russie, en la personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu'ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue auquel ils se
mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en théorie impossible,
possible en pratique.
En Suisse, à l'observatoire de Saütis,
dans le canton d'Appenzel, au Righi, au Gäbris, dans les postes du
Saint-Gothard, du Saint-Bernard, du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick
dans les Alpes tyroliennes, on fit preuve d'une extrême réserve à propos d'un
fait que personne n'avait jamais pu constater -- ce qui est fort raisonnable.
Mais, en Italie, aux stations
météorologiques du Vésuve, au poste de l'Etna, installé dans l'ancienne Casa
Inglese, au Monte Cavo, les observateurs n'hésitèrent pas à admettre la
matérialité du phénomène, attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous
l'aspect d'une petite volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence
d'une étoile filante. Ce que c'était,
d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien.
En vérité, ce mystère commençait à
fatiguer les gens de science, tandis qu'il continuait à passionner, à effrayer
même les humbles et les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l'immense
majorité en ce monde, grâce à l'une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s'en occuper, Si, dans
la nuit du 26 au 27, à l'observatoire de Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et
dans la nuit du 28 au 29, à celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens
d'une part, les Suédois de l'autre, ne se fussent trouvés d'accord sur ceci : au
milieu d'une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de monstre
aérien. S'il n'avait pas été possible d'en déterminer la Structure, du moins
n'était-il pas douteux qu'il eût projeté hors de lui des corpuscules qui
détonaient comme des bombes.
En Europe, on voulut bien ne pas mettre
en doute cette observation des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui
parut le plus phénoménal en tout cela, c'était que des Suédois et des Norvégiens
eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque.
On rit de la prétendue découverte dans
tous les observatoires de l'Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La
Plata, dans ceux de l'Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le
rire australien est des plus communicatifs.
Bref, un seul chef de station
météorologique se montra affirmatif sur cette question, malgré tous les
sarcasmes que sa solution pouvait faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur
de l'observatoire de Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d'une vaste plaine, à moins de
dix lieues de la mer, avec un horizon immense, baigné d'air pur.
" Il se pourrait, dit-il, que l'objet
dont il s'agit fût tout simplement un appareil aviateur, une machine volante! "
Quelle plaisanterie!
Cependant, si les controverses furent
vives dans l'Ancien Monde, on imagine ce qu'elles durent être en cette portion
du Nouveau, dont les Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.
Un Yankee, on le sait, n'y va pas par
quatre chemins. Il n'en prend qu'un, et généralement celui qui conduit droit au
but. Aussi les observatoires de la Fédération américaine n'hésitèrent-ils pas à
se dire leur fait. S'ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête, c'est
qu'il aurait fallu les remplacer au moment où l'on avait le plus besoin de s'en
servir.
En cette question si controversée, les
observatoires de Washington dans le district de Colombia, et celui de Cambridge
dans l'Etat de Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le
Connecticut, et à celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute
ne porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l'instant précis de
l'observation; car tous prétendirent l'avoir aperçu dans la même nuit, à la même
heure, à la même minute, à la même seconde, bien que la trajectoire du
mystérieux mobile n'occupât qu'une médiocre hauteur au-dessus de l'horizon. Or,
du Connecticut au Michigan, du Duna au Colombia, la distance est assez grande
pour que cette double observation, faite au même moment, pût être considérée
comme impossible.
Dudley, à Albany, dans l'Etat de New
York, et West-Point, de l'Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues
par une note qui chiffrait l'ascension droite et la déclinaison dudit corps.
Mais il fut reconnu plus tard que ces
observateurs S'étaient trompés de corps, que celui-ci était un bolide qui
n'avait fait que traverser la moyenne couche de l'atmosphère. Donc, ce bolide ne
pouvait être l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
joué de la trompette?
Quant à cette trompette, on essaya
vainement de mettre son éclatante fanfare au rang des illusions d'acoustique.
Les oreilles, en cette occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On
avait certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au 13
mai -- nuit très sombre -- les observateurs de Yale-College, à l'Ecole
scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques mesures d'une phrase
musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui donnait note pour note, rythme pour
rythme, le refrain du Chant du Départ.
" Bon ! répondirent les loustics, c'est
un orchestre français qui joue au milieu des couches aériennes! "

Mais plaisanter n'est pas répondre.
C'est ce que fit remarquer l'observatoire de Boston, fondé par l'Atlantic Iron
Works Society, dont les opinions sur les questions d'astronomie et de
météorologie commençaient à faire loi dans le monde savant.
Intervint alors l'observatoire de
Cincinnati, créé en 1870 sur le mont Lookout, grâce à la générosité de M.
Kilgoor, et si connu pour ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son
directeur déclara, avec la plus entière bonne foi, qu'il y avait certainement
quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps assez
rapprochés, en divers points de l'atmosphère, mais que sur la nature de ce
mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il était impossible de se
prononcer.
Ce fut alors qu'un journal dont la
publicité est immense, le New York Herald, reçut d'un abonné la communication
anonyme qui suit :
" On n'a pas oublié la rivalité qui mit
aux prises, il y a quelques années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra,
ce docteur français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l'ingénieur allemand
Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux en la
partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis.
" On ne peut avoir oublié davantage
que, dans le but de détruire Franceville, Herr Schultze lança un formidable
engin qui devait s'abattre sur la ville française et l'anéantir d'un seul coup.
" Encore moins ne peut-on avoir oublié
que cet engin, dont la vitesse initiale au sortir de la bouche du canon-monstre
avait été mal calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois
celle des projectiles ordinaires -- Soit cent cinquante lieues à l'heure -'
qu'il n'est plus retombé sur la terre, et que, passé à l'état de bolide, il
circule et doit éternellement circuler autour de notre globe.
" Pourquoi ne serait-ce pas le corps en
question dont l'existence ne peut être niée? "
Fort ingénieux, l'abonné du New York
Herald. Et la trompette?... Il n'y avait pas de trompette dans le projectile de
Herr Schultze!
Donc, toutes ces explications
n'expliquaient rien, tous ces observateurs observaient mal.
Restait toujours l'hypothèse proposée
par le directeur de Zi-Ka-Wey. Mais l'opinion d'un Chinois!...
Il ne faudrait pas croire que la
satiété finît par s'emparer du public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les
discussions continuèrent de plus belle, sans qu'on parvînt à se mettre d'accord.
Et, cependant, il y eut un temps d'arrêt. Quelques jours s'écoulèrent sans que
l'objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de trompette se fit
entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé sur un point du globe où il
eût été difficile de retrouver sa trace -- en mer, par exemple? Gisait-il dans
les profondeurs de l'Atlantique, du Pacifique, de l'océan Indien? Comment se
prononcer à cet égard?
Mais alors, entre le 2 et le 9 juin,
une série de faits nouveaux se produisirent, dont l'explication eût été
impossible par la seule existence d'un phénomène cosmique.
En huit jours, les Hambourgeois, à la
pointe de la tour Saint-Michel, les Turcs, au plus haut minaret de
Sainte-Sophie, les Rouennais, au bout de la flèche métallique de leur
cathédrale, les Strasbourgeois, à l'extrémité du Munster, les Américains, sur la
tête de leur statue de la Liberté, à l'entrée de l'Hudson, et, au faîte du
monument de Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la pyramide du
temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de Saint-Pierre de Rome, les
Anglais, à la croix de Saint-Paul de Londres, les Egyptiens, à l'angle aigu de
la Grande Pyramide de Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l'Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir un pavillon
qui flottait sur chacun de ces points difficilement accessibles.
Et ce pavillon, c'était une étamine
noire, semée d'étoiles, avec un soleil d'or à son centre.
II
DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT SANS PARVENIR À SE
METTRE D'ACCORD.
" ET le premier qui dira le
contraire...
-- Vraiment!... Mais on le dira, s'il y
a lieu de le dire!
-- Et en dépit de vos menaces!...
-- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn!
-- Et aux vôtres, Uncle Prudent!
Je soutiens que l'hélice ne doit pas
être à l'arrière!
-- Nous aussi!... Nous aussi!...
répondirent cinquante voix, confondues dans un commun accord.
-- Non!... Elle doit être à l'avant!
s'écria PhilEvans.
-- A l'avant! répondirent cinquante
autres voix avec une vigueur non moins remarquable.
-- Jamais nous ne serons du même avis!
-- Jamais!... Jamais!
-- Alors à quoi bon disputer?
-- Ce n'est pas de la dispute !...
C'est de la discussion!
On ne l'aurait pas cru, à entendre les
reparties, les objurgations, les vociférations, qui emplissaient la salle des
séances depuis un bon quart d'heure.
Cette salle, il est vrai, était la plus
grande du Weldon-Institut -- club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à
Philadelphie, État de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amérique.
Or, la veille, dans la cité, à propos
de l'élection d'un allumeur de gaz, il y avait eu manifestations publiques,
meetings bruyants, coups échangés de part et d'autre. De là, une effervescence
qui n'était pas encore calmée, et d'où provenait peut-être cette surexcitation
dont les membres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Et, cependant, ce
n'était là qu'une simple réunion de " ballonistes ", discutant la question
encore palpitante même à cette époque -- de la direction des ballons. Cela se
passait dans une ville des Etats-Unis, dont le développement rapide fut
Supérieur même à celui de New York, de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco,
-- une ville, qui n'est pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou
de pétrole, ni une agglomération manufacturière, ni le terminus d'un rayonnement
de voies ferrées, -- une ville plus grande que Berlin, Manchester, Edimbourg,
Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui possède un parc dans
lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la capitale de l'Angleterre, --
une ville, enfin, qui compte actuellement près de douze cent mille âmes et se
dit la quatrième ville du monde, après Londres, Paris et New York.
Philadelphie est presque une cité de
marbre avec ses maisons de grand caractère et ses établissements publics qui ne
connaissent point de rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau
Monde est le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de fer
du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à Philadelphie.
Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le Temple Maçonnique, et il est à
Philadelphie. Enfin, le plus grand club des adeptes de la navigation aérienne
est à Philadelphie. Et si l'on veut bien le visiter dans cette soirée du 12juin,
peut-être y trouvera-t-on quelque plaisir.
En cette grande salle s'agitaient, se
démenaient, gesticulaient, parlaient, discutaient, disputaient -- tous le
chapeau sur la tête -- une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d'un
président assisté d'un secrétaire et d'un trésorier. Ce n'étaient point des
ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se rapportait
à l'aérostatique, mais amateurs enragés et particulièrement ennemis de ceux qui
veulent opposer aux aérostats les appareils " plus lourds que l'air ", machines
volantes, navires aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver
la direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur président avait
quelque peine à les diriger eux-mêmes.
Ce président, bien connu à
Philadelphie, était le fameux Uncle Prudent, -- Prudent, de son nom de famille.
quant au qualificatif Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l'on
peut être oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme,
ailleurs, on dit père, de gens qui n'ont jamais fait oeuvre de paternité.
Uncle Prudent était un personnage
considérable, et, en dépit de son nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui
ne gâte rien, même aux Etats-Unis. Et comment ne l'eût-il pas été, puisqu'il
possédait une grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une
société d'ingénieurs s'était fondée à Buffalo pour l'exploitation des chutes.
Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes que le Niagara débite
par seconde, produisent sept millions de chevaux-vapeur. Cette force énorme,
distribuée à toutes les usines établies dans un rayon de cinq cents kilomètres,
donnait annuellement une économie de quinze cents millions de francs, dont une
part rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les poches
de Uncle Prudent. D'ailleurs, il était garçon, il vivait simplement, n'ayant
pour tout personnel domestique que son valet Frycollin, qui ne méritait guère
d'être au service d'un maître si audacieux. Il y a de ces anomalies.
Que Uncle Prudent eût des amis,
puisqu'il était riche, cela va de soi; mais il avait aussi des ennemis,
puisqu'il était président du club, -- entre autres, tous ceux qui enviaient
cette situation. Parmi les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du
Weldon-Institute.
C'était Phil Evans, très riche aussi,
puisqu'il dirigeait la Walton Watch Company, importante usine à montres, qui
fabrique par jour cinq cents mouvements à la mécanique et livre des produits
comparables aux meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un
des hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n'eût été la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq ans, comme
lui d'une santé à toute épreuve, comme lui d'une audace indiscutable, comme lui
peu soucieux de troquer les avantages certains du célibat contre les avantages
douteux du mariage. C'étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais
qui ne se comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extrême
violence de caractère, l'un à chaud, Uncle Prudent, l'autre à froid, Phil Evans.
Et à quoi tenait que Phil Evans n'eût
été nommé président du club? Les voix s'étaient exactement partagées entre Uncle
Prudent et lui. Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité
n'avait pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante, qui
aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.
Un des membres du club proposa alors un
moyen de départager les voix. Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute.
Jem Cip était un végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de
ces proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs fermentées,
moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman, des Pitman, des Ward,
des Davie, qui ont illustré la secte de ces toqués inoffensifs.
En cette occurrence, Jem Cip fut
soutenu par un autre membre du club, William T. Forbes, directeur d'une grande
usine, où l'on fabrique de la glucose en traitant les chiffons par l'acide
sulfurique -- ce qui permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'était un
homme bien posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le ton à la
meilleure société de Philadelphie.
Il résulta donc de la proposition de
Jem Cip, appuyée par William T. Forbes et quelques autres, que l'on décida de
nommer le président du club au " point milieu ".
En vérité, ce mode d'élection pourrait
être appliqué en tous les cas où il s'agit d'élire le plus digne, et nombre
d'Américains de grand sens songeaient déjà à l'employer pour la nomination du
président de la République des Etats-Unis.
Sur deux tableaux d'une entière
blancheur, une ligne noire avait été tracée. La longueur de chacune de ces
ligues était mathématiquement la même, car on l'avait déterminée avec autant
d'exactitude que s'il se fût agi de la base du premier triangle dans un travail
de triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le même jour
au milieu de la salle des séances, les deux concurrents s'armèrent chacun d'une
fine aiguille et marchèrent simultanément vers le tableau qui lui était dévolu.
Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus près du milieu de la
ligue, serait proclamé président du Weldon-Institute.
Cela va sans dire, l'opération devait
se faire d'un coup, sans repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du
regard. Avoir le compas dans l'oeil, suivant l'expression populaire, tout était
là.
Uncle Prudent planta son aiguille, en
même temps que Phil Evans plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider
lequel des deux concurrents s'était le plus approché du point milieu.
O prodige! Telle avait été la précision
des opérateurs que les mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce
n'était pas exactement le milieu mathématique de la ligne, il n'y avait qu'un
écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le même pour
toutes deux.
De là, grand embarras de l'assemblée.
Heureusement, un des membres, Truk
Milnor, insista pour que les mesures fussent refaites au moyen d'une règle
graduée par les procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet
de diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant des
quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant, servit à
reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au moyen d'un
microscope, on obtint les résultats suivants :
Uncle Prudent s'était approché du point
milieu à moins de six quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de
neuf quinze-centièmes.
Et voilà comment Phil Evans ne fut que
le secrétaire du Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé
président du club.
Un écart de trois quinze-centièmes de
millimètre, il n'en fallut pas davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle
Prudent une de ces haines qui, pour être latentes, n'en sont pas moins féroces.
A cette époque, depuis les expériences
entreprises dans le dernier quart de ce XIXe siècle, la question des ballons
dirigeables n'était pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies
d'hélices propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée
d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM. Tissandier frères,
en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donné certains résultats dont
il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plongées dans un milieu plus
lourd qu'elles, manoeuvrant sous la poussée d'une hélice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point de départ,
s'étaient ainsi réellement " dirigées " elles n'avaient pu y réussir que grâce à
des circonstances extrêmement favorables. En de vastes halls clos et couverts,
parfait! Dans une atmosphère calme, très bien! Par un léger vent de cinq à six
mètres à la seconde, passe encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait été
obtenu. Contre un vent de moulin -- huit mètres à la seconde -, ces machines
seraient restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche -- dix
mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une tempête --
vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient été emportées comme
une plume; au milieu d'un ouragan -- quarante-cinq mètres à la seconde -, elles
eussent peut-être couru le risque d'être mises en pièces; enfin, avec un de ces
cyclones qui dépassent cent mètres à la seconde, on n'en aurait pas retrouvé un
morceau.
Il était donc constant que, même après
les expériences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats
dirigeables avaient gagné un peu de vitesse, c'était juste ce qu'il fallait pour
se maintenir contre une simple brise. D'où l'impossibilité d'user pratiquement
jusqu'alors de ce mode de locomotion aérienne.
Quoi qu'il en soit, à côté de ce
problème de la direction des aérostats, c'est-à-dire, des moyens employés pour
leur donner une vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès
incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d'Henri Giffard, à l'emploi
de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s'étaient peu à peu substitués les
moteurs électriques. Les batteries au bichromate de potasse, formant des
éléments montés en tension, de MM. Tissandier frères, donnèrent une vitesse de
quatre mètres à la seconde. Les machines dynamo-électriques des capitaines Krebs
et Renard, développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de
six mètres cinquante, en moyenne.
Et alors, dans cette voie du moteur,
ingénieurs et électriciens avaient cherché à s'approcher de plus en plus de ce
desideratum qu'on a pu appeler " un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ".
Aussi, peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les aéronautes
avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté s'accroissait en même temps
que la puissance.
Il y avait donc là de quoi encourager
les adeptes qui croyaient à l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant,
combien de bons esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si
l'aérostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient à ce milieu dans
lequel il plonge tout entier. En de telles conditions, comment sa masse, qui
donne tant de prise aux courants de l'atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des
vents moyens, si puissant que fût son propulseur?
C'était toujours la question; mais on
espérait la résoudre en employant des appareils de grande dimension.
Or, il se trouvait que, dans cette
lutte des inventeurs à la recherche d'un moteur puissant et léger, les
Américains s'étaient le plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil
dynamo-électrique, basé sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition
était encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de Boston
jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand soin, des diagrammes
relevés avec la dernière exactitude, démontraient qu'avec cet appareil,
actionnant une hélice de dimension convenable, on pourrait obtenir des
déplacements de dix-huit à vingt mètres à la seconde.
En vérité, c'eût été magnifique!
" Et ce n'est pas cher! " avait ajouté
Uncle Prudent, en remettant à l'inventeur, contre son reçu en bonne et due
forme, le dernier paquet des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son
invention.
Immédiatement, le Weldon-Institute
s'était mis à l'oeuvre. quand il s'agit d'une expérience qui peut avoir quelque
utilité pratique, l'argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds
affluèrent, sans qu'il fût même nécessaire de constituer une société par
actions. Trois cent mille dollars -- ce qui fait la somme de quinze cent mille
francs -- vinrent au premier appel s'entasser dans les caisses du club. Les
travaux commencèrent sous la direction du plus célèbre aéronaute des Etats-Unis,
Harry W. Tinder, immortalisé par trois de ses ascensions entre mille : l'une,
pendant laquelle il s'était élevé à douze mille mètres, plus haut que
Gay-Lussac, Coxwell, Sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre,
pendant laquelle il avait traversé toute l'Amérique de New York à San Francisco,
dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires des Nadar, des Godard
et de tant d'autres, sans compter ce John Wise qui avait fait onze cent
cinquante milles de Saint-Louis au comté de Jefferson; la troisième, enfin, qui
s'était terminée par une chute effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une
simple foulure du poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux,
pour n'être tombé que de sept cents pieds, s'était tué sur le coup.
Au moment où commence cette histoire,
on pouvait déjà juger que le Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses.
Dans les chantiers Turner, à Philadelphie, s'allongeait un énorme aérostat, dont
la solidité allait être éprouvée en y comprimant de l'air sous une forte
pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.
En effet, que jaugeait le Géant de
Nadar? Six mille mètres cubes. que jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille
mètres cubes. que jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878?
Vingt-cinq mille mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois
aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume se chiffrait
par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que Uncle Prudent et ses
collègues eussent quelque droit à se gonfler d'orgueil.
Ce ballon, n'étant pas destiné à
explorer les plus hautes couches de l'atmosphère, ne se nommait pas Excelsior,
qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d'Amérique. Non!
Il se nommait simplement le Go a head -- qui veut dire -- " En avant " --, et il
ne lui restait plus qu'a justifier son nom en obéissant à toutes les manoeuvres
de son capitaine.
A cette époque, la machine
dynamo-électrique était presque entièrement terminée d'après le système du
brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines,
le Go a head aurait pris son vol à travers l'espace.
On l'a vu, cependant, toutes les
difficultés de mécanique n'étaient pas encore tranchées. Bien des séances
avaient été consacrées à discuter, non la forme de l'hélice ni ses dimensions,
mais la question de savoir si elle
serait placée à l'arrière de
l'appareil, comme l'avaient fait les' frères Tissandier, ou à l'avant, comme
l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que, dans cette
discussion, les partisans des deux systèmes en étaient même venus aux mains. Le
groupe des " Avantistes " égala en nombre le groupe des " Arriéristes ". Uncle
Prudent, dont la voix aurait dû être prépondérante en cas de partage, Uncle
Prudent, élevé sans doute à l'école du professeur Buridan, n'était pas parvenu à
se prononcer.
Donc, impossibilité de s'entendre,
impossibilité de mettre l'hélice en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins
que le gouvernement n'intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le
gouvernement n'aime point à s'immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler
de ce qui ne le regarde pas. En quoi il a raison.
Les choses en étaient là, et cette
séance du 13 juin menaçait de ne pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus
épouvantable tumulte -- injures échangées, coups de poing succédant aux injures,
coups de canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux
coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une diversion.
L'huissier du Weldon-Institute,
froidement et tranquillement, comme un policeman au milieu des orages d'un
meeting, s'était approché du bureau du président. Il lui avait remis une carte.
Il attendait les ordres qu'il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.
Uncle Prudent fit résonner la trompe à
vapeur qui lui servait de sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin
ne lui aurait pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accroître. Alors le
président " se découvrit ", et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce moyen
extrême.
" Une communication! dit Uncle Prudent,
après avoir puisé une énorme prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais.
-- Parlez! parlez! répondirent
quatre-vingt-dix-neuf voix, -- par hasard, d'accord sur ce point.
-- Un étranger, mes chers collègues,
demande à être introduit dans la salle de nos séances.
-- Jamais! répliquèrent toutes les
voix.
-- Il désire nous prouver, paraît-il,
reprit Uncle Prudent, que de croire à la direction des ballons, c'est croire à
la plus absurde des utopies. "
Un grognement accueillit cette
déclaration.
" Qu'il entre qu'il entre!
-- Comment se nomme ce singulier
personnage? demanda le secrétaire Phil Evans.
-- Robur, répondit Uncle Prudent.
-- Robur!... Robur!... Robur! hurla
toute l'assemblée.
Et, si l'accord s'était si rapidement
fait sur ce nom singulier, c'est que le Weldon-Institute espérait bien décharger
sur celui qui le portait le trop-plein de son exaspération.
La tempête s'était donc un instant
apaisée, -- en apparence du moins. D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle
se calmer chez un peuple qui en expédie deux ou trois par mois à destination de
l'Europe, sous forme de bourrasques?
III
DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D ÊTRE PRESENTÉ, CAR IL SE
PRESENTE LUI-MÊME.
" CITOYENS des Etats-Unis d'Amérique,
je me nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je
paraisse n'en pas avoir trente, une constitution de fer, une santé à toute
épreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour
excellent même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. "
On l'écoutait. Oui! Les bruyants furent
tout d'abord interloqués par l'inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce
un fou ou un mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et
s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans laquelle se
déchaînait naguère l'ouragan. Le calme après la houle.
Au surplus, Robur paraissait bien être
l'homme qu'il disait être. Une taille moyenne, avec une carrure géométrique, --
ce que serait un trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était
formé par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou robuste,
une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d'animal eût-elle ressemblé pour
donner raison aux théories de l'Analogie passionnelle? A celle d'un taureau,
mais un taureau à face intelligente. Des yeux que la moindre contrariété devait
porter à l'incandescence, et, au-dessus, une contraction permanente du muscle
sourcilier, signe d'extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet
métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine qui
s'élevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de forge. Des bras, des
mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.
Pas de moustaches, pas de favoris, une
large barbiche de marin, à l'américaine, -- ce qui laissait voir les attaches de
la mâchoire, dont les muscles masséters devaient posséder une puissance
formidable. On a calculé -- que ne calcule-t-on pas? -- que la pression d'une
mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents atmosphères, quand
celle du chien de chasse de grande taille n'en développe que cent. On a même
déduit cette curieuse formule : si un kilogramme de chien produit huit
kilogrammes de force massétérienne, un kilogramme de crocodile en produit douze.
Eh bien, un kilogramme dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était
donc entre le chien et le crocodile.
De quel pays venait ce remarquable
type? C'eût été difficile à dire. En tout cas, il s'exprimait couramment en
anglais, sans cet accent un peu traînard qui distingue les Yankees de la
Nouvelle-Angleterre.
Il continua de la sorte :
" Voici présentement pour le moral,
honorables citoyens. Vous voyez devant vous un ingénieur, dont le moral n'est
point inférieur au physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force
de volonté qui n'a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé un but,
l'Amérique tout entière, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour
m'empêcher de l'atteindre. quand j'ai une idée, j'entends qu'on la partage et ne
supporte pas la contradiction. J'insiste sur ces détails, honorables citoyens,
parce qu'il faut que vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je
parle trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de
m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui n'auront peut-être
pas le don de vous plaire. "
Un bruit de ressac commença à se
propager le long des premiers bancs du hall, -- signe que la mer ne tarderait
pas à devenir houleuse.
" Parlez, honorable étranger ", se
contenta de répondre Uncle Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.
Et Robur parla comme devant, sans plus
de souci de ses auditeurs.
" Oui! Je sais! Après un siècle
d'expériences qui n'ont point abouti, de tentatives qui n'ont donné aucun
résultat, il y a encore des esprits mal équilibrés qui s'entêtent à croire à la
direction des ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, électrique ou
autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui offrent tant de
prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent qu'ils seront maîtres d'un
aérostat comme on est maître d'un navire à la surface des mers. Parce que
quelques inventeurs, par des temps calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à
biaiser avec le vent, Soit à remonter une légère brise, la direction des
appareils aériens plus légers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous
êtes ici une centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non
dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien, c'est vouloir
lutter contre l'impossible! "
Chose assez singulière, devant cette
affirmation, les membres du Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils
devenus aussi sourds que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu'où
cet audacieux contradicteur oserait aller?
Robur continua :
" Quoi, un ballon!... quand pour
obtenir un allégement d'un kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon,
qui a cette prétention de résister au vent à l'aide de son mécanisme, quand la
poussée d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas inférieure à la
force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans l'accident du pont de la Tay
l'ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par mètre
carré! Un ballon, quand jamais la nature n'a construit sur ce système aucun être
volant, qu'il soit muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme
certains poissons et certains mammifères...
-- Des mammifères?... s'écria un des
membres du club.
Oui! la chauve-souris, qui vole, si je
ne me trompe! Est-ce que l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère,
et a-t-il jamais vu faire une omelette avec des oeufs de chauve-souris? "
Là-dessus, l'interrupteur rengaina ses
interruptions futures, et Robur continua avec le même entrain :
" Mais est-ce à dire que l'homme doive
renoncer à la conquête de l'air, à transformer les moeurs civiles et politiques
du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et, de
même qu'il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par l'aviron, par la
voile, par la roue ou par l'hélice, de même il deviendra maître de l'espace
atmosphérique par les appareils plus lourds que l'air, car il faut être plus
lourd que lui pour être plus fort que lui. "
Cette fois, l'assemblée partit. quelle
bordée de cris s'échappa de toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant
de bouts de fusils ou de gueules de canons! N'était-ce pas répondre à une
véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes? N'était-ce pas la
lutte qui allait reprendre entre le " Plus léger " et le " Plus lourd que l'air
" ?
Robur ne sourcilla pas. Les bras
croisés sur la poitrine, il attendait bravement que le silence se fit.
Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de
cesser le feu.
" Oui, reprit Robur. L'avenir est aux
machines volantes. L'air est un point d'appui solide. qu'on imprime à une
colonne de ce fluide un mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la
seconde, et un homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles
de ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré seulement. Et,
si la vitesse de la colonne est portée à quatre-vingt-dix mètres, il pourra y
marcher à pieds nus. Or, en faisant fuir, sous les branches d'une hélice, une
masse d'air avec cette rapidité, on obtient le même résultat. "
Ce que Robur disait là, c'était ce
qu'avaient dit avant lui tous les partisans de l'aviation, dont les travaux
devaient, lentement mais Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de
Ponton d'Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais, Béléguic,
Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de
Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, à tant d'autres
enfin, l'honneur d'avoir répandu ces idées si simples! Abandonnées et reprises
plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de
l'aviation, qui prétendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il
échauffe l'air dont il se gonfle, leur réponse s'était-elle donc fait attendre?
N'avaient-ils pas prouvé qu'un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait dû
s'emplir de cinquante mètres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir
dans l'espace?
C'est ce que Robur démontra avec une
indéniable logique, au milieu du brouhaha qui s'élevait de toutes parts. Et,
comme conclusion, voici les phrases qu'il jeta à la face de ces ballonistes :
" Avec vos aérostats, vous ne pouvez
rien, vous n'arriverez à rien, vous n'oserez rien! Le plus intrépide de vos
aéronautes, John Wise, bien qu'il ait déjà fait une traversée aérienne de douze
cents milles au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de
traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avancé d'un pas, d'un seul,
dans cette voie!
Monsieur, dit alors le président, qui
s'efforçait vainement d'être calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel
Franklin, lors de l'apparition de la première montgolfière, au moment où le
ballon allait naître :
" Ce n'est qu'un enfant, mais il
grandira! " Et il a grandi...
-- Non, président, non! Il n'a pas
grandi!... Il a grossi seulement... ce qui n'est pas la même chose! "
C'était une attaque directe aux projets
du Weldon-Institute, qui avait décrété, soutenu, subventionné, la confection
d'un aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes,
se croisèrent-elles bientôt dans la salle :
" A bas l'intrus!
-- Jetez-le hors de la tribune!...
-- Pour lui prouver qu'il est plus
lourd que l'air! "
Et bien d'autres.
Mais on n'en était qu'aux paroles, non
aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s'écrier :
" Le progrès n'est point aux aérostats,
citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est
point un ballon, c'est une mécanique!...
-- Oui! il vole, s'écria le bouillant
Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les règles de la mécanique!
-- Vraiment! " répondit Robur en
haussant les épaules.
Puis il reprit :
" Depuis qu'on a étudié le vol des
grands et des petits volateurs, cette idée si simple a prévalu : c'est qu'il n'y
a qu'à imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l'albatros qui
donne à peine dix coups d'aile par minute, entre le pélican qui en donne
soixante-dix...
-- Soixante et onze! dit une voix
narquoise.
-- Et l'abeille qui en donne cent
quatre-vingt-douze par seconde...
-- Cent quatre-vingt-treize!...
s'écria-t-on par moquerie.
-- Et la mouche commune qui en donne
trois cent trente...
-- Trois cent trente et demi!
-- Et le moustique qui en donne des
millions...
-- Non!... des milliards! "
Mais Robur, l'interrompu, n'interrompit
pas sa démonstration.
" Entre ces divers écarts...,
reprit-il.
-- Il y a le grand! répliqua une voix.
-- ... il y a la possibilité de trouver
une solution pratique. Le jour où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant,
cet insecte qui ne pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre
cents grammes, soit deux cents fois ce qu'il pèse, le problème de l'aviation
était résolu. En outre, il était démontré que la surface de l'aile décroît
relativement à mesure qu'augmentent la dimension et le poids de l'animal. Dès
lors, on est arrivé à imaginer ou construire plus de Soixante appareils...
-- Qui n'ont jamais pu voler! s'écria
le secrétaire Phil Evans.
-- Qui ont volé ou qui voleront,
répondit Rohur, sans se déconcerter. Et, soit qu'on les appelle des stréophores,
des hélicoptères, des orthopthères, ou, à l'imitation du mot nef qui vient de
navis, qu'on les fasse venir de avis pour les nommer des " efs... " on arrive à
l'appareil dont la création doit rendre l'homme maître de l'espace.
-- Ah! l'hélice! repartit Phil Evans.
Mais l'oiseau n'a pas d'hélice... que nous sachions!
-- Si, répondit Robur. Comme l'a
démontré M. Penaud, en réalité l'oiseau se fait hélice, et son vol est
hélicoptère. Aussi, le moteur de l'avenir est-il l'hélice...
-- " D'un pareil maléfice,
Sainte-Hélice,
préservez-nous!... "
chantonna un des assistants qui, par
hasard, avait retenu ce motif du Zampa d'Hérold.
Et tous de reprendre ce refrain en
choeur, avec des intonations à faire frémir le compositeur français dans sa
tombe.
Puis, lorsque les dernières notes se
furent noyées dans un épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d'une
accalmie momentanée, crut devoir dire :
" Citoyen étranger, jusqu'ici on vous a
laissé parler sans vous interrompre... "
Il paraît que, pour le président du
Welton-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-à-l'âne, n'étaient même pas
des interruptions, mais un simple échange d'arguments.
Toutefois, continua-t-il, je vous
rappellerai que la théorie de l'aviation est condamnée d'avance et repoussée par
la plupart des ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son
passif la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador, à
Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les
victimes que j'oublie, ne fût-ce que le mythologique Icare...
-- Ce système, riposta Robur, n'est pas
plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de
Rozier, à Calais, de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés
dans le lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d'Eloy et de tant d'autres
que l'on se gardera bien d'oublier! "
C'était une riposte " du tac au tac ",
comme on dit en escrime.
" D'ailleurs, reprit Robur, avec vos
ballons, si perfectionnés qu'ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une
vitesse véritablement pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde
-- ce qu'une machine volante pourra faire en huit jours! "
Nouveaux cris de protestation et de
dénégation qui durèrent trois grandes minutes, jusqu'au moment où Phil Evans put
prendre la parole.
â Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui
venez nous vanter les bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais " avié " ?
-- Parfaitement!
-- Et fait la conquête de l'air?
-- Peut-être, monsieur!
-- Hurrah pour Robur-le-Conquérant!
s'écria une voix ironique.
-- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant,
et ce nom, je l'accepte, et je le porterai, car j'y ai droit!
-- Nous nous permettons d'en douter!
s'écria Jem Cip.
-- Messieurs, reprit Robur, dont les
sourcils se froncèrent, quand je viens sérieusement discuter une chose sérieuse,
je n'admets pas qu'on me réponde par des démentis, et je serais heureux de
connaître le nom de l'interlocuteur...
-- Je me nomme Jem Cip... et suis
légumiste...
-- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je
savais que les légumistes ont généralement les intestins plus longs que ceux des
autres hommes -- d'un bon pied au moins. C'est déjà beaucoup... et ne m'obligez
pas à vous les allonger encore en commençant par vos oreilles...
-- A la porte!
-- A la rue!
-- Qu'on le démembre!
-- La loi de Lynch!
-- Qu'on le torde en hélice!...
La fureur des ballonistes était arrivée
à son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur
disparaissait au milieu d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de
la tempête. En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur
l'assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait un de ses
quartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas à
l'éteindre.
Soudain, un mouvement de recul se
produisit dans le tumulte, Robur, après avoir retiré ses mains de ses poches,
les tendait vers les premiers rangs de ces acharnés.
A ces deux mains étaient passés deux de
ces coups-de-poing à l'américaine, qui forment en même temps revolvers, et que
la pression des doigts suffit à faire partir. -- de petites mitrailleuses de
poche.
Et alors, profitant non seulement du
recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagné ce recul :
Décidément, dit-il, ce n'est pas Améric
Vespuce qui a découvert le Nouveau Monde, c'est Sébastien Cabot! Vous n'êtes pas
des Américains, citoyens ballonistes! Vous n'êtes que des cabo... "
A ce moment, quatre ou cinq coups de
feu éclatèrent, tirés dans le vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la
fumée, l'ingénieur disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus
sa trace. Robur-le-Conquérant s'était envolé, comme si quelque appareil
d'aviation l'eût emporté dans les airs.
IV
DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN,
L'AUTEUR ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE.
CERTES, et plus d'une fois déjà, à la
suite de discussions orageuses, au sortir de leurs séances, les membres du
Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les rues
adjacentes. Plus d'une fois, les habitants de ce quartier s'étaient justement
plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans
leurs domiciles. Plus d'une fois, enfin, les policemen avaient dû intervenir
pour assurer la circulation des passants, la plupart très indifférents à cette
question de la navigation aérienne. Mais, avant cette soirée, jamais ce tumulte
n'avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n'eussent été plus
fondées, jamais l'intervention des policemen plus nécessaire.
Toutefois les membres du
Weldon-Institute étaient quelque peu excusables. On n'avait pas craint de venir
les attaquer jusque chez eux. A ces enragés du " Plus léger que l'air " un non
moins enragé du " Plus lourd "
avait dit des choses absolument
désagréables. Puis, au moment où on allait le traiter comme il le méritait, il
s'était éclipsé.
Or, cela criait vengeance. Pour laisser
de telles injures impunies, il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les
veines! Des fils d'Améric traités de fils de Cabot! N'était-ce pas une insulte,
d'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste, -- historiquement?
Les membres du club se jetèrent donc
par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à
travers tout le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à
laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard, du tort fait
à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement respectée chez les
peuples d'origine anglo-saxonne. Vain déploiement de tracasseries et de
recherches. Robur ne fut aperçu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti
dans le Go a head, le ballon du Weldon-Institute, qu'il n'aurait pas été plus
introuvable. Après une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les
collègues se séparèrent, non sans s'être juré d'étendre leurs recherches à tout
le territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.
Vers onze heures, le calme était à peu
près rétabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce
bon sommeil, dont les cités, qui ont le bonheur de n'être point industrielles,
ont l'enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus qu'à
regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns des plus
marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande chiffonnière à
sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le thé du soir, sucré avec
sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe à
feu haletait jour et nuit dans le plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem
Cip, publiquement accusé d'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte
la machine humaine, regagna la salle à manger où l'attendait son souper végétal.
Deux des plus importants ballonistes --
deux seulement -- ne paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur
domicile. Ils avaient profité de l'occasion pour causer avec plus d'acrimonie
encore. C'étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le président
et le secrétaire du Weldon-Institut.
A la porte du club, le valet Frycollin
attendait Uncle Prudent, son maître.
Il se mit à le suivre, sans s'inquiéter
du sujet qui mettait aux prises les deux collègues.
C'est par euphémisme que le verbe
causer a été employé pour exprimer l'acte auquel se livraient de concert le
président et le secrétaire du club. En réalité, ils se disputaient avec une
énergie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalité.
" Non, monsieur, non! répétait Phil
Evans. Si j'avais eu l'honneur de présider le Weldon-Institute, jamais, non,
jamais il ne se serait produit un tel scandale!
-- Et qu'auriez-vous fait, si vous
aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent.
-- J'aurais coupé la parole à cet
insulteur public, avant même qu'il eût ouvert la bouche!
-- Il me semble que pour couper la
parole, il faut au moins avoir laissé parler!
-- Pas en Amérique, monsieur, pas en
Amérique! "
Et, tout en se renvoyant des reparties
plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les
éloignaient de plus en plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont
la situation les obligerait à faire un long détour.
Frycollin suivait toujours; mais il ne
se sentait pas rassuré à voir son maître s'engager au milieu d'endroits déjà
déserts. Il n'aimait pas ces endroits-là, le valet
Frycollin, surtout un peu avant minuit.
En effet, l'obscurité était profonde, et la lune, dans son croissant, commençait
à peine " à faire ses vingt-huit jours "
Frycollin regardait donc à droite, à
gauche, si des ombres suspectes ne les épiaient point. Et précisément, il crut
voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.
Instinctivement, Frycollin se rapprocha
de son maître; mais, pour rien au monde, il n'eût osé l'interrompre au milieu
d'une conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.
En somme, le hasard fit que le
président et le secrétaire du Weldon-Institute, sans s'en douter, se dirigeaient
vers Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la
Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent que
quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de vastes terrains,
les uns se développant en immenses prairies, les autres ombragés de beaux
arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde.
Là, les terreurs du valet Frycollin
l'assaillirent de plus belle, et, avec d'autant plus de raison que les cinq ou
six ombres s'étaient glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river.
Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu'elle
s'agrandissait jusqu'à la circonférence de l'iris. Et, en même temps, tout son
corps s amoindrissait, se retirait, comme s'il eût été doué de cette
contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux articulés.
C'est que le valet Frycollin était un
parfait poltron. Un vrai Nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur
un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c'est dire qu'il
n'avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n'en valait guère
mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une poltronnerie superbe.
Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait
failli se faire mettre à la porte; on l'avait gardé, de crainte d'un pire. Et,
pourtant, mêlé à la vie d'un maître toujours prêt à se lancer dans les plus
audacieuses entreprises, Frycollin devait s'attendre à maintes occasions dans
lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des
compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur
sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l'avenir!
Aussi pourquoi Frycollin n'était-il pas
resté à Boston, au service d'une certaine famille Sneffel qui, sur le point de
faire un voyage en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N'était-ce
pas la maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où la
témérité était en permanence?
Enfin, il y était, et son maître avait
même fini par s'habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d'ailleurs. Bien
qu'il fût nègre d'origine, il ne parlait pas nègre, -- ce qui est à considérer,
car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du pronom
possessif et des infinitifs est poussé jusqu'à l'abus.
Donc, il est bien établi que le valet
Frycollin était poltron, et, ainsi qu'on le dit, " poltron comme la lune ".
Or, à ce propos, il n'est que juste de
protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce
Hélène, la chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser de
poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regardé la
terre en face, sans jamais lui tourner le dos?
Quoi qu'il en soit, à cette heure -- il
était bien près de minuit -- le croissant de la " pâle calomniée " commençait à
disparaître à l'ouest derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant
à travers les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du
bois en paraissaient moins sombres.
Cela permit à Frycollin de porter un
regard plus inquisiteur.
" Brr! fit-il. Ils sont toujours là,
ces coquins! Positivement, ils se rapprochent! "
Il n'y tint plus, et, allant vers son
maître :
" Master Uncle ", dit-il.
C'est ainsi qu'il le nommait et que le
président du Weldon-Institute voulait être nomme.
En ce moment, la dispute des deux
rivaux était arrivée au plus haut degré. Et, comme ils s'envoyaient promener
l'un l'autre, Frycollin fut brutalement prié de prendre sa part de cette
promenade.
Puis, tandis qu'ils se parlaient les
yeux dans les yeux, Uncle Prudent s'enfonçait plus avant à travers les prairies
désertes de Fairmont-Park, s'éloignant toujours de la Schuylkill-river et du
pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.
Tous trois se trouvèrent alors au
centre d'une haute futaie d'arbres, dont la cime s'imprégnait des dernières
lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairière,
vaste champ ovale, merveilleusement disposé pour les luttes d'un ring. Pas un
accident de terrain n'y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres
n'aurait arrêté le regard des spectateurs le long d'une piste circulaire de
plusieurs milles.
Et cependant, Si Uncle Prudent et Phil
Evans n'eussent pas été occupés de leurs disputes, s'ils avaient regardé avec
quelque attention, ils n'auraient plus retrouvé à la clairière son aspect
habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y était fondée depuis la veille? En
vérité, on eût dit une minoterie, avec l'ensemble de ses moulins à vent, dont
les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la demi-ombre?
Mais ni le président ni le secrétaire
du Weldon-Institute ne remarquèrent cette étrange modification apportée au
paysage de Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que
les rôdeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un mauvais coup.
Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses membres, hérissé dans son
système pileux, -- enfin au dernier degré de l'épouvante.
Toutefois, pendant que ses genoux
fléchissaient, il eut encore la force de crier une dernière fois :
" Master Uncle!... Master Uncle!
-- Eh! qu'y a-t-il donc à la fin!
répondit Uncle Prudent. "
Peut-être Phil Evans et lui
n'auraient-ils pas été fâchés de soulager leur colère en rossant d'importance le
malheureux valet. Mais il n'en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut
le temps de leur répondre.
Un coup de sifflet venait d'être lancé
sous bois. A l'instant, une sorte d'étoile électrique s'alluma au milieu de la
clairière.
Un signal, sans doute, et, dans ce cas,
c'est que le moment était venu d'exécuter quelque oeuvre de violence.
En moins de temps qu'il n'en faut pour
l'imaginer, six hommes bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent,
deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, -- ces deux derniers de trop,
évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.
Le président et le secrétaire du
Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent résister. Ils
n'en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un
bâillon, aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés
rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon qu'ils avaient
affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui n'hésitent point à dépouiller
les gens attardés au fond des bois? Il n'en fut rien, cependant. On ne les
fouilla même pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son
habitude, quelques milliers de dollars-papier.
Bref, une minute après cette agression,
sans qu'aucun mot eût été échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil
Evans et Frycollin sentaient qu'on les déposait doucement, non sur l'herbe de la
clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. Là, ils
furent accotés l'un près de l'autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le
grincement d'un pêne dans une gâche leur apprit qu'ils étaient prisonniers.
Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l'infini, sans qu'aucun autre bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.
Quel émoi, le lendemain, dans
Philadelphie! Dès les premières heures, on savait ce qui s'était passé la veille
à la séance du Weldon-Institute : l'apparition d'un mystérieux personnage, un
certain ingénieur nommé Robur -- Robur-le-Conquérant! -- la lutte qu'il semblait
vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.
Mais ce fut bien une autre affaire,
lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux
aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.
Ce que l'on fit de recherches dans
toute la cité et aux environs! Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques
de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute
l'Amérique, s'emparèrent du fait et l'expliquèrent de cent façons, dont aucune
ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces
et affiches -- non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à
quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces.
Rien n'aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le
président et le secrétaire du Weldon-Institute n'auraient pas été plus supprimés
de la surface du globe.
A ce propos, les journaux du
gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une
forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les
meilleurs citoyens des Etats-Unis -- et ils avaient raison...
Il est vrai, les journaux de
l'opposition demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de
pareils attentats pouvaient se produire, sans qu'il fût possible d'en retrouver
les auteurs -- et peut-être n'avaient-ils pas tort.
En somme, la police resta ce qu'elle
était, ce qu'elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n'est pas
parfait et ne saurait l'être.
V
DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITÉS EST CONSENTIE ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE
SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.
UN bandeau sur les yeux, un bâillon
dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de
voir, de parler, de se déplacer. Cela n'était pas fait pour rendre plus
acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin.
En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d'un pareil rapt, en quel
endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer
où l'on est, à quel sort on est réservé, il y avait là de quoi exaspérer les
plus patients dé l'espèce ovine, et l'on sait que les membres du
Weldon-Institute ne sont pas précisément des moutons pour la patience. Etant
donné sa violence de caractère, on imagine aisément dans quel état Uncle Prudent
devait être.
En tout cas, Phil Evans et lui devaient
penser qu'il leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au
bureau du club.
Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche
close, il lui était impossible de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort
que vif.
Pendant une heure, la situation des
prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la
liberté de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils
étaient réduits à des soupirs étouffés, à des " heins! " poussés à travers leurs
bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de leur bassin natal.
Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur rentrée ou plutôt ficelée, on
le comprend de reste. Puis, après ces infructueux efforts, ils demeurèrent
quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils
s'essayèrent à tirer, par le sens de l'ouïe, quelque indice de ce qu'était cet
inquiétant état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d'autre
bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d'une
atmosphère frissonnante.
Cependant, il arriva ceci : c'est que
Phil Evans, procédant avec calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les
poignets. Puis, peu à peu, le noeud se desserra, ses doigts glissèrent les uns
sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.
Un vigoureux frottement rétablit la
circulation, gênée par le ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé
le bandeau qui lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les
cordes avec la fine lame de son " bowie-knife ". Un Américain qui n'aurait pas
toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un Américain.
Du reste, si Phil Evans y gagna de
pouvoir remuer et parler, ce fut tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s'exercer
utilement, -- en ce moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule.
Toutefois, un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée
dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.
On le pense bien, quoi qu'il en eût,
Phil Evans n'hésita pas un instant à délivrer son rival. Quelques coups de
bowie-knife suffirent à trancher les noeuds qui le serraient aux pieds et aux
mains. Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les genoux,
d'arracher bandeau et bâillon; puis, d'une voix étranglée :
" Merci! dit-il.
-- Non!... Pas de remerciements,
répondit l'autre.
-- Phil Evans?
-- Uncle Prudent?...
-- Ici, plus de président ni de
secrétaire du WeldonInstitute, plus d'adversaires!
-- Vous avez raison, répondit Phil
Evans. Il n'y a plus que deux hommes qui ont à se venger d'un troisième, dont
l'attentat exige de sévères représailles. Et ce troisième...
-- C'est Robur !...
-- C'est Robur! "
Voilà donc un point sur lequel les deux
ex-concurrents furent absolument d'accord. A ce sujet, aucune dispute à
craindre.
" Et votre valet? fit observer Phil
Evans, montrant Frycollin qui soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.
-- Pas encore, répondit Uncle Prudent.
Il nous assommerait de ses jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu'à
récriminer.
-- Quoi donc, Uncle Prudent?
-- A nous sauver, si c'est possible.
-- Et même si c'est impossible.
-- Vous avez raison, Phil Evans, même
si c'est impossible! "
Quant à douter un instant que cet
enlèvement dût être attribué à cet étrange Robur, cela ne pouvait venir à la
pensée du président et de son collègue. En effet, de simples et honnêtes
voleurs, après leur avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie,
les auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de couteau
dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? -- Grave question,
en vérité, qu'il convenait d'élucider, avant de commencer les préparatifs d'une
évasion avec quelques chances de succès.
" Phil Evans, reprit Uncle Prudent,
après notre sortie de cette séance, au lieu d'échanger des aménités sur
lesquelles il n'y a pas lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'être moins
distraits. Si nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout
cela ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s'était douté de ce qui allait se
passer au club; il prévoyait les colères que son attitude provocante devait
soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de ses bandits pour lui prêter
main-forte. quand nous avons quitté la rue Walnut, ces sbires nous ont épiés,
suivis, et, lorsqu'ils nous ont vus imprudemment engagés dans les avenues de
Fairmont-Park, ils ont eu la partie belle.
-- D'accord, répondit Phil Evans. Oui!
nous avons eu grand tort de ne pas regagner directement notre domicile.
-- On a toujours tort de ne pas avoir
raison ", répondit Uncle Prudent.
En ce moment, un long soupir s'échappa
du coin le plus obscur de la cellule.
Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans.
-- Rien!... Frycollin qui rêve.
Et Uncle Prudent reprit :
Entre le moment où nous avons été
saisis, à quelques pas de la clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce
réduit, il ne s'est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces
gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.
-- Et s'ils l'avaient fait, nous
aurions bien senti un mouvement de translation.
-- D'accord, répondit Uncle Prudent.
Donc il n'est pas douteux que nous soyons enfermés dans le compartiment d'un
véhicule, -- peut-être un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture
de saltimbanques...
-- Evidemment! Si c'était un bateau
amarré aux rives de la Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains
balancements que le courant lui imprimerait d'un bord à l'autre.
-- D'accord, toujours d'accord, répéta
Uncle Prudent, et je pense que, puisque nous sommes encore dans la clairière,
c'est le moment ou jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur...
-- Et à lui faire payer cher cette
atteinte à la liberté de deux citoyens des Etats-Unis d'Amérique!
-- Cher... très cher!
-- Mais quel est cet homme?... D'où
vient-il?... Est-ce un Anglais, un Allemand, un Français...?
-- C'est un misérable, cela suffit,
répondit Uncle Prudent. -- Maintenant, à l'oeuvre! "
Tous deux, les mains tendues, les
doigts Ouverts, palpèrent alors les parois du compartiment pour y trouver un
joint ou une fissure. Rien. Rien, non plus, à la porte. Elle était
hermétiquement fermée, et il eût été impossible de faire sauter la serrure. Il
fallait donc pratiquer un trou et s'échapper par ce trou. Restait la question de
savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs lames ne
s'émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.
" Mais d'où vient ce frémissement qui
ne cesse pas? demanda Phil Evans, très surpris de ce frrrr continu.
-- Le vent, sans doute, répondit Uncle
Prudent.
-- Le vent ?... Jusqu'à minuit, il me
semble que la soirée a été absolument calme...
-- Evidemment, Phil Evans. Si ce
n'était pas le vent, que voudriez-vous que ce fût? "
Phil Evans, après avoir dégagé la
meilleure lame de son couteau, essaya d'entamer les parois près de la porte.
Peut-être suffirait-il de faire un trou pour l'ouvrir par l'extérieur, Si elle
n'était maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la
serrure.
quelques minutes de travail n'eurent
d'autre résultat que d'ébrécher les lames du bowie-knife, de les épointer, de
les transformer en scies à mille dents.
" Ça ne mord pas, Phil Evans?
-- Non.
-- Est-ce que nous serions dans une
cellule en tôle?
-- Point, Uncle Prudent: Ces parois,
quand on les frappe, ne rendent aucun son métallique.
-- Du bois de fer, alors?
-- Non! ni fer ni bois.
-- Qu'est-ce alors?
-- Impossible de le dire, mais, en tout
cas, une substance sur laquelle l'acier ne peut mordre. "
Uncle Prudent, pris d'un violent accès
de colère, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains
cherchaient à étrangler un Robur imaginaire.
" Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil
Evans, du calme! Essayez à votre tour. "
Uncle Prudent essaya, mais le
bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il ne parvenait même pas à rayer de ses
meilleures lames, comme si elle eût été de cristal.
Donc, toute fuite devenait
impraticable, en admettant qu'elle eût pu être tentée, la porte une fois
ouverte.
Il fallut se résigner, momentanément,
ce qui n'est guère dans le tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce
qui doit répugner à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
objurgations, gros mots, violentes invectives à l'adresse de ce Robur -- lequel
ne devait point être homme à s'en émouvoir. pour peu qu'il se montrât dans la
vie privée le personnage qu'il avait été au milieu du Weldon-Institute.
Cependant Frycollin commençait à donner
quelques signes non équivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât des crampes à
l'estomac ou des crampes dans les membres, il se démenait d'une lamentable
façon.
Uncle Prudent crut devoir mettre un
terme à cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le Nègre.
Peut-être eut-il lieu de s'en repentir.
Ce fut aussitôt une interminable litanie, dans laquelle les affres de
l'épouvante se mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins
pris par le cerveau que par l'estomac. Il eût été difficile de dire auquel de
ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable de ce qu'il
éprouvait.
" Frycollin! s'écria Uncle Prudent.
-- Master Uncle!... Master Uncle!...
répondit le Nègre entre deux vagissements lugubres.
Il est possible que nous soyons
condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne
succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d'alimentation
susceptibles de prolonger notre vie...
-- Me manger? s'écria Frycollin.
-- Comme on fait toujours d'un Nègre en
pareille occurrence!... Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier...
-- Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta
Phil Evans. "
Et, très sérieusement, Frycollin eut
peur d'être employé à la prolongation de deux existences évidemment plus
précieuses que la sienne. Il se borna donc à gémir in petto.
Cependant le temps s'écoulait, et toute
tentative pour forcer la porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi
était cette paroi, impossible de le reconnaître.
Ce n'était pas du métal, ce n'était pas
du bois, ce n'était pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule
semblait fait de la même matière. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un
son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans la
catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce plancher paraissait
sonner le vide, comme s'il n'eût pas directement reposé sur le sol de la
clairière. Oui! l'inexplicable frrr semblait en caresser la face inférieure.
Tout cela n'était pas rassurant.
" Uncle Prudent? dit Phil Evans.
-- Phil Evans? répondit Uncle Prudent.
-- Pensez-vous que notre cellule se
soit déplacée? En aucune façon.
-- Pourtant, au premier moment de notre
incarcération, j'ai pu distinctement percevoir la fraîche odeur de l'herbe et la
senteur résineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il me
semble que toutes ces senteurs ont disparu...
-- En effet.
-- Comment expliquer cela?
Expliquons-le de n'importe quelle
façon, Phil Evans, excepté par l'hypothèse que notre prison ait changé de place.
Je le répète, si nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en
dérive, nous le sentirions. "
Frycollin poussa alors un long
gémissement qui eût pu passer pour son dernier soupir, s'il n'eût été suivi de
plusieurs autres.
" J'aime à croire que ce Robur nous
fera bientôt comparaître devant lui, reprit Phil Evans.
-- Je l'espère bien, s'écria Uncle
Prudent, et je lui dirai...
-- Quoi?
-- Qu'après avoir débuté comme un
insolent, il a fini comme un coquin! "
En ce moment, Phil Evans observa que le
jour commençait à se faire. Une lueur, vague encore, filtrait à travers
l'étroite meurtrière, évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l'opposé
de la porte. Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c'est
à cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l'horizon de
Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
Cependant, quand Uncle Prudent eut fait
sonner sa montre à répétition -- chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine même de
son collègue -, le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien
que la montre ne se fût point arrêtée.
" Bizarre! dit Phil Evans. A trois
heures moins le quart, il devrait encore faire nuit.
-- Il faudrait donc que ma montre eût
éprouvé un retard..., répondit Uncle Prudent.
-- Une montre de la Walton Watch
Company! " s'écria Phil Evans
Quoi qu'il en fût, c'était bien le jour
qui se levait. Peu à peu, la meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde
obscurité dé la cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hâtivement que
ne le permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie, elle
ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes.
Nouvelle observation de Uncle Prudent à
ce sujet, nouveau phénomène inexplicable.
" On pourrait peut-être se hisser
jusqu'à la meurtrière, fit observer Phil Evans, et tâcher de voir où on est?
-- On le peut ", répondit Uncle
Prudent.
Et, s'adressant à Frycollin :
" Allons, Fry, haut sur pied! "
Le Nègre se redressa.
Appuie ton dos contre cette paroi,
reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l'épaule de ce
garçon, pendant que je contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.
-- Volontiers ", répondit Phil Evans.
Un instant après, les deux genoux sur
les épaules de Frycollin, il avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.
Cette meurtrière était fermée, non par
un verre lenticulaire comme celui d'un hublot de navire, mais par une simple
vitre. Bien qu'elle ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil
Evans, dont le rayon de vue était excessivement borné.
" Eh bien, cassez cette vitre, dit
Uncle Prudent, et peut-être pourrez-vous mieux voir? "
Phil Evans donna un violent coup du
manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa
pas.
Second coup plus violent. Même
résultat.
" Bon! s'écria Phil Evans, du verre
incassable! "
En effet, il fallait que cette vitre
fût faite d'un verre trempé d'après les procédés de l'inventeur Siemens,
puisque, malgré des coups répétés, elle demeura intacte.
Toutefois, l'espace était assez éclairé
maintenant pour que le regard pût s'étendre au-dehors -- du moins dans la limite
du champ de vision coupé par l'encadrement de la meurtrière.
" Que voyez-vous? demanda Uncle
Prudent.
-- Rien.
-- Comment? Pas un massif d'arbres?
-- Non.
-- Pas même le haut des branches?
-- Pas même.
-- Nous ne sommes donc plus au centre
de la clairière?
-- Ni dans la clairière ni dans le
parc.
-- Apercevez-vous au moins des toits de
maisons, des faîtes de monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement,
mêlé de fureur, ne cessait de s'accroître.
-- Ni toits ni faîtes.
-- Quoi! pas même un mât de pavillon,
pas même un clocher d'église, pas même une cheminée d'usine?
-- Rien que l'espace.
Juste à ce moment, la porte de la
cellule s'ouvrit. Un homme apparut sur le seuil.
C'était Robur.
" Honorables ballonistes, dit-il d'une
voix grave, vous êtes maintenant libres d'aller et de venir...
-- Libres! s'écria Uncle Prudent.
-- Oui... dans les limites de
l'Albatros! "
Uncle Prudent et Phil Evans se
précipitèrent hors de la cellule.
Et que virent-ils?
A douze ou treize cents mètres au-dessous d'eux, la surface d'un pays qu'ils cherchaient en vain à reconnaître.
VI
LES INGENIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE
PASSER.
" A quelle époque l'homme cessera-t-il
de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? "
A cette demande de Camille Flammarion,
la réponse est facile : ce sera à l'époque où les progrès de la mécanique auront
permis de résoudre le problème de l'aviation. Et, depuis quelques années -- on
le prévoyait -- une utilisation plus pratique de l'électricité devait conduire à
la solution du problème.
En 1783, bien avant que les frères
Montgolfier eussent construit la première montgolfière, et le physicien Charles
son premier ballon, quelques esprits aventureux avalent rêvé la conquête de
l'espace au moyen d'appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc
pas songé aux appareils plus légers que l'air -- ce que la physique de leur
temps n'eût point permis d'imaginer. C'était aux appareils plus lourds que lui,
aux machines volantes, faites à l'imitation de l'oiseau, qu'ils demandaient de
réaliser la locomotion aérienne.
C'est précisément ce qu'avait fait ce
fou d'Icare, fils de Dédale, dont les ailes, attachées avec de la cire,
tombèrent aux approches du soleil.
Mais, sans remonter jusqu'aux temps
mythologiques, parler d'Archytas de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de
Dante de Pérouse, de Léonard de Vinci, de Guidotti, l'idée de machines destinées
à se mouvoir au milieu de l'atmosphère. Deux siècles et demi après, les
inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de Bacqueville
fabrique un système d'ailes, l'essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras
en tombant. En 1768, Paucton conçoit la disposition d'un appareil à deux hélices
suspensive et propulsive. En 1781, Meerwein, architecte du prince de Bade,
construit une machine à mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction
des aérostats qui venaient d'être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu font
manoeuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808, essais de vol par
l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de Deniau, de Nantes, où les
principes du " Plus lourd que l'air " sont posés. Puis, de 1811 à 1840, études
et inventions de Berblinger, de Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de
Latour. En 1842, on trouve l'Anglais Henson avec son système de plans inclinés
et d'hélices actionnées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à hélices
ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à ailes de plumes; en
1852, Letur avec son système de parachute dirigeable, dont l'expérience lui
coûta la vie; en la même année, Michel Loup avec son plan de glissement muni de
quatre ailes tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices
de traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, Georges
Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un moteur à gaz. De 1854
à1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour plusieurs systèmes aériens,
Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, Bright, dont les hélices
ascensionnelles tournent en sens inverse, Smythies, Panafieu, Crosnier, etc.
Enfin, en 1863, grâce aux efforts de Nadar, une Société du Plus lourd que l'air
est fondée à Paris. Là les inventeurs font expérimenter des machines dont
quelques-unes sont déjà brevetées : de Ponton d'Amécourt et son hélicoptère à
vapeur, de la Landelle et son système à combinaisons d'hélices avec plans
inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d'Esterno et son oiseau
mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des leviers. L'élan était
donné, les inventeurs inventent, les calculateurs calculent tout ce qui doit
rendre pratique la locomotion aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth,
Stringfellow, Prigent, Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert,
Hureau de Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, Dieuaide,
Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les uns avec des ailes
ou des hélices, les autres avec des plans inclinés, imaginent, créent,
fabriquent, perfectionnent leurs machines volantes qui seront prêtes à
fonctionner le jour où un moteur d'une puissance considérable et d'une légèreté
excessive leur sera appliqué par quelque inventeur.
Que l'on pardonne cette nomenclature un
peu longue. Ne fallait-il pas montrer tous ces degrés de l'échelle de la
locomotion aérienne au sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sans les
tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l'ingénieur eût-il pu concevoir
un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait que dédains pour ceux qui
s'obstinent encore à chercher la direction des ballons, il tenait en haute
estime tous les partisans du " Plus lourd que l'air ", Anglais, Américains,
Italiens, Autrichiens, Français, -- Français surtout, dont les travaux,
perfectionnés par lui, l'avaient amené à créer, puis à construire cet engin
volateur, l'Albatros, lancé à travers les courants de l'atmosphère.
" Pigeon vole! s'était écrié l'un des
plus persistants adeptes de l'aviation.
" On foulera l'air comme on foule la
terre! avait répondu un de ses plus acharnés partisans.
-- A locomotive, aéromotive! " avait
jeté le plus bruyant de tous, qui embouchait les trompettes de la publicité pour
réveiller l'Ancien et le Nouveau Monde.
Rien de mieux établi, en effet, par
expérience et par calcul, que l'air est un point d'appui très résistant. Une
circonférence d'un mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement
modérer une descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu'on
savait.
On savait également que, quand la
vitesse de translation est grande, le travail de pesanteur varie à peu près en
raison inverse du carré de cette vitesse et devient presque insignifiant.
On savait encore que plus le poids d'un
animal volant augmente, moins augmente proportionnellement la surface ailée
nécessaire pour le soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient
plus lents.
Un appareil d'aviation doit donc être
construit de manière à utiliser ces lois naturelles, à imiter l'oiseau, ce type
admirable de la locomotion aérienne ", a dit le docteur Marey, de l'Institut de
France.
En somme, les appareils qui peuvent
résoudre ce problème se résument en trois sortes :
Les hélicoptères ou spiralifères,
qui ne sont que des hélices à axes verticaux;
Les orthoptères, engins qui tendent à
reproduire le vol naturel des oiseaux;
Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai
dire, que des plans inclinés, comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés
par des hélices horizontales.
Chacun de ces systèmes avait eu et a
même encore des partisans décidés à ne rien céder sur ce point.
Cependant, Robur, par bien des
considérations, avait rejeté les deux premiers.
Que l'orthoptère, l'oiseau mécanique,
présente certains avantages, nul doute. Les travaux, les expériences de M.
Renaud, en 1884, l'ont prouvé. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut
pas servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas été copiées sur les
lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux premières on a mis des
roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds des hélices qui ne sont point des
nageoires. Et ils n'en marchent pas plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on
ce qui se fait mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont
très complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupçonné que les pennes
s'entrouvrent pendant le relèvement de l'aile pour laisser passer l'air,
mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine artificielle?
D'autre part, que les aéroplanes
eussent donné quelques bons résultats, ce n'était pas douteux. Les hélices
opposant un plan oblique à la couche d air, c'était le moyen de produire un
travail d'ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le
poids disponible, c'est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors de celui
de l'appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y avait là de grands
avantages -- supérieurs même à ceux des aérostats soumis à un mouvement de
translation.
Néanmoins, Robur avait pensé que ce
qu'il y avait de meilleur, c'était encore ce qu'il y aurait de plus simple.
Aussi, les hélices -- ces " saintes hélices " -- qu'on lui avait jetées à la
tête au Weldon-lnstitute -- avaient-elles suffi à tous les besoins de sa machine
volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air, les autres le
remorquaient dans des conditions merveilleuses de vitesse et de sécurité.
En effet, théoriquement, au moyen d'une
hélice d'un pas suffisamment court mais d'une surface considérable, ainsi que
l'avait dit M. Victor Tatin, on pourrait, " en poussant les choses à l'extrême,
soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ".
Si l'orthoptère -- battement d'ailes
des oiseaux -- s'élève en s'appuyant normalement sur l'air, l'hélicoptère
s'élève en le frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s'il
montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice au lieu
d'être des ailes en aube. L'hélice marche nécessairement dans la direction de
son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace verticalement. Est-il
horizontal? elle se déplace horizontalement.
Tout l'appareil volant de l'ingénieur
Robur était dans ces deux fonctionnements.
En voici la description exacte, qui
peut se scinder en trois parties essentielles : la plate-forme, les engins de
suspension et de propulsion, la machinerie.
Plate-forme. -- C'est un bâti, long de
trente mètres, large de quatre, véritable pont de navire avec proue en forme
d'éperon. Au-dessous, s'arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les
appareils destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions,
les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements de toutes
sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du bâti, quelques légers
montants, reliés par un treillis de fil de fer, supportent une rambarde qui sert
de main-courante. A sa surface s'élèvent trois roufles, dont les compartiments
sont affectés, les uns au logement du personnel, les autres à la machinerie.
Dans le roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension; dans celui de l'avant la machine du propulseur de l'avant; dans
celui de l'arrière, la machine du propulseur de l'arrière, -- ces trois machines
ayant chacune leur mise en train spéciale. Du côté de la proue, dans le premier
roufle, se trouvent l'office, la cuisine et le poste de l'équipage. Du côté de
la poupe, dans le dernier roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre
autres, celle de l'ingénieur, une salle à manger, puis, au-dessus, une cage
vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige l'appareil au moyen d'un
puissant gouvernail. Tous ces roufles sont éclairés par des hublots, fermés de
verres trempés qui ont dix fois la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de
la coque est établi un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les
heurts, bien que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant
l'ingénieur est maître des mouvements de l'appareil.
Engins de suspension et de propulsion.
-- Au-dessus de la plate-forme, trente-sept axes se dressent verticalement, dont
quinze en abord, de chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un
navire à trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent chacun
deux hélices horizontales, d'un pas et d'un diamètre assez courts, mais
auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse. Chacun de ces axes a son
mouvement indépendant du mouvement des autres, et, en outre, de deux en deux,
chaque axe tourne en sens inverse -- disposition nécessaire pour que l'appareil
ne soit pas pris d'un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en
continuant à s'elever sur la colonne d'air verticale, se font équilibre contre
la résistance horizontale. Conséquemment, l'appareil est muni de
soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois branches sont maintenues
extérieurement par un cercle métallique, qui, faisant fonction de volant,
économise la force motrice. A l'avant et à l'arrière, montées sur axes
horizontaux, deux hélices propulsives, à quatre branches, d'un pas inverse très
allongé tournent en sens différent et communiquent le mouvement de propulsion.
Ces hélices, d'un diamètre plus grand que celui des hélices de suspension,
peuvent également tourner avec une excessive vitesse.
En somme, cet appareil tient à la fois
des systèmes qui ont été préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton
d'Amécourt, systèmes perfectionnés par l'ingénieur Robur. Mais c'est surtout
dans le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d'être
considéré comme inventeur.
Machinerie. -- Ce n'est ni à la vapeur
d'eau ou autres liquides, ni à l'air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux
mélanges explosifs susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a
demandé la puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C'est à
l'électricité, à cet agent qui sera, un jour, l'âme du monde industriel.
D'ailleurs, nulle machine électromotrice pour le produire. Rien que des piles et
des accumulateurs. Seulement, quels sont les éléments qui entrent dans la
composition de ces piles, quels acides les mettent en activité? c'est le secret
de Robur. De même pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames
positives et négatives? on ne sait. L'ingénieur s'était bien gardé -- et pour
cause -- de prendre un brevet d'invention. En somme, résultat non contestable :
des piles d'un rendement extraordinaire, des acides d'une résistance presque
absolue à l'évaporation ou à la congélation, des accumulateurs qui laissent très
loin les Faure-Sellon-Volckmar, enfin des courants dont les ampères se chiffrent
en nombres inconnus jusqu'alors. De là, une puissance en chevaux électriques
pour ainsi dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l'appareil
une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses besoins, en
n'importe quelle circonstance.
Mais, il faut le répéter, cela
appartient en propre à l'ingénieur Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu.
Si le président et le secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le
découvrir, très probablement ce secret sera perdu pour l'humanité.
Il va sans dire que cet appareil
possède une stabilité suffisante par suite de la position du centre de gravité.
Nul danger qu'il prenne des angles inquiétants avec l'horizontale, nul
renversement à craindre.
Reste à savoir quelle matière
l'ingénieur Robur avait employée pour la construction de son aéronef, -- nom qui
peut très exactement s'appliquer à l'Albatros. Qu'était cette matière si dure
que le bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l'entamer et dont Uncle Prudent
n'avait pu s'expliquer la nature? Tout bonnement du papier.
Depuis bien des années, déjà, cette
fabrication avait pris un développement considérable. Du papier sans colle, dont
les feuilles sont imprégnées de dextrine et d'amidon, puis serrées à la presse
hydraulique, forme une matière dure comme l'acier. On en fait des poulies, des
rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de métal et en même temps
plus légères. Or, c'était cette solidité, cette légèreté, que Robur avait voulu
utiliser pour la construction de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti,
roufles, cabines, était en papier de paille, devenu métal sous la pression, et
même, ce qui n'était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes
hauteurs, -- incombustible. quant aux divers organes des engins de suspension et
de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre gélatinée en avait fourni
la substance résistante et flexible à la fois. Cette matière, pouvant
s'approprier à toutes formes, insoluble dans la plupart des gaz et des liquides,
acides ou essences, -- sans parler de ses propriétés isolantes, -- avait été
d'un emploi très précieux dans la machinerie électrique de l'Albatros.
L'ingénieur Robur, son contremaître Tom
Turner, un mécanicien et ses deux aides, deux timoniers et un maître coq -- en
tout huit hommes -- tel était le personnel de l'aéronef qui suffisait amplement
aux manoeuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de chasse et de
guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des instruments
d'observation, boussoles et sextants pour relever la route, thermomètre pour
l'étude de la température, divers baromètres, les uns pour évaluer la cote des
hauteurs atteintes, les autres pour indiquer les variations de la pression
atmosphérique, un storm-glass pour la prévision des tempêtes, une petite
bibliothèque, une petite imprimerie portative, une pièce d'artillerie montée sur
pivot au centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un
projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre, balles,
cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants des accumulateurs,
un stock de conserves, viandes et légumes, rangées dans une cambuse ad hoc avec
quelques fûts de brandy, de whisky et de gin, enfin de quoi aller bien des mois
sans être obligé d'atterrir, -- tels étaient le matériel et les provisions de
l'aéronef, sans compter la fameuse trompette.
En outre, il y avait à bord une légère
embarcation en caoutchouc, insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la
surface d'un fleuve, d'un lac ou d'une mer calme.
Mais Robur avait-il au moins installé
des parachutes en cas d'accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce
genre. Les axes des hélices étaient indépendants. L'arrêt des uns n'enrayait pas
la marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à
maintenir l'Albatros dans son élément naturel.
" Et, avec lui, ainsi que
Robur-le-Conquérant eut bientôt l'occasion de le dire à ses nouveaux hôtes
-hôtes malgré eux -- avec lui, je suis maître de cette septième partie du monde,
plus grande que l'Australie, l'Océanie, l'Asie, l'Amérique et l'Europe, cette
Icarie aérienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour! "
VII
DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS
REFUSENT ENCORE DE SE LAISSER CONVAINCRE
LE président du Weldon-Institute était
stupéfait, son compagnon abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rien
laisser paraître de cet ahurissement si naturel.
Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait
pas son épouvante à se sentir emporté dans l'espace à bord d'une pareille
machine, et il ne cherchait point à s'en cacher.
Pendant ce temps, les hélices
suspensives tournaient rapidement au-dessus de leurs têtes. Si considérable que
fût alors cette vitesse de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où
l'Albatros aurait voulu atteindre de plus hautes zones.
Quant aux deux propulseurs, lancés à
une allure assez modérée, ils n'imprimaient à l'appareil qu'un déplacement de
vingt kilomètres à l'heure.
En se penchant en dehors de la
plate-forme, les passagers de l'Albatros purent apercevoir un long et sinueux
ruban liquide qui serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays
accidenté, au milieu de l'étincellement de quelques lagons obliquement frappés
des rayons du soleil. Ce ruisseau, c'était un fleuve, et l'un des plus
importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une chaîne
montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue.
" Et nous direz-vous où nous sommes?
demanda Uncle Prudent d'une voix que la colère faisait trembler.
-- Je n'ai point à vous l'apprendre,
répondit Robur.
-- Et nous direz-vous où nous allons?
ajouta Phil Evans.
-- A travers l'espace.
-- Et cela va durer?...
-- Le temps qu'il faudra.
-- S'agit-il donc de faire le tour du
monde? demanda ironiquement Phil Evans.
-- Plus que cela, répondit Robur.
-- Et si ce voyage ne nous convient
pas?... répliqua Uncle Prudent.
Il faudra qu'il vous convienne!
Voilà un avant-goût de la nature des
relations qui aillaient s'établir entre le maître de l'Albatros et ses hôtes,
pour ne pas dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d'abord
leur donner le -- temps de se remettre, d'admirer le merveilleux appareil qui
les emportait dans les airs, et, sans doute, d'en complimenter l'inventeur.
Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout à l'autre de la plate-forme. Libre à
eux d'examiner le dispositif des machines et l'aménagement de l'aéronef, ou
d'accorder toute attention au paysage dont le relief se déployait au-dessous
d'eux.
" Uncle Prudent, dit alors Phil Evans,
si je ne me trompe, nous devons planer sur la partie centrale du territoire
canadien. Ce fleuve qui coule dans le nord-ouest, c'est le Saint-Laurent. Cette
ville que nous laissons en arrière, c'est Québec. "
C'était, en effet, la vieille cité de
Champlain, dont les toits de fer-blanc éclataient au soleil comme des
réflecteurs. L'Albatros s'était donc élevé jusqu'au quarante-sixième degré de
latitude nord -- ce qui expliquait l'avance prématurée du jour et la
prolongation anormale de l'aube.
Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la
ville en amphithéâtre., la colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de
l'Amérique du Nord! Voici les cathédrales an glaise et française! Voici la
douane avec son dôme surmonté du pavillon britannique!
Phil Evans n'avait pas achevé que déjà
la capitale du Canada commençait à se réduire dans le lointain. L'aéronef
entrait dans une zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol.
Robur, voyant alors que le président et
le secrétaire du Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'aménagement
extérieur de l'Albatros s'approcha et dit:
" Eh bien, messieurs, croyez-vous à la
possibilité de la locomotion aérienne au moyen des appareils plus lourds que
l'air? "
Il eût été difficile de ne pas se
rendre à l'évidence. Cependant Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.
" Vous vous taisez? reprit l'ingénieur.
Sans doute, c'est la faim qui vous empêche de parler!... Mais, si je me suis
chargé de vous transporter dans l'air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. "
Comme Uncle Prudent et Phil Evans
sentaient la faim les aiguillonner vivement, ce n'était pas le cas de faire des
cérémonies. Un repas n'engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre,
ils comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté d'action.
Tous deux furent alors conduits vers le
roufle de l'arrière, dans un petit " dining-room ". Là se trouvait une table
proprement servie, à laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour
plats, différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé en
parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée d'un peu de
lard, lequel, bouilli dans l'eau, donne un potage excellent; puis, des tranches
de jambon frit, et du thé pour boisson.
De son côté, Frycollin n'avait pas été
oublié. A l'avant, il avait trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité, il
fallait qu'il eût belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur
et auraient pu lui refuser tout service.
" Si ça cassait! Si ça cassait! "
répétait le malheureux Nègre.
De là, des transes continuelles. qu'on
y songe! Une chute de quinze cents mètres qui l'aurait réduit à l'état de pâtée!
Une heure après, Uncle Prudent et Phil
Evans reparurent sur la plate-forme. Robur n'y était plus. A l'arrière, l'homme
de barre, dans sa cage vitrée, l'oeil fixé sur la boussole, suivait
imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par l'ingénieur.
Quant au reste du personnel, le
déjeuner le retenait probablement dans son poste. Seul, un aide-mécanicien,
préposé à la surveillance des machines, se promenait d'un roufle à l'autre.
Cependant, Si la vitesse de l'appareil
était grande, les deux collègues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien
que l'Albatros fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
montrât à quinze cents mètres au-dessous.
C'est à n'y pas croire! dit Phil Evans.
-- N'y croyons pas! " répondit Uncle
Prudent.
Ils allèrent alors se placer à l'avant
et portèrent leurs regards vers l'horizon de l'ouest.
Ah! une autre ville! dit Phil Evans.
-- Pouvez-vous la reconnaître?
-- Oui! Il me semble bien que c'est
Montréal.
-- Montréal ?... Mais nous n'avons
quitté Québec que depuis deux heures tout au plus!
-- Cela prouve que cette machine se
déplace avec une rapidité d'au moins vingt-cinq lieues à l'heure.
En effet, c'était la vitesse de
l'aéronef, et, Si les passagers ne se sentaient pas incommodés, c'est qu'ils
marchaient alors dans le sens du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût
considérablement gênés, puisque c'est à peu près celle d'un express. Par vent
contraire, il aurait été impossible de la supporter.
Phil Evans ne se trompait pas.
Au-dessous de l'Albatros apparaissait Montréal, très reconnaissable au
Victoria-Bridge, pont tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du
railway sur la lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses
immenses magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique récemment
construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le Mont-Royal, qui
domine l'ensemble de la ville et dont on a fait un parc magnifique.
Il était heureux que Phil Evans eût
déjà visité les principales villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître
quelques-unes sans questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du
soir, ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient à
une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements de l'effet le
plus grandiose.
" Voilà le palais du Parlement ", dit
Phil Evans.
Et il montrait une sorte de joujou de
Nuremberg, planté sur une colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome,
ressemblait au Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal
ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n'était pas
contestable que ce fût Ottawa.
Bientôt cette cité ne tarda pas à se
rapetisser à l'horizon et ne forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol.
Il était deux heures à peu près,
lorsque Robur reparut. Son contremaître, Tom Turner, l'accompagnait. Il ne lui
dit que trois mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les
ronfles de l'avant et de l'arrière. Sur un signe, le timonier modifia la
direction de l'Albatros, de manière à porter de deux degrés au sud-ouest.
En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent constater qu'une vitesse plus
grande venait d'être imprimée aux propulseurs de l'aéronef.
En réalité, cette vitesse aurait pu
être doublée encore et dépasser tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plus
rapides engins de locomotion terrestre.
Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent
faire vingt-deux noeuds ou quarante kilomètres à l'heure; les trains sur les
railways anglais et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières
glacées des Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers
de Patterson, à roue d'engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du lac Erié,
et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent trente-sept.
Or, l'Albatros, avec le maximum
de puissance de ses propulseurs, pouvait se lancer à raison de deux cents
kilomètres à l'heure, soit près de cinquante mètres par seconde.
Eh bien, cette vitesse est celle de
l'ouragan qui déracine les arbres, celle d'un certain coup de vent qui, pendant
l'orage du 21 septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent
quatre-vingt-quatorze kilomètres. C'est la vitesse moyenne du pigeon voyageur,
laquelle n'est dépassée que par le vol de l'hirondelle ordinaire (67 mètres à la
seconde), et par celui du martinet (89 mètres).
En un mot, ainsi que l'avait dît Robur,
l'Albatros, en développant toute la force de ses hélices, eût pu faire le
tour du monde en deux cents heures, c'est-à-dire en moins de huit jours!
Que le globe possédât à cette époque
quatre cent cinquante mille kilomètres de voies ferrées - soit onze fois le tour
de la terre à l'Equateur - peu lui importait, à cette machine volante.
N'avait-elle pas pour point d'appui tout l'air de l'espace?
Est-il besoin de l'ajouter, maintenant?
Ce phénomène dont l'apparition avait tant intrigué le public des deux mondes,
c'était l'aéronef de l'ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes
fanfares au milieu des airs, c'était celle du contremaître Tom Turner. Ce
pavillon, planté sur les principaux monuments de l'Europe, de l'Asie et de
l'Amérique, c'était le pavillon de Robur-le-Conquérant et de son Albatros.
Et si, jusqu'alors, l'ingénieur avait
pris quelques précautions pour qu'on ne le reconnût pas, Si, de préférence, il
voyageait la nuit en s'éclairant parfois de ses fanaux électriques, Si, pendant
le jour, il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s'il était venu
à Philadelphie, s'il s'était présenté dans la salle des séances du
Weldon-Institute, n'était-ce pas pour faire part de sa prodigieuse découverte,
pour convaincre ipso facto les plus incrédules?
On sait comment il avait été reçu, et
l'on verra quelles représailles il prétendait exercer sur le président et le
secrétaire dudit club.
Cependant Robur s'était approché des
deux collègues. Ceux-ci affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de
ce 9u'ils voyaient, de ce qu'ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous le
crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s'incrustait un entêtement qui serait dur
à déraciner.
De son côté, Robur ne voulut pas même
avoir l'air de s'en apercevoir, et, comme s'il eût continué une conversation,
qui pourtant était interrompue depuis plus de deux heures :
" Messieurs, dit-il, vous vous
demandez, sans doute, Si cet appareil, merveilleusement approprié pour la
locomotion aérienne, est susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne
serait pas digne de conquérir l'espace s'il était incapable de le dévorer. J'ai
voulu que l'air fût pour moi un point d'appui solide, et il l'est. J'ai compris
que, pour lutter contre le vent, il n'y avait tout simplement qu'à être plus
fort que lui, et je suis plus fort. Nul besoin de voiles pour m'entraîner, ni de
rames ni de roues pour me pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus
rapide. De l'air, et c'est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l'eau entoure
le bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme les
hélices d'un steamer. Voilà comment j'ai résolu le problème de l'aviation. Voilà
ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre appareil plus léger que l'air.
Mutisme absolu des deux collègues - ce
qui ne déconcerta pas un instant l'ingénieur. Il se contenta de sourire à demi
et reprit sous forme interrogative
Peut-être vous demandez-vous encore Si,
à ce pouvoir qu'il a de se déplacer horizontalement, l'Albatros joint une
égale puissance de déplacement vertical, en un mot, Si, même quand il s'agit de
visiter les hautes zones de l'atmosphère, il peut lutter avec un aérostat? eh
bien, je ne vous engage pas à faire entrer le Go a head en lutte avec
lui.
Les deux collègues avaient tout
bonnement haussé les épaules. C'est là, peut-être, qu'ils attendaient
l'ingénieur.
Robur fit un signe. Les hélices
propulsives s'arrêtèrent aussitôt. Puis, après avoir couru sur son erre pendant
un mille encore, l'Albatros demeura immobile.
Sur un second geste de Robur, les
hélices suspensives se murent alors avec une rapidité telle qu'on aurait pu la
comparer à celle des sirènes dans les expériences d'acoustique. Leur frrr monta
de près d'une octave dans l'échelle des s9ns, en diminuant d'intensité toutefois
àcause de la raréfaction de l'air, et l'appareil s'enleva verticalement comme
une alouette qui jette son cri aigu à travers l'espace.
Mon maître? Mon maître!... répétait
Frycollin. Pourvu que ça ne casse pas!
Un sourire de dédain fut toute la
réponse de Robur. En quelques minutes, l'Albatros eut atteint deux mille
- sept cents mètres, ce qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, -
puis quatre mille mètres, ce qu'indiqua le baromètre en tombant à 480
millimètres. Alors, expérience faite, l'Albatros redescendit La
diminution de la pression des hautes couches amène de l'oxygène dans l'air et,
par suite, dans le sang. C'est la cause des graves accidents qui sont arrivés à
certains aéronautes. Robur jugeait inutile de s'y exposer.
L'Albatros revint donc à la
hauteur qu'il semblait tenir de préférence, et ses propulseurs, remis en marche,
l'entraînèrent avec une rapidité plus grande vers le sud-ouest
" Maintenant, messieurs, Si c'est cela
que vous vous demandiez, dit l'ingénieur, vous pourrez vous répondre.
Puis, se penchant au-dessus de la
rambarde, il resta absorbé dans sa contemplation.
Lorsqu'il releva la tête, le président
et le secrétaire du Weldon-Institute étaient devant lui.
Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui
essayait en vain de se maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que
vous paraissez croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous
comptons que vous voudrez bien répondre.
-- Parlez.
-- De quel droit nous avez-vous
attaqués à Philadelphie, dans le parc de Fairmont? De quel droit nous avez-vous
enfermés dans cette cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré,
à bord de cette machine volante?
-- Et de quel droit, messieurs les
ballonistes, repartit Robur, de quel droit m'avez-vous insulté, hué, menacé,
dans votre club, au point que je m'étonne d'en être sorti vivant?
-- Interroger n'est pas répondre,
reprit Phil Evans, et je vous répète : de quel droit?..
-- Vous voulez le savoir?.
-- S'il vous plaît.
-- Eh bien, du droit du plus fort!
-- C'est cynique!
-- Mais cela est!
-- Et pendant combien de temps, citoyen
ingénieur, demanda Uncle Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps
avez-vous la prétention d'exercer ce droit?
-- Comment, messieurs, répondit
ironiquement Robur, comment pouvez-vous me faire une question pareille, quand
vous n'avez qu'à baisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au
monde!
L'Albatros se mirait alors dans
l'immense glace du lac Ontario. Il venait de traverser le pays si poétiquement
chanté par Cooper. Puis, il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se
dirigea vers la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Erié, en les
brisant sur ses cataractes.
Pendant un instant, un bruit
majestueux, un grondement de tempête monta jusqu'à lui. Et, comme Si quelque
brume humide eût été projetée dans les airs, l'atmosphère se rafraîchit très
sensiblement.
Au-dessous, en fer à cheval, se
précipitaient des masses liquides. On eût dit une énorme coulée de cristal, au
milieu des mille arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les
rayons solaires. C'était d'un aspect sublime.
Devant ces chutes, une passerelle,
tendue comme un fil, reliait une rive à l'autre. Un peu au-dessous, à trois
milles, était jeté un pont suspendu, sur lequel rampait alors un train qui
allait de la rive canadienne à la rive américaine.
" Les cataractes du Niagara! " s'écria
Phil Evans.
Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle
Prudent faisait tous ses efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.
Une minute après, l'Albatros
avait franchi la rivière qui sépare les Etats-Unis de la colonie canadienne, et
il se lançait au-dessus des vastes territoires du Nord-Amérique.
VIII
OU L'ON VERRA QUE ROBUR SE DÉCIDE A RÉPONDRE A L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST
POSÉE.
C'ETAIT dans une 4es cabines du roufle
de l'arrière que Uncle Prudent et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes
couchettes, du linge et des habits de rechange en suffisante quantité, des
manteaux et des couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point
offert plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un somme, c'est qu'ils le
voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en empêchèrent.
En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série d'expériences
avaient-ils été invites inviti, si l'on permet ce rapprochement de mots
français et latin? Comment l'affaire se terminerait-elle, et, au fond, que
voulait l'ingénieur Robur? Il y avait là de quoi donner à réfléchir.
Quant au valet Frycollin, il était
logé, à l'avant, dans une cabine contiguë à celle du maître coq de l'Albatros.
Ce voisinage ne pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce
inonde. Mais, s'il finit par s'endormir, ce fut pour rêver de chutes
successives, de projections à travers le vide, qui firent de son sommeil un
abominable cauchemar.
Et, cependant, rien ne fut plus calme
que cette pérégrination au milieu d'une atmosphère dont les courants s'étaient
apaisés avec le soir. En dehors du bruissement des ailes d'hélices, pas un bruit
dans cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque locomotive
terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements d'animaux domestiques.
Singulier instinct! ces êtres terrestres sentaient la machine volante passer
au-dessus d'eux et jetaient des cris d'épouvante à son passage.
Le lendemain, 14juin, à cinq heures,
Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire
sur le pont de l'aéronef. Rien de changé depuis la veille l'homme de garde à
l'avant, le timonier à l'arrière.
Pourquoi un homme de garde? Y avait-il
donc quelque choc à redouter avec un appareil de même sorte? Non, évidemment.
Robur n'avait pas encore trouvé d'imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat
planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu'il était permis de
n'en point tenir compte. En tout cas, c'eût été tant pis pour l'aérostat - le
pot de fer et le pot de terre. L'Albatros n'aurait rien eu à craindre
d'une semblable collision.
Mais, enfin, pouvait-elle se produire?
Oui! Il n'était pas impossible que l'aéronef se mît à la côte comme un navire,
si quelque montagne, qu'il n'eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route.
C'étaient là les écueils de l'air, et il devait les éviter comme un bâtiment
évite des écueils de la mer.
L'ingénieur, il est vrai, avait donné
la direction ainsi que fait un capitaine, en tenant compte de l'altitude
nécessaire pour dominer les hauts sommets du territoire. Or, comme l'aéronef ne
devait pas tarder à planer sur un pays de montagnes, il n'était que prudent de
veiller, pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route.
En observant la contrée placée
au-dessous d'eux, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l'Albatros
allait atteindre la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que,
pendant la nuit, l'Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu'il
marchait plus directement à l'ouest, l'aéronef devait alors remonter l'extrémité
du lac Michigan.
" Pas de doute possible! dit Phil
Evans. Cet ensemble de toits à l'horizon, c'est Chicago! "
Il ne se trompait pas. C'était bien la
cité vers laquelle rayonnent dix-sept railways, la reine de l'Ouest, le vaste
réservoir dans lequel affluent les produits de l'Indiana, de l'Ohio, du
Wisconsin, du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
occidentale de l'Union.
Uncle Prudent, armé d'une excellente
lorgnette marine qu'il avait trouvée dans son roufle, reconnut aisément les
principaux édifices de la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les
édifices publics, les nombreux " élévators " ou greniers mécaniques, l'immense
hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres figuraient des
centaines de points sur chacune de ses faces.
Puisque c'est Chicago, dit Uncle
Prudent, cela prouve que nous sommes emportés un peu plus à l'ouest qu'il ne
conviendrait pour revenir à notre point de départ.
En effet, l'Albatros s'éloignait
en droite ligne de la capitale de la Pennsylvanie.
Mais, Si Uncle Prudent eût voulu mettre
Robur en demeure de les ramener vers l'est, il ne l'aurait pneu ce moment. Ce
matin-là, l'ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu'il y
fût occupé de quelques travaux, soit qu'il y dormit encore. Les deux collègues
durent donc déjeuner sans l'avoir aperçu.
La vitesse ne s'était pas modifiée
depuis la veille. Etant donné la direction du vent qui soufflait de l'est, cette
vitesse n'était pas gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d'un degré
par cent soixante-dix mètres d'élévation, la température était très supportable.
Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant l'ingénieur, Uncle
Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce qu'on pourrait appeler la
ramure des hélices, entraînées alors dans un mouvement giratoire tel que le
rayonnement de leurs branches se fondait en un disque semi-diaphane.
L'Etat d'Illinois fut ainsi franchi sur
sa frontière septentrionale en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus
du Père des Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne
paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l'Albatros se lança
sur l'Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du matin.
Quelques chaînes de collines, des "
bluffs ", serpentaient à travers ce territoire, en obliquant du sud au
nord-ouest. Leur médiocre altitude n'exigea aucun relèvement de l'aéronef.
D'ailleurs, ces bluffs ne devaient pais tarder à s'abaisser pour faire place aux
larges plaines de l'Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et sur le
Nebraska, - prairies immenses qui se développent jusqu'au pied des montagnes
Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou sous-affluents du Missouri. Sur
leurs rives, villes et villages, d'autant plus rares que l'Albatros
s'avançait plus rapidement au-dessus du Far-West.
Rien de particulier ne se produisit
pendant cette journée. Uncle Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à
eux-mêmes. C'est à peine s'ils aperçurent Frycollin, étendu à l'avant, fermant
les yeux pour ne rien voir. Et cependant, il n'était pas en proie au vertige,
comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n'aurait pu se
manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un édifice élevé. L'abîme n'attire pas
quand on le domine de la nacelle d'un ballon ou de la plate-forme d'un aéronef,
ou, plutôt, ce n'est pas un abîme qui se creuse au-dessous de l'aéronaute, c'est
l'horizon qui monte et l'entoure de toutes parts.
A deux heures, l'Albatros
passait au-dessus d'Omaha, sur la frontière du Nebraska, - Omaha-City, véritable
tête de ligne de ce chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de
quinze cents lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put
voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de bois et de
briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une boucle à la ceinture de
fer qui serre l'Amérique du Nord à sa taille. Sans doute aussi, pendant que les
passagers de l'aéronef observaient tous ces détails, les habitants d'Omaha
devaient apercevoir l'étrange appareil. Mais leur étonnement à le voir planer
dans les airs ne pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire
du Weldon-Institute de se trouver à son bord.
En tout cas, c'était là un fait que les
journaux de l'Union allaient commenter. Ce serait l'explication de l'étonnant
phénomène dont le monde entier S'occupait et se préoccupait depuis quelque
temps.
Une heure après, l'Albatros
avait dépassé Omaha. Il fut alors constant qu'il se relevait vers l'est, en
s'écartant de la Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway
à travers la Prairie. Cela n'était pas pour satisfaire Uncle Prudent et Phil
Evans.
" C'est donc sérieux, cet absurde
projet de nous emmener aux antipodes? dit l'un.
-- Et malgré nous? répondit l'autre.
Ah! que ce Robur y prenne garde! Je ne suis pas homme à le laisser faire!...
-- Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais,
croyez-moi, Uncle Prudent, tâchez de vous modérer...
-- Me modérer!...
-- Et gardez votre colère pour le
moment où il sera opportun qu'elle éclate. "
Vers cinq heures, après avoir franchi
les montagnes Noires, couvertes de Sapins et de cèdres, l'Albatros volait
au-dessus de ce territoire qu'on a justement appelé les Mauvaises-Terres du
Nebraska, - un chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient
brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les plus
fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d'osselets, on entrevoyait
des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons, châteaux à mâchicoulis et
à poivrières. Mais, en réalité, ces Mauvaises-Terres ne sont qu'un ossuaire
immense où blanchissent, par myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens,
et même, dit-on, d'hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des
premiers âges.
Lorsque le soir vint, tout ce bassin de
la Platte-River était dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu'aux
extrêmes limites d'un horizon très relevé par l'altitude de l'Albatros.
Pendant la nuit, ce ne furent plus des
sifflets aigus de locomotives, ni des sifflets graves de steam-boats qui
troublèrent le calme du firmament étoilé. De longs mugissements montaient
parfois jusqu'à l'aéronef, alors plus rapproché du sol. C'étaient des troupeaux
de bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de pâturages.
Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes, sous leurs pieds,
produisait un sourd bruissement, semblable au roulement d'une inondation et très
différent du frémissement continu des hélices.
Puis, de temps à autre, un hurlement de
loup, de renard ou de chat Sauvage, un hurlement de coyote, ce canis latrans,
dont le nom est bien justifié par ses aboiements sonores.
Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la
menthe, la sauge et l'absinthe, mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui
se propageaient à travers l'air pur de la nuit.
Enfin, pour noter tous les bruits venus
du sol, un sinistre aboiement qui, cette fois, n'était pas celui des coyotes;
c'était le cri du Peau-Rouge qu'un pionnier n 'eut pu confondre avec le cri des
fauves.
Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être,
ce jour-là, se trouverait-il en face de l'ingénieur Robur?
En tout cas, désireux de savoir
pourquoi il n'avait pas paru la veille, il s'adressa au contremaître Tom Turner.
Tom Turner, d'origine anglaise, âgé de
quarante-cinq ans environ, large de buste, trapu de membres, charpenté en fer,
avait une de ces têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce
peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son pinceau. Si
l'on veut bien examiner la planche quatre du Harlots Progress, on y
trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du gardien de la prison, et on
reconnaîtra que sa physionomie n a rien d'encourageant.
" Aujourd'hui verrons-nous l'ingénieur
Robur? dit Phil Evans.
-- Je ne sais, répondit Tom Turner.
-- Je ne vous demande pas s'il est
sorti.
-- Peut-être.
-- Ni quand il rentrera.
-- Apparemment, quand il aura fini ses
courses! "
Et, là-dessus: Tom Turner rentra dans
son roufle.
Il fallut se contenter de cette
réponse, d'autant moins rassurante que, vérification faite de la boussole, il
fut constant que l'Albatros continuait à remonter dans le nord-ouest.
Quel contraste, alors, entre cet aride
territoire des Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se
déroulait actuellement à la surface du sol.
L'aéronef, après avoir franchi mille
kilomètres depuis Omaha, se trouvait au-dessus d'une contrée que Phil Evans ne
pouvait reconnaître par cette raison qu'il ne l'avait jamais visitée. quelques
forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les bluffs de leurs lignes
géométriques, plutôt formées par des palissades que par des murs. Peu de
villages, peu d'habitants en ce pays si différent des territoires aurifères du
Colorado, situés à plusieurs degrés au sud.
Au loin commençait à se profiler, très
confusément encore, une suite de crêtes que le soleil levant bordait d'un trait
de feu.
C'étaient les montagnes Rocheuses.
Tout d'abord, ce matin-là, Uncle
Prudent et Phil Evans furent saisis par un froid vif. Cet abaissement de la
température n'était point dû à une modification du temps, et le soleil brillait
d'un éclat superbe.
" Cela doit tenir à l'élévation de l'Albatros
dans l'atmosphère ", dit Phil Evans.
En effet, le baromètre, placé
extérieurement à la porte du roufle central, était tombé à cinq cent quarante
millimètres - ce qui indiquait une élévation de trois mille mètres environ.
L'aéronef se tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les
accidents du sol.
D'ailleurs, une heure avant, il avait
dû dépasser la hauteur de quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient
des montagnes que couvrait une neige éternelle.
Dans leur mémoire, rien ne pouvait
rappeler à Uncle Prudent ni à son compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit,
l'Albatros avait pu faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse
excessive, et cela suffisait pour les dérouter.
Toutefois, après avoir discuté diverses
hypothèses plus ou moins plausibles, ils s'arrêtèrent à celle-ci : ce
territoire, encadré dans un cirque de montagnes, devait être celui qu'un acte du
Congrès, en mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis.
C'était en effet cette région si
curieuse. Elle méritait bien le nom de parc - un parc avec des montagnes pour
collines, des lacs pour étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour
labyrinthes, et, pour jets d'eau, des geysers d'une merveilleuse puissance.
En quelques minutes, l'Albatros
se glissa au-dessus de la Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la
droite, et il aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d'eau. quelle
variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées
d'obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs milliers
de facettes! quel caprice dans La disposition des îles qui apparaissent à sa
surface! quel reflet d'azur projeté par ce gigantesque miroir! Et autour de ce
lac, l'un des plus élevés du globe terrestre, quelles nuées de volatiles,
pélicans, cygnes, mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de
rives, très escarpées, sont revêtues d'une toison d'arbres verts, pins et
mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d'innombrables fumerolles
blanches. C'est la vapeur qui s'échappe de ce sol, comme d'un énorme récipient,
dans lequel l'eau est entretenue par les feux intérieurs à l'état d'ébullition
permanente.
Pour le maître coq, c'eût été ou jamais
le cas de faire une ample provision de truites, le seul poisson que les eaux du
lac Yellowstone nourrissent par myriades. Mais l'Albatros se tint
toujours à une telle hauteur que l'occasion ne se présenta pas d'entreprendre
une pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse.
Au surplus, en trois quarts d'heure, le
lac fut franchi, et, un peu plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent
avec les plus beaux de l'Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle
Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui s'élançaient comme
pour fournir à l'aéronef un élément nouveau. C'étaient " l'Eventail " dont les
jets se disposent en lamelles rayonnantes, le " Château fort ", qui semble se
défendre à coups de trombes, le " Vieux fidèle " avec sa projection couronnée
d'arcs-en-ciel, le " Géant ", dont la poussée interne vomit un torrent vertical
d'une circonférence de vingt pieds, à plus de deux cents pieds d'altitude.
Ce spectacle incomparable, on peut dire
unique au monde, Robur en connaissait sans doute toutes les merveilles, car il
ne parut pas sur la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes
qu'il avait lancé l'aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu'il en
soit, il s'abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se dérangea même
pas pendant l'audacieuse traversée des montagnes Rocheuses, que l'Albatros
aborda vers sept heures du matin.
On sait que cette disposition
orographique s'étend, comme une énorme épine dorsale, depuis les reins jusqu'au
cou de l'Amérique septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C'est un
développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic James, dont
la cime atteint presque douze mille pieds.
Certainement, en multipliant ses coups
d'ailes, comme un oiseau de haut vol, l'Albatros aurait pu franchir les
cimes les plus élevées de cette chaîne pour aller retomber d'un bond dans
l'Oregon ou dans l'Utah. Mais la manoeuvre ne fut pas même nécessaire. Des
passes existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la
crête. Il y a plusieurs de ces " cañons ", sortes de cols, plus ou moins
étroits, à travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels que la passe
Bridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrer sur le territoire des
Mormons, les autres qui s'ouvrent plus au nord ou plus au sud.
Ce fut à travers un de ces canons que
l'Albatros s'engagea, après avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se
heurter contre les parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que
rendait plus efficace encore l'extrême sensibilité du gouvernail, le manoeuvra
comme il eût fait d'une embarcation de premier ordre dans un match du Royal
Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire. Et, quelque dépit qu'en
ressentissent les deux ennemis du " Plus lourd que l'air ", ils ne purent
qu'être émerveillés de la perfection d'un tel engin de locomotion aérienne.
En moins de deux heures et demie, la
grande chaîne fut traversée, et l'Albatros reprit sa première vitesse à
raison de cent kilomètres. Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manière à
couper obliquement le territoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il était
même descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet
attirèrent l'attention d'Uncle Prudent et de Phil Evans.
C'était un train du Pacific-Railway qui
se dirigeait vers la ville du Grand-Lac-Salé.
En ce moment, obéissant à un ordre
secrètement donné, l'Albatros s'abaissa encore, de manière à suivre le
convoi lancé à toute vapeur. Il fut aussitôt aperçu. quelques têtes se
montrèrent aux portières des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent
ces passerelles qui raccordent les " cars américains. quelques-uns même
n'hésitèrent. pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine
volante. Rips et hurrahs coururent. à travers l'espace; mais ils n'eurent pas
pour résultat de faire apparaître Robur.
L'Albatros descendit encore, en
modérant le jeu de ses hélices suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas
laisser en arrière le convoi qu'il eût pu si facilement distancer. Il voletait
au-dessus comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque oiseau
de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il s'élançait en avant,
il revenait sur lui-même, et, fièrement, il avait arboré son pavillon noir à
soleil d'or, auquel le chef du train répondit en agitant l'étamine aux
trente-sept étoiles de l'Union américaine.
En vain les deux prisonniers
voulurent-ils profiter de l'occasion qui leur était offerte de faire connaître
ce qu'ils étaient devenus. En vain le président du Weldon-Institute cria-t-il
d'une voix forte:
" Je suis Uncle Prudent de
Philadelphie! "
Et le secrétaire:
" Je suis Phil Evans, son collègue! "
Leurs cris se perdirent dans les
milliers de hurrahs dont les voyageurs saluaient leur passage.
Cependant, trois ou quatre des gens de
l'aéronef avaient paru sur la plate-forme. Puis l'un d'eux, comme font les
marins qui dépassent un navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout
de corde - façon ironique de lui offrir une remorque.
L'Albatros reprit aussitôt sa
marche habituelle, et, en une demi-heure, il eut laissé en arrière cet express,
dont la dernière vapeur ne tarda pas à disparaître.
Vers une heure après midi, apparut un
vaste disque qui renvoyait les rayons solaires, ainsi que l'eût fait un immense
réflecteur.
Ce doit être la capitale des Mormons,
Salt-Lake-City! dit Uncle Prudent.
C'était, en effet, la cité du
Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c'était le toit rond du Tabernacle, où dix mille
saints peuvent tenir à l'aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons
du soleil en toutes les directions.
Là s'étendait la grande cité, au pied
des monts Wasatsh revêtus de cèdres et de Sapins jusqu'à mi-flanc, sur la rive
de ce Jourdain qui déverse les eaux de l'Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous
l'aéronef se développait le damier que figurent la plupart des villes
américaines, - damier dont on peut dire qu'il a " plus de dames que de cases ",
puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour, un pays
bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel les troupeaux de
moutons se comptent par milliers.
Mais cet ensemble s'évanouit comme une
ombre, et l'Albatros prit vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée
qui ne laissa pas d'être très sensible, puisqu'elle dépassait celle du vent.
Bientôt l'aéronef s'envola au-dessus
des régions du Nevada et de son territoire argentifère, que la Sierra seule
sépare des placers aurifères de la Californie. " Décidément, dit Phil Evans,
nous devons nous attendre à voir San Francisco avant la nuit!
-- Et après?... " répondit Uncle
Prudent.
Il était six heures du soir, lorsque la
Sierra Nevada fut franchie précisément par le col de Truckie qui sert de passe
au railway. Il ne restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour
atteindre, sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l'Etat
californien.
Telle fut alors la rapidité imprimée à
l'Albatros, que, avant huit heures, le dôme du Capitole pointait à
l'horizon de l'ouest pour disparaître bientôt à l'horizon opposé.
En cet instant, Robur se montra sur la
plate-forme. Les deux collègues allèrent à lui.
" Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent,
nous voilà aux confins de l'Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va
cesser...
-- Je ne plaisante jamais, " répondit
Robur.
Il fit un signe. L'Albatros
s'abaissa rapidement vers le sol; mais, en même temps, il prit une telle vitesse
qu'il fallut se réfugier dans les roufles.
A peine la porte de leur cabine
s'était-elle refermée sur les deux collègues :
" Un peu plus, je l'étranglais! dit
Uncle Prudent.
Il faudra tenter de fuir! répondit Phil
Evans.
-- Oui!... coûte que coûte! "
Un long murmure arriva alors jusqu'à
eux.
C'était le grondement de la mer qui se
brisait sur les roches du littoral. C'était l'océan Pacifique.
IX
DANS LEQUEL L'"ALBATROS" FRANCHIT PRÈS DE DIX MILLE KILOMÈTRES, QUI SE TERMINENT
PAR UN BOND PRODIGIEUX.
UNCLE PRUDENT et Phil Evans étaient
bien résolus à fuir. S'ils n'avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement
vigoureux qui composaient le personnel de l'aéronef, peut-être eussent-ils tenté
la lutte. Un coup d'audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur permettre
de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à deux -- Frycollin ne
devant être considéré que comme une quantité négligeable --, il n'y fallait pas
songer. Donc, puisque la force ne pouvait être employée, il conviendrait de
recourir à la ruse, dès que l'Albatros prendrait terre. C'est ce que Phil
Evans essaya de faire comprendre à son irascible collègue, dont il craignait
toujours quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.
En tout cas, ce n'était pas le moment.
L'aéronef filait à toute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain
matin, 16 juin, on ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral
s'arrondit depuis l'île de Vancouver jusqu'au groupe des Aléoutiennes, --
portion de l'Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très
vraisemblablement l'Albatros le croiserait à son extrême courbure. si sa
direction ne se modifiait pas.
Combien les nuits paraissaient longues
aux deux collègues! Aussi avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce
matin-là, lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l'aube
avait blanchi l'horizon de l'est. On approchait du solstice de juin, le plus
long jour de l'année dans l'hémisphère boréal, et, sous le soixantième
parallèle, c'est à peine s'il faisait nuit.
Quant à l'ingénieur Robur, par habitude
ou avec intention, il ne se pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là,
lorsqu'il le quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se
croisait avec eux à l'arrière de l'aéronef.
Cependant, les. yeux rougis pas
l'insomnie, le regard hébété, les jambes flageolantes, Frycollin s'était hasardé
hors de sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain
n'est pas solide. Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui
fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.
Cela fait, le Nègre, toujours titubant,
se dirigea vers la rambarde et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son
équilibre. Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l'Albatros
dominait de deux cents mètres au plus.
Frycollin avait dû se monter beaucoup
pour risquer une pareille tentative. Il lui fallait de l'audace, à coup sûr,
puisqu'il soumettait sa personne à une telle épreuve.
D'abord, Frycollin se tint le corps
renversé en arrière devant la rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la
solidité; puis il se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête
en dehors. Inutile de dire que, pendant qu'il exécutait ces mouvements divers,
il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.
Quel cri! Et comme il se retira vite!
Et de combien la tête lui rentra dans les épaules!
Au fond de l'abîme, il avait vu
l'immense Océan. Ses cheveux se seraient dressés sur son front, s'ils n'eussent
été crépus.
" La mer!... la mer!... " s'écria-t-il.
Et Frycollin fût tombé sur la
plate-forme, si le maître coq n'eût ouvert les bras pour le recevoir.
Ce maître coq était un Français, et
peut-être un Gascon, bien qu'il se nommât François Tapage. S'il n'était pas
Gascon, il avait dû humer les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment
ce François Tapage se trouvait-il au service de l'ingénieur? Par quelle suite de
hasards faisait-il partie du personnel de l'Albatros? on ne sait guère.
En tout cas, ce narquois parlait l'anglais comme un Yankee.
" Eh! droit donc, droit! s'écria-t-il
en redressant le Nègre d'un vigoureux coup dans les reins.
-- Master Tapage!... répondit le pauvre
diable, en jetant des regards désespérés vers les hélices.
-- S'il te plaît, Frycollin!
-- Est-ce que ça casse quelquefois?
-- Non! mais ça finira pas casser.
-- Pourquoi?... pourquoi?...
-- Parce que tout lasse, tout passe,
tout casse, comme on dit dans mon pays.
-- Et la mer qui est dessous
-- En cas de chute, mieux vaut la mer.
-- Mais on se noie!...
-- On se noie, mais on ne s'é-cra-bou-ille
pas! " répondit François Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:
Un instant après, par un mouvement de
reptation, Frycollin s'était glissé au fond de sa cabine.
Pendant cette journée du î6 juin,
l'aéronef ne prit qu'une vitesse modérée. Il semblait raser la surface de cette
mer si calme, tout imprégnée de soleil, qu'il dominait seulement d'une centaine
de pieds.
A leur tour, Uncle Prudent et son
compagnon étaient restés dans leur roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui
se promenait en fumant, tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il
n'y avait qu'un demi-jeu d'hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir
l'appareil dans les basses zones de l'atmosphère.
En ces conditions, les gens de l'Albatros
auraient pu se donner, avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier
leur ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais, à sa
surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette espèce à ventre
jaune qui mesure jusqu'à vingt-cinq mètres de longueur. Ce sont les plus
redoutables cétacés des mers boréales. Les pêcheurs de profession se gardent
bien de les attaquer, tant leur force est prodigieuse.
Cependant, en harponnant une de ces
baleines, soit avec le harpon ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la
javeline-bombe. dont il y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se
faire sans danger.
Mais à quoi bon cet inutile massacre?
Toutefois, et, sans doute, afin de montrer aux deux membres du Weldon-Institute
ce qu'il pouvait obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l'un de
ces monstrueux cétacés.
Au cri de " baleine! baleine! " Uncle
Prudent et Phil Evans sortirent de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque
navire baleinier en vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante,
tous deux eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la
chance d'être recueillis par une embarcation.
Déjà tout le personnel de l'Albatros
était rangé sur la plate-forme. Il attendait.
" Ainsi, nous allons en tâter, master
Robur? demanda le contremaître Turner.
-- Oui, Tom ", répondit l'ingénieur.
Dans les roufles de la machinerie, le
mécanicien et ses deux aides étaient à leur poste, prêts à exécuter les
manoeuvres qui seraient commandées par gestes. L'Albatros ne tarda pas à
s'abaisser vers la mer, et il s'arrêta à une cinquantaine de pieds au-dessus.
Il n'y avait aucun navire au large --
ce que purent constater les deux collègues -- ni aucune terre en vue qu'ils
auraient pu gagner à la nage, en admettant que Robur n'eût rien fait pour les
ressaisir.
Plusieurs jets de vapeur et d'eau,
lancés par leurs évents, annoncèrent bientôt la présence des baleines qui
venaient respirer à la surface de la mer.
Tom Turner, aidé d'un de ses camarades,
s'était placé à l'avant. A sa portée était une de ces javelines-bombes, de
fabrication californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espèce
de cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d'une tige à
pointe barbelée.
Du banc de quart de l'avant, sur lequel
il venait de monter, Robur indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la
main gauche au timonier, les manoeuvres à faire. Il était ainsi maître de
l'aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne saurait
croire avec quelle rapidité, avec quelle précision, l'appareil obéissait à tous
ses commandements. On eût dit d'un être organisé, dont l'ingénieur Robur était
l'âme.
" Baleine!... Baleine! " s'écria de
nouveau Tom Turner.
En effet, le dos d'un cétacé émergeait
à quatre encablures en avant de l'Albatros.
L'Albatros courut dessus, et,
quand il n'en fut plus qu'à une soixantaine de pieds, il s'arrêta.
Tom Turner avait épaulé son arquebuse
qui reposait sur une fourche fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le
projectile, entraînant une longue corde dont l'extrémité se rattachait à la
plate-forme, alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d'une
matière fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de
petit harpon à deux branches, qui s'incrusta dans les chairs de l'animal.
" Attention! " cria Turner.
Uncle Prudent et Phil Evans, si mal
disposés qu'ils fussent, se sentaient intéressés par ce spectacle.
La baleine, blessée grièvement, avait
frappé la mer d'un tel coup de queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de
l'aéronef. Puis l'animal plongea à une grande profondeur, pendant qu'on lui
filait de la corde préalablement lovée dans une baille pleine d'eau, afin
qu'elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la surface,
elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.
Que l'on imagine avec quelle rapidité
l'Albatros fut remorqué à sa suite! D'ailleurs, les propulseurs avaient
été arrêtés. On laissait faire l'animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom
Turner était prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait
rendu cette remorque trop dangereuse.
Pendant une demi-heure, et peut-être
sur une distance de six milles, l'Albatros fut ainsi entraîné; mais on
sentait que le cétacé commençait à faiblir.
Alors, sur un geste de Robur, les
aides-mécaniciens firent machine en arrière, et les propulseurs commencèrent à
opposer une certaine résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du
bord.
Bientôt l'aéronef plana à vingt-cinq
pieds au-dessus d'elle. Sa queue battait encore les eaux avec une incroyable
violence. En se retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'énormes
remous.
Tout à coup, elle se redressa, pour
ainsi dire, piqua une tête, et plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner
eut à peine le temps de lui filer de la corde.
D'un coup, l'aéronef fut entraîné
jusqu'à la surface des eaux. Un tourbillon s'était formé à la place où avait
disparu l'animal. Un paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en
tombe sur les pavois d'un navire qui court contre le vent et la lame.
Heureusement, d'un coup de hache, Tom
Turner trancha la corde, et l'Albatros, sa remorque détachée, remonta à
deux cents mètres sous la puissance de ses hélices ascensionnelles.
Quant à Robur, il avait manoeuvré
l'appareil sans que son sang-froid l'eût abandonné un instant.
Quelques minutes après, la baleine
revenait à la surface -- morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer
accouraient pour se jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd
tout, un Congrès.
L'Albatros, n'ayant que faire de
cette dépouille, reprit sa marche vers l'ouest.
Le lendemain, 17 juin, à six heures du
matin, une terre se profila à l'horizon. C'étaient la presqu'île d'Alaska et le
long semis de brisants des Aléoutiennes.
L'Albatros sauta par-dessus
cette barrière où pullulent ces phoques à fourrure, que chassent les Aléoutiens
pour le compte de la Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture
de ces amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent de
trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files interminables, rangées
en front de bataille, et on eût pu les compter par milliers.
S'ils ne bronchèrent pas au passage de
l'Albatros, il n'en fut pas de même des plongeons, lumnes et imbriens,
dont les cris rauques emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux,
comme s'ils eussent été menacés par quelque formidable bête de l'air.
Les deux mille kilomètres de la mer de
Behring, depuis les premières Aléoutiennes jusqu'à la pointe extrême du
Kamtchatka, furent enlevés pendant les vingt-quatre heures de cette journée et
de la nuit suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent
et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n'était
ni sur ces rivages déserts de l'extrême Asie, ni dans les parages de la mer
d'Okhotsk qu'une évasion pouvait s'effectuer avec quelque chance. Visiblement,
l'Albatros se dirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. Là, bien
qu'il ne fût peut-être pas prudent de s'en remettre à la discrétion des Chinois
ou des Japonais, les deux collègues étaient résolus à s'enfuir, si l'aéronef
faisait halte en un point quelconque de ces territoires.
Mais ferait-il halte? Il n'en était pas
de lui comme d'un oiseau qui finit par se fatiguer d'un trop long vol, ou d'un
ballon qui, faute de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des
approvisionnements pour bien des semaines encore, et ses organes, d'une solidité
merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.
Un bond par-dessus la presqu'île du
Kamtchatka, dont on aperçut à peine l'établissement de Petropavlovsk et le
volcan de Kloutschew pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus
de la mer d'Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un
barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin, l'Albatros
atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la pointe septentrionale du
Japon et l'île Saghalien, dans cette petite Manche, où se déverse ce grand
fleuve sibérien, l'Amour.
Alors se leva un brouillard très dense,
que l'aéronef dut laisser au-dessous de lui. Ce n'est pas qu'il eût besoin de
dominer ces vapeurs pour se diriger. A l'altitude qu'il occupait, aucun obstacle
à craindre, ni monuments élevés qu'il eût pu heurter à son passage, ni montagnes
contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser dans son vol. Le pays
n'était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne laissaient pas d'être fort
désagréables, et tout eût été mouillé à bord.
Il n'y avait donc qu'à s'élever
au-dessus de cette couche de brumes dont l'épaisseur mesurait trois à quatre
cents mètres. Aussi les hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et
au-delà du brouillard, l'Albatros retrouva les régions ensoleillées du
ciel.
Dans ces conditions. Uncle Prudent et
Phil Evans auraient eu quelque peine à donner suite à leurs projets d'évasion,
en admettant qu'ils eussent pu quitter l'aéronef.
Ce jour-là, au moment où Robur passait
près d'eux,
il s'arrêta un instant, et, sans avoir
l'air d'y attacher aucune importance
" Messieurs, dit-il, un navire à voile
ou à vapeur, perdu dans des brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort
gêné. Il ne navigue plus qu'au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa
marche, et, malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à
craindre. L'Albatros n'éprouve aucun de ces soucis. Que lui font les
brumes, puisqu'il peut s'en dégager? L'espace est à lui, tout l'espace! "
Cela dit, Robur continua tranquillement
sa promenade, sans attendre une réponse qu'il ne demandait pas, et les bouffées
de sa pipe se perdirent dans l'azur.
" Uncle Prudent, dit Phil Evans; il
parait que cet étonnant Albatros n'a jamais rien à craindre!
-- C'est ce que nous verrons! "
répondit le président du Weldon-Institute.
Le brouillard dura trois jours, les 19,
20, 21 juin, avec une persistance regrettable. Il avait fallu s'élever pour
éviter les montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s'étant
déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets, jardins,
parcs. Même sans la voir, Robur l'eût reconnue rien qu'à l'aboiement de ses
myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de proie, et surtout à l'odeur
cadavérique que les corps de ses suppliciés jettent dans l'espace.
Les deux collègues étaient sur la
plate-forme, au moment où l'ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il
devrait continuer sa route au milieu du brouillard.
" Messieurs, dit-il, je n'ai aucune
raison de vous cacher que cette ville, c'est Yédo, la capitale du Japon. "
Uncle Prudent ne répondit pas. En
présence de l'ingénieur, il suffoquait comme si l'air eût manqué à ses poumons.
" Cette vue de Yédo, reprit Robur,
c'est vraiment très curieux.
-- Quelque curieux que ce soit...,
répliqua Phil Evans.
-- Cela ne vaut pas Pékin? riposta
l'ingénieur. C'est bien mon avis, et vous en pourrez juger avant peu. "
Impossible d'être plus aimable.
L'Albatros, qui pointait vers le
sud-est, changea alors sa direction de quatre quarts, afin d'aller chercher dans
l'est une route nouvelle.
Pendant la nuit, le brouillard se
dissipa. Il y avait des symptômes d'un typhon peu éloigné, baisse rapide du
baromètre, disparition des vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés
sur le fond cuivré du ciel; à l'horizon opposé, de longs traits de carmin,
nettement tracés sur une nappe d'ardoise, et un large secteur, tout clair, dans
le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux, au coucher du soleil,
prirent une sombre couleur écarlate.
Fort heureusement, ce typhon se
déchaîna plus au sud et n'eut d'autres résultats que de dissiper les brumes
amoncelées depuis près de trois jours.
En une heure, on avait franchi les deux
cents kilomètres du détroit de Corée, puis, la pointe extrême de cette
presqu'île. Tandis que le typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l'Albatros
se balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23,
au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du Pei-Ho, et il
planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.
Penchés en dehors de la plate-forme,
les deux collègues, ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, purent voir très
distinctement cette cité immense, le mur qui la sépare en deux parties -- ville
mandchoue et ville chinoise --, les douze faubourgs qui l'environnent, les
larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les toits
jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs qui entourent les
hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville mandchoue, les six cent
soixante-huit hectares [Près de quatorze fois la surface du Champ-de-Mars]
de la ville Jaune, avec ses pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs
artificiels, sa montagne de charbon qui domine toute la capitale; enfin, au
centre de la ville Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un
autre, la ville Rouge, c'est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les
fantaisies de son invraisemblable architecture.
En ce moment, au-dessous de l'Albatros,
l'air était empli d'une harmonie singulière. On eût dit d'un concert de harpes
éoliennes. Dans l'air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes
formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie supérieure
d'une sorte d'arc en bois léger, sous-tendu d'une mince lame de bambou. Sous
l'haleine du vent, toutes ces lames, aux notes variées comme celles d'un
harmonica, exhalaient un murmure de l'effet le plus mélancolique. Il semblait
que, dans ce milieu, on respirât de l'oxygène musical.
Robur eut alors la fantaisie de se
rapprocher de cet orchestre aérien, et l'Albatros vint lentement se
baigner dans les ondes sonores que les cerfs-volants émettaient à travers
l'atmosphère.
Mais, aussitôt, il se produisit un
extraordinaire effet au milieu de cette innombrable population. Coups de
tam-tams et autres instruments formidables des orchestres chinois, coups de
fusils par milliers, coups de mortiers par centaines, tout fut mis en oeuvre
pour éloigner l'aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce jour-là,
que cette machine aérienne, c'était le mobile dont l'apparition avait soulevé
tant de disputes, les millions de Célestes, depuis l'humble tankadère jusqu'aux
mandarins les plus boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui
venait d'apparaître sur le ciel de Bouddha.
On ne s'inquiéta guère de ces
démonstrations dans l'inabordable Albatros. Mais les cordes, qui
retenaient les cerfs-volants aux pieux fichés dans les jardins impériaux, furent
ou coupées ou halées vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent
rapidement à terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des
oiseaux qu'un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec le dernier
souffle.
Une formidable fanfare, échappée de la
trompette de Tom Turner, se lança alors sur la capitale et couvrit les dernières
notes du concert aérien. Cela n'interrompit pas la fusillade terrestre.
Toutefois, une bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa
plate-forme, l'Albatros remonta dans les zones inaccessibles du ciel.
Que se passa-t-il pendant les quelques
jours qui suivirent? Aucun incident dont les prisonniers eussent pu profiter.
Quelle direction prit l'aéronef? Invariablement celle du sud-ouest -- ce qui
dénotait le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il était visible,
d'ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l'Albatros à se
diriger selon son profil. Une dizaine d'heures après avoir quitté Pékin, Uncle
Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de la Grande Muraille sur
la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts Loungs, ils passèrent au-dessus de
la vallée de Wang-Ho et franchirent la frontière de l'Empire chinois sur la
limite du Tibet.
Le Tibet, -- hauts plateaux sans
végétation, de-ci, de-là pics neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par
les glaciers, bas-fonds avec d'éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des
forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.
Le baromètre, tombé à 450 millimètres,
indiquait alors une altitude de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau
de la mer. A cette hauteur, la température, bien que l'on fût dans les mois les
plus chauds de l'hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.
Ce refroidissement, combiné avec la
vitesse de l'Albatros, rendait la situation peu supportable. Aussi, bien
que les deux collègues eussent à leur disposition de chaudes couvertures de
voyage, ils préférèrent rentrer dans le roufle.
Il va sans dire qu'il avait
fallu donner aux hélices suspensives une extrême rapidité, afin de maintenir
l'aéronef dans un air déjà raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble
parfait, et il semblait que l'on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.
Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet
occidental, chef-lieu de la province de Guari-Khorsoum, put voir passer l'Albatros,
gros comme un pigeon voyageur.
Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans
aperçurent une énorme barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les
neiges, et qui leur coupait l'horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le
roufle de l'avant pour résister à la vitesse du déplacement, regardaient ses
masses colossales. Elles semblaient courir au-devant de l'aéronef.
" L'Himalaya, sans doute, dit Phil
Evans, et il est probable que ce Robur va en contourner la base sans essayer de
passer dans l'Inde.
-- Tant pis! répondit Uncle Prudent.
Sur cet immense territoire, peut-être aurions-nous pu...
-- A moins qu'il ne tourne la chaîne
par le Birman à l'est, ou par le Népaul à l'ouest.
-- En tout cas, je le mets au défi de
la franchir!
-- Vraiment! " dit une voix.
Le lendemain, 28 juin, l'Albatros
se trouvait en face du gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De
l'autre côté de l'Himalaya, c'était la région du Népaul.
En réalité, trois chaînes coupent
successivement la route de l'Inde, quand on vient du nord. Les deux
septentrionales, entre lesquelles s'était glissé l'Albatros, comme un
navire entre d'énormes écueils, sont les premiers degrés de cette barrière de
l'Asie centrale. Ce furent d'abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui
dessinent cette vallée longitudinale et parallèle à l'Himalaya, presque à la
ligne de faite où se partagent les bassins de l'Indus, à l'ouest, et du
Brahmapoutre, à l'est.
Quel superbe système orographique! Plus
de deux cents sommets déjà mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille
pieds! Devant l'Albatros, à huit mille huit cent quarante mètres,
s'élevait le mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières mesures de
l'Everest.
Evidemment, Robur n'avait pas la
prétention d'effleurer la cime de ces pics mais, sans doute, il connaissait les
diverses passes de l'Himalaya, entre autres, la passe d'Ibi-Gamin, que les
frères Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit
cents mètres, et il s'y lança résolument.
Il y eut là quelques heures
palpitantes, très pénibles même. Cependant, si la raréfaction de l'air ne devint
pas telle qu'il fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler
l'oxygène dans les cabines, le froid fut excessif.
Robur, posté à l'avant, sa mâle figure
sous son capuchon, commandait les manoeuvres. Tom Turner avait en main la barre
du gouvernail. Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les
substances acides n'avaient rien à craindre de la congélation -- heureusement.
Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de plus en plus
aigus, dont l'intensité fut extrême, malgré la moindre densité de l'air. Le
baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui indiquait sept mille mètres
d'altitude.
Magnifique disposition de ce chaos de
montagnes!
Partout des sommets blancs. Pas de
lacs, mais des glaciers qui descendent jusqu'à dix mille pieds de la base. Plus
d'herbe, rien que de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus
de ces admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux
flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni de ces
interminables parasites, tendus d'un tronc à l'autre, comme dans les sous-bois
de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, ni yaks, ni boeufs tibétains.
Parfois une gazelle égarée jusque dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est
quelques couples de ces corneilles qui s'élèvent jusqu'aux dernières couches de
l'air respirable.
Cette passe enfin franchie, l'Albatros
commença à redescendre. Au sortir du col, hors de la région des forêts, il n'y
avait plus qu'une campagne infinie qui s'étendait sur un immense secteur.
Alors Robur s'avança vers ses hôtes, et
d'une voix aimable :
" L'Inde, messieurs ", dit-il.
X
DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI
LE VALET FRYCOLLIN FUT MIS À LA REMORQUE.
L'ingénieur n avait point l'intention
de promener son appareil au-dessus de ces merveilleuses contrées de l'Indoustan.
Franchir l'Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus, il ne
voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que l'Albatros fût
parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce monde? On le verra bien.
En tout cas, si, dans leur for
intérieur, Uncle Prudent et son collègue ne pouvaient qu'admirer la puissance
d'un pareil engin de locomotion aérienne, ils n'en laissaient rien paraître. Ils
ne cherchaient que l'occasion de s'enfuir. Ils n'admirèrent même pas le superbe
spectacle offert à leur vue, pendant que l'Albatros suivait les
pittoresques lisières du Pendjab.
Il y a bien, à la base de l'Himalaya,
une bande marécageuse de terrains d'où transpirent des vapeurs malsaines, ce
Teraï dans lequel la fièvre est à l'état endémique. Mais ce n'était pas pour
gêner l'Albatros ni compromettre la santé de son personnel. Il monta,
sans trop se presser, vers l'angle que l'Indoustan fait au point de jonction du
Turkestan et de la Chine. Le 29juin, dès les premières heures du matin,
s'ouvrait devant lui l'incomparable vallée de Cachemir.
Oui, incomparable, cette gorge que
laissent entre eux le grand et le petit Himalaya! Sillonnée des centaines de
contreforts que l'énorme chaîne envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspe, elle
est arrosée par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées
de Porus et d'Alexandre, c'est-à-dire l'Inde et la Grèce aux prises dans l'Asie
centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux villes, fondées par le
Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si bien disparu qu'on ne peut même
plus en retrouver la place.
Pendant cette matinée, l'Albatros
plana au-dessus de Srinagar, plus connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent
et son compagnon virent une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve,
ses ponts de bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en
découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits gazonnés qui
prenaient l'aspect de grosses taupinières, ses canaux multiples, avec des
barques comme des noix et des bateliers comme des fourmis, ses palais, ses
temples, ses kiosques, ses mosquées, ses bungalows à l'entrée des faubourgs, --
tout cet ensemble doublé par la réverbération des eaux; puis sa vieille
citadelle de Hari-Parvata, campée au front d'une colline, comme le plus
important des forts de Paris au front du mont Valérien.
" Ce serait Venise, dit Phil Evans, si
nous étions en Europe.
-- Et si tous étions en Europe,
répondit Uncle Prudent, nous saurions bien retrouver le chemin de l'Amérique! "
L'Albatros ne s'attarda pas
au-dessus du lac que le fleuve traverse et reprit son vol à travers la vallée de
l'Hydaspe.
Pendant une demi-heure seulement,
descendu à dix mètres du fleuve, il resta stationnaire. Alors, au moyen d'un
tuyau de caoutchouc envoyé en dehors, Tom Turner et ses gens s'occupèrent de
refaire leur provision d'eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des
accumulateurs mirent en mouvement.
Durant cette opération, Uncle Prudent
et Phil Evans s'étaient regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau.
Ils n'étaient qu'à quelques mètres de la surface de l'Hydaspe, à portée des
rives. Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
liberté, et, lorsqu'ils auraient disparu entre deux eaux, comment Robur eût-il
pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la possibilité d'agir, ne
fallait-il pas que l'appareil se tint au moins à deux mètres au-dessus du lac?
En un instant, toutes les chances pour
ou contre s'étaient présentées à leur esprit. En un instant ils les avaient
pesées. Enfin ils allaient s'élancer par-dessus la plate-forme, lorsque
plusieurs paires de mains s'abattirent sur leurs épaules.
On les observait. Ils furent mis dans
l'impossibilité de fuir.
Cette fois, ils ne se rendirent pas
sans résistance. Ils voulurent repousser ceux qui les tenaient. Mais c'étaient
de solides gaillards, ces gens de l'Albatros!
" Messieurs, se contenta de dire
l'ingénieur, quand on a le plaisir de voyager en compagnie de
Robur-le-Conquérant, comme vous l'avez si bien nommé, et à bord de son admirable
Albatros, on ne le quitte pas ainsi... à l'anglaise! J'ajouterai même
qu'on ne le quitte plus! "
Phil Evans entraîna son collègue qui
allait se livrer à quelque acte de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle,
décidés à s'enfuir, dût-il leur en coûter la vie, et n importe où.
L'Albatros avait repris sa
direction vers l'ouest. Pendant cette journée, avec une vitesse moyenne, il
franchit le territoire du Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale,
puis la frontière du royaume de l'Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir.
Dans ces contrées, toujours si
disputées encore, sur cette route ouverte aux Russes vers les possessions
anglaises de l'Inde, apparurent des rassemblements d'hommes, des colonnes, des
convois, en un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d'une armée
en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de la
mousqueterie. Mais l'ingénieur ne se mêlait jamais des affaires des autres,
quand ce n'était pas pour lui question d'honneur ou d'humanité. Il passa outre.
Si Hérat, comme on le dit, est la clef de l'Asie centrale, que cette clef allât
dans une poche anglaise ou dans une poche moscovite, peu lui importait. Les
intérêts terrestres ne regardaient plus l'audacieux qui avait fait de l'air son
unique domaine.
D'ailleurs, le pays ne tarda pas à
disparaître sous un véritable ouragan de sable, comme il ne s'en produit que
trop fréquemment dans ces régions. Ce vent, qui s'appelle " tebbad ", transporte
des éléments fiévreux avec l'impondérable poussière soulevée à son passage. Et
combien de caravanes périssent dans ces tourbillons!
Quant à l'Albatros, afin
d'échapper à cette poussière qui aurait pu altérer la finesse de ses engrenages,
il alla chercher à deux mille mètres une zone plus saine.
Ainsi disparut la frontière de la Perse
et ses longues plaines qui restèrent invisibles. L'allure était très modérée,
bien qu'aucun écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques
montagnes, elles ne sont cotées qu'à de moyennes altitudes. Mais, aux approches
de la capitale, il convenait d'éviter le Damavend, dont le pic neigeux pointe à
près de six mille six cents mètres, puis la chaîne d'Elbrouz, au pied de
laquelle est bâti Téhéran.
Dès les premières lueurs du 2 juillet
surgit ce Damavend, émergeant du simoun de sables.
L'Albatros se dirigea donc de
manière à passer au-dessus de la ville, que le vent enveloppait d'un nuage de
fine poussière.
Cependant, vers les dix heures du
matin, on put apercevoir les larges fossés qui entourent l'enceinte, et, au
milieu, le palais du Shah, ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses
bassins qui semblaient taillés dans d'énormes turquoises d'un bleu éclatant.
Ce ne fut qu'une rapide vision. A
partir de ce point, l'Albatros, modifiant sa route, porta presque
directement vers le nord. Quelques heures après, il se trouvait au-dessus d'une
petite ville, bâtie à un angle septentrional de la frontière persane, sur les
bords d'une vaste étendue d'eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
ni à l'est.
Cette ville, c'était le port d'Ashourada,
la station russe la plus avancée dans le sud. Cette étendue d'eau, c'était une
mer. C'était la Caspienne.
Plus de tourbillons de poussière alors.
Vue d'un ensemble de maisons à l'européenne, disposées le long d'un promontoire,
avec un clocher qui les domine.
L'Albatros s'abaissa sur cette
mer dont les eaux sont à trois cents pieds au-dessous du niveau. océanien. Vers
le soir, il longeait la côte -- turkestane autrefois, russe alors -- qui monte
vers le golfe de Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres
au-dessus de la Caspienne.
Aucune terre en vue, ni du côté de
l'Asie, ni du côté de l'Europe. A la surface de la mer, quelques voiles blanches
gonflées par la brise. C'étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs
formes, des kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât,
des teimils, simples canots de service 'ou de pêche. Çà et là, s'élevaient
jusqu'à l'Albatros quelques queues de fumée, vomies par la cheminée de
ces steamers d'Ashourada que la Russie entretient pour la police des eaux
turkomanes.
Ce matin-là, le contremaître Tom Turner
causait avec le maître coq, François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il
avait fait cette réponse
" Oui, nous resterons quarante-huit
heures environ au-dessus de la mer Caspienne.
-- Bien! répondit le maître coq. Cela
nous permettra sans doute de pêcher ?...
-- Comme vous le dites! "
Puisqu'on devait mettre quarante heures
à faire les six cent vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de
large, c'est que la vitesse de l'Albatros serait très modérée, et même
nulle pendant les opérations de pêche.
Or, cette réponse de Tom Turner fut
entendue par Phil Evans qui se trouvait alors à l'avant.
En ce moment, Frycollin s'obstinait à
l'assommer de ses incessantes récriminations, le priant d'intervenir près de son
maître pour qu'il le fit " déposer à terre ".
Sans répondre à cette demande
saugrenue, Phil Evans revint à l'arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes
précautions prises pour ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases
échangées entre Tom Turner et le maître coq.
" Phil Evans, répondit Uncle Prudent,
je pense que nous ne nous faisons aucune illusion sur les intentions de ce
misérable à notre égard?
-- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne
nous rendra la liberté que lorsque cela lui conviendra, -- s'il nous la rend
jamais!
-- Dans ce cas, nous devons tout tenter
pour quitter l'Albatros!
-- Un fameux appareil, il faut bien
l'avouer!
-- C'est possible! s'écria Uncle
Prudent, mais c'est l'appareil d'un coquin qui nous retient au mépris de tout
droit. Or, cet appareil constitue pour nous et les nôtres un danger permanent.
Si donc nous ne parvenons pas à le détruire...
-- Commençons par nous sauver!..,
répondit Phil Evans. Nous verrons après!
-- Soit! reprit Uncle Prudent, et
profitons des occasions qui vont s'offrir. Evidemment l'Albatros va
traverser la Caspienne, puis se lancer sur l'Europe, soit dans le nord,
au-dessus de la Russie, soit dans l'ouest, au-dessus des contrées méridionales.
Eh bien! en quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré
jusqu'à l'Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute heure.
-- Mais, demanda Phil Evans, comment
fuir?...
-- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent.
Il arrive parfois, pendant la nuit, que l'Albatros plane à quelques
centaines de pieds seulement du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette
longueur, et, avec un peu d'audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...
-- Oui, répondit Phil Evans, le cas
échéant, je n'hésiterais pas...
Ni moi, dit Uncle Prudent. J'ajoute
que, la nuit, excepté le timonier posté à l'arrière, personne ne veille.
Précisément, un de ces câbles est placé
à l'avant, et, sans être vu, sans être entendu, il ne serait pas impossible de
le dérouler...
-- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec
plaisir, Uncle Prudent, que vous 'êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir.
Mais, en ce moment, nous voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en
vue. L'Albatros va descendre et s'arrêter pendant la pèche... Est-ce que
nous ne pourrions pas profiter?...
-- Eh! on nous surveille, même quand
nous ne croyons pas être surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l'avez bien
vu, quand nous avons tenté de nous précipiter dans l'Hydaspe.
-- Et qui dit que nous ne sommes pas
surveillés aussi pendant la nuit? répliqua Phil Evans.
-- Il faut pourtant en finir! s'écria
Uncle Prudent, oui! en finir avec cet Albatros et son maître! "
On le voit, sous l'excitation de la
colère, les deux collègues -- Uncle Prudent surtout -- pouvaient être conduits à
commettre les actes les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur
propre sûreté.
Le sentiment de leur impuissance, le
dédain ironique avec lequel les traitait Robur, les réponses brutales qu'il leur
faisait, tout contribuait à tendre une situation dont l'aggravation était chaque
jour plus manifeste.
Ce jour même, une nouvelle scène
faillit amener une altercation des plus regrettables entre Robur et les deux
collègues. Frycollin ne se doutait guère qu'il allait en être le provocateur.
En se voyant au-dessus de cette mer
sans limites, le poltron fut repris d'une belle épouvante. Comme un enfant,
comme un Nègre qu'il était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier,
à se démener en mille contorsions et grimaces.
" Je veux m'en aller!... Je veux m'en
aller! criait-il. Je ne suis pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour
voler!... Je veux qu'on me remette à terre... tout de suite!... "
Il va sans dire que Uncle Prudent ne
cherchait aucunement à le calmer, -- au contraire. Aussi ces hurlements
finirent-ils par impatienter singulièrement Robur.
Or, comme Tom Turner et ses compagnons
allaient procéder aux manoeuvres de la pêche, l'ingénieur, pour se débarrasser
de Frycollin, ordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Nègre continua à se
débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus belle.
Il était midi. En ce moment, l'Albatros
se tenait à cinq ou six mètres seulement du niveau de la mer. Quelques
embarcations, épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
Caspienne ne devait pas tarder à être déserte.
Comme on le pense bien, dans ces
conditions où ils n'auraient eu qu'à piquer une tête pour fuir, les deux
collègues devaient être et étaient l'objet d'une surveillance spéciale. En
admettant même qu'ils se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les
reprendre avec le canot de caoutchouc de l'Albatros. Donc, rien à faire
pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis que Uncle
Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa cabine.
On sait que la mer Caspienne est une
dépression volcanique du sol. En ce bassin tombent les eaux de ces grands
fleuves, le Volga, l'Oural, le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans
l'évaporation qui lui enlève son trop-plein, ce trou, d'une superficie de
dix-sept mille lieues carrées, d'une profondeur moyenne comprise entre soixante
et quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l'est, basses et
marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer
Noire, ni avec la mer d'Aral, dont les niveaux sont très supérieurs au sien,
elle n'en nourrit pas moins un très grand nombre de poissons -- de ceux, bien
entendu,
auxquels ne peuvent déplaire ses eaux
d'une amertume prononcée, due au naphte qu'y déversent les sources de son
extrémité méridionale.
Or, en songeant à la variété que la
pêche pouvait apporter à son ordinaire, le personnel de l'Albatros ne
dissimulait pas le plaisir qu'il allait y prendre.
Attention! cria Tom Turner, qui venait
de harponner un poisson de belle taille, presque semblable à un requin.
C'était un magnifique esturgeon, long
de sept pieds, de cette espèce Belonga des Russes, dont les oeufs, mélangés de
sel, de vinaigre et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons
pêchés dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
ceux-ci furent bien accueillis à bord de l'Albatros.
Toutefois, ce qui rendit cette pêche
plus fructueuse encore, ce fut la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle,
carpes, brèmes, saumons, brochets d'eaux salées, et surtout quantité de ces
sterlets de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants d'Astrakan
à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement passer de leur élément
naturel dans les chaudières de l'équipage, sans frais de transport.
Les gens de Robur halaient joyeusement
les filets, après que l'Albatros les avait promenés pendant plusieurs
milles. Le Gascon François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom.
Une heure de pêche suffit à remplir les viviers de l'aéronef, qui remonta vers
le nord.
Pendant cette halte, Frycollin n'avait
cessé de crier, de frapper aux parois de sa cabine, de faire en un mot un
insupportable vacarme.
" Ce maudit Nègre ne se taira donc pas!
dit Robur, véritablement à bout de patience.
-- Il me semble, monsieur, qu'il a bien
le droit de se plaindre! répondit Phil Evans.
-- Oui, comme moi j'ai le droit
d'épargner ce supplice à mes oreilles! répliqua Robur.
-- Ingénieur Robur!... dit Uncle
Prudent, qui venait d'apparaître sur la plate-forme.
-- Président du Weldon-Institute ? "
Tous deux s'étaient avancés l'un vers
l'autre. Il se regardaient dans le blanc des yeux.
Puis, Robur, haussant les épaules :
" A bout de corde! " dit-il.
Tom Turner avait compris. Frycollin fut
tiré de sa cabine.
Quels cris il poussa, lorsque le
contremaître et un de ses camarades le saisirent et l'attachèrent dans une sorte
de baille, à laquelle ils fixèrent solidement l'extrémité d'un câble!
C'était précisément un de ces câbles
dont Uncle Prudent voulait faire l'usage que l'on sait.
Le Nègre avait cru d'abord qu'il allait
être pendu... Non! Il ne devait être que suspendu.
En effet, ce câble fut déroulé
au-dehors sur une longueur de cent pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le
vide.
Il pouvait crier à son aise maintenant.
Mais, l'épouvante l'étreignant au larynx, il resta muet.
Uncle Prudent et Phil Evans avaient
voulu s'opposer à cette exécution ils furent repoussés.
" C'est une infamie!... C'est une
lâcheté! s'écria Uncle Prudent, qui était hors de lui.
-- Vraiment! répondit Robur.
-- C'est un abus de la force contre
lequel je protesterai autrement que par des paroles!
-- Protestez!
-- Je me vengerai, ingénieur Robur!
-- Vengez-vous, président du
Weldon-Institute!
-- Et de vous et des vôtres! "
Les gens de l'Albatros s'étaient
rapprochés dans des dispositions peu bienveillantes. Robur leur fit signe de
s'éloigner.
" Oui!... De vous et des vôtres!..,
reprit Uncle Prudent, que son collègue essayait en vain de calmer.
-- Quand il vous plaira! répondit
l'ingénieur.
-- Et par tous les moyens possibles!
-- Assez! dit alors Robur d'un ton
menaçant, assez! Il y a d'autres câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout
comme le valet, le maître! "
Uncle Prudent se tut, non par crainte,
mais parce qu'il fut pris d'une telle suffocation que Phil Evans dut l'emmener
dans sa cabine.
Cependant, depuis une heure, le temps
s'était singulièrement modifié. Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait
se méprendre. Un orage menaçait. La saturation électrique de l'atmosphère était
portée à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d'un
phénomène qu'il n'avait jamais observé.
Dans le nord, d'où venait l'orage,
montaient des volutes de vapeurs quasi lumineuses, -- ce qui était certainement
dû à la variation de la charge électrique des diverses couches de nuages.
Le reflet de ces bandes faisait courir,
à la surface de la mer, des myriades de lueurs, dont l'intensité devenait
d'autant plus vive que le ciel commençait à s'assombrir.
L'Albatros et le météore ne
devaient pas tarder à se rencontrer, puisqu'ils allaient l'un au-devant de
l'autre.
Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était
toujours à la remorque, -- et remorque est le mot juste, car le câble faisait un
angle assez ouvert avec l'appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce
qui laissait la baille quelque peu en arrière.
Que l'on juge de son épouvante, lorsque
les éclairs commencèrent à sillonner l'espace autour de lui, tandis que le
tonnerre roulait ses éclats dans les profondeurs du ciel.
Tout le personnel du bord s'occupait à
manoeuvrer en vue de l'orage, soit pour s'élever plus haut que lui, soit pour le
distancer en se lançant à travers les couches inférieures.
L'Albatros se trouvait alors à
sa hauteur moyenne --mille mètres environ, -- quand éclata un coup de foudre
d'une violence extrême. La rafale s'éleva soudain. En quelques secondes, les
nuages en feu se précipitèrent sur l'aéronef.
Phil Evans vint alors intercéder en
faveur de Frycollin et demander qu'on le ramenât à bord.
Mais Robur n'avait point attendu cette
démarche. Ses ordres étaient donnés. Déjà on s'occupait de haler la corde sur la
plate-forme, quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans
la rotation des hélices suspensives.
Robur bondit vers le roufle central
" Force ! ... Force ! ... cria-t-il au
mécanicien. Il faut monter rapidement et plus haut que l'orage!
-- Impossible, maître!
-- Qu'y a-t-il?
-- Les courants sont troublés!... Il se
fait des intermittences!..."
Et de fait, l'Albatros
s'abaissait sensiblement.
Ainsi qu'il arrive pour les courants
des fils télégraphiques pendant les orages, le fonctionnement électrique
n'opérait plus qu'incomplètement dans les accumulateurs de l'aéronef. Mais, ce
qui n'est qu'un inconvénient quand il s'agit de dépêches, ici, c'était un
effroyable danger, c'était l'appareil précipité dans la mer, sans qu'on pût s'en
rendre maître.
" Laisse descendre, cria Robur, et
sortons de la zone électrique! Allons, enfants, du sang-froid! "
L'ingénieur était monté sur son banc de
quart. Les hommes, à leur poste, se tenaient prêts à exécuter les ordres du
maître.
L'Albatros, bien qu'il se fût
abaissé de quelques centaines de pieds, était encore plongé dans le nuage, au
milieu des éclairs qui se croisaient comme les pièces d'un feu d'artifice.
C'était à croire qu'il allait être foudroyé. Les hélices se ralentissaient
encore, et ce qui n'avait été jusque-là qu'une descente un peu rapide menaçait
de devenir une chute.
Enfin, en moins d'une minute, il était
manifeste qu'il serait arrivé au niveau de la mer. Une fois immergé, aucune
puissance n'aurait pu l'arracher de cet abîme.
Soudain la nuée électrique apparut
au-dessus de lui. L'Albatros n'était plus alors qu'à soixante pieds de la
crête des lames. En deux ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme.
Mais, Robur, saisissant l'instant
propice, se précipita vers le roufle central, il saisit les leviers de mise en
train, il lança le courant des piles que ne neutralisait plus la tension
électrique de l'atmosphère ambiante... En un instant, il eut rendu à ses hélices
leur vitesse normale, arrêté la chute, maintenu l'Albatros à petite
hauteur, pendant que ses propulseurs l'entraînaient loin de l'orage, qu'il ne
tarda pas à dépasser.
Inutile de dire que Frycollin avait
pris un bain forcé,
-- pendant quelques secondes seulement.
Lorsqu'il fut ramené à bord, il était mouillé comme s'il eût plongé jusqu'au
fond des mers. On le croira sans peine, il ne criait plus.
Le lendemain, 4 juillet, l'Albatros
avait franchi la limite septentrionale de la Caspienne.
XI
DANS LEQUEL LA COLÈRE DE UNCLE PRUDENT
CROÎT COMME LE CARRÉ DE LA VITESSE.
Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans
durent renoncer à tout espoir de s'échapper, ce fut bien pendant les cinquante
heures qui suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fût
moins facile durant cette traversée de l'Europe? C'est possible. Il savait,
d'ailleurs, qu'ils étaient décidés à tout pour s'enfuir.
Quoi qu'il en soit, toute tentative eût
alors été un suicide. Que l'on saute d'un express, marchant avec une vitesse de
cent kilomètres à l'heure, ce n'est peut-être que risquer sa vie, mais, d'un
rapide, lancé à raison de deux cents kilomètres, ce serait vouloir la mort.
Or, c'est précisément cette vitesse --
le maximum dont il pût disposer -- qui fut imprimée à l'Albatros. Elle
dépassait le vol de l'hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomètres à l'heure.
Depuis quelque temps, on a dû le
remarquer, les vents du nord-est dominaient avec une persistance très favorable
à la direction de l'Albatros, puisqu'il marchait dans le même sens,
c'est-à-dire d'une façon générale vers l'ouest. Mais, ces vents commençant à se
calmer, il devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-forme, sans avoir
la respiration coupée par la rapidité du déplacement. Les deux collègues, à un
certain moment, eussent même été jetés par-dessus le bord, s'ils n'avaient été
acculés contre leur roufle par la pression de l'air.
Heureusement, à travers les hublots de
sa cage, le timonier les aperçut, et une sonnerie électrique prévint les hommes,
renfermés dans le poste de l'avant.
Quatre d'entre eux se glissèrent
aussitôt vers l'arrière, en rampant sur la plate-forme.
Que ceux qui se sont trouvés en mer sur
un navire debout au vent, pendant quelque tempête, rappellent leur souvenir, et
ils comprendront ce que devait être la violence d'une pareille pression.
Seulement, ici, c'était l'Albatros qui la créait par son incomparable
vitesse.
En somme, il fallut ralentir la marche
-- ce qui permit à Uncle Prudent et à Phil Evans de regagner leur cabine. A
l'intérieur de ses roufles, ainsi que l'avait dit l'ingénieur, l'Albatros
emportait avec lui une atmosphère parfaitement respirable.
Mais quelle solidité avait donc cet
appareil, pour qu'il pût résister à un pareil déplacement! C'était prodigieux.
Quant aux propulseurs de l'avant et de l'arrière, on ne les voyait même plus
tourner. C'était avec une infinie puissance de pénétration qu'ils se vissaient
dans la couche d'air.
La dernière ville, observée du bord,
avait été Astrakan, située presque à l'extrémité nord de la Caspienne.
L'Etoile du Désert -- sans doute
quelque poète russe l'a appelée ainsi -- est maintenant descendue de la première
à la cinquième ou sixième grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un
instant montré ses vieilles murailles couronnées de créneaux inutiles, ses
antiques tours au centre de la cité, ses mosquées contiguës à des églises de
style moderne, sa cathédrale dont les cinq dômes, dorés et semés d'étoiles
bleues, semblaient découpés dans un morceau de firmament, -- le tout presque au
niveau de cette embouchure du Volga qui mesure deux kilomètres.
Puis, à partir de ce point, le vol de
l'Albatros ne fut plus qu'une sorte de chevauchée à travers les hauteurs
du ciel, comme s'il eût été attelé de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent
une lieue d'un seul coup d'aile.
Il était dix heures du matin, le 4
juillet, lorsque l'aéronef pointa dans le nord-ouest en suivant à peu près la
vallée du Volga. Les steppes du Don et de l'Oural filaient de chaque côté du
fleuve. S'il eût été possible
de plonger un regard sur ces vastes
territoires, à peine aurait-on eu le temps d'en compter les villes et villages.
Enfin, le soir venu, l'aéronef dépassait Moscou, sans même saluer le drapeau du
Kremlin. En dix heures, il avait enlevé les deux mille kilomètres qui séparent
Astrakan de l'ancienne capitale de toutes les Russies.
De Moscou à Pétersbourg, la ligue du
chemin de fer ne compte pas plus de douze cents kilomètres. C'était donc
l'affaire d'une demi-journée. Aussi, l'Albatros, exact comme un express,
atteignit-il Pétersbourg et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La
clarté de la nuit, sous cette haute latitude qu'abandonne si peu le soleil de
juin, permit d'embrasser un instant l'ensemble de cette vaste capitale.
Puis, ce furent le golfe de Finlande,
l'archipel d'Abo, la Baltique, la Suède à la latitude de Stockholm, la Norvège à
la latitude de Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomètres!
En vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n'eût été capable
désormais d'enrayer la vitesse de l'Albatros, comme si la résultante de
sa force de projection et de l'attraction terrestre l'eût maintenu dans une
trajectoire immuable autour du globe.
Il s'arrêta, cependant, et précisément
au-dessus de la fameuse chute de Rjukanfos, en Norvège. Le Gousta, dont la cime
domine cette admirable région du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu'il
ne devait pas dépasser dans l'ouest.
Aussi, à partir de ce point, l'Albatros
revint-il franchement vers le sud, sans modérer sa vitesse.
Et, pendant ce vol invraisemblable, que
faisait Frycollin? Frycollin demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du
mieux qu'il pouvait, sauf aux heures des repas.
François Tapage lui tenait alors
compagnie et se jouait volontiers de ses terreurs.
" Eh! eh! mon garçon, disait-il, tu ne
cries donc plus!... Faut pas te gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux
heures de suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
quel excellent bain d'air pour les rhumatismes!
-- Il me semble que tout se disloque!
répétait Frycollin.
-- Peut-être bien, mon brave Fry! Mais
nous allons si rapidement que nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui
est rassurant!
-- Vous croyez?
-- Foi de Gascon! "
Pour dire le vrai, et sans rien
exagérer comme François Tapage, il était certain que, grâce à cette rapidité, le
travail des hélices suspensives était quelque peu amoindri. L'Albatros
glissait sur la couche d'air à la manière d'une fusée à la Congrève.
" Et ça durera longtemps comme cela?
demandait Frycollin.
-- Longtemps ?... Oh non! répondait le
maître coq. Simplement toute la vie!
-- Ah! faisait le Nègre en recommençant
ses lamentations.
-- Prends garde, Fry, prends garde!
s'écriait alors François Tapage, car, comme on dit dans mon pays, le maître
pourrait bien t'envoyer à la balançoire! "
Et Frycollin, en même temps que les
morceaux qu'il mettait en double dans sa bouche, ravalait ses soupirs.
Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil
Evans, qui n'étaient point gens à récriminer inutilement, venaient de prendre un
parti. Il était évident que la fuite ne pouvait plus s'effectuer. Toutefois,
s'il n'était pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
pouvait-on faire savoir à ses habitants ce qu'étaient devenus, depuis leur
disparition, le président et le secrétaire du Weldon-Institute, par qui ils
avaient
été enlevés, à bord de quelle machine
volante ils étaient détenus, et provoquer peut-être -- de quelle façon, grand
Dieu! -- une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux mains de
ce Robur?
Correspondre ?... Et comment?
Suffirait-il donc d'imiter les marins en détresse qui enferment dans une
bouteille un document indiquant le lieu du naufrage et le jettent à la mer?
Mais ici, la mer, c'était l'atmosphère.
La bouteille n'y surnagerait pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont
elle pourrait bien fracasser le crâne, elle risquerait de n'être jamais
retrouvée.
En somme, les deux collègues n'avaient
que ce moyen à leur disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du
bord, quand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisait, on le sait, et on peut
pardonner ce léger défaut à un Américain, qui pourrait faire pis. Or, en sa
qualité de priseur, il possédait une tabatière, -- vide maintenant. Cette
tabatière était en aluminium. Une fois lancée au-dehors, si quelque honnête
citoyen la trouvait, il la ramasserait; s'il la ramassait, il la porterait à un
bureau de police, et, là, on prendrait connaissance du document destiné à faire
connaître la situation des deux victimes de Robur-le-Conquérant.
C'est ce qui fut fait. La note était
courte, mais elle disait tout et donnait l'adresse du Weldon-Institute, avec
prière de faire parvenir.
Puis, Uncle Prudent, après y avoir
glissé la note, entoura la tabatière d'une épaisse bande de laine solidement
ficelée, autant pour l'empêcher de s'ouvrir pendant la chute que de se briser
sur le sol. Il n'y avait plus qu'à attendre une occasion favorable.
En réalité, la manoeuvre la plus
difficile, pendant cette prodigieuse traversée de l'Europe, c'était de sortir du
roufle, de ramper sur la plate-forme, au risque d'être emporté, et cela
secrètement. D'autre part,
il ne fallait pas que la tabatière
tombât en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d'eau. Elle eût été
perdue.
Toutefois, il n'était pas impossible
que les deux collègues réussissent par ce moyen à rentrer en communication avec
le monde habité.
Mais il faisait jour en ce moment. Or,
mieux valait attendre la nuit et profiter, soit d'une diminution de la vitesse,
soit d'une halte, pour sortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le
bord de la plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatière que sur une
ville.
D'ailleurs, quand bien même toutes ces
conditions se fussent alors rencontrées, le projet n'aurait pas pu être mis à
exécution, -- ce jour là du moins.
L'Albatros, en effet, après
avoir quitté la terre norvégienne à la hauteur du Gousta, avait appuyé vers le
sud. Il suivait précisément le zéro de longitude qui n'est autre, en Europe, que
le méridien de Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans
provoquer une stupéfaction bien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments
qui font le cabotage entre l'Angleterre, la Hollande, la France et la Belgique.
Si la tabatière ne tombait pas sur le pont même de l'un de ces navires, il y
avait bien des chances pour qu'elle s'en allât par le fond.
Uncle Prudent et Phil Evans furent donc
obligés d'attendre un moment plus favorable. Du reste, ainsi qu'on va le voir,
une excellente occasion devait bientôt s'offrir à eux.
A dix heures du soir, l'Albatros
venait d'atteindre les côtes de France, à peu près à la hauteur de Dunkerque. La
nuit était assez sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser
ses feux électriques avec ceux de Douvres, d'une rive à l'autre du détroit du
Pas-de-Calais. Puis l'Albatros s'avança au-dessus
du territoire français, en se
maintenant à une moyenne altitude de mille mètres.
Sa vitesse n'avait point été modérée.
Il passait comme une bombe au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si
nombreux en ces riches provinces de la France septentrionale. C'étaient, sur ce
méridien de Paris, après Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil, Saint-Denis. Rien
ne le fit dévier de la ligne droite. C'est ainsi que, vers minuit, il arriva
au-dessus de la " Ville Lumière ", qui mérite ce nom même quand ses habitants
sont couchés -- ou devraient l'être.
Par quelle étrange fantaisie
l'ingénieur fut-il porté à faire halte au-dessus de la cité parisienne? on ne
sait. Ce qui est certain, c'est que l'Albatros s'abaissa de manière à ne
la dominer que de quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de
sa cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l'air ambiant sur la
plate-forme.
Uncle Prudent et Phil Evans n'eurent
garde de manquer l'excellente occasion qui leur était offerte. Tous deux, après
avoir quitté leur roufle, cherchèrent à s'isoler, afin de pouvoir choisir
l'instant le plus propice. Il fallait surtout éviter d'être vu.
L'Albatros, semblable à un
gigantesque scarabée, allait doucement au-dessus de la grande ville. Il
parcourut la ligne des boulevards, si brillamment éclairés alors par les
appareils Edison. Jusqu'à lui montait le bruit des voitures circulant encore
dans les rues, et le roulement des trains sur les railways multiples qui
rayonnent vers Paris. Puis, il vint planer à la hauteur des plus hauts
monuments, comme s'il eût voulu heurter la boule du Panthéon ou la croix des
Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadéro jusqu'à la tour
métallique du Champ-de-Mars, dont l'énorme réflecteur inondait toute la capitale
de lueurs électriques.
Cette promenade aérienne, cette
flânerie de noctambule, dura une heure environ. C'était comme une halte dans les
airs, avant la reprise de l'interminable voyage.
Et même l'ingénieur Robur voulut, sans
doute, donner aux Parisiens le spectacle d'un météore que n'avaient point prévu
ses astronomes. Les fanaux de l'Albatros furent mis en activité. Deux
gerbes brillantes se promenèrent sur les places, les squares, les jardins, les
palais, sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d'immenses houppes
de lumière d'un horizon à l'autre.
Certes, l'Albatros avait été vu,
cette fois, -- non seulement bien vu, mais entendu aussi, car Tom Turner,
embouchant sa trompette, envoya sur la cité une éclatante fanfare. A ce moment,
Uncle Prudent, se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa
tomber la tabatière...
Presque aussitôt l'Albatros
s'éleva rapidement.
Alors, à travers les hauteurs du ciel
parisien, monta un immense hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards,
-- hurrah de stupéfaction qui s'adressait au fantaisiste météore.
Soudain, les fanaux de l'aéronef
s'éteignirent, l'ombre se refit autour de lui en même temps que le silence, et
la route fut reprise avec une vitesse de deux cents kilomètres à l'heure.
C'était tout ce qu'on devait voir de la
capitale de la France.
A quatre heures du matin, l'Albatros
avait traversé obliquement tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de
temps à franchir les Pyrénées ou les Alpes, il se glissa à la surface de la
Provence jusqu'à la pointe du cap d'Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
assemblés sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ébahis en le voyant
passer au-dessus de la Ville éternelle. Deux heures après, dominant la baie de
Naples, il se balançait un instant au milieu des volutes fuligineuses du Vésuve.
Enfin, après avoir coupé la Méditerranée d'un vol oblique, dès la première heure
de l'après-midi, il était signalé par les vigies de la Goulette, sur la côte
tunisienne.
Après l'Amérique, l'Asie! Après l'Asie,
l'Europe! C'étaient plus de trente mille kilomètres que le prodigieux appareil
venait de faire en moins de vingt-trois jours!
Et maintenant, le voilà qui s'engage
au-dessus des régions connues ou inconnues de la terre d'Afrique!
Peut-être veut-on savoir ce qu'était
devenue la fameuse tabatière, après sa chute?
La tabatière était tombée rue de
Rivoli, en face du numéro 210, au moment où cette rue se trouvait déserte. Le
lendemain, elle fut ramassée par une honnête balayeuse qui s'empressa de la
porter à la Préfecture de Police.
Là, prise tout d'abord pour un engin
explosif, elle fut déficelée, développée, ouverte avec une extrême prudence.
Soudain une sorte d'explosion se fit...
Un éternuement formidable que n'avait pu retenir le chef de la Sûreté.
Le document fut alors tiré de la tabatière, et, à la surprise générale, on y lut ce qui suit
" Uncle Prudent et Phil Evans,
président et secrétaire du Weldon-Institute de Philadelphie, enlevés dans
l'aéronef Albatros de l'ingénieur Robur.
" Faire part aux amis et connaissances.
" U. P. et P. E. "
C'était l'inexplicable phénomène enfin
expliqué aux habitants des Deux Mondes. C'était le calme rendu aux savants des
nombreux observatoires qui fonctionnent à la surface du globe terrestre.
XII
DANS LEQUEL L'INGÉNIEUR ROBUR AGIT COMME
S'IL VOULAIT CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON
A cette étape du voyage de
circumnavigation de l'Albatros, il est certainement permis de se poser
les questions suivantes :
Qu'est-ce donc, ce Robur, dont on ne
connaît que le nom jusqu'ici? Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se
repose-t-il jamais? N'a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
dans laquelle, s'il n'a pas besoin de se reposer, il va du moins se ravitailler?
Il serait étonnant qu'il n'en fût pas ainsi. Les plus puissants volateurs ont
toujours une aire ou un nid quelque part.
Accessoirement, qu'est-ce que
l'ingénieur compte faire de ses deux embarrassants prisonniers? Prétend-il les
garder en son pouvoir, les condamner à l'aviation à perpétuité? Ou bien, après
les avoir encore promenés au-dessus de l'Afrique, de l'Amérique du Sud, de
l'Australasie, de l'océan Indien, de l'Atlantique, du Pacifique, pour les
convaincre malgré eux, a-t-il l'intention de leur rendre la liberté en disant:
"Maintenant, messieurs, j'espère que
vous vous montrerez moins incrédules à l'endroit du "Plus lourd que l'air!"
A ces questions, il est encore
impossible de répondre. C'est le secret de l'avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé
un jour!
En tout cas, ce nid, l'oiseau Robur ne
se mît pas en quête de le chercher sur la frontière septentrionale de l'Afrique.
Il se plut à passer la fin de cette journée au-dessus de la régence de Tunis,
depuis le cap Bon jusqu'au cap Carthage, tantôt voletant, tantôt planant au gré
de ses caprices. Un peu après, il gagna vers l'intérieur et enfila l'admirable
vallée de la Medjerda, en suivant son cours jaunâtre, perdu entre les buissons
de cactus et de lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines
de perruches qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent attendre les
dépêches au passage pour les emporter sous leurs ailes!
Puis, la nuit venue, l'Albatros
se balança au-dessus des frontières de la Kroumirie, et, s'il restait encore un
Kroumir, celui-là ne manqua pas de tomber la face contre terre et d'invoquer
Allah à l'apparition de cet aigle gigantesque.
Le lendemain matin, ce fut Bône et les
gracieuses collines de ses environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit
Alger, avec ses nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les
ceps verdoyants hérissent toute cette campagne, qui semble avoir été découpée
dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.
Cette promenade de cinq cents
kilomètres, au-dessus de la grande et de la petite Kabylie, se termina vers midi
à la hauteur de la Kasbah d'Alger. Quel spectacle pour les passagers de
l'aéronef! la rade ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce
littoral meublé de palais, de marabouts, de villas, ces vallées capricieuses,
revêtues de leurs manteaux de vignobles, cette Méditerranée, si bleue, sillonnée
de transatlantiques qui ressemblaient à des canots à vapeur! Et ce fut ainsi
jusqu'à Oran la pittoresque, dont les habitants, attardés au milieu des jardins
de la citadelle, purent voir l'Albatros se confondre avec les premières
étoiles du soir.
Si Uncle Prudent et Phil Evans se
demandèrent à quelle fantaisie obéissait l'ingénieur Robur en promenant leur
prison volante au-dessus de la terre algérienne -- cette continuation de la
France de l'autre côté d'une mer qui a mérité le nom de lac français --, ils
durent penser que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le coucher du
soleil. Un coup de barre du timonier venait d'envoyer l'Albatros vers le
sud-est, et, le lendemain, après s'être dégagé de la partie montagneuse du Tell,
il vit l'astre du jour se lever sur les sables du Sahara.
Voici quel fut l'itinéraire de la
journée du 8 juillet. Vue de la petite bourgade de Géryville, créée comme
Laghouat, sur la limite du désert, pour faciliter la conquête ultérieure du
Sahara. -- Passage du col de Stillen, non sans quelque difficulté, contre une
brise assez violente. Traversée du désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des
verdoyantes oasis ou des ksours, tantôt avec une rapidité fougueuse qui
distançait le vol des gypaètes. Plusieurs fois même, il fallut faire feu contre
ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou quinze, ne craignaient pas
de se précipiter sur l'aéronef, à l'extrême épouvante de Frycollin.
Mais, si les gypaètes ne pouvaient
répondre que par des cris effroyables, par des coups de bec et de patte, les
indigènes, non moins sauvages, ne lui épargnèrent pas les coups de fusil,
surtout quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand Sahara. Là
gisaient encore les restes des bivacs d'Abd el-Kader. Là, le pays est toujours
dangereux au voyageur européen, principalement dans la confédération du
Beni-Mzal.
L'Albatros dut alors regagner de
plus hautes zones, afin d'échapper à une saute de simoun qui promenait une lame
de sable rougeâtre à la surface du sol, comme eût fait un raz de marée à la
surface de l'Océan. Ensuite les plateaux désolés de la Chebka étalèrent leur
ballast de laves noirâtres jusqu'à la fraîche et verte vallée d'Ain-Massin. On
se figurerait difficilement la variété de ces territoires que le regard pouvait
embrasser dans leur ensemble. Aux collines couvertes 'd'arbres et d'arbustes
succédaient de longues ondulations grisâtres, drapées comme les plis d'un
burnous arabe dont les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin
apparaissaient des " oueds " aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des
pâtés de petites huttes groupées sur un mamelon, autour d'une mosquée, entre
autres Metliti, où végète un chef religieux, le grand Marabout Sidi Chick.
Avant la nuit, quelques centaines de
kilomètres furent enlevées au-dessus d'un territoire assez plat, sillonné de
grandes dunes. Si l'Albatros eût voulu faire halte, il aurait alors
atterri dans les bas-fonds de l'oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt
de palmiers. La ville se montra très visiblement avec ses trois quartiers
distincts, l'ancien palais du sultan, sorte de Kasbah fortifiée, ses maisons
construites en briques que le soleil s'est chargé de cuire, et ses puits
artésiens, forés dans la vallée, où l'aéronef eût pu refaire sa provision
liquide. Mais, grâce à son extraordinaire vitesse, les eaux de l'Hydaspe,
puisées dans la vallée de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu
des déserts de l'Afrique.
L'Albatros fut-il vu des Arabes,
des Mozabites et des Nègres qui se partagent l'oasis de Ouargla? A coup sûr,
puisqu'il fut salué de quelques centaines de coups de fusil, dont les balles
retombèrent sans avoir pu l'atteindre.
Puis la nuit vint, cette nuit
silencieuse du désert, dont Félicien David a si poétiquement noté tous les
secrets.
Pendant les heures suivantes, on
redescendit dans le sud-ouest, en coupant les routes d'El Goléa, dont l'une a
été reconnue, en 1859, par l'intrépide Français Duveyrier.
L'obscurité était profonde. On ne put
rien voir du railway transsaharien en construction d'après le projet Duponchel,
-- long ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou par Laghouat, Gardaia,
et atteindre plus tard le golfe de Guinée.
L'Albatros entra alors dans la
région équatoriale, au-delà du tropique du Cancer. A mille kilomètres de la
frontière septentrionale du Sahara, il franchissait la route où le major Laing
trouva la mort en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan,
et, sur cette portion du désert qu'écument les Touaregs, il entendait ce qu'on
appelle le " chant des sables ", murmure doux et plaintif qui semble s'échapper
du sol.
Un seul incident : une nuée de
sauterelles s'éleva dans l'espace, et il en tomba une telle cargaison à bord que
le navire aérien menaça de " sombrer ". Mais on se hâta de rejeter cette
surcharge, sauf quelques centaines dont François Tapage fit provision. Et il les
accommoda d'une façon si succulente, que Frycollin en oublia un instant ses
transes perpétuelles.
" Ça vaut les crevettes! " disait-il.
On était alors à dix-huit cents
kilomètres de l'oasis d'Ouargla, presque sur la limite nord de cet immense
royaume du Soudan.
Aussi, vers deux heures après midi, une
cité apparut dans le coude d'un grand fleuve: Le fleuve, c'était le Niger. La
cité, c'était Tombouctou.
Si, jusqu'alors, il n'y avait eu à
visiter cette Meckke africaine que des voyageurs de l'Ancien Monde, les Batouta,
les Khazan, les Imbert, les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les
Barth, les Lenz, ce jour-là, par les hasards de la plus singulière aventure,
deux Américains allaient pouvoir en parler de visu, de auditu et même
de olfactu, à leur retour en Amérique, -- s'ils devaient jamais y revenir.
De visu, parce que leur regard
put se porter sur tous les points de ce triangle de cinq à six kilomètres, que
forme la ville; -- de auditu, parce que ce jour était un jour de grand
marché et qu'il s'y faisait un bruit effroyable; -- de olfactu, parce que
le nerf olfactif ne pouvait être que très désagréablement affecté par les odeurs
de la place de Youbou-Kamo, où s'élève la halle aux viandes, près du palais des
anciens rois So-maïs.
En tout cas, l'ingénieur ne crut pas
devoir laisser ignorer au président et au secrétaire du Weldon-Institute qu'ils
avaient l'heur extrême de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir
des Touaregs de Taganet.
" Messieurs, Tombouctou! " leur dit-il
du même ton qu'il leur avait déjà dit, douze jours avant : " L'Inde, messieurs!
"
Puis, il continua :
" Tombouctou, par 180 de latitude nord
et 5056' de longitude à l'ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent
quarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante cité de
douze à treize mille habitants, jadis illustrée par l'art et la science! --
Peut-être auriez-vous le désir d'y faire halte pendant quelques jours? "
Une pareille proposition ne pouvait
être qu'ironiquement faite par l'ingénieur.
" Mais, reprit-il, ce serait dangereux
pour des étrangers, au milieu des Nègres, des Berbères, des Foullanes et des
Arabes qui l'occupent -- surtout si j'ajoute que notre arrivée en aéronef
pourrait bien leur déplaire.
-- Monsieur, répondit Phil Evans sur le
même ton, pour avoir le plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers
d'être mal reçus de ces indigènes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
l'Albatros!
-- Cela dépend des goûts, répliqua
l'ingénieur. En tout cas, je ne tenterai pas l'aventure, car je réponds de la
sécurité des hôtes qui me font l'honneur de voyager avec moi...
-- Ainsi donc, ingénieur Robur, dit
Uncle Prudent, dont l'indignation éclatait, vous ne vous contentez pas d'être
notre geôlier? A l'attentat vous joignez l'insulte?
-- Oh! l'ironie tout au plus!
-- N'y a-t-il donc pas d'armes à bord?
-- Si, tout un arsenal!
-- Deux revolvers suffiraient si j'en
tenais un, monsieur, et si vous teniez l'autre!
-- Un duel! s'écria Robur, un duel, qui
pourrait amener la mort de l'un de nous!
-- Qui l'amènerait certainement!
-- Eh bien, non, président du
Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup vous garder vivant!
-- Pour être plus sûr de vivre
vous-même! Cela est sage!
-- Sage ou non, c'est ce qui me
convient. Libre à vous de penser autrement et de vous plaindre à qui de droit,
si vous le pouvez.
-- C'est fait, ingénieur Robur!
-- Vraiment?
-- Etait-il donc si difficile, lorsque
nous traversions les parties habitées de l'Europe, de laisser tomber un
document...
-- Vous auriez fait cela? dit Robur,
emporté par un irrésistible mouvement de colère.
-- Et si nous l'avions fait?
-- Si vous l'aviez fait... vous
mériteriez...
-- Quoi donc, monsieur l'ingénieur?
-- D'aller rejoindre votre document
par-dessus le bord!
-- Jetez-nous donc! s'écria Uncle
Prudent. Nous l'avons fait! "
Robur s'avança sur les deux collègues.
A un geste de lui, Tom Turner et quelques-uns de ses camarades étaient accourus.
Oui! l'ingénieur eut une furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et,
sans doute, de peur d'y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine.
" Bien! dit Phil Evans.
-- Et ce qu'il n'a pas osé faire,
répondit Uncle Prudent, je l'oserai, moi! Oui! je le ferai! "
En ce moment, la population de
Tombouctou s'amassait au milieu des places, à travers les rues, sur les
terrasses des maisons bâties en amphithéâtre. Dans les riches quartiers de
Sankore et de Sarahama, comme dans les misérables huttes coniques du Raguidi,
les prêtres lançaient du haut des minarets leurs plus violentes malédictions
contre le monstre aérien. C'était plus inoffensif que des balles de fusils.
Il n'était pas jusqu'au port de Kabara,
situé dans le coude du Niger, où le personnel des flottilles ne fût en
mouvement. Certes, si l'Albatros eût pris terre, il aurait été mis en
pièces.
Pendant quelques kilomètres, des bandes
criardes de cigognes, de francolins et d'ibis l'escortèrent en luttant de
vitesse avec lui; mais son vol rapide les eut bientôt distancés.
Le soir venu, l'air fut troublé par le
mugissement de nombreux troupeaux d'éléphants et de buffles, qui parcouraient ce
territoire, dont la fécondité est vraiment merveilleuse.
Durant vingt-quatre heures, toute la
région, renfermée entre le méridien zéro et le deuxième degré dans le crochet du
Niger, se déroula sous l'Albatros.
En vérité, si quelque géographe avait
eu à sa disposition un semblable appareil, avec quelle facilité il aurait pu
faire le levé topographique de ce pays, obtenir des cotes d'altitude, fixer le
cours des fleuves et de leurs affluents, déterminer la position des villes et
des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les cartes de l'Afrique
centrale, plus de blancs à teintes pâles, à lignes de pointillé, plus de ces
désignations vagues, qui font le désespoir des cartographes!
Le ii, dans la matinée, l'Albatros
dépassa les montagnes de la Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et
le golfe qui porte son nom. A l'horizon se profilaient confusément les monts
Kong du royaume de Dahomey.
Depuis le départ de Tombouctou, Uncle
Prudent et Phil Evans avaient pu constater que la direction avait toujours été
du nord au sud. De là, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne équinoxiale. L'Albatros
allait-il donc encore abandonner les continents et se lancer, non plus sur une
mer de Behring, une mer Caspienne, une mer du Nord ou une Méditerranée, mais
au-dessus de l'océan Atlantique?
Cette perspective n'était pas pour
apaiser les deux collègues, dont les chances de fuite deviendraient nulles
alors.
Cependant l'Albatros faisait
petite route, comme s'il hésitait au moment de quitter la terre africaine.
Est-ce que l'ingénieur songeait à revenir en arrière? Non! Mais son attention
était particulièrement attirée sur ce pays qu'il traversait alors.
On sait -- et il le savait aussi --ce
qu'est le royaume du Dahomey, l'un des plus puissants du littoral ouest de
l'Afrique. Assez fort pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des
Aschantis, ses limites sont restreintes cependant, puisqu'il ne compte que cent
vingt lieues du sud au nord et soixante de l'est à l'ouest; mais sa population
comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu'il s'est adjoint les
territoires indépendants d'Ardrah et de Wydah.
S'il n'est pas grand, ce royaume de
Dahomey, il a souvent fait parler de lui. Il est célèbre par les cruautés
effroyables qui marquent ses fêtes annuelles, par ses sacrifices humains,
épouvantables hécatombes, destinées à honorer le souverain qui s'en va et le
souverain qui le remplace. Il est même de bonne politesse, lorsque le roi de
Dahomey reçoit la visite de quelque haut personnage ou d'un ambassadeur
étranger, qu'il lui fasse la surprise d'une douzaine de têtes coupées en son
honneur, -- et coupées par le ministre de la Justice, le " minghan ", qui
s'acquitte à merveille de ces fonctions de bourreau.
Or, à l'époque où l'Albatros
passait la frontière du Dahomey, le souverain Bâhadou venait de mourir, et toute
la population allait procéder à l'intronisation de son successeur. De là, un
grand mouvement dans tout le pays, mouvement qui n'avait pas échappé à Robur.
En effet, de longues files de Dahomiens
des campagnes se dirigeaient alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes
bien entretenues, qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d'herbes
géantes, immenses champs de manioc, forêts magnifiques de palmiers, de
cocotiers, de mimosas, d'orangers, de manguiers, tel était le pays, dont les
parfums montaient jusqu'à l'Albatros, tandis que, par milliers, perruches
et cardinaux s'envolaient de toute cette verdure.
L'ingénieur, penché au-dessus de la
rambarde, absorbé dans ses réflexions, n'échangeait que peu de mots avec Tom
Turner.
Il ne semblait pas, d'ailleurs, que l'Albatros
eût le privilège d'attirer l'attention de ces masses mouvantes, le plus souvent
invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans doute, de ce
qu'il se tenait à une assez grande altitude au milieu de légers nuages.
Vers onze heures du matin, la capitale
apparut dans sa ceinture de murailles, défendue par un fossé mesurant douze
milles de tour, rues larges et régulièrement tracées sur un sol plat, grande
place dont le côté nord est occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de
constructions est dominé par une terrasse, non loin de la case des sacrifices.
Pendant les jours de fête, c'est du haut de cette terrasse qu'on jette au peuple
des prisonniers attachés dans des corbeilles d'osier, et on s'imaginerait
malaisément avec quelle furie ces malheureux sont mis en pièces.
Dans une partie des cours qui divisent
le palais du souverain, sont logées quatre mille guerrières, un des contingents
de l'armée royale, --non le moins courageux.
S'il est contestable qu'il y ait des
Amazones sur le fleuve de ce nom, ce n'est plus douteux au Dahomey. Les unes
portent la chemise bleue, l'écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de
bleu, la calotte blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres,
chasseresses d'éléphants, sont armées de la lourde carabine, du poignard à lame
courte, et de deux cornes d'antilope fixées à leur tête par un cercle de fer;
celles-ci, les artilleuses, ont la tunique mi-partie bleue et rouge, et pour
arme le tromblon, avec de vieux canons de fonte; celles-là, enfin, bataillon de
jeunes filles, à tuniques bleues, à culottes blanches, sont de véritables
vestales, pures comme Diane, et, comme elle, armées d'arcs et de flèches.
Qu'on ajoute à ces Amazones cinq à six
mille hommes en caleçons, en chemises de cotonnade, avec une étoffe nouée à la
taille, et on aura passé en revue l'armée dahomienne.
Abomey était, ce jour-là, absolument
déserte. Le souverain, le personnel royal, l'armée masculine et féminine, la
population, avaient quitté la capitale pour envahir, à quelques milles de là,
une vaste plaine entourée de bois magnifiques.
C'est sur cette plaine que devait
s'accomplir la reconnaissance du nouveau roi. C'est là que des milliers de
prisonniers, faits dans les dernières razzias, allaient être immolés en son
honneur.
Il était deux heures environ, lorsque
l'Albatros, arrivé au-dessus de la plaine commença à descendre au milieu
de quelques vapeurs qui le dérobaient encore aux yeux des Dahomiens.
Ils étaient là soixante mille, au
moins, venus de tous les points du royaume, de Widah, de Kerapay, d'Ardrah, de
Tombory, des villages les plus éloignés.
Le nouveau roi -- un vigoureux
gaillard, nommé Bou-Nadi --, âgé de vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé
d'un groupe d'arbres à large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour,
son armée mâle, ses amazones, tout son peuple.
Au pied du tertre, une cinquantaine de
musiciens jouaient de leurs instruments barbares, défenses d'éléphants qui
rendent un son rauque, tambours tendus d'une peau de biche, calebasses,
guitares, clochettes frappées d'une languette de fer, flûtes de bambou dont
l'aigre sifflet dominait tout l'ensemble. Puis, à chaque instant, décharges de
fusils et de tromblons, décharges des canons dont les affûts tressautaient au
risque d'écraser les artilleuses, enfin brouhaha général et clameurs si intenses
qu'elles auraient dominé les éclats de la foudre.
Dans un coin de la plaine, sous la
garde des soldats, étaient entassés les captifs chargés d'accompagner dans
l'autre monde le roi défunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des
privilèges de la souveraineté. Aux obsèques de Ghozo, père de Bâhadou, son fils
lui en avait envoyé trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son
prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler non seulement
les Esprits, mais tous les hôtes du ciel, conviés à faire cortège au monarque
divinisé?
Pendant une heure, il n'y eut que
discours, harangues, palabres, coupés de danses exécutées, non seulement par les
bayadères attitrées, mais aussi par les amazones qui y déployèrent une grâce
toute belliqueuse.
Mais le moment de l'hécatombe
approchait. Robur, qui connaissait les sanglantes coutumes du Dahomey, ne
perdait pas de vue les captifs, hommes, femmes, enfants, réservés à cette
boucherie.
Le minghan se tenait au pied du tertre.
Il brandissait son sabre d'exécuteur à lame courbe, surmonté d'un oiseau de
métal, dont le poids rend la volte plus assurée.
Cette fois, il n'était pas seul. Il
n'aurait pu suffire à la besogne. Auprès de lui étaient groupés une centaine de
bourreaux, habiles à trancher les têtes d'un seul coup. Cependant l'Albatros
se rapprochait peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices suspensives et
propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages qui le cachaient à moins
de cent mètres de terre, et, pour la première fois, il apparut.
Contrairement à ce qui se passait
d'habitude, ces féroces indigènes ne virent en lui qu'un être céleste descendu
tout exprès pour rendre hommage au roi Bâhadou.
Alors enthousiasme indescriptible,
appels interminables, supplications bruyantes, prières générales, adressées à ce
surnaturel hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi défunt afin
de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.
En ce moment, la première tête vola
sous le sabre du mînghan. Puis, d'autres prisonniers furent amenés par centaines
devant leurs horribles bourreaux.
Soudain, un coup de fusil partit de l'Albatros.
Le ministre de la Justice tomba, la face contre terre.
" Bien visé, Tom! dit Robur.
-- Bah!... Dans le tas! " répondit le
contremaître.
Ses camarades, armés comme lui, étaient
prêts à tirer au premier signal de l'ingénieur.
Mais un revirement s'était fait dans la
foule. Elle avait compris. Ce monstre ailé, ce n'était point un Esprit
favorable, c'était un Esprit hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la
chute du minghan, des cris de représailles s'élevèrent-ils de toutes parts.
Presque aussitôt, une fusillade éclata au-dessus de la plaine.
Ces menaces n'empêchèrent pas l'Albatros
de descendre audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle
Prudent et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne
pouvaient que s'associer à une pareille oeuvre d'humanité.
" Oui! délivrons les prisonniers!
s'écrièrent-ils.
-- C'est mon intention! " répondit
l'ingénieur. Et les fusils à répétition de l'Albatros, entre les mains
des deux collègues comme entre les mains de l'équipage, commencèrent un feu de
mousqueterie, dont pas une balle n'était perdue au milieu de cette masse
humaine. Et même la petite pièce d'artillerie du bord, braquée sous son angle le
plus fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent merveille.
Aussitôt les prisonniers, sans rien
comprendre à ce secours venu d'en haut, rompirent leurs liens, pendant que les
soldats ripostaient aux feux de l'aéronef. L'hélice antérieure fut traversée
d'une balle, tandis que quelques autres, projectiles l'atteignaient en pleine
coque. Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être touché à travers
la paroi du roufle.
" Ah! ils veulent en goûter! " s'écria
Tom Turner.
Et, s'affalant dans la soute aux
munitions, il revint avec une douzaine de cartouches de dynamite qu'il distribua
à ses camarades. A un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du
tertre, et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus.
Quelle déroute du roi, de la cour, de
l'armée, du peuple, en proie à une épouvante que ne justifiait que trop une
pareille intervention! Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que
les prisonniers s'enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre.
Ainsi furent troublées les fêtes en
l'honneur du nouveau roi de Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent
reconnaître de quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il
pouvait rendre à l'humanité.
Ensuite, l'Albatros remonta
tranquillement dans la zone moyenne; il passa au-dessus de Wydah, et il eut
bientôt perdu de vue cette côte sauvage que les vents de sud-ouest entourent
d'un inabordable ressac.
Il planait sur l'Atlantique.
XIII
DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS
TRAVERSENT TOUT UN OCÉAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.
OUI, l'Atlantique! Les craintes des
deux collègues s'étaient réalisées. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Robur
éprouvât la moindre inquiétude à s'aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela
n'était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir l'habitude de
pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement rentrés dans le poste.
Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.
Où allait l'Albatros? Ainsi que
l'avait dit l'ingénieur, devait-il donc faire plus que le tour du monde? En tout
cas, il faudrait bien que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât
sa vie dans les airs, à bord de l'aéronef et n'atterrît jamais, cela n'était pas
admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en vivres et
munitions, sans parler des substances nécessaires au fonctionnement des
machines? Il fallait, de toute nécessité, qu'il eût une retraite, un port de
relâche, si l'on veut, en quelque endroit ignoré et inaccessible du globe, où l'Albatros
pouvait se réapprovisionner. Qu'il eût rompu toute relation avec les habitants
de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!
S'il en était ainsi, où gisait ce
point? Comment l'ingénieur avait-il été amené à le choisir? Y était-il attendu
par une petite colonie dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau
personnel? Et d'abord, pourquoi ces gens, d'origines diverses, s'étaient-ils
attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour avoir pu
fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction avait été tenue si
secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait pas être dispendieux. A bord, on
vivait d'une existence commune, d'une vie de famille, en gens heureux qui ne se
cachaient pas de l'être. Mais enfin, quel était ce Robur? D'où venait-il? Quel
avait été son passé? Autant d'énigmes impossibles à résoudre, et celui qui en
était l'objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le mot.
Qu'on ne s'étonne donc pas si cette
situation, toute faite de problèmes insolubles, devait surexciter les deux
collègues. Se sentir ainsi emportés dans l'inconnu, ne pas entrevoir l'issue
d'une pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être
condamnés à l'aviation perpétuelle, n'y avait-il pas de quoi pousser à quelque
extrémité terrible le président et le secrétaire du Weldon-Institute?
En attendant, depuis cette soirée du ii
juillet, l'Albatros filait au-dessus de l'Atlantique. Le lendemain,
lorsque le soleil apparut, il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se
confondre le ciel et l'eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le
champ de vision. L'Afrique avait' disparu sous l'horizon du nord.
Lorsque Frycollin se fut hasardé hors
de sa cabine, lorsqu'il vit toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit
au galop. Au-dessous n'est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui,
car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l'abîme semble l'entourer
de toutes parts, et l'horizon, relevé à son niveau, semble reculer, sans qu'on
puisse jamais en atteindre les bords.
Sans doute, Frycollin ne s'expliquait
pas physiquement cet effet, mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour
provoquer en lui " cette horreur de l'abîme ", dont certaines natures, braves
cependant, ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se
répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants, il rentra
dans sa cabine avec la perspective d'y rester longtemps.
En effet, sur les trois cent
soixante-quatorze millions cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres
carrés [La surface des terres est de 136051 371 kilomètres carrés] qui
représentent la superficie des mers, l'Atlantique en occupe plus du quart. Or,
il ne semblait pas que l'ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n'avait-il pas
donné ordre de pousser l'appareil à toute vitesse. D'ailleurs, l'Albatros
n'aurait pu retrouver la rapidité qui l'avait emporté au-dessus de l'Europe à
raison de deux cents kilomètres à l'heure. En cette région où dominent les
courants du sud-ouest, il avait le vent debout, et, bien que ce vent fût faible
encore, il ne laissait pas de lui donner prise.
Dans cette zone intertropicale, les
plus récents travaux des météorologistes, appuyés sur un grand nombre
d'observations, ont permis de reconnaître qu'il y a une convergence des alizés,
soit vers le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des
calmes, ou ils viennent de l'ouest et portent vers l'Afrique, ou ils viennent de
l'est et portent vers le Nouveau Monde, --au moins durant la saison chaude.
L'Albatros ne chercha donc point
à lutter contre les brises contraires de toute la puissance de ses propulseurs.
Il se contenta d'une allure modérée, qui dépassait, d'ailleurs, celle des plus
rapides transatlantiques.
Le 13juillet, l'aéronef traversa la
ligne équinoxiale, --ce qui fut annoncé à tout le personnel.
C'est ainsi que Uncle Prudent et Phil
Evans apprirent qu'ils venaient de quitter l'hémisphère boréal pour l'hémisphère
austral. Ce passage de la ligne n'entraîna aucune des épreuves et cérémonies
dont il est accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce.
Seul, François Tapage se contenta de
verser une pinte d'eau dans le cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut
suivi de quelques verres de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne
autant de fois qu'on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d'un
oiseau mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance.
Dans la matinée du 15, l'Albatros
fila entre les îles de l'Ascension et de Sainte-Hélène, -- toutefois plus près
de cette dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l'horizon pendant
quelques heures.
Certes, à l'époque où Napoléon était au
pouvoir des Anglais, s'il eût existé un appareil analogue à celui de l'ingénieur
Robur, Hudson Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir
son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs!
Pendant les soirées des i6 et 17
juillet, un curieux phénomène de lueurs crépusculaires se produisit à la tombée
du jour. Sous une latitude plus élevée, on aurait pu croire à l'apparition d'une
aurore boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores, dont
quelques-uns s'imprégnaient d'une ardente couleur verte.
Etait-ce un nuage de poussières
cosmiques que la terre traversait alors et qui réfléchissaient les dernières
clartés du jour? Quelques observateurs ont donné cette explication aux lueurs
crépusculaires. Mais cette explication n'aurait pas été maintenue, si ces
savants se fussent trouvés à bord de l'aéronef.
Examen fait, il fut constaté qu'il y
avait en suspension dans l'air de petits cristaux de pyroxène, des globules
vitreux, de fines particules de fer magnétique, analogues aux matières que
rejettent certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu'un volcan en
éruption n'eût projeté dans l'espace ce nuage, dont les corpuscules cristallins
produisaient le phénomène observé --nuage que les courants aériens tenaient
alors en suspension au-dessus de l'Atlantique.
Au surplus, pendant cette partie du
voyage plusieurs autres phénomènes furent encore observés. A diverses reprises,
certaines nuées donnaient au ciel une teinte grise d'un singulier aspect; puis,
si l'on dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait toute
mamelonnée de volutes éblouissantes d'un blanc cru, semées de petites paillettes
solidifiées -- ce qui, sous cette latitude, ne peut s'expliquer que par une
formation identique à celle de la grêle.
Dans la nuit du 17 au î8, apparition
d'un arc-en-ciel lunaire d'un jaune verdâtre, par suite de la position de
l'aéronef entre la pleine lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait
avant d'avoir atteint la mer.
De ces divers phénomènes, pouvait-on
conclure à un prochain changement de temps? Peut-être. Quoi qu'il en soit, le
vent, qui soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d'Afrique, avait
commencé à calmir dans les régions de l'Equateur. En cette zone tropicale, il
faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la fraîcheur dans des
couches plus élevées. Encore fallait-il s'abriter contre les rayons du soleil
dont la projection directe n'eût pas été supportable.
Cette modification dans les courants
aériens faisait certainement pressentir que d'autres conditions climatériques se
présenteraient au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d'ailleurs, observer
que le mois de juillet de l'hémisphère austral, c'est le mois de janvier de
l'hémisphère boréal, c'est-à-dire le coeur de l'hiver. L'Albatros, s'il
descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver les effets.
Du reste, la mer " sentait cela ",
comme disent les marins. Le 18 juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un
autre phénomène se manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi.
Une étrange succession de lames
lumineuses se propageait à la surface de l'Océan avec une rapidité telle qu'on
ne pouvait l'estimer à moins de soixante milles à l'heure. Ces lames
chevauchaient à une distance de
quatre-vingts pieds l'une de l'autre,
en traçant de longs sillons de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un
intense reflet montait jusqu'à l'Albatros. Cette fois, il aurait pu être
pris pour quelque bolide enflammé. Jamais Robur n'avait eu l'occasion de planer
sur une mer de feu, -- feu sans chaleur qu'il n'eut pas besoin de fuir en s
élevant dans les hauteurs du ciel.
L'électricité devait être la cause de
ce phénomène, car on ne pouvait l'attribuer à la présence1d'un banc de frai de
poissons ou d'une nappe de ces animalcules dont l'accumulation produit la
phosphorescence.
Cela donnait à supposer que la tension
électrique de l'atmosphère devait être alors très considérable.
Et, en effet, le lendemain, 19 juillet,
un bâtiment se fût peut-être trouvé en perdition sur cette mer. Mais l'Albatros
se jouait des vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait
le nom. S'il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les
pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes couches le calme
et le soleil.
A ce moment, le quarante-septième
parallèle sud avait été dépassé. Le jour ne durait pas plus de sept à huit
heures. Il devait diminuer à mesure qu'on approcherait des régions antarctiques.
Vers une heure de l'après-midi, l'Albatros
s'était sensiblement abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait
au-dessus de la mer à moins de cent pieds de sa surface.
Le temps était calme. En de certains
endroits du ciel, de gros nuages noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se
terminaient par une ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages
s'échappaient des protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l'eau
qui bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.
Tout à coup, cette eau s'élança,
affectant la forme d'une énorme ampoulette.
En un instant, l'Albatros fut
enveloppé dans le tourbillon d'une gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine
d'autres, d'un noir d'encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement
giratoire de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans
quoi celles-ci n'auraient plus eu d'action, et l'aéronef eût été précipité dans
la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec une effroyable rapidité.
Cependant le danger était immense et
peut-être impossible à conjurer, puisque l'ingénieur ne pouvait se dégager de la
trombe dont l'aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes,
projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme, durent se
retenir. aux montants pour ne point être emportés.
" Du sang-froid! cria Robur.
Il en fallait, -- de la patience aussi.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui
venaient de quitter leur cabine, furent repoussés à l'arrière, au risque d'être
lancés par-dessus le bord.
En même temps qu'il tournait, l'Albatros
suivait le déplacement de ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses
hélices auraient pu être jalouses. Puis, s'il échappait à l'une, il était repris
par une autre, avec menace d'être disloqué ou mis en pièces.
Un coup de canon! ... cria l'ingénieur.
Cet ordre s'adressait à Tom Turner. Le
contremaître s'était accroché à. la petite pièce d'artillerie, montée au milieu
de la plate-forme, où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles.
Il comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse du canon
dans laquelle il glissa une gargousse qu'il tira du caisson fixé à l'affût. Le
coup partit, et soudain se fit l'effondrement des trombes, avec le plafond de
nuages qu'elles semblaient porter sur leur faîte. -
L'ébranlement de l'air avait suffi à
rompre le météore, et l'énorme nuée, se résolvant en pluie, raya l'horizon de
stries verticales, immense filet liquide tendu de la mer au ciel.
L'Albatros, libre enfin, se hâta
de remonter de quelques centaines de mètres.
" Rien de brisé à bord? demanda
l'ingénieur.
-- Non, répondit Tom Turner; mais voilà
un jeu de toupie hollandaise et de raquette qu'il ne faudrait pas recommencer! "
En effet, pendant une dizaine de
minutes, l'Albatros avait été en perdition. N'eût été sa solidité
extraordinaire, il aurait péri dans ce tourbillon des trombes.
Pendant cette traversée de
l'Atlantique, combien les heures étaient longues, quand aucun phénomène n'en
venait rompre la monotonie! D'ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le
froid devenait vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans
sa cabine, l'ingénieur s'occupait à relever sa route, à pointer sur ses cartes
la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois qu'il le pouvait,
à noter les indications des baromètres, des thermomètres, des chronomètres,
enfin à porter sur le livre de bord tous les incidents du voyage.
Quant aux deux collègues, bien
encapuchonnés, ils cherchaient sans cesse à apercevoir quelque terre dans le
sud.
De son côté, sur la recommandation
expresse de Uncle Prudent, Frycollin essayait de tâter le maître coq à l'endroit
de l'ingénieur. Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François
Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République Argentine, un
chef de l'Amirauté, un président des Etats-Unis mis à la retraite, un général
espagnol en disponibilité, un vice-roi des Indes qui avait recherché une plus
haute position dans les airs. Tantôt il possédait des millions, grâce aux
razzias opérées avec sa machine, et
il était signalé à la vindicte
publique. Tantôt il s'était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé
de faire des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la question
de savoir s'il s'arrêtait jamais quelque part, non! Mais il avait l'intention
d'aller dans la lune, et, là, s'il trouvait quelque localité à sa convenance, il
s'y fixerait.
Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela
te fera-t-il plaisir d'aller voir ce qui se passe là-haut?
-- Je n'irai pas!... Je refuse!..,
répondait l'imbécile, qui prenait au sérieux toutes ces bourdes.
-- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te
marierions avec quelque belle et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de
Nègres!
Et, quand Frycollin rapportait ces
propos à son maître, celui-ci voyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun
renseignement sur Robur. Il ne songeait donc plus qu'à se venger.
Phil, dit-il un jour à son collègue, il
est bien prouvé maintenant que toute fuite est impossible?
-- Impossible, Uncle Prudent.
-- Soit! mais un homme s'appartient
toujours, et, s'il le faut, en sacrifiant sa vie...
-- Si ce sacrifice est à faire, qu'il
soit fait au plus tôt! répondit Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu'il
fût, n'en pouvait supporter davantage. Oui! il est temps d'en finir!... Où va l'Albatros?...
Le voici qui traverse obliquement l'Atlantique, et, s'il se maintient dans cette
direction, il atteindra le littoral de la Patagonie, puis les rivages de la
Terre de Feu... Et après ?... Se lancera-t-il au-dessus de l'océan Pacifique, ou
ira-t-il s'aventurer vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible
avec ce Robur !... Nous serions perdus alors!... C'est donc un cas de légitime
défense, et, si nous devons périr...
-- Que ce ne soit pas, répondit Uncle
Prudent, sans
nous être vengés, sans avoir anéanti
cet appareil avec tous ceux qu'il porte!
Les deux collègues en étaient arrivés
là à force de fureur impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu'il le
fallait, ils se sacrifieraient pour détruire l'inventeur et son secret! Quelques
mois, ce serait donc tout ce qu'aurait vécu ce prodigieux aéronef, dont ils
étaient bien contraints de reconnaître l'incontestable supériorité en locomotion
aérienne!
Or, cette idée s'était si bien
incrustée dans leur esprit qu'ils ne pensaient plus qu'à la mettre à exécution.
Et comment? En s'emparant de l'un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec
lequel ils feraient sauter l'appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer
dans la soute aux munitions.
Heureusement, Frycollin ne soupçonnait
rien de ces projets. A la pensée de l'Albatros faisant explosion dans les
airs, il eût été capable de dénoncer son maître!
Ce fut le 23 juillet que la terre
réapparut dans le sud-ouest, à peu près vers le cap des Vierges, à l'entrée du
détroit de Magellan. Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de
l'année, la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température
s'abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro.
Tout d'abord, l'Albatros, au
lieu de s'enfoncer plus avant dans le sud, suivit les méandres du détroit comme
s'il eût voulu gagner le Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de
Lomas, laissé le mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l'ouest,
il reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l'église sonnait à
toute volée, puis, quelques heures plus tard, l'ancien établissement de
Port-Famine.
Si les Patagons, dont les feux se
voyaient çà et là, ont réellement une taille au-dessus de la moyenne, les
passagers de l'aéronef n'en purent juger, puisque l'altitude en faisait des
nains.
Mais, pendant les si courtes heures de
ce jour austral, quel spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux
avec d'épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies formées
entre les presqu'îles et les îles de cet archipel, ensemble des terres de
Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes, innombrables caps et
promontoires, tout ce fouillis inextricable dont la glace faisait déjà une masse
solide, depuis le cap Forward qui termine le continent américain, jusqu'au cap
Horn où finit le Nouveau Monde!
Cependant, une fois arrivé à
Port-Famine, il fut constant que l'Albatros allait, reprendre sa route
vers le sud. Passant entre le mont Tam de la presqu'île de Brunswik et le mont
Graves, il se dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de
glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres au-dessus du
niveau de la mer.
C'était le pays des Pécherais ou
Fuégiens, ces indigènes qui habitent la Terre de Feu.
Six mois plus tôt, en plein été, lors
des longs jours de quinze à seize heures, combien cette terre se fût montrée
belle et fertile, surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées
et des pâturages qui pourraient nourrir des milliers d'animaux, des forêts
vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès, fougères
arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de guanaques, de vigognes
et d'autruches; puis, des armées de pingouins, des myriades de volatiles. Aussi,
lorsque l'Albatros mit en activité ses fanaux électriques, rotches,
guillemots, canards, oies, vinrent-ils se jeter à bord, -- cent fois de quoi
remplir l'office de François Tapage.
De là, un surcroît de besogne pour le
maître coq qui savait apprêter ce gibier de manière à lui enlever son goût
huileux. Surcroît de besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à
plumer douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles.
Ce jour-là, au moment où le soleil
allait se coucher, vers trois heures de l'après-midi, apparut un vaste lac,
encadré dans une bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement
glacé, et quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
rapidement à la surface.
En réalité, à la vue de l'appareil, ces
Fuégiens, au comble de l'épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils
ne pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.
L'Albatros ne cessa de marcher
vers le sud, au-delà du canal de Beagle, plus loin que l'île de Navarin, dont le
nom grec détonne quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus
loin que l'île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique. Enfin,
après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la côte du Dahomey,
il dépassa les extrêmes îlots de l'archipel de Magellan, puis, le plus avancé de
tous vers le sud, dont la pointe est rongée d'un éternel ressac, le terrible cap
Horn.
XIV
DANS LEQUEL L'" ALBATROS " FAIT CE QU ON NE POURRA PEUT-ÊTRE JAMAIS FAIRE.
On était, le lendemain, au 24 juillet.
Or, le 24juillet de l'hémisphère austral, c'est le 24janvier de l'hémisphère
boréal. De plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d'être laissé en
arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de l'Europe,
traverse l'Ecosse à la hauteur d'Edimbourg.
Aussi le thermomètre se tenait-il
constamment dans une moyenne inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un
peu de chaleur artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de
l'aéronef.
Il va sans dire également que, si la
durée des jours tendait à s'accroître depuis le solstice du 21 juin de l'hiver
austral, cette durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par
ce fait que l'Albatros descendait vers les régions polaires.
En conséquence, peu de clarté,
au-dessus de cette partie du Pacifique méridional qui confine au cercle
antarctique. Donc, peu de vue, et, avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour
y résister, il fallait se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi,
comme ces accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien
empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu'à leur projet,
ne cherchant que l'occasion de l'exécuter. Du reste, ils voyaient peu Robur, et,
depuis les menaces échangées de part et d'autre dans le pays de Tombouctou,
l'ingénieur et eux ne se parlaient plus.
Quant à Frycollin, il ne sortait guère
de la cuisine où François Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité,
-- à la condition qu'il fit l'office d'aide-coq. Cela n'allant pas sans quelques
avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission de son
maître. D'ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui se passait
au-dehors et pouvait se croire à l'abri du danger. Ne tenait-il pas de
l'autruche, non seulement au physique par son prodigieux estomac, mais au moral
par sa rare sottise?
Maintenant, vers quel point du globe
allait se diriger l'Albatros? Etait-il admissible qu'en plein hiver il
osât s'aventurer au-dessus des mers australes ou des continents du pôle? Dans
cette glaciale atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles
pussent résister à une pareille congélation, n'était-ce pas la mort
pour tout son personnel, l'horrible
mort par le froid? Que Robur tentât de franchir le pôle pendant la saison
chaude, passe encore! Mais au milieu de cette nuit permanente de l'hiver
antarctique, c'eût été l'acte d'un fou!
Ainsi raisonnaient le président et le
secrétaire du Weldon-Institute, maintenant entraînés à l'extrémité de ce
continent du Nouveau Monde, qui est toujours l'Amérique, mais non celle des
Etats-Unis!
Oui! qu'allait faire cet intraitable
Robur? Et n'était-ce pas le moment de terminer le voyage en détruisant
l'appareil voyageur?
Ce qui est certain, c'est que, pendant
cette journée du 24 juillet, l'ingénieur eut de fréquents entretiens avec son
contremaître. A plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre,
-- non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour relever les
indications relatives au temps. Sans doute, quelques symptômes se produisaient
dont il convenait de tenir compte.
Uncle Prudent crut aussi remarquer que
Robur cherchait à inventorier ce qui lui restait d'approvisionnements en tous
genres, aussi bien pour l'entretien des machines propulsives et suspensives de
l'aéronef que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne devait
pas être moins assuré à bord.
Tout cela semblait annoncer des projets
de retour.
" De retour!... disait Phil Evans. En
quel endroit?
-- Là où ce Robur peut se ravitailler,
répondait Uncle Prudent.
-- Ce doit être quelque île perdue de
l'océan Pacifique, avec une colonie de scélérats, dignes de leur chef.
-- C'est mon avis, Phil Evans. Je
crois, en effet, qu'il songe à laisser porter dans l'ouest, et, avec la vitesse
dont il dispose, il aura rapidement atteint son but.
-- Mais nous ne pourrons plus mettre
nos projets à exécution.., s'il y arrive...
Il n'y arrivera pas, Phil Evans! "
Evidemment, les deux collègues avaient
en partie deviné les plans de l'ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus
douteux que l'Albatros, après s'être avancé vers les limites de la mer
Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces auraient
envahi ces parages jusqu'au cap Horn, toutes les basses régions du Pacifique
seraient couvertes d'icefields et d'icebergs. La banquise formerait alors une
barrière impénétrable aux plus solides navires comme aux plus intrépides
jsavigateurs.
Certes, en battant plus rapidement de
l'aile, l'Albatros pouvait franchir les montagnes de glace, accumulées
sur l'Océan, puis les montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle --
si c'est un continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu'à soixante degrés
au-dessous de zéro, l'eût-il donc osé? Non, sans doute!
Aussi, après s'être avancé une centaine
de kilomètres dans le sud, l'Albatros obliqua-t-il vers l'ouest, de
manière à prendre direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique.
Au-dessous de lui s'étendait la plaine
liquide, jetée entre la terre américaine et la terre asiatique. En ce moment,
les eaux avaient pris cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de
mer de lait ". Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d'un blanc laiteux. On
eût dit d'un vaste champ de neige dont les ondulations n'étaient pas sensibles,
vues de cette hauteur. Cette portion de mer eût été solidifiée par le froid,
convertie en un immense icefield, que son aspect n'eût pas été différent.
On le sait maintenant, ce sont des
myriades de particulés lumineuses, de corpuscules phosphorescents,
qui produisent ce phénomène. Ce qui
pouvait surprendre, c'était de rencontrer cet amas opalescent ailleurs que dans
les eaux de l'océan Indien.
Soudain, le baromètre, après s'être
tenu assez haut pendant les premières heures de la journée, tomba brusquement.
Il y avait évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais
que pouvait dédaigner l'aéronef. Toutefois, on devait le supposer, quelque
formidable tempête avait récemment troublé les eaux du Pacifique.
Il était une heure après midi, lorsque
Tom Turner, s'approchant de l'ingénieur, lui dit
"Master Robur, regardez donc ce point
noir àl'horizon!... Là... tout à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être
un rocher?
-- Non, Tom, il n'y a pas de terres de
ce côté.
-- Alors ce doit être un navire ou tout
au moins une embarcation.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui
s'étaient portés àl'avant, regardaient le point indiqué par Tom Turner.
Robur demanda sa lunette marine et se
mit à observer attentivement l'objet signalé.
C'est une embarcation, dit-il, et
j'affirmerais qu'il y a des hommes à bord.
-- Des naufragés? s'écria Tom.
-- Oui! des naufragés, qui auront été
forcés d'abandonner leur navire, reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus
où est la terre, peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas
dit que l'Albatros n'aura pas essayé de venir à leur secours!
Un ordre fut envoyé au mécanicien et à
ses deux aides. L'aéronef commença à s'abaisser lentement. A cent mètres il
s'arrêta, et ses propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord.
C'était bien une embarcation. Sa voile
battait sur le mât. Faute de vent, elle ne pouvait plus se diriger.
A bord, sans doute, personne n'avait la
force de manier un aviron.
Au fond étaient cinq hommes, endormis
ou immobilisés par la fatigue, à moins qu'ils ne fussent morts.
L'Albatros, arrivé au-dessus
d'eux, descendit lentement. A l'arrière de cette embarcation, on put lire alors
le nom du navire auquel elle appartenait, c'était la Jeannette, de
Nantes, un navire français que son équipage avait dû abandonner.
" Aoh! " cria Tom Turner.
Et on devait l'entendre, car
l'embarcation n'était pas à quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
Pas de réponse.
" Un coup de fusil! " dit Rohur.
L'ordre fut exécuté, et la détonation
se propagea longuement à la surface des eaux.
On vit alors un des naufragés se
relever péniblement, les yeux hagards, une vraie face de squelette.
En apercevant l'Albatros, il eut
tout d'abord le geste d'un homme épouvanté. -
" Ne craignez rien! cria Robur en
français. Nous venons vous secourir!... Qui êtes-vous?
-- Des matelots de la Jeannette,
un trois-mâts-barque dont j'étais le second, répondit cet homme. Il y a quinze
jours... nous l'avons quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n'avons
plus ni eau ni vivres!... "
Les quatre autres naufragés s'étaient
peu à peu redressés. Hâves, épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils
levaient les mains vers l'aéronef.
" Attention! " cria Robur.
Une corde se déroula de la plate-forme,
et un seau, contenant de l'eau douce, fut affalé jusqu'à l'embarcation.
Les malheureux se jetèrent dessus et
burent à même avec une avidité qui faisait mal à voir.
" Du pain!... du pain!... "
crièrent-ils.
Aussitôt, un panier contenant quelques
vivres, des conserves, un flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit
jusqu'à eux. Le second eut bien de la peine à les modérer dans l'assouvissement
de leur faim.
Puis :
" Où sommes-nous?
-- A cinquante milles de la côte du
Chili et de l'archipel des Chonas, répondit Robur.
-- Merci, mais le vent nous manque,
et...
-- Nous allons vous donner la remorque!
-- Qui êtes-vous ?...
-- Des gens qui sont heureux d'avoir pu
vous venir en aide ", répondit simplement Robur.
Le second comprit qu'il y avait un
incognito à respecter. Quant à cette machine volante, était-il donc possible
qu'elle eût assez de force pour les remorquer?
Oui! et l'embarcation, attachée à un
câble d'une centaine de pieds, fut entraînée vers l'est par le puissant
appareil.
A dix heures du soir, la terre était en
vue, ou plutôt on voyait briller les feux qui en indiquaient la situation. Il
était venu à temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la Jeannette,
et ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du miracle!
Puis, quand il les eut conduits à
l'entrée des passes des îles Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque
-- ce qu'ils firent en bénissant leurs
sauveteurs, -- et l'Albatros reprit aussitôt le large.
Décidément il avait du bon, cet
aéronef, qui pouvait ainsi secourir des marins perdus en mer! Quel ballon, si
perfectionné qu'il fût, aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre
eux, Uncle Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu'ils fussent dans
une disposition d'esprit à nier même l'évidence.
Mer mauvaise toujours. Symptômes
alarmants. Le baromètre tomba encore de quelques millimètres.
Il y avait des poussées terribles de la
brise qui sifflait violemment dans les engins hélicoptériques de l'Albatros,
et refusait ensuite momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles
aurait eu déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du stormglass
commençait à se troubler d'une inquiétante façon.
A une heure du matin, le vent s'établit
avec une extrême violence. Cependant, bien qu'il l'eût alors debout, l'aéronef,
mû par ses propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de
quatre à cinq lieues par heure. Mais il n'aurait pas fallu lui demander
davantage.
Très évidemment il se préparait un coup
de cyclone,
-- ce qui est rare sous ces latitudes.
Qu'on le nomme hurracan sur l'Atlantique, typhon dans les mers de Chine, simoun
au Sahara, tornade sur la côte occidentale, c'est toujours une tempête tournante
-- et redoutable. Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement
giratoire qui s'accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu'un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.
Robur le savait. Il savait aussi qu'il
était prudent de fuir un cyclone, en sortant de sa zone d'attraction par une
ascension vers les couches supérieures. Jusqu'alors il y àvait toujours réussi.
Mais il n'avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!
En effet la violence du vent
s'accroissait sensiblement. Les lames, découronnées à leurs crêtes, faisaient
courir une poussière blanche à la surface de la mer. Il était manifeste, aussi,
que le cyclone, en se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une
vitesse effroyable.
"En haut! dit Robur.
-- En haut!" répondit Tom Turner.
Une extrême puissance ascensionnelle
fut commu
niquée à l'aéronef, et il s'éleva
obliquement, comme s'il eût suivi un plan qui se fût incliné dans le sud-ouest.
En ce moment, le baromètre baissa
encore, --une chute rapide de la colonne de mercure de huit, puis de douze
millimètres. Soudain l'Albatros s'arrêta dans son mouvement ascensionnel.
A quelle cause était dû cet arrêt?
Evidemment à une pesée de l'air, à un formidable courant, qui, se propageant de
haut en bas, diminuait la résistance du point d'appui.
Lorsqu'un steamer remonte un fleuve,
son hélice produit un travail d'autant moins utile que le courant tend à fuir
sous ses branches. Le recul est alors considérable, et il peut même devenir,
égal à la dérive. Ainsi de l'Albatros, en ce moment.
Cependant Robur n'abandonna pas la
partie. Ses soixante-quatorze hélices, agissant dans une simultanéité parfaite,
furent portées à leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le
cyclone, l'appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes accalmies, il
reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde pesée l'emportait bientôt,
et il retombait comme un bâtiment qui sombre. Et n'était-ce pas sombrer dans
cette mer-aérienne, au milieu d'une nuit dont les fanaux de l'aéronef ne
rompaient la profondeur que sur un rayon restreint?
Evidemment, si la violence du cyclone
s'accroissait encore, l'Albatros ne serait plus qu'un fétu de paille
indirigeable, emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres,
enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles.
Robur et Tom ne pouvaient se parler que
par signes. Uncle Prudent et Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient
si le météore n'allait pas faire leur jeu en détruisant l'aéronef, et avec lui
l'inventeur, et avec l'inventeur, tout le secret de son invention!
Mais, puisque l'Albatros ne
parvenait pas à se dégager verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu'il
n'avait eu qu'une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il
serait plus maître de ses manoeuvres? Oui! mais, pour l'atteindre, il aurait
fallu rompre ces courants circulaires qui l'entraînaient à leur périphérie.
Possédait-il assez de puissance mécanique pour s'en arracher?
Soudain la partie supérieure du nuage
creva. Les vapeurs se condensèrent en torrents de pluie.
Il était deux heures du matin. Le
baromètre, oscillant avec des écarts de douze millimètres, était alors tombé
à709 -- ce qui, en réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur
atteinte par l'aéronef au-dessus du niveau de la mer.
Phénomène assez rare, ce cyclone
s'était formé hors des zones qu'il parcourt le plus habituellement, c'est-à-dire
entre le trentième parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être
cela explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement en une
tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du Connecticut du 22 mars
1882 eût pu lui être comparé, lui dont la vitesse fut de cent seize mètres à la
seconde, soit plus de cent lieues à l'heure.
Il s'agissait donc de fuir vent
arrière, comme un navire devant la tempête, ou plutôt de se laisser emporter par
le courant, que l'Albatros ne pouvait remonter et dont il ne pouvait
sortir. Mais, à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud,
il se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu éviter les
approches, il n'était plus maître de sa direction, il irait où le porterait
l'ouragan!
Tom Turner s'était mis au gouvernail.
Il fallait toute son adresse pour ne pas embarder sur un bord ou sur l'autre.
Aux premières heures du matin. -- si on
peut appeler
ainsi cette vague teinte qui nuança
l'horizon --' l'Albatros avait franchi quinze degrés depuis le cap Horn,
soit plus de quatre cents lieues, et il dépassait la limite du cercle polaire.
Là, dans ce mois de juillet, la nuit
dure encore dix-neuf heures et demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans
lumière, n'apparaît sur l'horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au
pôle, cette nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait
que. l'Albatros allait s'y plonger comme dans un abîme.
Ce jour-là, une observation, si elle
eût été possible, aurait donné 660 40' de latitude australe. L'aéronef n'était
donc plus qu'à quatorze cents milles du pôle antarctique.
Irrésistiblement emporté vers cet
inaccessible point du globe, sa vitesse " mangeait ", pour ainsi dire, sa
pesanteur, bien que celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de
l'aplatissement de la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu'il
eût pu s'en passer. Et, bientôt, la violence de l'ouragan devint telle que Robur
crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin d'éviter quelques
graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner, tout en conservant le moins
possible de vitesse propre.
Au milieu de ces dangers, l'ingénieur
commandait avec sang-froid., et le personnel obéissait comme si l'âme de son
chef eût été en lui.
Uncle Prudent et Phil Evans n'avaient
pas un instant quitté la plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient,
d'ailleurs. L'air ne faisait pas résistance ou faiblement. L'aéronef était là
comme un aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
Le domaine du pôle austral comprend,
dit-on, quatre millions cinq cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un
continent? est-ce un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne
fondent même pas
pendant la longue période de l'été? on
l'ignore. Mais ce qui est connu, c'est que ce pôle austral est plus froid que le
pôle boréal, -- phénomène dû à la position de la terre sur son orbite durant
l'hiver des régions antarctiques.
Pendant cette journée, rien n'indiqua
que la tempête allait s'amoindrir. C'était par le soixante-quinzième méridien, à
l'ouest, que l'Albatros allait aborder la région circumpolaire. Par quel
méridien en sortirait-il, -- s'il en sortait?
En tout cas, à mesure qu'il descendait
plus au sud, la durée du jour diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette
nuit permanente qui ne s'illumine qu'à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs
des aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les compagnons de
Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le secret échappe encore à
la curiosité humaine.
Très probablement, l'Albatros
passa au-dessus de quelques points déjà reconnus, un peu en avant du cercle
polaire, dans l'ouest de la terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et
de la terre Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d'Urville, dernières
limites atteintes sur ce continent inconnu.
Cependant, à bord, on ne souffrait pas
trop de la température, beaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre.
Il semblait que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait
une certaine chaleur avec lui.
Combien il y eut lieu de regretter que
toute cette région fût plongée dans une obscurité profonde! Il faut remarquer,
toutefois, que, même si la lune eût éclairé l'espace, la part des observations
aurait été très réduite. A cette époque de l'année, un immense rideau de neige,
une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n'aperçoit même pas
ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération manque aux horizons
obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer la forme des terres, l'étendue
des mers, la disposition des îles? Le réseau hydrographique du pays, comment le
reconnaître? Sa configuration orographique elle-même, comment la relever,
puisque les collines ou les montagnes s'y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?
Un peu avant minuit, une aurore
australe illumina ces ténèbres. Avec ses franges argentées, ses lamelles qui
rayonnaient à travers l'espace, ce météore présentait la forme d'un immense
éventail, ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles brillaient au
zénith. Le phénomène fut d'une magnificence incomparable, et sa clarté suffit à
montrer l'aspect de cette région confondue dans une immense blancheur.
Il va sans dire que, sur ces contrées
si rapprochées du pôle magnétique austral, l'aiguille de la boussole,
incessamment affolée, ne pouvait plus donner aucune indication précise
relativement à la direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu'il passait au-dessus de ce pôle
magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième parallèle.
Et plus tard, vers une heure du matin,
en calculant l'angle que cette aiguille faisait avec la verticale, il s'écria:
" Le pôle austral est sous nos pieds! "
Une calotte blanche apparut, mais sans
rien laisser voir de ce qui se cachait sous ses glaces.
L'aurore australe s'éteignit peu après,
et ce point idéal, où viennent se croiser tous les méridiens du globe, est
encore à connaître.
Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans
voulaient ensevelir dans la plus mystérieuse des solitudes l'aéronef et ceux
qu'il emportait à travers l'espace, l'occasion était propice. S'ils ne le firent
pas, sans doute, c'est que l'engin dont ils avaient besoin leur manquait encore.
Cependant l'ouragan continuait à se
déchaîner avec une vitesse telle que, si l'Albatros eût rencontré quelque
montagne sur sa route, il s'y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.
En effet, non seulement il ne pouvait
plus se diriger horizontalement, mais il n'était même plus maître de son
déplacement en hauteur.
Et pourtant, quelques sommets se
dressent sur les terres antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible
et aurait amené la destruction de l'appareil.
Cette catastrophe fut d'autant plus à
craindre que le vent inclina vers l'est, en dépassant le méridien zéro. Deux
points lumineux se montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de l'Albatros.
C'étaient les deux volcans qui font
partie du vaste système des monts Ross, l'Erebus et le Terror.
L'Albatros allait-il donc se
brûler à leurs flammes comme un papillon gigantesque?
Il y eut là une heure palpitante. L'un
des volcans, l'Erebus, semblait se précipiter sur l'aéronef qui ne pouvait
dévier du lit de l'ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d'oeil.
Un réseau de feu barrait la route. D'intenses clartés emplissaient maintenant
l'espace. Les figures, vivement éclairées à bord, prenaient un aspect infernal.
Tous, immobiles, sans un cri, sans un geste, attendaient l'effroyable minute,
pendant laquelle cette fournaise les envelopperait de ses feux.
Mais l'ouragan qui entraînait l'Albatros,
le sauva de cette épouvantable catastrophe. Les flammes de l'Erebus, couchées
par la tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d'une grêle de
substances laviques, repoussées heureusement par l'action centrifuge des hélices
suspensives, qu'il franchit ce cratère en pleine éruption.
Une heure après, l'horizon dérobait aux
regards les deux torches colossales qui éclairent les confins du monde pendant
la longue nuit du pôle.
A deux heures du matin, l'île Ballery
fut dépassée à l'extrémité de la côte de la Découverte, sans qu'on pût la
reconnaître, puisqu'elle était soudée aux terres arctiques par un ciment de
glace.
Et alors, à partir du cercle polaire
que l'Albatros recoupa sur le cent soixante-quinzième méridien, l'ouragan
l'emporta au-dessus des banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il
risqua cent fois d'être brise. Il n'était plus dans la main de son timonier,
mais dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
L'aéronef remontait alors le méridien
de Paris, qui fait un angle de cent cinq degrés avec celui qu'il avait suivi
pour franchir le cercle du monde antarctique.
Enfin, au-delà du soixantième
parallèle, l'ouragan indiqua une tendance à se casser. Sa violence diminua très
sensiblement. L'Albatros commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce
qui fut un soulagement véritable -- il rentra dans les régions éclairées du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.
Robur et les siens, après avoir échappé
au cyclone du Cap Horn, étaient délivrés de l'ouragan. Ils avaient été ramenés
vers le Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi sept
mille kilomètres en dix-neuf heures -- soit plus d'une lieue à la minute
--vitesse presque double de celle que pouvait obtenir l'Albatros sous
l'action de ses propulseurs dans les circonstances ordinaires.
Mais Robur ne savait plus où il se
trouvait alors, par suite de cet affolement de l'aiguille aimantée dans le
voisinage du pôle magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans
des conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de gros
nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut pas.
Ce fut un désappointement d'autant plus
sensible que les deux hélices propulsives avaient subi certaines avaries pendant
la tourmente.
Robur, très contrarié de cet accident,
ne put marcher, pendant toute cette journée, qu'à une vitesse relativement
modérée. Lorsqu'il passa au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu'à
raison de six lieues à l'heure. Il fallait d'ailleurs prendre garde d'aggraver
les avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d'état de fonctionner,
la situation de l'aéronef au-dessus de ces vastes mers du Pacifique aurait été
très compromise. Aussi l'ingénieur se demandait-il s'il ne devrait pas procéder
aux réparations sur place, de manière à assurer la continuation du voyage.
Le lendemain, 27juillet, vers sept
heures du matin, une terre fut signalée dans le nord. On reconnut bientôt que
c'était une île. Mais laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique?
Cependant Robur résolut de s'y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée
suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même.
Le vent avait tout à fait calmi, --
circonstance favorable pour la manoeuvre qu'il s'agissait d'exécuter. Au moins,
puisqu'il resterait stationnaire, l'Albatros ne serait pas emporté on ne
savait où.
Un long câble de cent cinquante pieds,
avec une ancre au bout, fut envoyé par-dessus le bord. Lorsque l'aéronef arriva
à la lisière de l'île, l'ancre racla les premiers écueils, puis s'engagea
solidement entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l'effet des hélices
suspensives, et l'Albatros resta immobile, comme un navire dont on a
porté l'ancre au rivage.
C'était la première fois qu'il se rattachait à la terre depuis son départ de Philadelphie.
XV
DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MÈRITENT VRAIMENT LA PEINE D'ÊTRE RACONTÉES
LORSQUE l'Albatros occupait
encore une zone élevée, on avait pu reconnaître que cette île était de médiocre
grandeur. Mais quel était le parallèle qui la coupait? Sur quel méridien
l'avait-on accostée? Était-ce une île du Pacifique, de l'Australasie, de l'océan
Indien? On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
bien qu'il n'eût pu tenir compte des indications du compas, il avait lieu de
penser qu'il était plutôt sur le Pacifique. Dès que le soleil se montrerait, les
circonstances seraient excellentes pour obtenir une bonne observation.
De cette hauteur -- cent cinquante
pieds --' l'île, qui mesurait environ quinze milles de circonférence, se
dessinait comme une étoile de mer à trois pointes.
A la pointe du sud-est émergeait un
îlot, précédé d'un semis de roches. Sur la lisière, aucun relais de marées, ce
qui tendait à confirmer l'opinion de Robur relativement à sa situation, puisque
le flux et le reflux sont presque nuls dans l'océan Pacifique.
A la pointe nord-ouest se dressait une
montagne conique, dont l'altitude pouvait être estimée à douze cents pieds.
On ne voyait aucun indigène, mais
peut-être occupaient-ils le littoral opposé. En tout cas, s'ils avaient aperçu
l'aéronef, l'épouvante les eût plutôt portés à se cacher ou à s'enfuir.
C'était par la pointe sud-est que l'Albatros
avait attaqué l'île. Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les
roches. Au-delà, quelques vallées sinueuses, des arbres d'essences variées, du
gibier, perdrix et
outardes, en grand nombre. Si l'île
n'était pas habitée, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
y atterrir, et, sans doute, s'il ne l'avait pas fait, c'est que le sol, très
accidenté, ne lui semblait pas offrir une place convenable pour y reposer
l'aéronef.
En attendant de prendre hauteur,
l'ingénieur fit commencer les réparations, qu'il comptait achever dans la
journée. Les hélices suspensives, en parfait état, avaient admirablement
fonctionné au milieu des violences de l'ouragan, lequel, on l'a fait observer,
avait plutôt soulagé leur travail. En ce moment, la moitié du jeu était en
fonction -- ce qui suffisait à assurer la tension du câble fixé
perpendiculairement au littoral.
Mais les deux propulseurs avaient
souffert, et plus encore que ne le croyait Robur. Il fallait redresser leurs
branches et retoucher l'engrenage qui leur transmettait le mouvement de
rotation.
Ce fut l'hélice antérieure, dont le
personnel s'occupa d'abord sous la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux
valait commencer par elle, pour le cas où un motif quelconque eût obligé l'Albatros
à partir avant que le travail fût achevé. Rien qu'avec ce propulseur, on pouvait
se maintenir plus aisément en bonne route.
Entre-temps, Uncle Prudent et son
collègue, après s'être promenés sur la plate-forme, étaient allés s'asseoir à
l'arrière.
Quant à Frycollin, il était
singulièrement rassure. Quelle différence! N'être plus suspendu qu'à cent
cinquante pieds du sol!
Les travaux ne furent interrompus qu'au
moment ou l'élévation du soleil au-dessus de l'horizon permit de prendre d'abord
un angle horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.
Le résultat de l'observation, faite
avec la plus grande exactitude, fut celui-ci :
Longitude 176°17' à l'est du méridien
zéro.
Latitude 43°37' australe.
Le point, sur la carte, se rapportait à
la position de l'île Chatam et de l'îlot Viff, dont le groupe est aussi désigné
sous l'appellation commune d'îles Brougthon. Ce groupe se trouve à quinze degrés
dans l'est de Tawaï-Pomanou, l'île méridionale de la Nouvelle-Zélande, située
dans la partie sud de l'océan Pacifique.
" C'est à peu près ce que je supposais,
dit Robur à Tom Turner.
-- Et alors, nous sommes?...
-- A quarante-six degrés dans le sud de
l'île X, soit à une distance de deux mille huit cents milles.
-- Raison de plus pour réparer nos
propulseurs, répondit le contremaître. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer
des vents contraires, et, avec le peu qui nous reste d'approvisionnements, il
importe de rallier l'île X le plus vite possible.
-- Oui, Tom, et j'espère bien me mettre
en route dans la nuit, quand je devrais ne partir qu'avec une seule hélice,
quitte à réparer l'autre en route.
-- Master Robur, demanda Tom Turner, et
ces deux gentlemen, et leur domestique ?...
-- Tom Turner, répondit l'ingénieur,
seraient-ils à plaindre pour devenir colons de l'île X? "
Mais qu'était donc cette île X? Une île
perdue dans l'immensité de l'océan Pacifique, entre l'équateur et le tropique du
Cancer, une île qui justifiait bien ce signe algébrique dont Robur avait fait
son nom. Elle émergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de toutes
les routes de communication interocéaniennes. C'était là que Robur avait fondé
sa petite colonie, là que venait se reposer l'Albatros, lorsqu'il était
fatigué de son vol, là qu'il se réapprovisionnait de tout ce qu'il lui fallait
pour ses perpétuels voyages. En cette île X, Robur, disposant de grandes
ressources, avait pu établir un chantier et construire son aéronef. Il pouvait
l'y réparer, même le refaire. Ses magasins renfermaient les matières,
subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumulés pour l'entretien
d'une cinquantaine d'habitants, l'unique population de l'île.
Lorsque Robur avait doublé le cap Horn,
quelques jours avant, son intention était bien de regagner l'île X, en
traversant obliquement le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l'Albatros
dans son tourbillon. Après lui, l'ouragan l'avait emporté au-dessus des régions
australes. En somme, il avait été à peu près remis dans sa direction première,
et, sans les avaries des propulseurs, le retard n'aurait eu que peu
d'importance.
On allait donc regagner l'île X. Mais,
ainsi que l'avait dit le contremaître Tom Turner, la route était longue encore.
Il y aurait probablement à lutter contre des vents défavorables. Ce ne serait
pas trop de toute sa puissance mécanique pour que l'Albatros arrivât à
destination dans les délais voulus. Avec un temps moyen, sous une allure
ordinaire, cette traversée devait s'accomplir en trois ou quatre jours.
De là ce parti qu'avait pris Robur de
se fixer sur l'île Chatam. Il s'y trouvait dans des conditions meilleures pour
réparer au moins l'hélice de l'avant. Il ne craignait plus, au cas où la brise
contraire se fût levée, d'être entraîné vers le sud, quand il voulait aller vers
le nord. La nuit venue, cette réparation serait achevée. Il manoeuvrerait alors
pour faire déraper son ancre. Si elle était trop solidement engagée dans les
roches, il en serait quitte pour couper le câble et reprendrait son vol vers l'Equateur.
On le voit, cette manière de procéder
était la plus simple, la meilleure aussi, et elle s'était exécutée à point.
Le personnel de l'Albatros,
sachant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, se mit résolument à la besogne.
Tandis que l'on travaillait à l'avant
de l'aéronef, Uncle Prudent et Phil Evans avaient entre eux une conversation
dont les conséquences allaient être d'une gravité exceptionnelle.
" Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous
êtes bien décidé, comme moi, à faire le sacrifice de votre vie?
-- Oui, comme vous!
-- Une dernière fois, il est bien
évident que nous n'avons plus rien à attendre de ce Robur?
-- Rien.
-- Eh bien, Phil Evans, mon parti est
pris. Puisque l'Albatros doit repartir ce soir même, la nuit ne se passera pas
sans que nous ayons accompli notre oeuvre! Nous casserons les ailes à l'oiseau
de l'ingénieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!
-- Qu'il saute donc! répondit Phil
Evans. "
On le voit, les deux collègues étaient
d'accord sur tous les points, même quand il s'agissait d'accepter avec cette
indifférence l'effroyable mort qui les attendait.
" Avez-vous tout ce qu'il faut?...
demanda Phil Evans.
-- Oui!... La nuit dernière, pendant
que Robur et ses gens ne s'occupaient que du salut de l'aéronef, j'ai pu me
glisser dans la soute et prendre une cartouche de dynamite!
-- Uncle Prudent, mettons-nous à la
besogne...
-- Non, ce soir seulement! Quand la
nuit sera venue, nous rentrerons dans notre roufle, et vous veillerez à ce qu'on
ne puisse me surprendre! "
Vers six heures, les deux collègues
dînèrent suivant leur habitude. Deux heures après, ils s'étaient retirés dans
leur cabine, comme des gens qui vont dormir pour se refaire d'une nuit sans
sommeil.
Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne
pouvait soupçonner quelle catastrophe menaçait l'Albatros.
Voici comment Uncle Prudent comptait
agir :
Ainsi qu'il l'avait dit, il avait pu
pénétrer dans la soute aux munitions, ménagée en un des compartiments de la
coque de l'aéronef. Là, il s'était emparé d'une certaine quantité de poudre et
d'une cartouche semblable à celles dont l'ingénieur avait fait usage au Dahomey.
Rentré dans sa cabine, il avait caché soigneusement cette cartouche, avec
laquelle il était résolu à faire sauter l'Albatros pendant la nuit,
lorsqu'il aurait repris son vol au milieu des airs.
En ce moment, Phil Evans examinait
l'engin explosif. dérobé par son compagnon.
C'était une gaine dont l'armature
métallique contenait environ un kilogramme de la substance explosible, ce qui
devait suffire à disloquer l'aéronef et briser son jeu d'hélices. Si l'explosion
ne le détruisait pas d'un coup, il s'achèverait dans sa chute. Or, cette
cartouche, rien n'était plus aisé que de la déposer en un coin de la cabine, de
manière qu'elle crevât la plate-forme et atteignit la coque jusque dans sa
membrure.
Mais, pour provoquer l'explosion, il
fallait faire éclater la capsule de fulminate dont la cartouche était munie.
C'était la partie la plus délicate de l'opération, car l'inflammation de cette
capsule ne devait se produire que dans un temps calculé avec une extrême
précision.
En effet, Uncle Prudent avait réfléchi
à ceci dès que le propulseur de l'avant serait réparé, l'aéronef devait
reprendre sa marche vers le nord; mais, cela fait, il était probable que Robur
et ses gens viendraient à l'arrière pour remettre en état l'hélice postérieure.
Or, la présence de tout le personnel auprès de la cabine pourrait gêner Uncle
Prudent dans son opération. C'est pourquoi il s'était décidé à se servir d'une
mèche, de manière à ne provoquer l'explosion que dans un temps donné.
Voici donc ce qu'il dit à Phil Evans :
" En même temps que cette cartouche,
j'ai pris de la poudre. Avec cette poudre je vais fabriquer une mèche dont la
longueur sera en raison du temps qu'elle mettra à brûler, et qui plongera dans
la capsule de fulminate. Mon intention est de l'allumer à minuit, de manière que
l'explosion se produise entre trois et quatre heures du matin.
-- Bien combiné! " répondit Phil Evans.
Les deux collègues, on le voit, en
étaient arrivés à examiner avec le plus grand sang-froid l'effroyable
destruction dans laquelle ils devaient périr, il y avait en eux une telle somme
de haine contre Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie
paraissait tout indiqué pour détruire, avec l'Albatros, ceux qu'il
emportait dans les airs. Que l'acte fût insensé, odieux même, soit! Mais voilà
où ils en étaient arrivés, après cinq semaines de cette existence de colère qui
n'avait pu éclater, de rage qui n'avait pu s'assouvir!
" Et Frycollin, dit Phil Evans,
avons-nous donc le droit de disposer de sa vie?
-- Nous sacrifions bien la nôtre! .
répondit Uncle Prudent. "
Il est douteux que Frycollin eût trouvé
la raison suffisante.
Immédiatement, Uncle Prudent se mit à
l'oeuvre, pendant que Phil Evans surveillait les abords du roufle.
Le personnel était toujours occupé à
l'avant. Il n'y avait pas à craindre d'être surpris.
Uncle Prudent commença par écraser une
petite quantité de poudre de manière à la réduire à l'état de pulvérin. Après
l'avoir mouillée légèrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de
mèche. L'ayant allumée, il s'assura qu'elle brûlait à raison de cinq centimètres
par dix minutes, soit un mètre en trois heures et demie. La mèche fut alors
éteinte, puis fortement serrée dans une spirale de corde et ajustée à la capsule
de la cartouche.
Ce travail était terminé vers dix
heures du soir, sans avoir excité le moindre soupçon.
A ce moment, Phil Evans vint rejoindre
son collègue dans la cabine.
Pendant cette journée, les réparations
de l'hélice antérieure avaient été très activement conduites; mais il avait
fallu la rentrer en dedans pour pouvoir démonter ses branches, qui étaient
faussées.
Quant aux piles, aux accumulateurs,
rien de tout ce qui produisait la force mécanique de l'Albatros n'avait
souffert des violences du cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter
pendant quatre ou cinq jours.
La nuit était venue, lorsque Robur et
ses hommes interrompirent leur besogne. Le propulseur de l'avant n'était pas
encore remis en place. Il fallait encore trois heures de réparations pour qu'il
fût prêt à fonctionner. Aussi, après en avoir causé avec Tom Turner, l'ingénieur
décida-t-il de donner quelque repos à son personnel brisé de fatigue, et de
remettre au lendemain ce qui restait à faire. Ce n'était pas trop, d'ailleurs,
de la clarté du jour pour ce travail d'ajustage extrêmement délicat, et auquel
les fanaux n'eussent donné qu'une insuffisante lumière.
Voilà ce qu'ignoraient Uncle Prudent et
Phil Evans. S'en tenant à ce qu'ils avaient entendu dire à Robur, ils devaient
penser que le propulseur de l'avant serait réparé avant la nuit et que l'Albatros
aurait immédiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient donc
détaché de l'île, quand il y était encore retenu par son ancre. Cette
circonstance allait faire tourner les choses tout autrement qu'ils
l'imaginaient.
Nuit sombre et sans lune. De gros
nuages rendaient l'obscurité plus profonde. On sentait déjà qu'une légère brise
tendait à s'établir. Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne
déplaçaient pas l'Albatros, qui demeurait immobile sur son ancre, dont le
câble, tendu verticalement, le retenait au sol.
Uncle Prudent et son collègue, enfermés
dans leur cabine, n'échangeaient que peu de mots, écoutant le frémissement des
hélices suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
attendaient que le moment fût venu d'agir.
Un peu avant minuit :
" Il est temps! " dit Uncle Prudent.
Sous les couchettes de la cabine, il y
avait un coffre qui formait tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent
déposa la cartouche de dynamite, munie de sa mèche. De cette façon, la mèche
pourrait brûler sans se trahir par son odeur ou son crépitement. Uncle Prudent
l'alluma à son extrémité. Puis, repoussant le coffre sous la couchette
Maintenant, à l'arrière, dit-il, et
attendons!
Tous deux sortirent et furent d'abord
étonnés de ne pas voir le timonier à son poste habituel.
Phil Evans se pencha alors en dehors de
la plate-forme.
" L'A1batros est toujours à la même
place! dit-il à voix basse. Les travaux n'ont pas été terminés !... Il n'aura pu
partir! "
Uncle Prudent eut un geste de
désappointement.
" Il faut éteindre la mèche, dit-il.
Non !... Il faut nous sauver! répondit
Phil Evans. Nous sauver?
-- Oui!... Par le câble de l'ancre,
puisqu'il fait nuit!... Cent cinquante pieds à descendre, ce n'est rien!
-- Rien, en effet, Phil Evans, et nous
serions fous de ne pas profiter de cette chance inattendue! "
Mais, auparavant, ils rentrèrent dans
leur cabine et prirent sur eux tout ce qu'ils pouvaient emporter en prévision
d'un séjour plus ou moins prolongé sur l'île Chatam. Puis, la porte refermée,
ils s'avancèrent sans bruit vers l'avant.
Leur intention était de réveiller
Frycollin et de l'obliger à prendre la fuite avec eux.
L'obscurité était profonde. Les nuages
commençaient à chasser du sud-ouest. Déjà l'aéronef tanguait quelque peu sur son
ancre, en s'écartant légèrement de la verticale par rapport au câble de retenue.
La descente devait donc offrir un peu plus de difficultés. Mais ce n'était pas
pour arrêter des hommes qui, tout d'abord, n'avaient pas hésité à jouer leur
vie.
Tous deux se glissèrent sur la
plate-forme, s'arrêtant parfois à l'abri des roufles pour écouter si quelque
bruit se produisait. Silence absolu partout. Aucune lumière à travers les
hublots. Ce n'était pas seulement le silence, c'était le sommeil dans lequel
était plongé l'aéronef.
Cependant Uncle Prudent et son
compagnon s'approchaient de la cabine de Frycollin, lorsque Phil Evans s'arrêta
:
" L'homme de garde! " dit-il.
Un homme, en effet, était couché près
du roufle. S'il dormait, c'était à peine. Toute fuite devenait impossible au cas
où il eût donné l'alarme.
En cet endroit, il y avait quelques
cordes, des morceaux de toile et d'étoupe, dont on s'était servi p9ur la
réparation de l'hélice.
Un instant après, l'homme fut
bâillonné, encapuchonné, attaché à un des montants de la rambarde, dans
l'impossibilité de pousser un cri ou de faire un mouvement.
Tout cela s'était passé presque sans
bruit.
Uncle Prudent et Phil Evans
écoutèrent... Le silence ne fut aucunement troublé à l'intérieur des roufles.
Tous dormaient à bord.
Les deux fugitifs -- ne peut-on déjà
leur donner ce nom? -- arrivèrent devant la cabine occupée par Frycollin.
François Tapage faisait entendre un ronflement digne de son nom, ce qui était
rassurant.
A sa grande surprise, Uncle Prudent
n'eut point à pousser la porte de Frycollin. Elle était ouverte. Il
s'introduisit à demi dans la cabine; puis, se retirant :
" Personne! dit-il.
-- Personne ! ... Où peut-il être? "
murmura Phil Evans.
Tous deux rampèrent jusqu'à l'avant,
pensant que Frycollin dormait peut-être dans quelque coin...
Personne encore.
" Est-ce que le coquin nous aurait
devancés ?... dit Uncle Prudent.
-- Qu'il l'ait fait ou non, répondit
Phil Evans, nous ne pouvons attendre plus longtemps! Partons ! "
Sans hésiter, l'un après l'autre, les
fugitifs saisirent le câble des deux mains, s'y assujettirent des deux pieds;
puis, se laissant glisser, ils arrivèrent à terre sains et saufs.
Quelle jouissance ce fut pour eux de
fouler ce sol qui leur manquait depuis si longtemps, de marcher sur un terrain
solide, de ne plus être les jouets de l'atmosphère!
Ils se préparaient à gagner l'intérieur
de l'île en remontant le rio, quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.
C'était Frycollin.
Oui! Le Nègre avait eu cette idée, qui
était venue à son maître, et cette audace de le devancer, sans le prévenir.
Mais l'heure n'était pas aux
récriminations, et Uncle Prudent se disposait à chercher un refuge en quelque
partie éloignée de l'île, lorsque Phil Evans l'arrêta.
" Uncle Prudent, écoutez-moi, dit-il.
Nous voilà hors des mains de ce Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons à
une mort épouvantable. Il la mérite, soit! Mais, s'il jurait sur son honneur de
ne pas chercher à nous reprendre...
-- L'honneur d'un pareil homme... "
Uncle Prudent ne put achever. Un
mouvement se produisait à bord de l'Albatros. Evidemment, l'alarme était
donnée, l'évasion allait être découverte.
" A moi!... A moi!... " criait-on.
C'était l'homme de garde qui avait pu
repousser son bâillon. Des pas précipités retentirent sur la plate-forme.
Presque aussitôt les fanaux lancèrent leurs projections électriques sur un large
secteur.
" Les voilà!... Les voilà! " cria Tom
Turner.
Les fugitifs avaient été vus.
Au même instant, par suite d'un ordre
que donna Robur à voix haute, les hélices suspensives furent ralenties et, par
le câble halé à bord, l'Albatros commença à se rapprocher du sol.
En ce moment, la voix de Phil Evans se
fit distinctement entendre :
" Ingénieur Robur, dit-il, vous
engagez-vous sur l'honneur à nous laisser libres sur cette île ?...
-- Jamais! " s'écria Robur.
Et cette réponse fut suivie d'un coup
de fusil, dont la balle effleura l'épaule de Phil Evans.
" Ah! les gueux! " s'écria Uncle
Prudent.
Et, son couteau à la main, il se
précipita vers les roches entre lesquelles était incrustée l'ancre. L'aéronef
n'était plus qu'à cinquante pieds du sol...
En quelques secondes, le câble fut
coupé, et la brise, qui avait sensiblement fraîchi, prenant de biais l'Albatros,
l'entraîna dans le nord-est, au-dessus de la mer.
XVI
QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE REGRETTABLE.
IL était alors minuit. Cinq ou six
coups de fusil avaient encore été tirés de l'aéronef. Uncle Prudent et Frycollin,
soutenant Phil Evans, s'étaient jetés à l'abri des roches.
Ils n'avaient pas été atteints. Pour
l'instant, ils n'avaient plus rien à craindre.
Tout d'abord, l'Albatros, en
même temps qu'il s'écartait de l'île Chatam, fut porté à une altitude de neuf
cents mètres. Il avait fallu forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas
tomber en mer.
Au moment où l'homme de garde, délivré
de son bâillon, venait de jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se
précipitant vers lui, l'avaient débarrassé du morceau de toile qui
l'encapuchonnait et dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s'était élancé
vers la cabine d'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!
François Tapage, de son côté, avait
fouillé la cabine de Frycollin; il n'y avait personne!
En constatant que ses prisonniers lui
avaient échappé, Robur s'abandonna à un violent mouvement de colère. L'évasion
d'Uncle Prudent et de Phil Evans, c'était son secret, c'était sa personnalité,
révélés à tous. S'il ne s'était pas inquiété autrement du document lancé pendant
la traversée de l'Europe, c'est qu'il y avait bien des chances pour qu'il se fût
perdu dans sa chute!... Mais maintenant!...
Puis, se calmant :
" Ils se sont enfuis, soit! dit-il.
Comme ils ne pourront s'échapper de l'île Chatam avant quelques jours, j'y
reviendrai!... Je les chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors..."
En effet, le salut des trois fugitifs
était loin d'être assuré. L'Albatros, redevenu maître de sa direction, ne
tarderait pas à regagner l'île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s'enfuir
de sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de l'ingénieur.
Avant douze heures! Mais, avant deux
heures l'Albatros serait anéanti! Cette cartouche de dynamite, n'était-ce
pas comme une torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l'oeuvre de
destruction au milieu des airs?
Cependant, la brise devenant plus
fraîche, l'aéronef était emporté vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût
modérée, il devait avoir perdu de vue l'île Chatam au lever du soleil.
Pour revenir contre le vent, il aurait
fallu que les propulseurs, ou tout au moins celui de l'avant, eussent été en
état de fonctionner.
" Tom, dit l'ingénieur, pousse les
fanaux à pleine lumière.
-- Oui, master Robur.
-- Et tous à l'ouvrage! -
-- Tous! " répondit le contremaître.
Il ne pouvait plus être question de
remettre le travail au lendemain. Il ne s'agissait plus de fatigues, maintenant!
Pas un des hommes de l'Albatros qui ne partageât les passions de son
chef! Pas un qui ne fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que
l'hélice de l'avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s'y
amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors, seulement,
seraient commencées les réparations de l'hélice de l'arrière, et l'aéronef
pourrait continuer en toute sécurité à travers le Pacifique son voyage de retour
à l'île X.
Toutefois, il était important que l'Albatros
ne. fût pas emporté trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la
brise s'accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester
stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon indirigeable.
Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu constater qu'il aurait disparu
avant que l'explosion l'eût mis en pièces.
Cet état de choses ne pouvait
qu'inquiéter beaucoup Robur relativement à ses projets ultérieurs.
N'éprouverait-il pas quelques retards pour rallier l'île Chatam? Aussi, pendant
que les réparations étaient activement poussées, prit-il la résolution de
redescendre dans les basses couches avec l'espérance d'y rencontrer des courants
plus faibles. Peut-être l'Albatros parviendrait-il à se maintenir dans
ces parages jusqu'au moment où il serait redevenu assez puissant pour refouler
la brise?
La manoeuvre fut aussitôt faite. Si
quelque navire eût assisté aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses
lueurs électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris!
Lorsque l'Albatros ne fut plus
qu'à quelques centaines de pieds de la surface de la mer, il s'arrêta.
Malheureusement, Robur dut le
constater, la brise soufflait avec plus de force dans cette zone inférieure, et
l'aéronef s'éloignait avec une vitesse plus grande. Il risquait donc d'être
entraîné fort loin dans le nord-est, -- ce qui retarderait son retour à l'île
Chatam.
En somme, après tentatives faites, il
fut prouvé qu'il y avait avantage à se maintenir dans les hautes couches où
l'atmosphère était mieux équilibrée. Aussi l'Albatros remonta-t-il à une
moyenne de trois mille mètres. Là, s'il ne resta pas stationnaire, du moins sa
dérive fut-elle plus lente. L'ingénieur put donc espérer qu'au lever du jour, et
de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de l'île, dont il avait
d'ailleurs relevé la position avec une exactitude absolue.
Quant à la question de savoir si les
fugitifs auraient reçu bon accueil des indigènes, au cas où l'île serait
habitée, Robur ne s'en préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en
aide, peu lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l'Albatros,
ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des prisonniers ne
pouvait donc faire question, et, une fois repris...
" On ne s'enfuit pas de l'île X! " dit
Robur.
Vers une heure après minuit, le
propulseur de l'avant était réparé. Il ne s'agissait plus que de le remettre en
place, ce qui exigeait encore une heure de travail. Cela fait, l'Albatros
repartirait, cap au sud-ouest, et l'on démonterait alors le propulseur de
l'arrière.
Et cette mèche qui brûlait dans la
cabine abandonnée! Cette mèche, dont plus d'un tiers était consumé déjà! Et
cette étincelle qui s'approchait de la cartouche de dynamite!
Assurément, si les hommes de l'aéronef
n'eussent pas été aussi occupés, peut-être l'un d'eux eût-il entendu le faible
crépitement qui commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu
une odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu l'ingénieur ou
Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre dans lequel était déposé
l'engin explosif... Il eût été temps encore de sauver ce merveilleux Albatros
et tous ceux qu'il emportait avec lui!
Mais les hommes travaillaient à
l'avant, c'est-à-dire à vingt mètres du roufle des fugitifs. Rien ne les
appelait encore dans cette partie de la plate-forme, comme rien ne pouvait les
distraire d'une besogne qui exigeait toute leur attention.
Robur, lui aussi, était là, travaillant
de ses mains, en habile mécanicien qu'il était. Il pressait l'ouvrage, mais sans
rien négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne fallait-il pas
qu'il redevint absolument maître de son appareil? S'il ne parvenait pas à
reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se rapatrier. On ferait des
investigations. L'île X n'échapperait peut-être pas aux recherches. Et ce serait
la fin de cette existence que les hommes de l'Albatros s'étaient créée,
-- existence surhumaine, sublime!
En ce moment; Tom Turner s'approcha de
l'ingénieur. Il était une heure un quart.
" Master Robur, dit-il, il me semble
que la brise a quelque tendance à mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai.
-- Et qu'indique le baromètre? demanda
Robur, après avoir observé l'aspect du ciel.
-- Il est à peu près stationnaire,
répondit le contremaître. Pourtant, il me semble que les nuages s'abaissent
au-dessous de l'Albatros.
-- En effet, Tom Turner, et, dans ce
cas, il ne serait pas impossible qu'il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu
que nous demeurions au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons
pas gênés dans l'achèvement de notre travail.
-- Si la pluie tombe, reprit Tom
Turner, ce doit être une pluie fine -- du moins la forme des nuages le fait
supposer -- et il est probable que, plus bas, la brise va calmir tout à fait.
-- Sans doute, Tom, répondit Robur.
Néanmoins, il me semble préférable de ne pas redescendre encore. Achevons de
réparer nos avaries et alors nous pourrons manoeuvrer à notre convenance. Tout
est là. "
A deux heures et quelques minutes, la
première partie du travail était finie. L'hélice antérieure réinstallée, les
piles qui l'actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu à
peu, et l'Albatros, évoluant cap au sud-ouest, revint avec une vitesse
moyenne dans la direction de l'île Chatam.
" Tom, dit Robur, il y a deux heures et
demie environ que nous avons porté au nord-est. La brise n'a pas changé, ainsi
que j'ai pu m'en assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu'en une heure,
au plus, nous pouvons retrouver les parages de l'île.
-- Je le crois aussi, master Robur,
répondit le contremaître, car nous avançons a raison d'une douzaine de mètres
par seconde. Entre trois et quatre heures du matin, l'Albatros aura
regagné son point de départ.
-- Et ce sera tant mieux, Tom! répondit
l'ingénieur. Nous avons intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir
été vus. Les fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
leurs gardes. Lorsque l'Albatros sera presque à ras de terre, nous
essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l'île. Puis,
dussions-nous passer quelques jours à Chatam...
-- Nous les passerons, master Robur,
et, quand nous devrions lutter contre une armée d'indigènes...
-- Nous lutterons, Tom, nous lutterons
pour notre Albatros ! "
L'ingénieur se retourna alors vers ses
hommes qui attendaient de nouveaux ordres.
" Mes amis, leur dit-il, l'heure n'est
pas venue de se reposer. Il faut travailler jusqu'au jour. "
Tous étaient prêts.
Il s'agissait maintenant de recommencer
pour le propulseur de l'arrière les réparations qui avaient été faites pour
celui de l'avant. C'étaient les mêmes avaries, produites par la même cause,
c'est-à-dire par la violence de l'ouragan pendant la traversée du continent
antarctique.
Mais, afin d'aider à rentrer cette
hélice en dedans, il parut bon d'arrêter, pendant quelques minutes, la marche de
l'aéronef et même de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l'ordre de Robur,
l'aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation de l'hélice
antérieure. L'aéronef commença donc à " culer " doucement, pour employer une
expression maritime.
Tous se disposaient alors à se rendre à
l'arrière, lorsque Tom Turner fut surpris par une singulière odeur.
C'étaient les gaz de la mèche,
accumulés maintenant dans le coffre, qui s'échappaient de la cabine des
fugitifs.
" Hein? fit le contremaître.
-- Qu'y a-t-il? demanda Robur.
-- Ne sentez-vous pas?... On dirait de
la poudre qui brûle?
-- En effet, Tom!
-- Et cette odeur vient du dernier
roufle!
-- Oui... de la cabine même...
-- Est-ce que ces misérables auraient
mis le feu?...
-- Eh! si ne n'était que le feu ?...
s'écria Robur. Enfonce la porte, Tom, enfonce la porte! "
Mais le contremaître avait à peine fait
un pas vers l'arrière, qu'une explosion formidable ébranla l'Albatros.
Les roufles volèrent en éclats. Les fanaux s'éteignirent, car le courant
électrique leur manqua subitement, et l'obscurité redevint complète. Cependant,
si la plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors
d'usage, quelques-unes, à la proue, n'avaient pas cessé de tourner.
Soudain, la coque de l'aéronef s'ouvrit
un peu en arrière du premier roufle, dont les accumulateurs actionnaient
toujours le propulseur de l'avant, et la partie postérieure de la plate-forme
culbuta dans l'espace.
Presque aussitôt s'arrêtèrent les
dernières hélices suspensives, et l'Albatros fut précipité vers l'abîme.
C'était une chute de trois mille mètres
pour les huit hommes, accrochés, comme des naufragés, à cette épave!
En outre, cette chute allait être
d'autant plus rapide que le propulseur de l'avant, après s'être redressé
verticalement, fonctionnait encore!
Ce fut alors que Robur, avec un
à-propos qui dénotait un extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu'au
roufle à demi disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de
la rotation de l'hélice qui, de propulsive qu'elle était, devint suspensive.
Chute, assurément, bien qu'elle fût
quelque peu retardée; mais, du moins, l'épave ne tomba pas avec cette vitesse
croissante des corps abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c'était
toujours la mort pour les survivants de l'Albatros, puisqu'ils étaient
précipités dans la mer, ce n'était plus la mort par asphyxie, au milieu d'un air
que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.
Quatre-vingts secondes au plus après
l'explosion, ce qui restait de l'Albatros s'était abîmé dans les flots.
XVII
DANS LEQUEL ON REVIENT A DEUX MOIS EN
ARRIÈRE ET OU L'ON SAUTE A NEUF MOIS EN AVANT.
QUELQUES semaines auparavant, le i3
juin, au lendemain de cette séance pendant laquelle le WeldonInstitute s'était
abandonné à de si orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes
de la population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile à
constater qu'à décrire.
Déjà, aux premières heures de la
matinée, les conversations portaient uniquement sur l'inattendu et scandaleux
incident de la veille. Un intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui
prétendait s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur -- Robur-le-Conquérant!
-- un personnage d'origine inconnue, de nationalité anonyme, s'était présenté
inopinément dans la salle des séances, avait insulté les ballonistes, honni les
dirigeurs d'aérostats, vanté les merveilles des appareils plus lourds que l'air,
soulevé des huées au milieu d'un tumulte épouvantable, provoqué des menaces
qu'il avait retournées contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la
tribune dans le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les
recherches, on n'avait plus entendu parler de lui.
Assurément, cela était bien fait pour
exercer toutes les langues, enflammer toutes les imaginations. On ne s'en fit
pas faute à Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l'Union, et,
pour dire le vrai, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde.
Mais, de combien cet émoi fut dépassé,
lorsque, le soir du 13juin, il fut constant que ni le président ni le secrétaire
du Weldon-Institute n'avaient reparu à leur domicile. Gens rangés pourtant,
honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle des séances en
citoyens qui ne songent qu'à rentrer tranquillement chez eux, en célibataires
dont aucun visage renfrogné n'accueillera le retour au logis. Ne se seraient-ils
point absentés, par hasard? Non, ou du moins ils n'avaient rien dit qui pût le
faire croire. Et même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient
leur place au bureau du club, l'un comme président, l'autre comme secrétaire, en
prévision d'une séance où seraient discutés les événements de la soirée
précédente.
Et non seulement, disparition complète
de ces deux personnages considérables de l'État de Pennsylvanie, mais aucune
nouvelle du valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre,
depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n'avait fait autant parler
de lui. Il allait prendre une place importante, aussi bien parmi ses collègues
de la domesticité philadelphienne que parmi tous ces originaux qu'une
excentricité quelconque suffit à mettre en lumière dans ce beau pays d'Amérique.
Le lendemain, rien de nouveau. Les deux
collègues ni Frycollin n'ont point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement
d'agitation. Foule nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour
savoir s'il arriverait quelques nouvelles.
Rien encore.
Et, cependant, on les avait bien vus,
tous les deux, sortir du Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre
Frycollin qui les attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du côté de
Fairmont-Park.
Jem Cip, le légumiste, avait même serré
la main droite du président en lui disant :
" A demain! "
Et William T. Forbes, le fabricant de
sucre de chiffons, avait reçu une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait
dit par deux fois :
" Au revoir ! ... Au revoir !... "
Miss Doll et Miss Mat Forbes, si
attachées à Uncle Prudent par les liens de la plus pure amitié, ne pouvaient
revenir de cette disparition, et, afin d'obtenir des nouvelles de l'absent,
parlaient encore plus que d'habitude.
Enfin, trois, quatre, cinq, six jours
se passèrent, puis une semaine, deux semaines... Personne, et nul indice qui pût
mettre sur la trace des trois disparus.
On avait pourtant fait de minutieuses
recherches dans tout le quartier... Rien! -- Dans les rues qui aboutissent au
port... Rien! -- dans le parc même, sous les. grands bouquets d'arbres, au plus
épais des taillis... Rien! Toujours rien!
Toutefois, on reconnut que, sur la
grande clairière, l'herbe avait été récemment foulée, et d'une façon qui sembla
suspecte, puisqu'elle était inexplicable. A la lisière du bois qui l'entoure,
des traces d'une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs
avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette heure
avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert?
C'était possible. Aussi, la police
procéda-t-elle à une enquête dans les formes et avec toute la lenteur légale. On
fouilla la Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur
amas d'herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte, car la
Schuylkill avait besoin d'un bon travail de faucardement. On le fit à cette
occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie.
Alors on en appela à la publicité des
journaux. Des annonces, des réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à
toutes les feuilles démocratiques ou républicaines de l'Union, sans distinction
de couleur. Le Daily Negro, journal spécial de la race noire, publia un
portrait de Frycollin, d'après sa dernière photographie. Récompenses furent
offertes, primes promises, à quiconque donnerait quelque nouvelle des trois
absents, et même à tous ceux qui retrouveraient un indice quelconque de nature à
mettre sur leurs traces.
" Cinq mille dollars! Cinq mille
dollars ! ... A tout citoyen qui... "
Rien n'y fit. Les cinq mille dollars
restèrent dans la caisse du Weldon-Institute.
" Introuvables! Introuvables!!
Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil Evans de Philadelphie! "
Il va sans dire que le club fut mis
dans un singulier désarroi par cette inexplicable disparition de son président
et de son secrétaire. Et, tout d'abord, l'assemblée prit d'urgence une mesure
qui suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le Go a head,
si avancés pourtant. Mais comment, en l'absence des principaux promoteurs de
l'affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise une partie de leur
fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu vouloir achever l'oeuvre,
quand ils n'étaient plus là pour la finir? Il convenait donc d'attendre.
Or, précisément à cette époque, il fut
de nouveau question de l'étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits
quelques semaines auparavant.
En effet, l'objet mystérieux avait été
revu ou plutôt entrevu à diverses reprises dans les hautes couches de
l'atmosphère. Certes, personne ne songeait à établir une connexité entre cette
réapparition si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux
membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une extraordinaire dose
d'imagination pour rapprocher ces deux faits l'un de l'autre.
Quoi qu'il en soit, l'astéroïde, le
bolide, le monstre aérien, comme on voudra l'appeler, avait été réaperçu dans
des conditions qui permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme.
Au Canada, d'abord, au-dessus de ces territoires qui s'étendent d'Ottawa à
Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux collègues; puis,
plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors qu'il luttait de vitesse
avec un train du grand chemin de fer du Pacifique.
A partir de ce jour, les incertitudes
du monde savant furent fixées. Ce corps n'était point un produit de la nature;
c'était un appareil volant, avec application pratique de la théorie du " Plus
lourd que l'air ". Et, Si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore
garder l'incognito pour sa personne, évidemment il n'y tenait plus pour sa
machine, puisqu'il venait de la montrer de si près sur les territoires du Far
West. Quant à la force mécanique dont il disposait, quant à la nature des engins
qui lui communiquaient le mouvement, c'était l'inconnu. En tout cas, ce qui ne
laissait aucun doute, c'est que cet aéronef devait être doué d'une
extraordinaire faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait
été signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de
1'Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.
Quel était donc ce hardi mécanicien qui
possédait une telle puissance de locomotion, pour lequel les Etats n'avaient
plus de frontières ni les océans de limites, qui disposait de l'atmosphère
terrestre comme d'un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les
théories avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le
jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables?
Peut-être quelques esprits perspicaces
en eurent-ils la pensée. Mais -- chose singulière assurément -- personne ne
songea à cette hypothèse que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à
la disparition du président et du secrétaire du Weldon-Institute.
En somme, cela fût resté à l'état de
mystère, sans une dépêche qui arriva de France en Amérique par le fil de New
York, à onze heures trente-sept, dans la journée du 6 juillet.
Et qu'apportait cette dépêche? C'était
le texte du document trouvé à Paris dans une tabatière -- document qui révélait
ce qu'étaient devenus les deux personnages dont l'Union allait prendre le deuil.
Ainsi donc, l'auteur de l'enlèvement
c'était Robur, l'ingénieur venu tout exprès à Philadelphie pour écraser la
théorie des ballonistes dans son oeuf! C'était lui qui montait l'aéronef
Albatros! C'était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent,
Phil Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on devait les
considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un moyen quelconque, en
construisant un engin capable de lutter avec le puissant appareil, leurs amis
terrestres ne parvinssent à les ramener sur la terre!
Quelle émotion! Quelle stupeur! Le
télégramme parisien avait été adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres
du club en eurent aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie
recevait la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d'une heure, toute
l'Amérique, car elle s'était électriquement propagée sur les innombrables fils
du nouveau continent. On n'y voulait pas croire, et rien n'était plus certain.
Ce devait être une mystification de mauvais plaisant, disaient les uns, une "
fumisterie " du plus mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il
pu s'accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet Albatros
avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été signalée
sur les horizons de l'Etat de Pennsylvanie?
Très bien. C'étaient des arguments. Les
incrédules avaient encore le droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l'eurent
plus, sept jours après l'arrivée du télégramme. Le 13juillet, le paquebot
français Normandie_ avait mouillé dans les eaux de 1'Hudson, et il apportait la
fameuse tabatière. Le railway de New York l'expédia en toute hâte à
Philadelphie.
C'était bien la tabatière du président
du Weldon-Institute. Jem Cip n'aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une
nourriture plus substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la
reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l'amitié! Et Miss Doll et
Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu'elles avaient Si souvent
regardée avec l'espoir d'y plonger, un jour, leurs maigres doigts de vieilles
filles! Puis ce furent leur père, William T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et
bien d'autres du Weldon-Institute! Cent fois ils l'avaient vue s'ouvrir et se
refermer entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le
témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette bonne cité de
Philadelphie, dont le nom indique -- on ne saurait trop le répéter -- que ses
habitants s aiment comme des frères.
Ainsi il n'était pas permis de
conserver l'ombre d'un doute à cet égard. Non seulement la tabatière du
président, mais l'écriture, tracée sur le document, ne permettaient plus aux
incrédules de hocher la tête. Alors les lamentations commencèrent, les mains
désespérées se levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègue, emportés
dans un appareil volant, sans qu'on pût même entrevoir un moyen de les délivrer!
La Compagnie du Niagara-Falls, dont
Uncle Prudent était le plus gros actionnaire, faillit suspendre ses affaires et
arrêter ses chutes. La Walton-Watch Company songea à liquider son usine à
montres, maintenant qu'elle avait perdu son directeur, Phil Evans.
Oui! ce fut un deuil général, et le mot
deuil n'est pas exagéré, car à part quelques cerveaux brûlés comme il s'en
rencontre même aux Etats-Unis, on n'espérait plus jamais revoir ces deux
honorables citoyens.
Cependant, après son passage au-dessus
de Paris, on n'entendit plus parler de l'Albatros. Quelques heures plus
tard, il avait été aperçu au-dessus de Rome, et c'était tout. Il ne faut pas
s'en étonner, étant donné la vitesse avec laquelle l'aéronef avait traversé
l'Europe du nord au sud, et la Méditerranée de l'ouest à l'est. Grâce à cette
vitesse, aucune lunette n'avait pu le saisir sur un point quelconque de sa
trajectoire. Tous les observatoires eurent beau mettre leur personnel à l'affût
nuit et jour, la machine volante de Robur-le-Conquérant s'en était allée ou si
loin ou si haut -- en Icarie, comme il le disait -- qu'on désespéra d'en jamais
retrouver la trace.
Il convient d'ajouter que, si sa
rapidité fut plus modérée au-dessus du littoral de l'Afrique, comme le document
n'était pas encore connu, on ne s'avisa pas de chercher l'aéronef dans les
hauteurs du ciel algérien. Assurément, il fut aperçu au-dessus de Tombouctou;
mais l'observatoire de cette ville célèbre -- s'il y en a un -- n'avait pas
encore eu le temps d'envoyer en Europe le résultat de ses observations. Quant au
roi du Dahomey, il aurait plutôt fait couper la tête à vingt mille de ses
sujets, y compris ses ministres, que d'avouer qu'il avait eu le dessous dans sa
lutte avec un appareil aérien. Question d'amour-propre.
Au-delà, ce fut l'Atlantique que
traversa l'ingénieur Robur. Ce fut la Terre de Feu qu'il atteignit, puis le cap
Horn. Ce furent les terres australes et l'immense domaine du pôle, qu'il
dépassa, un peu malgré lui. Or, de ces régions antarctiques, il n'y avait aucune
nouvelle à attendre.
Juillet s'écoula, et nul oeil humain ne
pouvait se vanter d'avoir même entrevu l'aéronef.
Août s'acheva, et l'incertitude au
sujet des prisonniers de Robur demeura complète. C'était à se demander si
l'ingénieur, à l'exemple d'Icare, le plus vieux mécanicien dont l'histoire fasse
mention, n'avait pas péri victime de sa témérité.
Enfin les vingt-sept premiers jours de
septembre s'écoulèrent sans résultat.
Certainement, on se fait à tout en ce
monde. Il est dans la nature humaine de se blaser sur les douleurs qui
s'éloignent. On oublie, parce qu'il est nécessaire d'oublier. Mais, cette fois,
il faut le dire à son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente.
Non! il ne devint point indifférent au sort de deux Blancs et d'un Noir, enlevés
comme le prophète Elie, mais dont la Bible n'avait pas promis le retour sur la
terre.
Et ceci fut plus sensible à
Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il s'y joignait, d'ailleurs, de certaines
craintes personnelles. Par représailles, Robur avait arraché Uncle Prudent et
Phil Evans à leur sol natal. Certes, il s'était bien vengé, quoique en dehors de
tout droit. Mais cela suffirait-il à sa vengeance? Ne voudrait-il pas l'exercer
encore sur quelques-uns des collègues du président et du secrétaire du
Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l'abri des atteintes de ce
tout-puissant maître des régions aériennes?
Or, voilà que, le 28 septembre, une
nouvelle courut la ville. Uncle Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans
l'après-midi, au domicile particulier du président du Weldon-Institute.
Et le plus extraordinaire, c'est que la
nouvelle était vraie, quoique les esprits sensés ne voulussent point y croire.
Cependant il fallut se rendre à
l'évidence. C'étaient bien les deux disparus, en personne, non leur ombre...
Frycollin lui-même était de retour.
Les membres du club, puis leurs amis,
puis la foule, se portèrent devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les
deux collègues, on les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des
hips!
Jem Cip était là, ayant abandonné son
déjeuner --un rôti de laitues cuites -- puis, William T. Forbes et ses deux
filles, Miss Doit et Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les
épouser toutes deux s'il eût été Mormon; mais il ne l'était pas et n'avait
aucune propension à le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn, enfin
tous les membres du club. On se demande encore aujourd'hui comment Uncle Prudent
et Phil Evans purent sortir vivants des milliers de bras par lesquels ils durent
passer en traversant toute la ville.
Le soir même, le Weldon-Institute
devait tenir sa séance hebdomadaire. On comptait que les deux collègues
prendraient place au bureau. Or, comme ils n'avaient encore rien dit de leurs
aventures -- peut-être ne leur avait-on pas laissé le temps de parler? -- on
espérait aussi qu'ils raconteraient par le menu leurs impressions de voyage.
En effet, pour une raison ou pour une
autre, tous deux étaient restés muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses
congénères avaient failli écarteler dans leur délire.
Mais ce que les deux collègues
n'avaient pas dit ou n'avaient pas voulu dire, le voici
Il n'y a point à revenir sur ce que
l'on sait de la nuit du 27 au 28 juillet, l'audacieuse évasion du président et
du secrétaire du Weldon-Institute, -leur impression Si vive quand ils foulèrent
les roches de l'île Chatam, le coup de feu tiré sur Phil Evans, le câble
tranché, et 1'Alba-tros, alors privé de ses propulseurs, entraîné au large par
la brise du sud-ouest, tandis qu'il s'élevait à une grande hauteur. Ses fanaux
allumés avaient permis de le suivre pendant quelque temps. Puis, il n'avait pas
tardé à disparaître.
Les fugitifs n'avaient plus rien à
craindre. Comment Robur aurait-il pu revenir sur l'île, puisque ses hélices
devaient encore être hors d'état de fonctionner pendant trois ou quatre heures?
D'ici là, l'Albatros, détruit
par l'explosion, ne serait plus qu'une épave flottant sur la mer, et ceux qu'il
portait, des cadavres déchirés que l'Océan ne pourrait pas même rendre.
L'acte de vengeance aurait été accompli
dans toute son horreur.
Uncle Prudent et Phîl Evans, se
considérant comme en état de légitime défense, n'avaient pas eu un remords.
Phil Evans n'était que légèrement
blessé par la balle lancée de l'Albatros. Aussi tous trois s'occupèrent
de remonter le littoral avec l'espoir de rencontrer quelques indigènes.
Cet espoir ne fut pas trompé. Une
cinquantaine de naturels, vivant de la pêche, habitaient la côte occidentale de
Chatam. Ils avaient vu l'aéronef descendre sur l'île. Ils firent aux fugitifs
l'accueil que méritaient des êtres surnaturels. On les adora, ou peu s'en faut.
On les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne
retrouverait une pareille occasion de passer
-- pour le dieu des Noirs.
Ainsi qu'ils l'avaient prévu, Uncle
Prudent et Phil Evans ne virent pas revenir l'aéronef. Ils devaient en conclure
que la catastrophe avait dû se produire dans quelque haute zone de l'atmosphère.
On n'entendrait plus jamais parler de l'ingénieur Robur ni de la prodigieuse
machine que ses compagnons montaient avec lui.
Maintenant il fallait attendre une
occasion de regagner l'Amérique. Or, l'île Chatam est peu fréquentée des
navigateurs. Tout le mois d'août se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se
demander s'ils n'avaient pas changé une prison pour une autre, dont Frycollin,
toutefois, s'arrangeait mieux que de sa prison aérienne.
Enfin, le 3 septembre, un navire vint
faire de l'eau à l'aiguade de l'île Chatam. On ne l'a pas oublié, au moment de
l'enlèvement à Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de
dollars-papier -- plus qu'il ne fallait pour regagner l'Amérique. Après avoir
remercié leurs adorateurs qui ne leur épargnèrent pas les plus respectueuses
démonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin s'embarquèrent pour
Aukland. Ils ne racontèrent rien de leur histoire, et, en deux jours, ils
arrivèrent dans la capitale de la NouvelleZélande.
Là, un paquebot du Pacifique les prit
comme passagers, et, le 20 septembre, après une traversée des plus heureuses,
les survivants de l'Albatros débarquaient à San Francisco. Ils n'avaient
point dit qui ils étaient ni d'où ils venaient; mais, comme ils avaient payé
d'un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine américain qui leur en
eût demandé davantage.
A San Francisco, Uncle Prudent, son
collègue et le valet Frycollin prirent le premier train du grand chemin de fer
du Pacifique. Le 27, ils arrivaient à Philadelphie.
Voilà le récit compendieux de ce qui
s'était passé depuis l'évasion des fugitifs et leur départ de l'île Chatam.
Voilà comment, le soir même, le président et le secrétaire purent prendre place
au bureau du Weldon-Institute, au milieu d'une affluence extraordinaire.
Cependant, jamais ni l'un ni l'autre
n'avaient été aussi calmes. Il ne semblait pas, à les voir, que rien d'anormal
fût arrivé depuis la mémorable séance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne
paraissaient pas compter dans leur existence!
Après les premières salves de hurrahs
que tous deux reçurent sans que leur visage reflétât la moindre émotion, Uncle
Prudent se couvrit et prit la parole. -
Honorables citoyens, dit-il, la séance
est ouverte.
Applaudissements frénétiques et bien
légitimes! Car,
s'il n'était pas extraordinaire que
cette séance fût ouverte, il l'était du moins qu'elle le fût par Uncle Prudent,
assisté de Phil Evans.
Le président laissa l'enthousiasme
s'épuiser en clameurs et en battements de mains. Puis il reprit :
" A notre dernière séance, messieurs,
la discussion avait été fort vive (Ecoutez, écoutez) entre les partisans
de l'hélice avant et de l'hélice arrière pour notre ballon Go a headl
(Marques de surprise). Or, nous avons trouvé moyen de ramener l'accord entre
les avantistes et les arriéristes, et ce moyen, le voici c'est de mettre deux
hélices, une à chaque bout de la nacelle! " (Silence de complète stupefaction.)
Et ce fut tout.
Oui, tout! De l'enlèvement du président
et du secrétaire du Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l'Albatros
ni de l'ingénieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la façon dont les
prisonniers avaient pu s'échapper! Pas un mot enfin de ce qu'était devenu
l'aéronef, s'il courait encore à travers l'espace, si l'on pouvait craindre de
nouvelles représailles contre les membres du club!
Certes, l'envie ne manquait pas à tous
ces ballonistes d'interroger Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si
sérieux, si boutonnés, qu'il parut convenable de respecter leur attitude. Quand
ils jugeraient à propos de parler, ils parleraient, et l'on serait trop honoré
de les entendre.
Après tout, il y avait peut-être dans
ce mystère quelque secret qui ne pouvait encore être divulgué.
Et alors Uncle Prudent, reprenant la
parole au milieu d'un silence jusqu'alors inconnu dans les séances du
Weldon-Institute
" Messieurs, dit-il, il ne reste plus
maintenant qu'à terminer l'aérostat le Go a head auquel il appartient de
faire la conquête de l'air. -- La séance est levée. "
XVIII
QUI TERMINE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE DE
L'ALBATROS SANS LA TERMINER.
LE 29 avril de l'année suivante, sept
mois après le retour si imprévu de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie
était tout en mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s'agissait ni
d'élections ni de meetings. L'aérostat le Go a head, achevé par les soins
du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son élément naturel.
Pour aéronaute, le célèbre Harry W.
Tinder, dont le nom a été prononcé au commencement de ce récit, -- plus un
aide-aérostier.
Pour passagers, le président et le
secrétaire du Weldon-Institute. Ne méritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur
appartenait-il pas de venir en personne protester contre tout appareil qui
reposerait sur le principe du " Plus lourd que l'air " ?
Cependant, après sept mois, ils en
étaient encore à parler de leurs aventures. Frycollin lui-même, quelque envie
qu'il en eût, n'avait rien dit de l'ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse
machine. Sans doute, en ballonistes intransigeants qu'ils étaient, Uncle Prudent
et Phil Evans ne voulaient pas qu'il fût question d'aéronef ou de tout autre
appareil volant. Tant que le ballon le Go a head ne tiendrait pas la
première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne voulaient rien
admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils croyaient encore, ils voulaient
croire toujours que le véritable véhicule atmosphérique, c'était l'aérostat et
qu à lui seul appartenait l'avenir.
D'ailleurs, celui dont ils avaient tiré
une vengeance si terrible -- si juste à leur sens --, celui-là n'existait plus.
Aucun de ceux qui l'accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret de l'Albatros
était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.
Quant à admettre que l'ingénieur Robur
eût une retraite, une île de relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n'était
qu'une hypothèse. En tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus
tard s'il ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet.
On allait donc enfin procéder à cette
grande expérience que le Weldon-Institute préparait de si longue date et avec
tant de soins. Le Go a head était le type le plus parfait de ce qui avait
été inventé jusqu'à cette époque dans l'art aérostatique, -- ce que sont un
Inflexible ou un Formidable dans l'art naval.
Le Go a head possédait toutes
les qualités que doit avoir un aérostat. Son volume lui permettait de s'élever
aux dernières hauteurs qu'un ballon puisse atteindre; -- son imperméabilité, de
pouvoir se maintenir indéfiniment dans l'atmosphère; -- sa solidité, de braver
toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la pluie et du vent; --
sa capacité, de disposer d'une force ascensionnelle assez considérable pour
enlever, avec tous ses accessoires, une machinerie électrique qui devait
communiquer à ses propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce
qui avait été obtenu jusqu'alors. Le Go a head avait une forme allongée
qui faciliterait son déplacement suivant l'horizontale. Sa nacelle, plate-forme
à peu près semblable à celle du ballon des capitaines Krebs et Renard, emportait
tout l'outillage nécessaire aux aérostiers, instruments de physique, câbles,
ancres, guides-ropes, etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à l'avant,
d'une hélice, et, à l'arrière, d'une hélice et d'un gouvernail. Mais,
probablement, le rendement des machines du Go a head devait être très
inférieur au rendement des appareils de l'Albatros.
Le Go a head avait été
transporté, après son gonflement, dans la clairière de Fairmont-Park, à la place
même où s'était reposé l'aéronef pendant quelques heures.
Inutile de dire que sa puissance
ascensionnelle lui était fournie par le plus léger de tous les corps gazeux. Le
gaz d'éclairage ne possède qu'une force de sept cents grammes environ par mètre
cube, -- ce qui ne donne qu'une insuffisante rupture d'équilibre avec l'air
ambiant. Mais l'hydrogène possède une force d'ascension qui peut être estimée à
onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d'après les procédés et dans les
appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait l'énorme ballon. Donc,
puisque la capacité du Go a head mesurait quarante mille mètres cubes, la
puissance ascensionnelle de son gaz était quarante mille multipliés par onze
cents, soit de quarante-quatre mille kilogrammes.
Dans cette matinée du 29 avril, tout
était prêt. Dès onze heures, l'énorme aérostat se balançait à quelques pieds du
sol, prêt à s'élever au milieu des airs.
Temps admirable et fait exprès pour
cette importante expérience. En somme, peut-être aurait-il mieux valu que la
brise eût été plus forte, ce qui aurait rendu l'épreuve plus concluante. En
effet, on n'a jamais mis en doute qu'un ballon pût être dirigé dans un air
calme; mais, au milieu d'une atmosphère en mouvement, c'est autre chose, et
c'est dans ces conditions que les expériences doivent être tentées.
Enfin, il n'y avait pas de vent ni
apparence qu'il dût se lever. Ce jour-là, par extraordinaire, l'Amérique du Nord
ne se disposait point à envoyer à l'Europe occidentale une des bonnes tempêtes
de son inépuisable réserve, et jamais jour n'eût été mieux choisi pour le succès
d'une expérience aéronautique.
Faut-il parler de la foule immense
réunie dans Fairmont-Park, des nombreux trains qui avaient versé sur la capitale
de la Pennsylvanie les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension
de la vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir assister à
ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes, vieillards, enfants,
membres du Congrès, représentants de l'armée, magistrats, reporters, indigènes
blancs et noirs, entassés dans la vaste clairière? Faut-il décrire les émotions
bruyantes de ce populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines
qui rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips! hips!
hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de boîtes d'artifice,
lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur la plate-forme, au-dessous de
l'aérostat pavoisé aux couleurs américaines? Faut-il avouer enfin que le plus
grand nombre des curieux n'était peut-être pas venu pour voir le Go a head,
mais pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l'Ancien Monde enviait
au Nouveau?
Pourquoi deux et non trois? Pourquoi
pas Frycollin? C'est que Frycollin trouvait que la campagne de l'Albatros
suffisait à sa célébrité. Il avait décliné l'honneur d'accompagner son maître.
Il n'eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui accueillirent le
président et le secrétaire du Weldon-Institute.
Il va sans dire que, de tous les
membres de l'illustre assemblée, pas un ne manquait aux places réservées en
dedans des cordes et piquets qui formaient enceinte au milieu de la clairière.
Là étaient Truk Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux
filles, Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence que
rien ne pourrait jamais séparer les partisans du " Plus léger que l'air " !
Vers onze heures vingt, un coup de
canon annonça la fin des derniers préparatifs.
Le Go a head n'attendait plus
qu'un signal pour partir. Un second coup de canon retentit à onze heures
vingt-cinq.
Le Go a head, maintenu par ses
cordes de filet, s'éleva d'une quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De
cette façon la plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle
Prudent et Phil Evans, debout à l'avant, mirent alors la main gauche sur leur
poitrine, -- ce qui signifiait qu'ils étaient de coeur avec toute l'assistance.
Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, -- ce qui signifiait que le
plus grand des ballons connus jusqu'à ce jour allait enfin prendre possession du
domaine supra-terrestre.
Cent mille mains se portèrent alors sur
cent mille poitrines, et cent mille autres se dressèrent vers le ciel.
Un troisième coup de canon éclata à
onze heures trente.
" Lâchez tout! " cria Uncle Prudent,
qui lança la formule sacramentelle.
Et le Go a head s'éleva "
majestueusement ", --adverbe consacré par l'usage dans les descriptions
aérostatiques.
En vérité, c'était un spectacle
superbe! On eût dit d'un vaisseau qui vient de quitter son chantier de
construction. Et n'était-ce pas un vaisseau, lancé sur la mer aérienne?
Le Go a head monta suivant une
rigoureuse verticale -- preuve du calme absolu de l'atmosphère --, et il
s'arrêta à une altitude de deux cent cinquante mètres.
Là, commencèrent les manoeuvres en
déplacement horizontal. Le Go a head, poussé par ses deux hélices, alla
au-devant du soleil avec une vitesse d'une dizaine de mètres à la seconde. C'est
la vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il ne
messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales, puisqu'il avait
aussi la forme de cet énorme cétacé.
Une nouvelle salve de hurrahs monta
vers les habiles aéronautes.
Puis, sous l'action de son gouvernail,
le Go a head se livra à toutes les évolutions circulaires, obliques,
rectilignes, que lui imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle
restreint, il marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus
réfractaires à la direction des ballons, -- s'il y en avait eu!... S'il yen
avait eu, on les aurait écharpés.
Mais pourquoi le vent manquait-il à
cette magnifique expérience? Ce fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le
Go a head exécuter, sans une hésitation, tous les mouvements, soit en
déviant par l'oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en
remontant les courants de l'air comme un navire à vapeur.
En ce moment, l'aérostat se releva dans
l'espace de quelques centaines de mètres.
On comprit la manoeuvre. Uncle Prudent
et ses compagnons allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus
hautes zones, afin de compléter l'épreuve. Du reste, un système de ballonneaux
intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons et dans lesquels on
pouvait introduire une certaine quantité d'air, au moyen de pompes, lui
permettait de se déplacer verticalement. Sans jamais jeter de lest pour monter
ni perdre de gaz pour descendre, il était en mesure de s'élever ou de s'abaisser
dans l'atmosphère, au gré de l'aéronaute. Toutefois, il avait été muni d'une
soupape à son hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque
rapide descente. C'était, en somme, l'application de systèmes déjà connus, mais
poussés à un extrême degré de perfection.
Le Go a head s'élevait donc en
suivant une ligne verticale. Ses énormes dimensions diminuaient graduellement
aux regards, comme par un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moins
curieux pour les spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en
l'air. L'énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant qu'elle fût
réduite à l'état de simple goujon.
Le mouvement ascensionnel ne cessant
pas, le Go a head atteignit une altitude de quatre mille mètres. Mais,
dans ce ciel si pur, sans une traînée de brume, il resta constamment visible.
Cependant, il se maintenait toujours
au-dessus de la clairière, comme s'il eût été attaché par des fils divergents.
Une immense cloche eût emprisonné l'atmosphère qu'elle n'aurait pas été plus
immobilisée. Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre.
L'aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé par
l'éloignement, comme si on l'eût regardé par le petit bout d'une lorgnette.
Tout à coup, un cri s'éleva de la
foule, un cri suivi de cent mille autres. Tous les bras se tendirent vers un
point de l'horizon. Ce point, c'était le nord-ouest.
Là, dans le profond azur, est apparu un
corps mobile qui s'approche et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les
hautes couches de l'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe
obliquement l'atmosphère? En tout cas, il est doué d'une vitesse excessive, et
il ne peut tarder à passer au-dessus de la foule.
Un soupçon, qui se communique
électriquement à tous les cerveaux, court sur toute la clairière.
Mais il semble que le Go a head
a vu cet étrange objet. Assurément, il a senti qu'un danger le menace, car sa
vitesse est augmentée, et il a pris chasse vers l'est.
Oui! la foule a compris! Un nom, jeté
par un des membres du Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches :
" L'Albatros I... L'Albatros
!... "
C'est l'Albatros, en effet!
C'est Robur qui reparaît dans les hauteurs du ciel! C'est lui qui, semblable à
un gigantesque oiseau de proie, va fondre sur le Go a head! Et pourtant,
neuf mois avant, l'aéronef, brisé par l'explosion, ses hélices rompues, sa
plate-forme coupée en deux, a été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de
l'ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant et le
changea en une hélice suspensive, tout le personnel de l'Albatros eût été
asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais, s'ils avaient pu échapper à
l'asphyxie, comment lui et les siens ne s'étaient-ils pas noyés dans les eaux du
Pacifique?
C'est que les débris de sa plate-forme,
les ailes des propulseurs, les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l'Albatros,
constituait une épave. Si l'oiseau blessé était tombé dans les flots, ses ailes
le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques heures, Robur et ses hommes
restèrent d'abord sur cette épave, puis, dans le canot de caoutchouc qu'ils
avaient retrouvé à la surface de l'Océan.
La Providence, pour ceux qui croient à
l'intervention divine dans les choses humaines -- le hasard, pour ceux qui ont
la faiblesse de ne pas croire à la Providence --'vint au secours des naufragés.
Un navire les aperçut, quelques heures
après le lever du soleil. Ce navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit
non seulement Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de
l'aéronef. L'ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait péri dans une
collision, et son incognito fut respecté.
Ce navire était un trois-mâts anglais,
le Two Friends, de Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il
arriva quelques jours après.
On était en Australie, mais encore loin
de l'île X, à laquelle il fallait revenir au plus tôt.
Dans les débris du roufle de l'arrière,
l'ingénieur avait pu retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de
subvenir à tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander à personne.
Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l'acquisition d'une petite
goélette d'une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que Robur, qui se
connaissait en marine, regagna l'île X.
Et alors il n'eut plus qu'une idée
fixe, une obsession se venger. Mais, pour se venger, il fallait refaire un
second Albatros. Besogne facile, après tout, pour celui qui avait
construit le premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l'ancien aéronef, ses
propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous les débris
sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles piles et de nouveaux
accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout le travail était terminé, et un
nouvel Albatros, identique à celui que l'explosion avait détruit, aussi
puissant, aussi rapide, fut prêt à prendre l'air.
Dire qu'il avait le même équipage, que
cet équipage était enragé contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et
contre tout le Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu'il
convienne d'y insister.
L'Albatros quitta l'île X dès
les premiers jours d'avril. Pendant cette traversée aérienne, il ne voulut pas
que son passage pût être signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il
presque toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l'Amérique du Nord, en
une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l'ingénieur, gardant le plus
profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le plus de plaisir d'apprendre
c'est que le Weldon-Institute était prêt à commencer ses expériences, c'est que
le Go a head, monté par Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de
Philadelphie à la date du 29 avril.
Quelle occasion pour satisfaire cette
vengeance qui tenait au coeur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible,
à laquelle ne pourrait échapper le Go a head! Vengeance publique, qui
prouverait en même temps la supériorité de l'aéronef sur tous les aérostats et
autres appareils de ce genre!
Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un
vautour qui se précipite du haut des airs, l'aéronef apparaissait au-dessus de
Fairmont-Park.
Oui! c'était l'Albatros, facile
à reconnaître, même de tous ceux qui ne l'avaient jamais vu!
Le Go a head fuyait toujours.
Mais il comprit bientôt qu'il ne pourrait jamais échapper par une fuite
horizontale. Aussi, son salut, le chercha-t-il par une fuite verticale, non en
se rapprochant du sol, car l'aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en
s'élevant dans l'air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas
être atteint. C'était très audacieux, en même temps très logique.
Cependant l'Albatros commençait
à s'élever avec lui. Bien plus petit que le Go a head, c'était l'espadon
à la poursuite de la baleine qu'il perce de son dard, c'était le torpilleur
courant sur le cuirassé qu'il va faire sauter d'un seul coup.
On le vit bien, et avec quelle
angoisse! En quelques instants l'aérostat eut atteint cinq mille mètres de
hauteur.
L'Albatros l'avait suivi dans
son mouvement ascensionnel. Il évoluait sur ses flancs. Il l'enserrait dans un
cercle dont le rayon diminuait à chaque tour. Il pouvait l'anéantir d'un bond,
en crevant sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
été broyés dans une effroyable chute!
Le public, muet d'horreur, haletant,
était saisi de cette sorte d'épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux
jambes, quand on voit tomber quelqu'un d'une grande hauteur. Un combat aérien se
préparait, combat où ne s'offraient même pas les chances de salut d'un combat
naval, -- le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le dernier, sans doute,
puisque le progrès est une des lois de ce monde. Et si le Go a head
portait à son cercle équatorial les couleurs américaines, l'Albatros
avait arboré son pavillon, l'étamine étoilée avec le soleil d'or de
Robur-le-Conquérant.
Le Go a head voulut alors
essayer de distancer son ennemi en s'élevant plus haut encore. Il se débarrassa
du lest qu'il avait en réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce
n'était plus alors qu'un point dans l'espace. L'Albatros, qui le suivait
toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était devenu
invisible.
Soudain, un cri de terreur s'éleva du
sol.
Le Go a head grossissait à vue
d'oeil, tandis que l'aéronef reparaissait en s'abaissant avec lui. Cette fois,
c'était une chute. Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé
l'enveloppe, et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.
Mais l'aéronef, modérant ses hélices
suspensives, s'abaissait d'une vitesse égale. Il rejoignit le Go a head,
lorsqu'il n'était plus qu'à douze cents mètres du sol, et s'en approcha bord à
bord.
Robur voulait-il donc l'achever ?...
Non!... Il voulait secourir, il voulait sauver son équipage!
Et telle fut l'habileté de sa manoeuvre
que l'aéronaute et son aide purent s'élancer sur la plate-forme de l'aéronef.
Uncle Prudent et Phil Evans
allaient-ils donc refuser les secours de Robur, refuser d'être sauvés par lui?
Ils en étaient bien capables! Mais les gens de l'ingénieur se jetèrent sur eux,
et, par force, les firent passer du Go a head sur l'Albatros.
Puis, l'aéronef se dégagea et demeura
stationnaire, pendant que le ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les
arbres de la clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.
Un effroyable silence régnait à terre.
Il semblait que la vie eût été suspendue dans toutes les poitrines. Bien des
yeux s'étaient fermés pour ne rien voir de la suprême catastrophe.
Uncle Prudent et Phil Evans étaient
donc redevenus les prisonniers de l'ingénieur Robur. Puisqu'il les avait repris,
allait-il les entraîner de nouveau dans l'espace, là ou il était impossible de
le suivre?
On pouvait le croire.
Cependant, au lieu de remonter dans les
airs, l'Albatros continuait de s'abaisser vers le sol. Voulait-il
atterrir? On le pensa, et la foule s'écarta pour lui faire place au milieu de la
clairière.
L'émotion était portée à son maximum
d'intensité.
L'Albatros s'arrêta à deux
mètres de terre. Alors, au milieu du profond silence, la voix de l'ingénieur se
fit entendre.
" Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le
président et le secrétaire du Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir.
En les gardant, je ne ferais qu'user de mon droit de représailles. Mais, à la
passion allumée dans leur âme par le succès de l'Albatros, j'ai compris
que l'état des esprits n'était pas prêt pour l'importante révolution que la
conquête de l'air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil Evans, vous êtes
libres ! "
Le président, le secrétaire du
Weldon-Institute, l'aéronaute et son aide, n'eurent qu'à sauter pour prendre
terre.
L'Albatros remonta aussitôt à
une dizaine de mètres au-dessus de la foule.
Puis, Robur, continuant :
" Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon
expérience est faite; mais mon avis est dès à présent qu'il ne faut rien
prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les moeurs. Ce
sont des évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, il
faut n'arriver qu'à son heure. J'arriverais trop tôt aujourd'hui pour avoir
raison des intérêts contradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encore
mûres pour l'union.
" Je pars donc, et j'emporte mon secret
avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l'humanité. Il lui appartiendra le jour
où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais
abuser. Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! "
Et l'Albatros, battant l'air de
ses soixante-quatorze hélices, emporté par ses deux propulseurs poussés à
outrance, disparut vers l'est au milieu d'une tempête de hurrahs, qui, cette
fois, étaient admiratifs.
Les deux collègues, profondément
humiliés, ainsi que tout le Weldon-Institute en leur personne, firent la seule
chose qu'il y eût à faire ils s'en retournèrent chez eux, tandis que la foule,
par un revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs sarcasmes,
justes à cette heure!
Et maintenant, toujours cette question
Qu'est-ce que ce Robur? Le saura-t-on jamais?
On le sait aujourd'hui. Robur, c'est la
science future, celle de demain peut-être. C'est la réserve certaine de
l'avenir.
Quant à l'Albatros, voyage-t-il
encore à travers cette atmosphère terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne
peut lui ravir? Il n'est pas permis d'en douter. Robur-le-Conquérant
reparaîtra-t-il un jour, ainsi qu'il l'a annoncé? Oui! il viendra livrer le
secret d'une invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques
du monde.
Quant à l'avenir de la locomotion
aérienne, il appartient à l'aéronef, non à l'aérostat.
C'est aux Albatros qu'est définitivement réservée la conquête de l'air!
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